XV.

La rencontre de M. d'Aulnay avec son parent fut très-cordiale: ils

étaient amis intimes depuis leur plus tendre jeunesse, et quoique

différents de caractère sur plusieurs points, ils étaient également

honorables et pleins de coeur.

Lorsque M. de Mirecourt annonça qu'il était sur le point de ramener sa

fille avec lui à la campagne, son ami insista, avec une chaleur pour

laquelle il n'était point préparé, pour que la promenade d'Antoinette ne

fût pas abrégée ainsi sans raison et d'une manière aussi soudaine.

--Cela doit pourtant se faire, mon cher d'Aulnay. Ta maison est trop

gaie pour une jeune fille de campagne; je ne puis pas lui permettre de

rester plus longtemps dans la compagnie des brillants militaires qui,

m'a-t-on dit, ont leur entrée libre dans les salons de Madame.

--Mais, assurément, là où je tolère ma femme, tu peux en toute sûreté y

tolérer ta fille?

--Difficilement. Ma jolie nièce possède tout un arsenal d'expérience et

une connaissance du monde que ma petite fille n'a pas encore eu le temps

d'acquérir.

--Eh! bien, malgré cela, tu ne refuseras pas de la laisser avec nous

deux autres semaines, n'est-ce pas?

Madame d'Aulnay joignit ses prières à celles de son mari et, après

beaucoup de résistance, M. de Mirecourt consentit, quoique avec beaucoup

de répugnance, à laisser Antoinette une quinzaine de plus à la ville, à

la condition expresse qu'après ce temps elle retournerait sans faute à

Valmont.

La soirée se passa assez agréablement pour tous ceux qui composaient

cette petite réunion. Grâce aux prières de Madame d'Aulnay, Louis était

resté, et s'efforçait avec elle d'entretenir la gaieté. Antoinette seule

était triste et silencieuse: la scène du matin l'avait considérablement

affectée. Il n'y fut fait aucune allusion. Une fois, cependant, la jeune

fille sa pencha vers Beauchesne et lui dit:

--Mon cher, mon bon Louis, comment pourrai-je jamais vous remercier

convenablement pour votre généreuse intervention dans l'affaire de ce

matin.

--Ah! Antoinette, vous pouvez me remercier, car cet effort m'a causé des

angoisses bien douloureuses. Je ne suis pas précisément l'amoureux froid

et philosophe que votre père veut bien dire.... Mais, assez sur ce

sujet: il ne ferait que vous agiter davantage. Qu'il me suffise de vous

dire que, puisque je ne puis être votre fiancé, je continuerai au moins

d'être votre ami.

Les beaux yeux de la jeune fille furent si dangereusement éloquents dans

l'expression de gratitude qui s'y peignit, que Louis fut obligé de la

quitter; mais il se rapprocha presqu'aussitôt. M. de Mirecourt suivait

d'un oeil avide les différentes phases de cette conférence à voix basse

entre les deux jeunes gens, et à mesure qu'il avançait dans cet examen,

ses traits prenaient une expression de satisfaction prononcée, ses rires

étaient plus fréquents et plus prolongés. Dans le cours de la soirée, il

consulta son ami sur le projet qu'il avait en tête, et lui fit part de

l'opposition que mettait Antoinette à la réalisation de ses voeux.

--Mon opinion,--répondit M. d'Aulnay en désignant d'un signe de tête les

deux jeunes gens qui causaient à mi-voix dans l'embrasure d'une

fenêtre,--mon opinion est que vous devez les laisser tranquilles: c'est

le meilleur moyen de les rendre plus désireux que vous-même de remplir

vos voeux. Il est vrai que je ne m'entends que très-peu dans le

caractère ou les singularités des femmes; mais j'ai lu les ouvrages de

ceux qui ont étudié la question à fond; ils sont tous d'accord à

affirmer que c'est une chose très-difficile que de forcer une jeune

fille à aimer contre sa propre volonté. Sans doute ces auteurs vont plus

loin: ils disent que, la mettre en garde contre ou lui défendre d'aimer

tel individu, c'est le moyen le plus sûr et le plus efficace de la faire

s'attacher à lui.

M. de Mirecourt ne put s'empêcher de sourire à l'exposition de cette

doctrine qui, suivant lui, pouvait très-bien avoir été exagérée; mais il

avait assez de respect pour les opinions de M. d'Aulnay, pour accepter

le conseil qu'il lui avait donné de laisser sa fille tranquille pendant

quelque temps au sujet de son mariage, convaincu que ce serait le

meilleur moyen d'en amener la réalisation.

Il n'aurait certainement pas été aussi confiant dans la vérité de cette

théorie, s'il eût pu seulement entendre la conversation qui se tenait à

quelques pas plus loin, et dans le cours de laquelle, en réponse à

l'aveu que venait de lui faire Antoinette de son amour pour le Major

Sternfield, Louis renonçait pour toujours à l'espérance d'obtenir sa

main, et lui promettait en même temps, avec cette générosité naturelle

qui formait le trait saillant de son caractère, de faire tout son

possible pour l'aider et la favoriser.

