Allant à la garde-robe d'Antoinette, elle en prit une robe de soie rose
qu'elle apporta à la jeune fille.
--Tu es trop pâle, lui dit elle, pour porter du blanc ce soir;
d'ailleurs, comme nous devons être à peu près seuls, cela pourrait
exciter la curiosité des domestiques. Cette couleur animée donnera, en
outre, à ton teint la vivacité qui lui manque aussi complètement.
Sous les doigts habiles de Madame d'Aulnay, la toilette se fit
rapidement; mais cette promptitude n'empêcha pas que le résultat aurait
pu être plus heureux si on y avait employé plus de temps. Le Major
Sternfield avait une fiancée réellement belle.
--Descendons maintenant au salon, petite nerveuse, dit Lucille à sa
cousine. Tu dois t'y asseoir tranquillement pendant au moins une
demi-heure avant qu'_ils_ arrivent, car j'entends les battements de ton
coeur aussi distinctement que les mouvements de cette horloge.
Rendues au salon, Lucille prit un soin tout particulier à ne laisser à
Antoinette aucun moment de réflexion. Elle passa d'un sujet à l'autre
avec une volubilité, une rapidité bien au-dessus des forces de l'esprit
surchargé de sa jeune compagne. Une fois cependant, peut-être de
lassitude, elle s'arrêta, et il s'en suivit un long silence. Antoinette
tenait ses yeux fixement attachés sur le sol, et à la faveur de la lampe
qui projetait sur elle une vive lumière sa cousine put examiner plus
attentivement ses traits. Ils avaient une certaine expression qui ne put
empêcher la crainte de se faire jour dans le coeur de la fière Madame
d'Aulnay au sujet de cette démarche qu'elle encourageait qu'elle
imposait peut-être à la jeune fille qu'on lui avait confiée.
Tout-à-coup, et presqu'instinctivement, elle s'écria:
--Dis moi, chère Antoinette, n'est-il pas vrai que tu aimes sincèrement
et profondément Audley Sternfield!
Pour la première fois ce jour-là, quelque chose comme un sourire se
dessina sur le mélancolique visage de la pauvre enfant, quand elle
répondit:
--Tu me l'as dit toi-même une centaine de fois, après m'avoir
questionnée et transquestionnée encore plus minutieusement que ne le
ferait un avocat.
--Oui! mais est-ce que ton coeur ne t'a pas répété la même chose?
Antoinette ne répondit pas d'abord; mais le souvenir de Sternfield avec
tout son amour pour elle, s'étant élevé dans son esprit, un timide
sourire effleura encore ses lèvres.
--Oui! répondit-elle.
--Merci de cet aveu, tendre cousine! s'écria Madame d'Aulnay en
l'embrassant et en paraissant aussi heureuse du voir son inquiétude
naissante dissipée, que Sternfield lui-même aurait pu l'être: merci
mille fois! Et maintenant, je vais sonner Jeanne pour qu'elle t'apporte
un verre de vin, car tu parais être excessivement nerveuse.
Lorsque Jeanne se rendit à l'appel de sa maîtresse, celle-ci lui
recommanda de servir, ce soir-là, le souper dans le salon, "parce que,"
dit-elle, "j'attends une couple d'amis;" ce à quoi la soubrette
répondit:
--Oh! Madame, personne, qui que ce soit, n'osera mettre les pieds dehors
ce soir; il fait un temps vraiment terrible.
Madame d'Aulnay se contenta, pour toute réplique, de sourire et de
penser en elle-même qu'il faudrait une tempête encore plus furieuse pour
empêcher au moins _un_ de ceux qu'elle attendait de venir. Au moment où
Jeanne fermait la porte derrière elle, une violente rafale vint ébranler
la fenêtre. Antoinette se leva épouvantée.
--Ce n'est rien, chère, se hâta de dire Lucille. Tout est pour le mieux:
cette tempête nous est des plus favorables, puisqu'elle nous donne
l'assurance que nous ne serons pas dérangés ce soir durant la cérémonie,
car aucune autre personne que celles que nous attendons ne viendra par
un temps pareil..... Ah! voici enfin nos amis, continua-t-elle en
s'interrompant tout-à-coup.
Elle venait d'entendre un bruit de voix et de pas qui accusaient
l'arrivée des deux personnages attendus.
Deux minutes après, le Major Sternfield et le Docteur Ormsby, après
s'être débarrassés de la neige qui s'était amassée sur leurs paletots,
entraient dans le salon. Le militaire présenta aux deux Dames le jeune
chapelain du régiment lequel ne répondit que très-brièvement et presque
froidement à la flatteuse bien-venue de la maîtresse de céans.
