Quelques jours après, notre jeune héroïne était installée au Manoir,
environnée des soins affectueux de son père, des services dévoués de son
excellente gouvernante et des attentions amicales de Louis Beauchesne
qui,--cela va de soi,--était un visiteur privilégié au Manoir.
Cependant, malgré ce triple mur d'affection qui l'entourait, malgré son
retour au calme et à la régularité de cette vie de la campagne qu'elle
menait de nouveau, Antoinette conservait toujours l'apparence délicate
qu'elle avait contractée durant les quelques semaines de son séjour à
Montréal.
M. de Mirecourt, néanmoins, n'en conçut aucune inquiétude, persuadé
qu'une quinzaine de jours de repos lui rendrait sa vigueur d'autrefois;
mais Madame Gérard était loin de partager son assurance et de se
satisfaire aussi facilement. Ce qui l'alarmait plus encore que
l'excessive faiblesse d'Antoinette, c'était la mélancolie à laquelle
elle se laissait aller et l'indifférence qu'elle manifestait à l'égard
de ses douces habitudes d'autrefois: l'accomplissement d'oeuvres de
charité et les plaisirs intellectuels auxquels elle se livrait avant sa
promenade à la ville. Plus d'une fois elle essaya, par la patience, par
la douceur, comme une mère seule aurait pu le faire, de provoquer
quelque confidence chez son enfant bien-aimée; mais celle-ci évitait
avec terreur toute ouverture à ce sujet. Enfin, s'apercevant que ses
tentatives avaient pour résultat invariable de faire Antoinette
s'enfermer dans sa chambre, elle renonça à son idée, se contenta
d'adresser tous les jours de ferventes prières au Ciel pour qu'il rendît
à ce jeune coeur le calme qu'il semblait avoir perdu, et essaya de son
mieux de le distraire et de chasser sa tristesse.
Une cause de chagrin et de regrets incessants pour Madame Gérard, était
la correspondance régulière qui s'échangeait entre Antoinette et sa
cousine Madame d'Aulnay. Ce chagrin était bien fondé, car la réception
ou l'envoi d'une lettre était pour sa chère enfant un nouveau sujet de
mélancolie ou lui donnait des maux de tête violents. Comme l'inquiétude
de la bonne gouvernante se serait accrue, si elle eût su que la moitié
de ces lettres qui étaient expédiées sous couvert à Lucille, faisait
partie d'une correspondance suivie avec le Major Sternfield!
Un jour, elle se décida à demander, tout en badinant, à voir
quelques-unes des lettres en question; mais Antoinette la refusa
froidement, disant pour raison qu'elle avait promis à Madame d'Aulnay de
ne montrer ses missives à personne. Réellement alarmée, elle voulut s'en
plaindre à M. de Mirecourt; mais celui-ci, qui était devenu plus
indulgent encore pour sa fille depuis son retour de la ville, répondit
avec une certaine impatience, qu'Antoinette ne devait pas être troublée
pour des riens, que d'ailleurs elle n'était pas en âge d'être soumise à
une inquisition, comme une petite pensionnaire, au sujet de la
correspondance qu'elle tenait avec sa cousine.
Cette réponse fut invariablement donnée par M. de Mirecourt, chaque fois
que Madame Gérard voulut recourir à son intervention: car si jusque-là
la jeune fille s'était montrée aussi bonne et aussi soumise, c'était dû
à la douceur de ses dispositions et non à la contrainte exercée par son
père. C'était donc une bonne fortune, pour le secret qu'elle gardait
avec tant de soin, que le temps et les pensées de M. de Mirecourt
fussent occupés par d'autres choses; autrement, il n'aurait pas manqué
de remarquer l'inconcevable changement qui s'était opéré chez elle.
Nous avons déjà dit que la plupart des Canadiens-Français, au lieu de
recourir, pour le règlement de leurs difficultés, à des juges qui ne
connaissaient ni leur langue ni leurs lois, s'étaient habitués à les
soumettre à l'arbitre de leur curé ou à celui de quelque notable de
leurs paroisses. A Valmont M. de Mirecourt était universellement aimé et
respecté; aussi se trouva-t-il constitué juge et arbitre des différends
qui s'élevaient quelques fois entre ses co-paroissiens. Jamais on n'en
appelait de ses décisions, car tous étaient convaincus qu'il agissait
avec la plus entière impartialité, avec la plus stricte justice.
Un matin qu'Antoinette était dans le vieux salon du Manoir où les Dames
avaient l'habitude de passer la matinée, son père vint lui remettre une
lettre qu'il tenait à la main.
--Voilà une dépêche qui pèse autant que celles ordinairement reçues au
Département du Secrétaire-Provincial, dit-il en riant.
Aucun sourire n'effleura les traits de la jeune fille en recevant la
lettre, qu'elle glissa dans les plis de sa robe, en murmurant quelques
mots de remerciement.
