La quinzaine indiquée passa rapidement, avec ses heures de chagrins et
de plaisirs; mais, hélas! la pauvre Antoinette trouva que, pour elle du
moins, la peine prédominait. A part les doutes cruels qui l'assiégeaient
sur la possibilité de voir son père restai implacable; à part le remords
qu'elle éprouvait de la manière dont il avait été trompé, il y avait
dans la conduite de son mari de quoi l'attrister et la blesser
davantage.
En effet, passant d'un extrême à l'autre, Audley était toute tendresse
ou toute dureté, et quand il se trouvait sous l'empire de cette sombre
humeur, il lui reprochait sa froideur et sa prétendue cruauté en des
termes qui faisaient couler ses larmes et battre son coeur d'un
sentiment mêlé de peine et d'indignation. Son prochain départ pour
Valmont était une source de récriminations et de reproches continuels.
Malgré toutes ces contrariétés, la résolution de la jeune femme fut
inébranlable: elle savait, si Sternfield l'ignorait, que son père était
un homme avec lequel on ne devait pas plaisanter.
Le dernier jour qu'elle devait passer à la ville était arrivé. Madame
d'Aulnay avait invité quelques amis, afin que la dernière soirée
d'Antoinette chez elle fut la plus charmante possible. Tout était donc
gaieté et plaisir ce soir-là. Mais un jeune coeur était destiné à
recevoir un nouveau chagrin dont, jusque-là, il avait été exempt.
Antoinette venait de danser la première danse avec son mari, et tous
deux se promenaient à pas lents autour de la chambre. Tout-à-coup,
Audley lui dit brusquement:
--Etais tu sérieuse, hier soir, lorsque tu m'as annoncé qu'il ne t'était
pas possible de dire combien de temps tu resterais à Valmont?
La réponse fut prononcée d'une voix si faible, qu'il la devina plutôt
qu'il ne l'entendit. Ce fut avec irritation qu'il répliqua:
--Je te déclare qu'une absence aussi prolongée et aussi incertaine
peut-être est plus que je ne puis souffrir patiemment. Si elle est
possible pour toi, elle ne l'est pas pour moi; de sorte qu'avant peu
j'irai te voir à Valmont.
--Et qu'est-ce que papa dira de cela? demanda-t-elle, alarmée.
--Il n'en saura rien. Je puis aller à Valmont sous un nom d'emprunt, et
descendre à quelque auberge ou quelque ferme près du Manoir. Tu n'auras
rien autre chose à faire qu'à diriger tes promenades dans la bonne
direction.
--Audley! Audley! je ne dois pas, je n'ose pas faire cela. Les yeux
avides et les mauvaises langues des commères feraient bientôt connaître
nos rencontres, non-seulement à papa, mais encore à tout le monde.
--Ainsi, tu me refuses même cette insignifiante concession? Prends
garde, Antoinette! tu m'éprouves trop!
--Que puis-je faire? demanda-t-elle d'un ton suppliant, et en dirigeant
sur lui ses yeux baignés de larmes.
Mais, insensible à ce regard qui semblait demander grâce, il continua:
--Ce que tu peux faire? Prouve-moi par tes actions que tu es une femme,
et non pas une enfant; prouve-moi que tu éprouves pour moi un peu de cet
amour que tu m'as juré si solennellement il y a quinze jours.
Assurément, je n'exige pas trop: la permission de te rencontrer, de te
voir pendant une petite heure; et cependant, tu as le coeur de me
refuser cela! Si tu continues à te montrer aussi insensible à la pitié,
à la plus simple justice, je ne serai pas longtemps sans insister pour
que tu fasses usage de l'une et de l'autre à mon égard.
--Ces reproches sont insupportables! répondit Antoinette devenant
mortellement pâle. Audley! je vais tout dire de suite à mon père, et
m'en remettre à sa clémence. Mieux vaut sa colère, quelle que terrible
qu'elle sera, que ces chagrins secrets et sans fin.
--Non, tu ne diras rien à M. de Mirecourt maintenant: rappelle-toi ta
promesse solennelle. Quand le temps favorable sera venu, et alors
seulement, je t'en dégagerai.
--Oh! Major Sternfield, dans quel abîme de déceptions et de mystères
vous m'avez fait tomber! murmura-t-elle avec amertume.
