XIV.

Le lendemain matin, la jeune fille se leva avec un mal de tête violent

qui la retint dans sa chambre toute la matinée, au grand désappointement

de Sternfield qui vint de bonne heure pour la demander et qui, n'ayant

pu pénétrer dans la maison, grâce au refus de Jeanne de le laisser

entrer, s'était retiré en fronçant les sourcils d'une manière à exciter

à un haut degré le courroux de cette digne femme.

--On pourrait le prendre pour le maître de la maison, grogna-t-elle en

fermant violemment la porte sur lui. Ne paraissait-il pas en train de me

jeter de côté et d'entrer de vive force comme il l'a fait l'autre jour

quand il est venu demander Mademoiselle!

Elle ne manqua pas de prendre la première occasion venue pour

communiquer à sa maîtresse ses idées sur ce sujet, et le froncement de

sourcils avec lequel celle-ci accueillit sa confidence lui donna plus de

satisfaction que Sternfield en aurait eu s'il eut pu en être témoin.

Antoinette descendit pour dîner.

Les dames venaient de se lever de table et entraient dans le salon

pendant que M. d'Aulnay gagnait sa Bibliothèque, quand le bruit d'une

voiture qui s'arrêtait devant la porte annonça que quelqu'un arrivait.

--Mon père! s'écria Antoinette en devenant pâle comme un marbre.

--Oui, c'est lui! dit à son tour Lucille qui venait de pousser une

reconnaissance vers la fenêtre. Qui l'aurait attendu par de pareils

chemins?... Et maintenant, chère enfant, pas de folles terreurs, pas de

tremblements nerveux! Si, par malheur, ton père n'est pas d'une humeur

favorable; garde-toi bien de lui annoncer ton mariage à présent: la

précipitation gâterait tout.

Quelques instants après, M. de Mirecourt--un homme de bonne apparence

appartenant à la vieille école française,--entrait; et sa fille, pour

éviter son regard pénétrant, se jeta aussitôt dans ses bras. Il

l'embrassa avec effusion; puis, prenant sa tête à deux mains, et la

regardant minutieusement:

--Je l'avais bien pensé, petite, s'écria-t-il; mes craintes n'étaient

pas vaines. Cette vie du grand monde, si gaie, si brillante, si animée,

n'est pas faite pour une enfant de la campagne comme toi. Quoi! tu

sembles avoir vieilli de trois ans depuis que tu m'as laissé! Tes joues,

il est vrai, sont encore vermeilles, mais ces petites mains brûlantes

indiquent que leurs couleurs sont plutôt celles de la fièvre que de la

santé.

--Antoinette n'a pas bien dormi la nuit dernière, cher oncle, se hâta de

dire Madame d'Aulnay qui se tenait derrière lui, la main appuyée sur son

épaule. Elle est extraordinairement nerveuse!

--C'est cela, ma jolie nièce, répliqua-t-il en souriant. Ce sont là des

subtilités d'une femme fashionable. Ma petite Antoinette, qui avait

l'habitude de me servir le déjeuner tous les matins à sept heures et qui

y prenait part avec un excellent appétit, ne connaissait pas alors la

signification de l'état nerveux.

--Mais, cher oncle, Antoinette n'était qu'une petite fille, il y a

quelques mois; maintenant, elle est une jeune Demoiselle.

--Une Demoiselle à la mode, veux-tu dire, Lucille; mais ce n'est pas

tout: je trouve en elle un changement indéfinissable que je ne puis

exprimer; peut-être est-ce qu'elle est plus gracieuse, plus élégante, en

un mot qu'elle ressemble plus à ma charmante nièce Madame d'Aulnay, avec

cette robe d'une mode nouvelle. Cependant, que cette apparence

extérieure de ma fille soit satisfaisante, c'est bien; mais je ne puis

admettre que je sois content d'elle sur d'autres points... Ah! tu peux

rougir, ajouta-t-il en voyant le visage d'Antoinette se couvrir d'un vif

incarnat. J'ai deux sérieuses accusations à porter contre toi. D'abord:

pour quelles raisons as-tu rejeté Louis Beauchesne, le mari que je

t'avais choisi, auquel je t'ai promise?

--Parce que, cher papa, je ne l'aime pas suffisamment pour devenir sa

femme.