Après le premier échange de politesses, on s'assit. Le ministre se mit à
observer, d'un oeil scrutateur la jeune fille vers laquelle Sternfield
était déjà penché. Ni la nuance animée de sa robe, ni même la présence
de son fiancé n'avaient fait naître la moindre couleur sur ses joues, ou
communiqué quelque animation à ses yeux. La physionomie du Dr. Ormsby
devenait plus sérieuse, son attention plus soutenue, à mesure qu'il
continuait cet examen physiologique.
Cette scène un peu singulière se serait prolongée encore plus longtemps,
si Madame d'Aulnay, déjà piquée par le manque de galanterie dont son
nouvel invité clérical faisait preuve en ne tenant aucune conversation
avec elle, ne s'était levée en disant:
--Ma chère Antoinette, nous ne devons pas abuser des moments si précieux
que veut bien nous accorder le Dr. Ormsby.
Antoinette se leva à son tour, et d'une voix sèche, presque vive:
--Je suis prête! dit-elle.
Madame d'Aulnay alla fermer la porte sans bruit et s'approcha ensuite de
la table, autour de laquelle les trois autres personnes se tenaient déjà
debout. Pendant un instant, le Dr. Ormsby regarda fixement Antoinette;
puis, s'adressant à elle:
--Vous me paraissez bien jeune, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et
c'est un engagement pour toute la vie que vous allez contracter dans
quelques instants: avez-vous bien réfléchi aux devoirs qu'il impose?
avez-vous bien pesé toutes ses obligations?...
--Votre question me parait vraiment singulière et parfaitement inutile,
Dr. Ormsby, interrompit Sternfield d'un air sombre et courroucé.
--Je ne fais que remplir mon devoir, Major, répondit le ministre d'une
voix grave et sévère; ou plutôt je crains de le dépasser, en remplissant
la promesse que je vous ai faite. Cependant, puisque je suis ici, si
Mademoiselle de Mirecourt est encore décidée à contracter ce mariage
aussi secrètement et avec tant de précipitation, il ne m'appartient pas
de m'y opposer.
En ce moment suprême, Antoinette répéta d'une voix presque
inintelligible:
--Je suis prête!
Quelques minutes après les mots solennels: "Que l'homme ne sépare pas ce
que Dieu a uni," étaient prononcés: Audley Sternfield et Antoinette de
Mirecourt étaient mari et femme.
Après quelques mots de brèves félicitations, le Dr. Ormsby se leva pour
partir. En vain Madame d'Aulnay le conjura-t-elle de rester pour prendre
quelques rafraîchissements; en vain l'heureux marié lui-même, qui avait
complètement recouvré sa bonne humeur, joignit-il ses instances aux
siennes: le ministre fut inébranlable.
Au moment où il donnait la main à Antoinette, celle-ci se pencha vers
lui et dit à voix basse, de manière à ne pas être entendue des autres:
--Promettez moi de garder mon secret?
--Cette promesse, répondit-il avec bienveillance, cette promesse, je
l'ai déjà faite au Major Sternfield et je vous la renouvelle; je n'ai
pas besoin de vous dire qu'elle est inviolable.
--Merci!
Puis, élevant un peu la voix:
--Dr. Ormsby, vous êtes témoin de cette déclaration que je fais devant
vous au Major Sternfield: tant que notre mariage ne sera pas connu du
monde, tant qu'il n'aura pas été de nouveau célébré par un prêtre
catholique, nous ne serons, lui et moi, qu'amis l'un vis-à-vis de
l'autre.
Le Dr. Ormsby inclina gravement la tête, et sortit de la chambre. En le
reconduisant à la porte, le domestique s'étonna un peu de ce départ
aussi à bonne heure: il était bien loin de penser quelle terrible
influence avait eu, si court qu'il eut été, le séjour de cet étranger
dans la maison, sur la destinée entière de deux des personnes qui se
trouvaient au salon.
Celles-ci étaient restées autour de la table comme si rien
d'extraordinaire ne s'était passé, Madame d'Aulnay et Sternfield
échangeant quelques remarques banales sur les manières et la contenance
distinguées du Dr. Ormsby. De temps à autre cependant, Lucille risquait
un coup-d'oeil furtif et inquiet sur la silencieuse Antoinette dont la
figure, de pâle qu'elle était auparavant, s'était recouverte d'un carmin
éclatant et fiévreux tel que le froid rigoureux de l'hiver ou les
exercices violents auraient pu en causer.