--Peut-être es-tu déjà fatiguée de tes engagements, répondit-il
froidement. Je reconnais que je suis un mari trop ennuyeux, trop dévoué,
trop affectueux: eh! bien, je vais tâcher de me réformer.
Un long silence suivit ces remarques; et, après avoir fait asseoir sa
femme, le militaire la laissa sans lui dire un mot de plus.
Quelques minutes après, elle le vit près d'une gracieuse brunette, lui
parlant à voix basse avec toute l'attention qu'il avait coutume de lui
accorder à elle-même. Un sentiment de malaise inexprimable s'empara
d'elle à cette vue; mais elle fut assez forte pour le combattre
résolument et accepter le premier danseur qui se présenta. Pendant la
danse, ses yeux se dirigèrent involontairement vers l'endroit où se
trouvait Audley. Il était à la même place où elle l'avait aperçu
d'abord, penché vers sa jolie compagne, jouant avec une fleur qu'elle
lui avait donnée de son bouquet, et augmentant, par ses chuchotements et
ses flatteries, la rougeur qui couvrait les joues de la jeune fille.
Alors une douloureuse angoisse vint frapper Antoinette au coeur; mais
trop fière pour se trahir, elle accepta le supplice d'une autre danse
avec un monsieur ennuyeux. Ce cotillon fut bientôt terminé, et les notes
mesurées d'un menuet,--si différent de la rapide polka, de la valse et
du galop de notre époque,--se faisaient à peine entendre, que Sternfield
était déjà en place avec sa même partenaire. Antoinette souffrit tout
cela courageusement. Un autre danseur se présenta, mais quoique, sous
prétexte de fatigue, elle n'acceptât pas son invitation, il resta près
d'elle, sans se laisser décourager par le silence qu'elle semblait
déterminée à garder, et résolu de l'avoir pour danseuse au moins une
fois durant la soirée: ce qui ne tarda pas à arriver, car la musique
d'une contre-danse qui succédait au menuet s'étant fait entendre, elle
se mit en place, bien qu'à contre-coeur. Par un jeu assez désagréable du
hasard, l'endroit où elle se trouvait était près d'un sofa où
Sternfield, avec son inévitable partenaire, était assis. Pendant tout le
temps que dura cette danse qui lui sembla interminable, elle dût
paraître indifférente devant ces deux personnes qui semblaient en ce
moment si exclusivement occupées l'une de l'autre. Malgré la proximité
où ils se trouvaient, Sternfield ne jeta pas même les yeux sur sa femme.
Pendant qu'elle les épiait ainsi, à l'insu de tout le monde, elle ne put
s'empêcher de faire en elle-même ces tristes réflexions:
--Cet homme est-il bien réellement mon mari? Dois je voir tout cela,
supporter, sans me plaindre, toutes ces douleurs, dans cette soirée
surtout qui est la dernière que nous aurions pu passer ensemble d'ici à
plusieurs semaines peut-être?.... Conduisez-moi dans l'autre chambre, il
fait trop chaud ici, dit-elle tout-à-coup à son partenaire qui,
remarquant, sur la fin de la danse, l'extrême pâleur de ses traits, lui
demandait si elle se sentait indisposée.
Ce fut avec un grand soulagement qu'elle entra dans un petit boudoir
destiné à l'usage spécial de sa cousine et qui, en ce moment, était
heureusement vacant. Pour se donner quelques instants de solitude, afin
de rendre à ses yeux et à sa voix le calme qu'ils devaient avoir, elle
accepta avec empressement l'offre que son partenaire lui fit d'aller lui
chercher quelques rafraîchissements.
Il avait à peine laissé l'appartement, qu'un bruit d'éperons
retentissants avertit Antoinette de l'approche de quelqu'un. C'était le
Colonel Evelyn qui, contre son ordinaire, avait accepté l'invitation de
Madame d'Aulnay pour cette soirée. Sans apercevoir Antoinette, il se
jeta sur le canapé d'un air profondément ennuyé. Ses yeux, qui se
promenaient autour de la chambre, aperçurent enfin la jeune fille; il se
leva aussitôt.
--Vous ici, Mademoiselle de Mirecourt, et seule, encore! dit-il.
--Je ne fais qu'entrer. M. Chandos est allé me chercher du café et des
gâteaux.