--Ah! Lucille, Lucille! c'est là le fruit de ton travail, s'écria M. de

Mirecourt en inclinant sa tête vers la jeune femme en signe de

reproches. C'est précisément ce que m'avait prédit Madame Gérard lorsque

nous avons discuté ensemble l'opportunité d'accepter pour Antoinette

l'invitation que tu lui avais faite de venir passer quelque temps avec

toi.

--Mais, mon cher oncle, je vous sais trop bon, trop juste, pour forcer

Antoinette d'unir son sort à celui d'un homme qu'elle n'aime pas.

--Elle aime Louis aussi bien que tu aimais M. d'Aulnay lorsque tu es

devenue sa femme: et qui osera dire que vous ne faites pas bon

ménage?... Mais trêve de plaisanteries, ma détermination est

inébranlable. J'ai donné à Antoinette carte blanche sur la conduite de

la maison, sur les affaires d'argent et sur les autres détails

domestiques, mais je prétends conserver mon contrôle sur ce point. Elle

connaît Louis depuis très-longtemps, elle l'a toujours traité avec une

bonté pleine d'affection et elle sait apprécier aussi bien que moi son

caractère irréprochable sous tous les rapports, Louis est un excellent

_parti_, et je n'ai pas l'intention de sacrifier autant d'avantages

réunis en faveur d'un romanesque caprice de petite fille. Ainsi, ma

chère Antoinette, prépare-toi à revenir à la maison demain, ou bien, si

je te laisse ici une semaine de plus, ce sera pour te permettre de

choisir ton trousseau, car dans un mois de ce jour Louis Beauchesne sera

mon gendre.

--Mais, cher, cher papa,--insista Antoinette avec des yeux larmoyants et

en jetant ses bras autour du cou de son père--pardonnez-moi si je vous

dis que je ne puis épouser Louis. Je ferai, à part cela, tout ce que

vous voudrez, je retournerai dès demain à la campagne pour y vivre

cloîtrée, si vous l'exigez...

--Bah! assez de ces folies, interrompit M. de Mirecourt en se

débarrassant doucement de l'étreinte où le tenait sa fille. J'ai passé

par-dessus la lettre singulière, je devrais plutôt dire rebelle, que tu

m'as envoyée la semaine dernière et dans laquelle tu me disais que tu ne

pouvais te rendre à mes désirs, que tu ne voulais pas suivre mes

volontés; mais... Antoinette, mon enfant,... n'éprouves pas trop ma

patience.

Il s'établit alors un silence. Deux fois la jeune fille ouvrit la

bouche, comme si elle avait à parler; deux fois elle dirigea sur Madame

d'Aulnay un regard suppliant, l'implorant par cette muette attitude,

d'entrer dans les terribles explications.

--Eh! bien, est-ce entendu? demanda gaiement M. de Mirecourt, en se

méprenant sur le silence qui venait de suivre sa menace.

--Je crains bien que non, cher oncle.--Et la jolie main de Lucille se

posa de nouveau sur son épaule.--Il peut y avoir un obstacle invincible

à cette union, un obstacle qui, probablement, ne peut pas être surmonté.

Madame d'Aulnay n'avait pas calculé la portée que ces paroles pouvaient

avoir et l'effet qu'elles produiraient: autrement, elle aurait hésité

avant de les prononcer.

Rejetant les mains qui se reposaient sur lui, M. de Mirecourt se leva,

et, promenant de l'une à l'autre un regard où brillait la colère, il

répéta d'un air sévère:

--Un obstacle invincible! Ah! ça, que veux-tu, que peux-tu dire,

Lucille? Mais, bah!--continua-t-il avec, moins de violence,--ce ne sont

là que des phrases romanesques et exagérées comme tu as l'habitude d'en

faire, à moins sans doute,--et ici son regard s'assombrit,--à moins

qu'Antoinette se soit engagée dans une ridicule amourette avec quelqu'un

de ces joyeux militaires auxquels on a si cordialement accordé l'entrée

de la maison. J'ai entendu parler des coquetteries et des absurdités qui

ont cours ici.

--Mon oncle! mon cher oncle! lui répliqua doucement Madame d'Aulnay.