Lorsque la porte se fût refermée sur le ministre, la nouvelle mariée
retira brusquement sa main de celle de Sternfield, et alla se verser un
grand verre d'eau qu'elle but d'un trait; ses doigts mignons tremblaient
tellement, qu'elle en renversa une partie sur sa robe de noce.
Pensant, tout naturellement, que les nouveaux mariés devaient avoir
quelques mots à échanger entr'eux, Lucille avait fait mine de se retirer
pour quelques instante, mais un regard inquiet et presque suppliant
d'Antoinette la décida à rester. Ne voulant pas augmenter l'agitation
qu'elle lisait si clairement sur le visage de sa cousine, elle continua
un peu la conversation avec Sternfield, puis s'approcha de la fenêtre.
Pendant ce temps-là, arrêté peut-être par la même crainte, Audley
réprimait avec peine les paroles brûlantes qu'il sentait venir sur ses
lèvres, et se contentait de quelques mots d'affection tranquille qu'il
savait être les seuls que sa craintive jeune femme voudrait recevoir
dans ce moment d'agitation.
--Quelle affreuse nuit! s'écria tout-à-coup Madame d'Aulnay en tirant
les rideaux cramoisis qui étaient restés ouverts. Il neige, poudre et
tempête de telle sorte, que les chemins vont être bloqués pendant
plusieurs jours. Certainement, Antoinette, ton père n'arrivera pas
demain.
"Quel bienheureux répit!" fut sans doute la pensée intime des trois
personnages, mais aucun d'eux n'osa l'exprimer. Seulement, Sternfield en
prit occasion pour s'informer avec un semblant d'intérêt de la distance
que l'on marquait entre Valmont et Montréal. Quelque temps après, Madame
d'Aulnay fit sonner le souper qui fut promptement servi. Chacun
continuait d'affecter un calme qu'aucun d'eux n'éprouvait, et une autre
heure s'écoula dans ces tentatives infructueuses. Enfin, par un regard
jeté; vers l'horloge, Lucille avertit tacitement le militaire qu'il
était temps, de se retirer.
Celui-ci, après lui avoir serré la main et renouvelé ses sentiments de
gratitude, se tourna vers Antoinette, et, la pressant dans ses bras,
murmura à ses oreilles:
--Ma femme! ma chère femme!
Pendant un moment elle appuya sa belle tête sur l'épaule de celui qui
venait d'être déclaré son mari. Tout-à-coup avec un sanglot étouffé:
--Audley! Audley! dit-elle, ne me faites jamais repentir de
l'irrévocable union que j'ai contractée ce soir!
Un embrassement fut sa seule réponse. Il se retira d'un pas léger et
l'air plein d'un fier triomphe qui n'était certainement pas un reflet de
la figure de ses compagnes.
--Viens te reposer, mon Antoinette! dit Madame d'Aulnay quand elles
furent seules. Je vais t'accompagner dans ta chambre où je resterai
jusqu'à ce que tu sois au lit.
La jeune fille--nous continuerons à l'appeler ainsi--obéit passivement.
Quand elle eut ôté la belle robe dont elle s'était revêtue pour son
mariage, quand elle eut renfermé dans son petit bonnet sa longue
chevelure qu'elle avait rejetée en arrière,--ce qui la fit paraître
doublement jeune,--elle s'agenouilla sur son prie-Dieu, mais se releva
presqu'aussitôt, en s'écriant avec agitation:
--Lucille, je ne puis, je n'ose pas prier ce soir!
--Et pourquoi? petite capricieuse. Il me semble que la prière doit
t'être doublement nécessaire, puisque tu as maintenant à prier pour un
bel homme, un mari dévoué. Mais, ne t'en occupes pas ce soir; car, à ce
que je vois, tu es réellement malade: ta main est fiévreuse. Couche-toi
immédiatement.
Antoinette se soumit passivement à ces injonctions, mais elle n'en
retira aucun repos, ni pour son corps, ni pour son esprit. Pendant
plusieurs heures, sa cousine fut obligée de s'asseoir à son chevet et de
la surveiller. Tantôt une surexcitation nerveuse venait troubler son
sommeil, tantôt elle éprouvait des terreurs qui l'empêchaient de fermer
les yeux; enfin, vers une heure du matin, elle tomba dans un profond
repos. Madame d'Aulnay se retira alors, plus inquiète et troublée
qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même.