Le Colonel Evelyn s'aperçut de suite que l'indifférence de ses manières
était affectée, qu'il y avait, dans la pâleur de ses joues, dans le
frémissement de ses belles lèvres, quelque chose qui rappelait la
promenade mémorable qu'ils avaient faite ensemble, et l'intérêt qu'elle
avait su lui inspirer alors. Au lieu de s'esquiver tranquillement de la
chambre, comme il avait l'habitude de le faire quand le hasard le
plaçait en tête-à-tête avec une jolie femme, il s'approcha plus près
d'Antoinette, et, tout en disant quelques-unes de ces banalités de
conversation qu'il savait pourtant généralement éviter, il s'étonna de
la singulière expression de tristesse qu'il remarquait pour la première
fois sur sa figure.
--Vous vous êtes bien tôt lassée de la danse, ce soir? dit-il après
quelques instants de silence.
--Oui; il faut que je conserve mes forces pour mon voyage de demain. Je
dois partir pour Valmont aussitôt après le déjeuner.
--Ah! vous nous laissez donc? Que vont faire vos amis et vos admirateurs
pendant votre absence?
--M'oublier! répondit-elle avec indifférence.
Evelyn pensa en lui-même que si elle avait inspiré de l'amour, elle ne
pourrait être aussi facilement oubliée; mais il se contenta de répondre:
--Comme vous les oublierez sans doute.
Ah! le pourrait-elle? Parmi ceux qu'elle laissait, il y eu avait un
qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait jamais oublier; et comme il
l'avait peinée, comme il avait blessé ses sentiments durant cette
douloureuse soirée!
Elle ne répondit pas à la répartie du Colonel, mais le vif incarnat qui
monta à sa figure, l'expression de douleur mentale qui se dessina sur
ses traits, indiquèrent clairement que cette remarque l'avait
profondément touchée. Emu, il changea bientôt le sujet de la
conversation, se contentant de déplorer le malheur que quelques mois
d'expérience de la vie fashionable apprendraient à cette naïve enfant à
déguiser des émotions qu'elle trahissait aussi ouvertement.
Si Antoinette eut été dans son état normal, si ses sourires enchanteurs
avaient comme autrefois illuminé ses beaux traits, il n'y a pas de doute
qu'Evelyn se serait de suite éloigné d'elle; mais il avait connu, lui
aussi, les douleurs et les chagrins, et, sombre misanthrope comme il
l'était, s'il fuyait les plaisirs du monde, il savait toujours compatir
aux souffrances et aux chagrins des autres.
En ce moment, M. Chandos arriva avec un plateau bien garni, et, tout en
offrant des gâteaux à Antoinette, il exprima l'espoir qu'elle serait
bientôt en état de l'accompagner au salon.
--Si Mademoiselle de Mirecourt veut rester ici plus longtemps pour
prendre un peu de repos, je serai heureux de l'attendre pour la
reconduire au salon, dit le Colonel Evelyn.
M. Chandos, engagé pour la danse suivante avec une jeune fille enjouée
qui l'attendait probablement avec la plus grande impatience, mentionna
cette circonstance et se retira.
Après avoir feint de goûter quelques fruits, Antoinette se leva, avec la
pensée qu'elle ne devait pas maintenant rester seule avec le Colonel
Evelyn, ni avec aucun autre.
--Quoi! déjà désireuse de partir, Mademoiselle de Mirecourt? demanda le
militaire. Veuillez accepter mon bras; nous allons faire le tour des
chambres, jusqu'à ce que vous soyiez suffisamment reposée pour retourner
au milieu des jolis danseurs qui sont probablement impatients de votre
absence.
Le sourire forcé avec lequel la pauvre Antoinette essaya d'accueillir
cette dernière remarque était encore plus douloureux que l'expression de
souffrance qui s'était d'abord trahie sur ses traits. Evelyn, se
rappelant le calme et le sang-froid qu'elle avait déployés dans un
moment de péril imminent, ne put s'empêcher de remarquer avec chagrin
que, quelle que courageuse qu'elle fût dans les dangers physiques, elle
était de celles que les souffrances morales pourraient terrasser.
Tout en la promenant, il s'efforça, d'une manière qui ne lui était pas
habituelle, de l'intéresser et de l'amuser: il y réussit en partie.