Cet appel plein de simplicité, fait d'un ton affectueux, calma un peu M.

de Mirecourt, mais ne l'empêcha pas de continuer avec fermeté:

--C'est inutile, Lucille: les mots tendres et les regards suppliants ne

m'empêcheront pas de dire ce que j'ai à dire. Encore une fois, je le

répète, j'espère que ma fille ne s'est pas oubliée elle-même au point de

s'engager dans un amour secret avec quelqu'un de ces messieurs étrangers

à notre race, à notre religion et à notre langue.

--Mais si elle en avait agi ainsi, très-cher oncle; si elle avait

rencontré un homme au caractère noble et bon qui, à part l'objection

soulevée par sa qualité d'étranger, se serait montré digne, en toute

autre chose, d'inspirer de l'affection.....

--Eh! bien, alors, Madame d'Aulnay,--s'écria-t-il en l'interrompant et

en frappant la table avec une violence telle que les vases et les autres

objets qui s'y trouvaient en furent ébranlés,--alors, la première chose

qu'elle aurait à faire serait de l'oublier, car jamais, non jamais, elle

n'obtiendrait ni mon consentement ni ma bénédiction.

--Le moment est arrivé, pensa Antoinette, où nous ne devons plus

l'abuser, où nous devons lui dire qu'il n'y a pas sur la terre de

pouvoirs assez puissants pour empêcher l'union qu'il condamne d'une

manière aussi absolue.

Ainsi pensait également Madame d'Aulnay. Mais M. de Mirecourt en était

rendu à un degré de colère tel, qu'effrayées, elles abandonnèrent l'idée

de l'exaspérer davantage.

--Ecoute-moi bien, Antoinette, et toi aussi, nièce trop

officieuse,--reprit il après une courte pause qui avait été comme une

espèce de répit dans la tempête.--Je serai franc, explicite, avec vous

deux. Enfant, je te défends d'avoir aucunes autres relations que celles

d'une courtoisie pleine de réserve, avec les personnes que je viens de

mentionner, et si déjà tu t'es engagée à l'un d'eux, brises

immédiatement cet attachement, sous peine d'être désavouée et déshéritée

pour toujours.

--Oh! mon père! dit Antoinette en joignant ses mains tremblantes: pour

l'amour de Dieu! rétractez ces paroles cruelles, elles sont trop

terribles!

Une crainte vague s'empara de M. de Mirecourt à cet appel passionné;

mais, comme c'est souvent le cas, sa colère ne fit que s'accroître.

Prenant sa fille par le bras, il répéta avec une violence encore plus

terrible:

--Non, je ne les rétracterai pas, enfant opiniâtre et désobéissante.

En ce moment la porte du salon s'ouvrit, et Louis Beauchesne entra. On

aurait pu lire sur sa figure un étonnement mêlé d'indignation à la vue

du spectacle qui se présenta à lui; mais M. de Mirecourt, encore sous

l'influence de l'excitation, continua:

--Je disais à cette enfant entêtée que dans un mois, qu'elle le veuille

ou non, elle sera ta femme.

--Oh! M. de Mirecourt, répondit le jeune homme avec amertume, je ne veux

pas d'une femme qu'on traînerait à l'autel malgré les désirs de son

coeur. Mais n'exigez-vous pas d'Antoinette une soumission trop prompte?

Il y a à peine quinze jours que vous lui avez fait connaître vos désirs:

vous devez lui accorder un peu plus de temps pour se préparer. Quoi! il

lui faudra au moins un mois pour se remettre de la scène d'aujourd'hui!

Et en disant ces mots, il jeta un regard de compassion vers Antoinette

qui était appuyée contre une chaise, la figure pâle et agitée.

M. de Mirecourt sentit son coeur s'adoucir. Pendant les dix-sept années

que sa fille avait passées à l'ombre protectrice de son amour de père,

jamais il ne lui avait adressé des paroles aussi sévères que celles dont

il venait de l'accabler. Se méprenant sur les craintes secrètes et

l'anxiété qui la torturaient, il attribua son émotion à la sévérité dont

il venait de faire preuve à son égard.

--Prenez ce siège, Antoinette, continua Louis en lisant sur la figure de

son père les sentiments qui s'agitaient en lui; asseyez-vous: je sais

que M. de Mirecourt va vous accorder six mois au lieu d'un, pour vous

permettre de réfléchir, et pour préparer votre trousseau.