Malgré l'état affreux des chemins, M. de Mirecourt partit le lendemain

matin, et après son départ, Antoinette, pour se soustraire aux idées qui

la harassaient, prit sa broderie; ses doigts se mirent à fonctionner

avec autant de rapidité que si son esprit n'eut pas eu d'autre

préoccupation plus grave que celle de former sur le canevas des lys et

des roses. Penchée sur son ouvrage, l'esprit aussi occupé que ses

doigts, elle n'entendit pas la domestique lui annoncer un monsieur, et

ce ne fut que lorsqu'elle se trouva dans les bras de Sternfield qu'elle

s'aperçut de sa présence.

Surprise et saisie, elle se dégagea brusquement, et, les joues rouges:

--Pourquoi faites-vous cela, Audley? demanda-t-elle.

--Pourquoi je n'embrasserais pas ma femme! répéta-t-il avec un rire

forcé: voilà, Antoinette, une question passablement singulière.

--Ecoutez-moi bien! dit-elle à la fois avec douceur et avec fermeté,--et

cette fois aucun tremblement ne se fit sentir dans sa voix, aucun

mouvement nerveux ne se manifesta dans ses manières.--Je vous répète ce

que je vous ai déjà dit, que jusqu'à ce que notre mariage soit avoué

devant le monde, je ne serai pour vous rien autre chose qu'Antoinette de

Mirecourt.

--Tu es méchante et cruelle de me traiter ainsi! répéta-t-il avec

aigreur.

--Pas du tout, Major Sternfield! s'écria Madame d'Aulnay en s'avançant

vers eux. Antoinette a parfaitement raison, et si je vois que d'ici à

l'époque qu'elle vient de mentionner vous agissez de manière à

l'incommoder ou à l'attrister, soyez bien convaincu que, malgré l'estime

que je vous porte, malgré ce que j'ai fait et ce que je ferais encore

pour vous, je serai obligée de me priver du plaisir de vous voir dans ma

maison. Rappelez-vous qu'Antoinette est sous ma protection, et que je

dois la garantir contre les chagrins inutiles et les contrariétés qu'on

voudrait mettre sur sa route.

--Juste ciel! interrompit impétueusement Sternfield, est-ce ainsi que

vous me menacez, que vous me parlez à propos de ma propre femme! Cela

dépasse la patience humaine! cela dépasse la pensée!... Non! je dois

parler et je parlerai! continua-t-il avec plus de violence encore, en

repoussant la main que Madame d'Aulnay, autant par avertissement que par

prière, avait posée sur son bras. Croyez-vous donc qu'après avoir été

déclarés mariés par un ministre, qu'après avoir passé dans le doigt de

mon épouse l'anneau nuptial qui y brille, je ne puisse lui parler, je ne

puisse pas même embrasser le pan de sa robe sans en avoir auparavant

obtenu la permission?

Terrifiée par cette explosion de passion, Antoinette était devenue

presqu'immobile, rougissant et pâlissant tour-à-tour; son coeur battait

avec violence. Mais Madame d'Aulnay, qui avait complètement gardé son

sang-froid, répondit tranquillement:

--Soyez calme, Major Sternfield, et ne me forcez pas de regretter déjà

la part que j'ai prise à la consommation de votre union. Oui, il faut

qu'il en soit comme vous l'avez dit, et jusqu'à ce que votre mariage ait

été proclamé publiquement, je ne veux pas que le nom sans tache de ma

cousine devienne le jouet des domestiques et des propagateurs de

scandales, à cause de politesses trop empressées de votre part. Plutôt

que pareille chose arrive, je n'hésiterai pas à vous interdire l'entrée

de cette maison.

--Par le ciel! vous me mettez hors de moi! répliqua-t-il avec fureur. Je

ne me soumettrai jamais, je ne dois pas me soumettre à une tyrannie

aussi insupportable. Antoinette! les promesses sacrées que tu m'as

faites l'autre soir devant Dieu étaient donc une comédie, une sanglante

moquerie?

--Oh! non, non, Audley!

Et le regard plein de douceur de la jeune femme, en prononçant ces mots,

calma quelque peu la violence de son mari.

--Assurément, continua-t-elle, je vous ai donné déjà une grande preuve,

une preuve irréfutable de mon amour; mais je voudrais que vous

compreniez ceci: tant que les conditions, que je vous ai mentionnées et

que vous avez acceptées lors de notre mariage, ne seront pas remplies,

je ne puis le considérer comme complet, comme ratifié.

--Et quand se fera cette ratification? demanda-t-il, un peu calmé.

--Quand vous voudrez. Peut-être ferions-nous mieux d'écrire de suite une

pleine et entière confession à mon père.

Mais elle frémit en émettant cette proposition.

