La rencontre de M. d'Aulnay avec son parent fut très-cordiale: ils
étaient amis intimes depuis leur plus tendre jeunesse, et quoique
différents de caractère sur plusieurs points, ils étaient également
honorables et pleins de coeur.
Lorsque M. de Mirecourt annonça qu'il était sur le point de ramener sa
fille avec lui à la campagne, son ami insista, avec une chaleur pour
laquelle il n'était point préparé, pour que la promenade d'Antoinette ne
fût pas abrégée ainsi sans raison et d'une manière aussi soudaine.
--Cela doit pourtant se faire, mon cher d'Aulnay. Ta maison est trop
gaie pour une jeune fille de campagne; je ne puis pas lui permettre de
rester plus longtemps dans la compagnie des brillants militaires qui,
m'a-t-on dit, ont leur entrée libre dans les salons de Madame.
--Mais, assurément, là où je tolère ma femme, tu peux en toute sûreté y
tolérer ta fille?
--Difficilement. Ma jolie nièce possède tout un arsenal d'expérience et
une connaissance du monde que ma petite fille n'a pas encore eu le temps
d'acquérir.
--Eh! bien, malgré cela, tu ne refuseras pas de la laisser avec nous
deux autres semaines, n'est-ce pas?
Madame d'Aulnay joignit ses prières à celles de son mari et, après
beaucoup de résistance, M. de Mirecourt consentit, quoique avec beaucoup
de répugnance, à laisser Antoinette une quinzaine de plus à la ville, à
la condition expresse qu'après ce temps elle retournerait sans faute à
Valmont.
La soirée se passa assez agréablement pour tous ceux qui composaient
cette petite réunion. Grâce aux prières de Madame d'Aulnay, Louis était
resté, et s'efforçait avec elle d'entretenir la gaieté. Antoinette seule
était triste et silencieuse: la scène du matin l'avait considérablement
affectée. Il n'y fut fait aucune allusion. Une fois, cependant, la jeune
fille sa pencha vers Beauchesne et lui dit:
--Mon cher, mon bon Louis, comment pourrai-je jamais vous remercier
convenablement pour votre généreuse intervention dans l'affaire de ce
matin.
--Ah! Antoinette, vous pouvez me remercier, car cet effort m'a causé des
angoisses bien douloureuses. Je ne suis pas précisément l'amoureux froid
et philosophe que votre père veut bien dire.... Mais, assez sur ce
sujet: il ne ferait que vous agiter davantage. Qu'il me suffise de vous
dire que, puisque je ne puis être votre fiancé, je continuerai au moins
d'être votre ami.
Les beaux yeux de la jeune fille furent si dangereusement éloquents dans
l'expression de gratitude qui s'y peignit, que Louis fut obligé de la
quitter; mais il se rapprocha presqu'aussitôt. M. de Mirecourt suivait
d'un oeil avide les différentes phases de cette conférence à voix basse
entre les deux jeunes gens, et à mesure qu'il avançait dans cet examen,
ses traits prenaient une expression de satisfaction prononcée, ses rires
étaient plus fréquents et plus prolongés. Dans le cours de la soirée, il
consulta son ami sur le projet qu'il avait en tête, et lui fit part de
l'opposition que mettait Antoinette à la réalisation de ses voeux.
--Mon opinion,--répondit M. d'Aulnay en désignant d'un signe de tête les
deux jeunes gens qui causaient à mi-voix dans l'embrasure d'une
fenêtre,--mon opinion est que vous devez les laisser tranquilles: c'est
le meilleur moyen de les rendre plus désireux que vous-même de remplir
vos voeux. Il est vrai que je ne m'entends que très-peu dans le
caractère ou les singularités des femmes; mais j'ai lu les ouvrages de
ceux qui ont étudié la question à fond; ils sont tous d'accord à
affirmer que c'est une chose très-difficile que de forcer une jeune
fille à aimer contre sa propre volonté. Sans doute ces auteurs vont plus
loin: ils disent que, la mettre en garde contre ou lui défendre d'aimer
tel individu, c'est le moyen le plus sûr et le plus efficace de la faire
s'attacher à lui.
M. de Mirecourt ne put s'empêcher de sourire à l'exposition de cette
doctrine qui, suivant lui, pouvait très-bien avoir été exagérée; mais il
avait assez de respect pour les opinions de M. d'Aulnay, pour accepter
le conseil qu'il lui avait donné de laisser sa fille tranquille pendant
quelque temps au sujet de son mariage, convaincu que ce serait le
meilleur moyen d'en amener la réalisation.
Il n'aurait certainement pas été aussi confiant dans la vérité de cette
théorie, s'il eût pu seulement entendre la conversation qui se tenait à
quelques pas plus loin, et dans le cours de laquelle, en réponse à
l'aveu que venait de lui faire Antoinette de son amour pour le Major
Sternfield, Louis renonçait pour toujours à l'espérance d'obtenir sa
main, et lui promettait en même temps, avec cette générosité naturelle
qui formait le trait saillant de son caractère, de faire tout son
possible pour l'aider et la favoriser.