M. de Mirecourt, qui avait ce jour-là un nombre plus qu'ordinaire de
causes en délibéré, partit presqu'aussitôt. Quelques instants après,
Antoinette se leva à son tour.
--Pourquoi ne lis-tu pas ta lettre ici, mon enfant? demanda Madame
Gérard. Je te promets de ne pas dire un mot et de ne pas la regarder,
pendant que tu en prendras connaissance.
La jeune fille fit quelques excuses d'une voix presqu'inintelligible et
sortit.
Ah! c'est que les lettres qu'elle recevait ne devaient pas être lues
devant des personnes dont elle redoutait l'observation; c'est qu'elles
faisaient trop monter le rouge de l'émotion à ses joues et les larmes à
ses yeux, pour pouvoir affronter cet examen; c'est qu'elles
occasionnaient sur ses traits l'expression trop claire du plaisir ou de
la peine qu'elle éprouvait en les lisant, et que la peine avait trop
lieu de prédominer, pour qu'elle permît à qui que ce fût de l'étudier
pendant qu'elle en prenait connaissance.
Arrivée dans sa chambre, elle en ferma la porte à clef et brisa
l'enveloppe qui contenait, comme elle l'avait prévu, deux lettres, une
du Major Sternfield et l'autre de sa cousine. Nous nous permettrons de
reproduire en entier celle de cette dernière qui peint au vif l'esprit
et le caractère de Madame d'Aulnay:
"Ma chère Antoinette,--pour l'amour du ciel! fais
l'impossible pour obtenir de ton père la permission de
revenir immédiatement à Montréal! Audley ressemble à un
parfait enragé. Il a entendu dire quelque part que le jeune
Beauchesne est devenu le commensal du Manoir, qu'il te fait
une cour assidue, et il en conclut que tu t'amuses à
_flirter_ avec Louis pendant que tu l'oublies entièrement,
lui, ton mari. Il est venu ici hier soir, dans une colère
incroyable, et a déclaré que si tu persistais à rester à
Valmont plus longtemps, il prendrait le parti d'aller te
voir là, n'importe quelles conséquences cette démarche
pourrait avoir. Jusqu'ici, j'ai pu, comme tu m'en avais
instamment priée, l'empêcher d'agir ainsi, mais je crains
bien que sa patience et mon influence soient rendues à leurs
dernières limites. Qui aurait pu croire qu'un homme aussi
charmant et aussi adorable deviendrait jamais tyran! Et
cependant il y a, ce me semble, dans la violence même qui le
distingue et qui n'est qu'un excès de son amour pour toi,
quelque chose de calculé pour le rendre dix fois plus cher
encore à celle qu'il a choisie entre toutes pour être sa
femme. Comme est insignifiant l'amour tranquille et
philosophe de la plupart des hommes, mis en regard avec sa
violente passion pour toi!
"Maintenant, quant à ton retour ici, comment pourra-t-il
s'effectuer? Je crois qu'il serait peut-être mieux que
j'aille cette semaine au Manoir avec M. d'Aulnay, que nous
te trouvions, lui et moi, l'air malade,--ce qui est vrai ou
devrait l'être, puisque tu te trouves séparée de celui qui
doit t'être le plus cher en ce monde,--et tourmenter M. de
Mirecourt à tel point, qu'il finisse par te laisser venir
avec nous. Je lui dirai que, nous trouvant dans le temps du
Carême, je fais pénitence, dans une entière réclusion, pour
la vie mondaine et gaie que j'ai menée jusqu'ici: que, par
conséquent, tu ne rencontreras personne chez moi; enfin, si
ces raisons ne suffisent pas, j'inviterai Louis à être de la
partie. Ce dernier argument sera convainquant, car mon oncle
supposera tout naturellement que Louis, t'accompagnant à la
ville, aura une nouvelle occasion de poursuivre la
réalisation de son cher projet de vous marier.
"Mais adieu; j'entends la voix de Sternfield qui se fait
entendre dans le passage: je dois donc fermer ma lettre de
suite. Il a probablement quelques lignes ou une longue
lettre à te faire parvenir.
"Ta dévouée mais bien contrariée
"LUCILLE."
La lettre de Sternfield n'était pas de nature à calmer le trouble moral
que venait de produire celle de Lucille. Le Major accusait Antoinette de
l'avoir oublié, déclarait énergiquement qu'il ne pourrait souffrir plus
longtemps d'être exilé de sa présence, et terminait en disant qu'il
tâcherait d'avoir assez de patience pendant quelques jours encore, après
lesquels elle devait absolument venir le voir chez Madame d'Aulnay.
Ce fut en proie à une vive excitation qu'elle lut et relut ces lettres.
N'y pouvant résister, elle se couvrit le visage de ses mains et éclata
en sanglots.