--Evitez toute précipitation, s'écria Madame d'Aulnay. Après la scène

terrible d'hier, réfléchissez sérieusement avant d'entreprendre une

pareille démarche. Antoinette, ton père peut te renier, te déshériter

immédiatement. Le major Sternfield même, quelque excité qu'il soit en ce

moment, ne peut manquer de partager mon opinion, de condamner un

semblable procédé. La voie doit être préparée d'avance, ton père calmé

et mis en humeur de recevoir plus favorablement une communication de ce

genre. N'ai-je pas raison, Audley?

Sternfield, qui ne désirait nullement voir sa femme déshéritée, n'eut

pas de peine à comprendre la justesse de ces remarques, et il répondit

affirmativement; mais d'un air sombre.

--Eh! bien, puisqu'il en est ainsi, nous devons être plus tolérants les

uns vis-à-vis des autres. Vous, Audley, promettez de ne considérer

Antoinette que comme votre fiancée, jusqu'à ce que la répétition de

votre mariage dans l'Eglise Catholique l'ait rendue entièrement votre

femme.

Sternfield ne répondit pas et s'approcha d'une fenêtre où il se livra

aux pensées sombres qui l'agitaient. Ces constantes allusions sur le

même sujet lui donnaient de l'inquiétude et le mettaient mal à l'aise.

Après un moment de sérieuse réflexion, il retourna à la place où sa

jeune femme, pâle, se tenait encore.

--Antoinette! s'écria-t-il, c'est une bien dure épreuve que vous

m'infligez, Madame d'Aulnay et toi, et toi-même tu m'aurais méprisé, si

mon coeur ne s'en était pas d'abord révolté; néanmoins, si tu le

désires, je m'y soumettrai. En retour, vous devez me promettre toutes

les deux,--que dis-je?--vous devez jurer que vous garderez le secret de

notre mariage, jusqu'à ce que je croie le temps opportun pour le

divulguer.

Madame d'Aulnay, sans prendre le temps de réfléchir, répondit aussitôt:

--Certainement: je ne vois rien de mal en cela. Je vous promets, Audley,

de la manière la plus solennelle, qu'il en sera comme vous le désirez.

Mais, excusez-moi un instant: Jeanne est à la porte, attendant mes

ordres.

--Antoinette, c'est maintenant à ton tour, dit le Major Sternfield à sa

femme dès que Madame d'Aulnay eut laissé la chambre. Je viens de

consentir à sacrifier, pour le moment, l'autorité et les priviléges d'un

mari, à te considérer, à te traiter--c'est bien dur!--comme une

étrangère, au lieu de ma chère femme comme tu l'es réellement. En retour

de ce sacrifice, engage-toi à ne jamais laisser pénétrer le secret de

notre mariage, à ne jamais permettre à Madame d'Aulnay de le divulguer,

jusqu'à ce que je t'en aie donné l'autorisation.

--O Audley! répondit-elle en l'implorant, pourquoi nous environner d'un

plus grand mystère? Hélas! ne nous sommes-nous pas déjà assez cachés

sous le voile du secret?

--Cela doit être pourtant, chère, pour ton repos et pour le mien. Mais

ce mystère, comme tu l'appelles, ne sera pas de longue durée, car mon

impatience à te faire publiquement ma femme, à t'appeler telle,

empêchera tout délai inutile. Promets cela, alors!

--Je le promets solennellement! répéta-t-elle.

--Sur ce signe qui, je le sais, t'est sacré, ajouta-t-il en présentant à

ses lèvres la petite croix d'or qu'elle portait toujours suspendue à son

cou.

Elle embrassa le signe de la rédemption et répéta:

--Je le promets.

Puis, avec frémissement:

--Ma promesse, dit-elle, est inviolable, car cette croix est un souvenir

de ma mère mourante.

--Et je sais que tu la tiendras religieusement. Mais, assis-toi, chère

Antoinette; nous allons causer ensemble tranquillement, comme si nous

n'étions que de simples connaissances, comme si nous n'étions pas unis

par un lien indissoluble sur cette terre.

Lorsque Madame d'Aulnay revint, elle fut enchantée de voir Antoinette

tranquillement assise à son canevas, l'air aussi calme qu'autrefois,

pendant qu'Audley, assis sur un ottoman près d'elle, lisait à haute

voix, dans un livre de poésies, tels passages qu'il jugeait appropriés à

la circonstance.

Ce tableau était un peu la réalisation de ce qu'elle avait rêvé pour sa

jeune cousine; il offrait quelque chose de ce mystère piquant d'intérêt

qu'elle aimait tant. Passant la main sur les boucles de cheveux noirs du

jeune homme, elle dit avec un demi-soupir et un demi-sourire:

--Que ne donneraient pas certaines femmes pour avoir un mari qui se

ferait aussi charmant, aussi aimable!

Audley Sternfield jeta un coup-d'oeil sur sa jeune femme. Les yeux

baissés de celle-ci, le doux sourire qui courut sur ses lèvres, le léger

incarnat qui s'étendit soudainement jusque sur son cou d'ivoire, lui

indiquèrent que, elle aussi, comme Madame d'Aulnay, le trouvait vraiment

charmant.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 24 / 45 题