Le Colonel possédait une intelligence rare et puissante, et sa
conversation, quoique manquant de cette grâce du compliment, de ces
spirituelles épigrammes qui donnaient tant de cachet à celle de
Sternfield, était infiniment plus intéressante. Antoinette s'y prêta de
bonne grâce, ne s'apercevant pas que, dans les observations courtes et
naïves qu'elle hasardait de tempe à autre, son compagnon trouvait une
fraîcheur, une candeur qui le charmaient plus que n'auraient pu le faire
les plus fines réparties.
En passant dans un appartement faiblement éclairé par des lampes
coloriées en rose, et rempli de niches qui en faisaient un véritable
temple de coquetterie, ils aperçurent le Major Sternfield assis sur une
causeuse près d'une jeune fille de seize ans, jolie et gracieuse, et
dont l'air confus et les yeux baissés indiquaient qu'elle n'était pas
familière avec le genre de conversation adulatoire à laquelle on
semblait l'initier.
Comme ils passaient devant eux, Evelyn se mordit les lèvres.
--Admirez-vous le Major Sternfield? demanda-t-il brusquement.
--Comme il est loin de se douter que le Major Sternfield est maintenant
le seul arbitre de ma destinée, de mon avenir! pensa la pauvre
Antoinette.
Soit qu'il n'eût pas remarqué son embarras, soit qu'il ne se souciât pas
d'entendre sa réponse, le Colonel continua:
--Sans doute vous l'admirez, et les trois quarts des Dames qui sont ici
ce soir en font probablement autant. Il est beau comme un Apollon; il a
des manières irréprochables, il danse et il cause à ravir: assurément,
cela suffit. Cependant je préfère, pour ma part, rester sous
l'imputation d'être un ennemi des femmes, comme vous m'avez dit que j'en
avais la réputation, plutôt que d'être un homme de son caractère.
Maintenant, je dois vous laisser, car je vois s'avancer un monsieur qui
désire vous demander pour la prochaine danse; aussi bien, je vais vous
dire adieu de suite, car j'ai l'intention de laisser bientôt cette scène
brillante.
--Adieu! Vous avez été bien bon pour moi ce soir! dit-elle simplement en
lui donnant la main.
--Les derniers mots que vous venez de prononcer, dit-il en baissant la
voix, m'encouragent à vous donner un conseil qu'autrement vous auriez
raison de regarder comme impertinent, un conseil qui a au moins le
mérite du désintéressement, car il vient d'un homme qui a cessé de
rechercher les sourires et l'approbation des femmes. Le voici: Restez
dans cette heureuse maison de la campagne où vous avez grandi candide et
naïve; restez avec les amis sages, éprouvés de votre enfance: vous n'en
trouveriez pas d'aussi bons dans cette vie frivole où vous êtes
récemment entrée.
--Trop tard! se dit à elle-même Antoinette qui se contenta de répondre
en inclinant légèrement la tête.
Le colonel Evelyn la laissa, tout en reconnaissant que quelque chose
comme de la confiance en la femme pouvait encore exister sur la terre.
De son côté, Antoinette accepta sans faire aucune observation le danseur
qui venait de s'offrir et dont les platitudes lui parurent doublement
ennuyeuses après l'intéressante conversation qu'elle venait d'avoir avec
le Colonel.
Ses pensées ne tardèrent pas à retourner auprès de Sternfield. Elle
songea au cruel et systématique abandon qu'il avait fait d'elle-même, à
ses attentions empressées pour d'autres, et l'expression d'angoisses qui
l'avait laissée depuis un moment revint bientôt plus forte que jamais.
A la fin de la danse on vint annoncer le souper. De retour au salon, on
dansa un cotillon, puis on fit un peu de musique.
Finalement, pendant que la plupart des invités commençaient à se
retirer, le Major Sternfield s'avança vers sa femme.
--Est-ce que tu t'es bien amusé? demanda-t-il; je t'en ai laissé le
loisir, en te faisant grâce de mes ennuyeuses attentions.
--Vous m'avez rendue bien malheureuse ce soir, répondit-elle d'une voix
tremblante.
Sternfield aperçut aussi facilement que le Colonel Evelyn les traces que
la douleur morale avait laissées sur son pâle visage, et il en fut un
peu attristé.
--Pardonne-moi, Antoinette, murmura-t-il avec tendresse. Mais qu'est le
léger chagrin que ma conduite de ce soir a pu te causer, auprès des
souffrances que ta froideur m'inflige constamment?