Malgré l'état affreux des chemins, M. de Mirecourt partit le lendemain
matin, et après son départ, Antoinette, pour se soustraire aux idées qui
la harassaient, prit sa broderie; ses doigts se mirent à fonctionner
avec autant de rapidité que si son esprit n'eut pas eu d'autre
préoccupation plus grave que celle de former sur le canevas des lys et
des roses. Penchée sur son ouvrage, l'esprit aussi occupé que ses
doigts, elle n'entendit pas la domestique lui annoncer un monsieur, et
ce ne fut que lorsqu'elle se trouva dans les bras de Sternfield qu'elle
s'aperçut de sa présence.
Surprise et saisie, elle se dégagea brusquement, et, les joues rouges:
--Pourquoi faites-vous cela, Audley? demanda-t-elle.
--Pourquoi je n'embrasserais pas ma femme! répéta-t-il avec un rire
forcé: voilà, Antoinette, une question passablement singulière.
--Ecoutez-moi bien! dit-elle à la fois avec douceur et avec fermeté,--et
cette fois aucun tremblement ne se fit sentir dans sa voix, aucun
mouvement nerveux ne se manifesta dans ses manières.--Je vous répète ce
que je vous ai déjà dit, que jusqu'à ce que notre mariage soit avoué
devant le monde, je ne serai pour vous rien autre chose qu'Antoinette de
Mirecourt.
--Tu es méchante et cruelle de me traiter ainsi! répéta-t-il avec
aigreur.
--Pas du tout, Major Sternfield! s'écria Madame d'Aulnay en s'avançant
vers eux. Antoinette a parfaitement raison, et si je vois que d'ici à
l'époque qu'elle vient de mentionner vous agissez de manière à
l'incommoder ou à l'attrister, soyez bien convaincu que, malgré l'estime
que je vous porte, malgré ce que j'ai fait et ce que je ferais encore
pour vous, je serai obligée de me priver du plaisir de vous voir dans ma
maison. Rappelez-vous qu'Antoinette est sous ma protection, et que je
dois la garantir contre les chagrins inutiles et les contrariétés qu'on
voudrait mettre sur sa route.
--Juste ciel! interrompit impétueusement Sternfield, est-ce ainsi que
vous me menacez, que vous me parlez à propos de ma propre femme! Cela
dépasse la patience humaine! cela dépasse la pensée!... Non! je dois
parler et je parlerai! continua-t-il avec plus de violence encore, en
repoussant la main que Madame d'Aulnay, autant par avertissement que par
prière, avait posée sur son bras. Croyez-vous donc qu'après avoir été
déclarés mariés par un ministre, qu'après avoir passé dans le doigt de
mon épouse l'anneau nuptial qui y brille, je ne puisse lui parler, je ne
puisse pas même embrasser le pan de sa robe sans en avoir auparavant
obtenu la permission?
Terrifiée par cette explosion de passion, Antoinette était devenue
presqu'immobile, rougissant et pâlissant tour-à-tour; son coeur battait
avec violence. Mais Madame d'Aulnay, qui avait complètement gardé son
sang-froid, répondit tranquillement:
--Soyez calme, Major Sternfield, et ne me forcez pas de regretter déjà
la part que j'ai prise à la consommation de votre union. Oui, il faut
qu'il en soit comme vous l'avez dit, et jusqu'à ce que votre mariage ait
été proclamé publiquement, je ne veux pas que le nom sans tache de ma
cousine devienne le jouet des domestiques et des propagateurs de
scandales, à cause de politesses trop empressées de votre part. Plutôt
que pareille chose arrive, je n'hésiterai pas à vous interdire l'entrée
de cette maison.
--Par le ciel! vous me mettez hors de moi! répliqua-t-il avec fureur. Je
ne me soumettrai jamais, je ne dois pas me soumettre à une tyrannie
aussi insupportable. Antoinette! les promesses sacrées que tu m'as
faites l'autre soir devant Dieu étaient donc une comédie, une sanglante
moquerie?
--Oh! non, non, Audley!
Et le regard plein de douceur de la jeune femme, en prononçant ces mots,
calma quelque peu la violence de son mari.
--Assurément, continua-t-elle, je vous ai donné déjà une grande preuve,
une preuve irréfutable de mon amour; mais je voudrais que vous
compreniez ceci: tant que les conditions, que je vous ai mentionnées et
que vous avez acceptées lors de notre mariage, ne seront pas remplies,
je ne puis le considérer comme complet, comme ratifié.
--Et quand se fera cette ratification? demanda-t-il, un peu calmé.
--Quand vous voudrez. Peut-être ferions-nous mieux d'écrire de suite une
pleine et entière confession à mon père.
Mais elle frémit en émettant cette proposition.