--Tu es un amoureux bien philosophe, Louis! s'écria M. de Mirecourt avec

sarcasme, plus philosophe que je ne l'aurais été à ton âge: vraiment, tu

ne parais pas pressé de conquérir ton bonheur.

--Parce que je désire celui d'Antoinette avant le mien, répondit-il

pendant que l'expression de sa figure s'assombrissait passablement. Mais

dites, M. de Mirecourt: n'est-il pas vrai que vous lui accordez six mois

de plus? Espérons qu'après ce temps vos voeux et les miens seront

comblés.

Pauvre Louis! il connaissait bien la futilité de cette illusion; mais,

dans sa généreuse abnégation, il ne songeait qu'à obtenir du répit en

faveur de la pauvre jeune fille tremblante qui était devant lui.

--Qu'il en soit comme tu le désires! répondit M. de Mirecourt en

essayant de paraître indifférent. Puisque le futur se déclare satisfait,

je dois l'être également. Mais rappelle-toi, Antoinette, ce que je t'ai

déclaré tout-à-l'heure au sujet des amoureux ou des prétendants

étrangers. Ce que j'ai dit est dit: je ne rétracte rien, et si tu me

désobéissais, tu ne devrais t'attendre ni à ma bénédiction, ni à mon

héritage. Et, maintenant, assez sur ce chapitre. Où est M. d'Aulnay?

--Je vais aller le chercher, cher oncle, dit Madame d'Aulnay en se

levant précipitamment, car sa fine oreille venait d'entendre le bruit de

la porte d'entrée qu'on ouvrait.

Elle sortit, et, au lieu de se rendre à la Bibliothèque où était son

mari, elle descendit l'escalier d'un pas rapide. Il était temps, car

Sternfield était en ce moment même dans le corridor, se débarrassant de

son par-dessus et se préparant à entrer dans le salon: Jeanne n'ayant

reçu aucun ordre pour lui faire rebrousser chemin.

Madame d'Aulnay entraîna vivement le militaire dans une petite anti

chambre, et lui fit part en peu de mots de la scène orageuse qui venait

d'avoir lieu. Les joues rouges et les sourcils froncés du Major dirent

assez éloquemment la suprême contrariété que lui causait ce récit; mais

si son amie eût été aussi bonne observatrice qu'elle l'était

d'ordinaire, elle se serait aperçue qu'à la mention de la menace que M.

de Mirecourt avait faite à sa fille de la déshériter, ses traits

s'étaient animés davantage et ses yeux avaient lancé des éclairs.

--Pouvez vous me dire, demanda-t-il avec colère, combien de temps ce

vieux tyran doit rester ici? Car, quant à voir ma femme, je le dois et

je la verrai.

--Chut! point de bruit! ne parlez pas aussi fort. Je crois qu'il partira

demain matin: jusqu'à son départ, vous ne devez pas vous montrer en sa

présence. N'ayez pas d'impatience, car, croyez-moi, notre pénitence sera

encore plus forte que la vôtre.

Puis, congédiant Sternfield après lui avoir donné une amicale poignée de

main, elle se rendit à la Bibliothèque où elle trouva son mari, ainsi

qu'elle s'y attendait. Elle lui fit immédiatement part de la scène qui

s'était passée dans le salon, blâma en des termes peu mesurés la dureté

de M. de Mirecourt et conjura M. d'Aulnay d'employer toute son influence

pour induire ce père _sauvage_ à laisser Antoinette avec eux encore

quelques semaines de plus.

--Crois-moi, cher André, ajouta-t-elle avec beaucoup d'onction, la

pauvre Antoinette sera disputée et persécutée à en mourir si elle s'en

retourne maintenant avec son père qui est encore sous l'effet d'une

irritation extraordinaire. Demandes donc comme une faveur personnelle la

prolongation de son séjour ici, et si tu y mets un peu de bonne volonté,

mon oncle ne te refusera certainement pas cela.

--Eh! bien oui, je vais faire ce que tu me demandes, Lucille, car j'aime

réellement cette petite fille; mais je ne puis m'empêcher de croire

qu'elle serait infiniment mieux chez elle qu'au milieu de ces

flirtations et de ces coquetteries avec les militaires que vous

affectionnez tant toutes les deux.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 23 / 45 题