--Moi, j'agis par principe, Audley, tandis que vous, vous m'avez
torturée, soit par représailles, soit par le désir de voir jusqu'à quel
point vous pouvez me faire souffrir et ce que je puis supporter.
--Oh! non, ma petite femme; mais j'espère que cette dure leçon aura pour
effet de te rendre à mon égard plus indulgente que tu ne l'as été
jusqu'ici. Assurément, tu ne me refuseras plus la permission d'aller à
Valmont?
--Venez à Valmont si vous le voulez, mais venez-y ouvertement et sans
détour: au risque d'encourir la colère et les reproches de mon père, je
vous y recevrai avec plaisir; mais, quant à aller vous rencontrer
ailleurs, je ne le puis pas, je n'y consentirai jamais.
--Qu'il en soit ainsi! Puisque tu l'exiges, je me confierai aux chances
de l'hospitalité de ton père. Mais comment passerai-je le temps durant
ton absence?
--Oh! quant à cela, vous avez beaucoup de ressources, répondit-elle
amèrement. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé ici ce soir.
--Comment! tu es jalouse, Antoinette?
Et un imperceptible sourire de satisfaction traversa ses traits.
--Je ne crois pas que j'aie ressenti de la jalousie; mais ce que je
sais, c'est que j'ai été bien malheureuse pendant les quelques heures
qui viennent de s'écouler. Je me suis demandé plus d'une fois avec
anxiété si l'amour que vous dites avoir pour moi est bien sincère, si
cet amour pouvait réellement exister pendant que vous me traitiez ainsi.
Oh! Audley, concevez avec quelle cruelle douleur j'ai pu laisser ce
doute pénétrer dans mon coeur, maintenant que nous sommes
irrévocablement unis l'un à l'autre.
--Oui, il est bien heureux qu'il en soit ainsi! répondit-il, les yeux
brillants d'un sombre triomphe.
Sa femme frémit.
--Heureux, devriez-vous dire, Audley, tant que la confiance et
l'affection mutuelles existeront entre nous.
--Je ne fais aucune exception: heureux dans l'un comme dans l'autre cas.
Même, malgré la défiance, la froideur et l'irritation qui pourraient
obscurcir nos relations, c'est pour moi une pensée consolante que celle
de savoir que tu es entièrement, irrévocablement la mienne.
Ces paroles n'étaient, si vous le voulez, qu'une exagération de passion
comme celles qui, en général, résonnent si agréablement aux oreilles
d'une nouvelle mariée; mais elles firent pâlir la pauvre femme de
Sternfield et remplirent son coeur d'une terreur indicible.
--Comment! n'ai-je pas raison? continua-t-il presque violemment, en
remarquant sa pâleur soudaine.
--Pour l'amour de Dieu, Audley, ne parlez pas aussi étrangement! A Dieu
ne plaise que la moindre méfiance s'élève maintenant entre nous! Je vous
serai sincère, fidèle et dévouée; de votre côté, soyez bon et patient
pour moi. Ne jouez pas avec mes sentiments comme vous l'avez fait aussi
impitoyablement ce soir....
--Même comme tu as constamment joué avec les miens?... Mais voici ta
cousine. Je t'en prie, tâches de paraître moins abattue; autrement,
j'aurai à passer par une cour martiale qu'elle pourrait instituer.
--Que conspirez-vous donc ensemble dans ce coin solitaire? demanda
Madame d'Aulnay qui arrivait en souriant. Comment! Antoinette, tu parais
bien malade! tu seras certainement incapable de faire le voyage de
demain. Major Sternfield souhaitez lui le bonsoir de suite, car c'est
vous qui, par vos plaintes et vos mélancolies, avez fait disparaître les
couleurs d'Antoinette. Dites bonne nuit et adieu.
Et elle s'éloigna.
--Adieu, chère Antoinette! dit Sternfield en pressant sa jeune femme sur
son coeur. Pardonne-moi et oublies la peine que je t'ai si cruellement
infligée ce soir.
Pardonner et oublier! Hélas! la demande était bien facile à faire; mais
fut-elle aussi facilement accordée?
L'insomnie d'Antoinette, les oreillers de son lit trempés de larmes,
auraient pu répondre à cette question.