--Evitez toute précipitation, s'écria Madame d'Aulnay. Après la scène
terrible d'hier, réfléchissez sérieusement avant d'entreprendre une
pareille démarche. Antoinette, ton père peut te renier, te déshériter
immédiatement. Le major Sternfield même, quelque excité qu'il soit en ce
moment, ne peut manquer de partager mon opinion, de condamner un
semblable procédé. La voie doit être préparée d'avance, ton père calmé
et mis en humeur de recevoir plus favorablement une communication de ce
genre. N'ai-je pas raison, Audley?
Sternfield, qui ne désirait nullement voir sa femme déshéritée, n'eut
pas de peine à comprendre la justesse de ces remarques, et il répondit
affirmativement; mais d'un air sombre.
--Eh! bien, puisqu'il en est ainsi, nous devons être plus tolérants les
uns vis-à-vis des autres. Vous, Audley, promettez de ne considérer
Antoinette que comme votre fiancée, jusqu'à ce que la répétition de
votre mariage dans l'Eglise Catholique l'ait rendue entièrement votre
femme.
Sternfield ne répondit pas et s'approcha d'une fenêtre où il se livra
aux pensées sombres qui l'agitaient. Ces constantes allusions sur le
même sujet lui donnaient de l'inquiétude et le mettaient mal à l'aise.
Après un moment de sérieuse réflexion, il retourna à la place où sa
jeune femme, pâle, se tenait encore.
--Antoinette! s'écria-t-il, c'est une bien dure épreuve que vous
m'infligez, Madame d'Aulnay et toi, et toi-même tu m'aurais méprisé, si
mon coeur ne s'en était pas d'abord révolté; néanmoins, si tu le
désires, je m'y soumettrai. En retour, vous devez me promettre toutes
les deux,--que dis-je?--vous devez jurer que vous garderez le secret de
notre mariage, jusqu'à ce que je croie le temps opportun pour le
divulguer.
Madame d'Aulnay, sans prendre le temps de réfléchir, répondit aussitôt:
--Certainement: je ne vois rien de mal en cela. Je vous promets, Audley,
de la manière la plus solennelle, qu'il en sera comme vous le désirez.
Mais, excusez-moi un instant: Jeanne est à la porte, attendant mes
ordres.
--Antoinette, c'est maintenant à ton tour, dit le Major Sternfield à sa
femme dès que Madame d'Aulnay eut laissé la chambre. Je viens de
consentir à sacrifier, pour le moment, l'autorité et les priviléges d'un
mari, à te considérer, à te traiter--c'est bien dur!--comme une
étrangère, au lieu de ma chère femme comme tu l'es réellement. En retour
de ce sacrifice, engage-toi à ne jamais laisser pénétrer le secret de
notre mariage, à ne jamais permettre à Madame d'Aulnay de le divulguer,
jusqu'à ce que je t'en aie donné l'autorisation.
--O Audley! répondit-elle en l'implorant, pourquoi nous environner d'un
plus grand mystère? Hélas! ne nous sommes-nous pas déjà assez cachés
sous le voile du secret?
--Cela doit être pourtant, chère, pour ton repos et pour le mien. Mais
ce mystère, comme tu l'appelles, ne sera pas de longue durée, car mon
impatience à te faire publiquement ma femme, à t'appeler telle,
empêchera tout délai inutile. Promets cela, alors!
--Je le promets solennellement! répéta-t-elle.
--Sur ce signe qui, je le sais, t'est sacré, ajouta-t-il en présentant à
ses lèvres la petite croix d'or qu'elle portait toujours suspendue à son
cou.
Elle embrassa le signe de la rédemption et répéta:
--Je le promets.
Puis, avec frémissement:
--Ma promesse, dit-elle, est inviolable, car cette croix est un souvenir
de ma mère mourante.
--Et je sais que tu la tiendras religieusement. Mais, assis-toi, chère
Antoinette; nous allons causer ensemble tranquillement, comme si nous
n'étions que de simples connaissances, comme si nous n'étions pas unis
par un lien indissoluble sur cette terre.
Lorsque Madame d'Aulnay revint, elle fut enchantée de voir Antoinette
tranquillement assise à son canevas, l'air aussi calme qu'autrefois,
pendant qu'Audley, assis sur un ottoman près d'elle, lisait à haute
voix, dans un livre de poésies, tels passages qu'il jugeait appropriés à
la circonstance.
Ce tableau était un peu la réalisation de ce qu'elle avait rêvé pour sa
jeune cousine; il offrait quelque chose de ce mystère piquant d'intérêt
qu'elle aimait tant. Passant la main sur les boucles de cheveux noirs du
jeune homme, elle dit avec un demi-soupir et un demi-sourire:
--Que ne donneraient pas certaines femmes pour avoir un mari qui se
ferait aussi charmant, aussi aimable!
Audley Sternfield jeta un coup-d'oeil sur sa jeune femme. Les yeux
baissés de celle-ci, le doux sourire qui courut sur ses lèvres, le léger
incarnat qui s'étendit soudainement jusque sur son cou d'ivoire, lui
indiquèrent que, elle aussi, comme Madame d'Aulnay, le trouvait vraiment
charmant.