--Oh! Audley et Lucille! soupira-t-elle, dans quel abîme de misère vous
m'avez plongée!
Ces paroles pleines de tristesse et de désespoir qui tombaient de la
bouche d'une jeune femme mariée à un homme qu'elle avait elle-même
choisi, n'étaient pas, comme on pourrait le supposer, le résultat d'un
moment de trouble ou d'inquiétude, mais bien plutôt le débordement d'un
coeur surchargé de chagrins. Oui, durant les quelques semaines qui
venaient de s'écouler, loin de la société pleine de charmes de
Sternfield et de l'influence pernicieuse de Madame d'Aulnay, elle avait
pu, dans la solitude de son coeur, jeter un coup-d'oeil en arrière et
juger l'irrévocable passé. Quel fut le résultat de cet examen sévère?
C'est ce qu'on peut deviner par l'exclamation qui venait de s'échapper
de ses lèvres.
Si Audley Sternfield s'était toujours montré indulgent et tendre, il n'y
a pas de doute que le goût passager qu'elle avait pris pour de l'amour
se serait changé en une profonde affection, car sa nature, à elle, était
aimante et aimable; mais la système de persécution et d'intimidation
qu'il avait adopté à son égard aussitôt après leur mariage infortuné,
avait sensiblement altéré l'attachement naissant qu'elle avait éprouvé
pour lui; et, avec une terreur pleine d'angoisse pour l'avenir et un
regret désespéré du passé, elle reconnaissait maintenant en son coeur
ulcéré, qu'elle ne faisait que craindre et trembler là où elle aurait dû
aimer et espérer. Une demi-heure s'écoula pendant laquelle, la tête
appuyée sur ses mains, elle regardait tristement les branches nues des
arbres qui, jouet des vents de Février, se balançaient doucement on
s'agitaient avec violence. Dans cette attitude mélancolique, elle rêvait
combien il lui était désormais impossible de goûter encore une fois la
paix et le bonheur.
Un léger coup frappé à la porte la fit tressaillir. C'était Madame
Gérard qui venait lui annoncer que M. de Mirecourt et Louis
l'attendaient au salon.
--Veuillez les rejoindre, chère Madame Gérard, répondit-elle; je vais
descendre dans quelques instants.
Après avoir à la hâte essuyé ses yeux et lissé ses cheveux, elle se
rendit au salon, en se préparant une contenance indifférente. Se plaçant
près des deux rideaux cramoisis afin que l'ombre qu'ils projetaient pût
cacher un peu sa pâleur--précaution qu'elle tenait de Madame
d'Aulnay,--elle fit tout son possible pour répondre avec calme aux
remarques qu'on lui adressa. Quelques instants après, M. de Mirecourt
fut appelé à son bureau par un voisin qui venait solliciter ses conseils
et son arbitrage: les deux jeunes gens se trouvèrent seuls, Madame
Gérard étant occupée à des affaires de ménage.
--Qu'avez-vous donc, Antoinette? demanda Louis qui avait deviné son
trouble, en dépit des rideaux cramoisis et de l'assurance qu'elle avait
tenté de se donner.
--Oh! Louis! je suis bien misérable, bien malheureuse! répondit-elle.
--Je m'en suis aperçu dès le premier instant de votre retour,
répliqua-t-il gravement; vous n'êtes plus la jeune fille si gaie et si
heureuse d'autrefois. Mais, chère Antoinette, puis-je faire quelque
chose pour vous?
--Oh! oui, dit-elle en l'interrompant et en joignant ses mains. Tâchez
de m'obtenir la permission de retourner prochainement, de suite, à
Montréal.
--Oui, à la société si pleine de charmes de l'_irrésistible_ Major
Sternfield, continua-t-il avec une amertume pleine de jalousie dont il
ne put se rendre maître. Assurément, s'il déplore votre mutuelle
séparation la moitié autant que vous semblez la regretter, son nom et le
vôtre mériteront de passer à la postérité comme un exemple du vif
attachement des amoureux de nos jours.
--Oh! Louis, épargnez-moi les reproches et les railleries, je suis bien
déjà assez misérable. Secourez-moi, si vous le pouvez; sinon,
plaignez-moi.
Emu, le jeune Beauchesne s'exclama impétueusement:
--Non, Antoinette; c'est plutôt à vous de me plaindre, de me pardonner
mon injustice. Dites que vous me pardonnez, et je tâcherai de me rendre
digne de la confiance que vous avez placée en moi.
Ce pardon lui fut facilement accordé. Antoinette lui fit part alors de
la prochaine arrivée de Madame d'Aulnay et du but qu'avait cette visite.
Louis promit de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour favoriser
le projet.
Madame Gérard entrant quelques instants après, il commença, avec elle,
une conversation animée, pour détourner son attention de la jeune fille
encore sous l'effet d'une vive agitation.