XIII.

Allant à la garde-robe d'Antoinette, elle en prit une robe de soie rose

qu'elle apporta à la jeune fille.

--Tu es trop pâle, lui dit elle, pour porter du blanc ce soir;

d'ailleurs, comme nous devons être à peu près seuls, cela pourrait

exciter la curiosité des domestiques. Cette couleur animée donnera, en

outre, à ton teint la vivacité qui lui manque aussi complètement.

Sous les doigts habiles de Madame d'Aulnay, la toilette se fit

rapidement; mais cette promptitude n'empêcha pas que le résultat aurait

pu être plus heureux si on y avait employé plus de temps. Le Major

Sternfield avait une fiancée réellement belle.

--Descendons maintenant au salon, petite nerveuse, dit Lucille à sa

cousine. Tu dois t'y asseoir tranquillement pendant au moins une

demi-heure avant qu'_ils_ arrivent, car j'entends les battements de ton

coeur aussi distinctement que les mouvements de cette horloge.

Rendues au salon, Lucille prit un soin tout particulier à ne laisser à

Antoinette aucun moment de réflexion. Elle passa d'un sujet à l'autre

avec une volubilité, une rapidité bien au-dessus des forces de l'esprit

surchargé de sa jeune compagne. Une fois cependant, peut-être de

lassitude, elle s'arrêta, et il s'en suivit un long silence. Antoinette

tenait ses yeux fixement attachés sur le sol, et à la faveur de la lampe

qui projetait sur elle une vive lumière sa cousine put examiner plus

attentivement ses traits. Ils avaient une certaine expression qui ne put

empêcher la crainte de se faire jour dans le coeur de la fière Madame

d'Aulnay au sujet de cette démarche qu'elle encourageait qu'elle

imposait peut-être à la jeune fille qu'on lui avait confiée.

Tout-à-coup, et presqu'instinctivement, elle s'écria:

--Dis moi, chère Antoinette, n'est-il pas vrai que tu aimes sincèrement

et profondément Audley Sternfield!

Pour la première fois ce jour-là, quelque chose comme un sourire se

dessina sur le mélancolique visage de la pauvre enfant, quand elle

répondit:

--Tu me l'as dit toi-même une centaine de fois, après m'avoir

questionnée et transquestionnée encore plus minutieusement que ne le

ferait un avocat.

--Oui! mais est-ce que ton coeur ne t'a pas répété la même chose?

Antoinette ne répondit pas d'abord; mais le souvenir de Sternfield avec

tout son amour pour elle, s'étant élevé dans son esprit, un timide

sourire effleura encore ses lèvres.

--Oui! répondit-elle.

--Merci de cet aveu, tendre cousine! s'écria Madame d'Aulnay en

l'embrassant et en paraissant aussi heureuse du voir son inquiétude

naissante dissipée, que Sternfield lui-même aurait pu l'être: merci

mille fois! Et maintenant, je vais sonner Jeanne pour qu'elle t'apporte

un verre de vin, car tu parais être excessivement nerveuse.

Lorsque Jeanne se rendit à l'appel de sa maîtresse, celle-ci lui

recommanda de servir, ce soir-là, le souper dans le salon, "parce que,"

dit-elle, "j'attends une couple d'amis;" ce à quoi la soubrette

répondit:

--Oh! Madame, personne, qui que ce soit, n'osera mettre les pieds dehors

ce soir; il fait un temps vraiment terrible.

Madame d'Aulnay se contenta, pour toute réplique, de sourire et de

penser en elle-même qu'il faudrait une tempête encore plus furieuse pour

empêcher au moins _un_ de ceux qu'elle attendait de venir. Au moment où

Jeanne fermait la porte derrière elle, une violente rafale vint ébranler

la fenêtre. Antoinette se leva épouvantée.

--Ce n'est rien, chère, se hâta de dire Lucille. Tout est pour le mieux:

cette tempête nous est des plus favorables, puisqu'elle nous donne

l'assurance que nous ne serons pas dérangés ce soir durant la cérémonie,

car aucune autre personne que celles que nous attendons ne viendra par

un temps pareil..... Ah! voici enfin nos amis, continua-t-elle en

s'interrompant tout-à-coup.

Elle venait d'entendre un bruit de voix et de pas qui accusaient

l'arrivée des deux personnages attendus.

Deux minutes après, le Major Sternfield et le Docteur Ormsby, après

s'être débarrassés de la neige qui s'était amassée sur leurs paletots,

entraient dans le salon. Le militaire présenta aux deux Dames le jeune

chapelain du régiment lequel ne répondit que très-brièvement et presque

froidement à la flatteuse bien-venue de la maîtresse de céans.

Après le premier échange de politesses, on s'assit. Le ministre se mit à

observer, d'un oeil scrutateur la jeune fille vers laquelle Sternfield

était déjà penché. Ni la nuance animée de sa robe, ni même la présence

de son fiancé n'avaient fait naître la moindre couleur sur ses joues, ou

communiqué quelque animation à ses yeux. La physionomie du Dr. Ormsby

devenait plus sérieuse, son attention plus soutenue, à mesure qu'il

continuait cet examen physiologique.

Cette scène un peu singulière se serait prolongée encore plus longtemps,

si Madame d'Aulnay, déjà piquée par le manque de galanterie dont son

nouvel invité clérical faisait preuve en ne tenant aucune conversation

avec elle, ne s'était levée en disant:

--Ma chère Antoinette, nous ne devons pas abuser des moments si précieux

que veut bien nous accorder le Dr. Ormsby.

Antoinette se leva à son tour, et d'une voix sèche, presque vive:

--Je suis prête! dit-elle.

Madame d'Aulnay alla fermer la porte sans bruit et s'approcha ensuite de

la table, autour de laquelle les trois autres personnes se tenaient déjà

debout. Pendant un instant, le Dr. Ormsby regarda fixement Antoinette;

puis, s'adressant à elle:

--Vous me paraissez bien jeune, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et

c'est un engagement pour toute la vie que vous allez contracter dans

quelques instants: avez-vous bien réfléchi aux devoirs qu'il impose?

avez-vous bien pesé toutes ses obligations?...

--Votre question me parait vraiment singulière et parfaitement inutile,

Dr. Ormsby, interrompit Sternfield d'un air sombre et courroucé.

--Je ne fais que remplir mon devoir, Major, répondit le ministre d'une

voix grave et sévère; ou plutôt je crains de le dépasser, en remplissant

la promesse que je vous ai faite. Cependant, puisque je suis ici, si

Mademoiselle de Mirecourt est encore décidée à contracter ce mariage

aussi secrètement et avec tant de précipitation, il ne m'appartient pas

de m'y opposer.

En ce moment suprême, Antoinette répéta d'une voix presque

inintelligible:

--Je suis prête!

Quelques minutes après les mots solennels: "Que l'homme ne sépare pas ce

que Dieu a uni," étaient prononcés: Audley Sternfield et Antoinette de

Mirecourt étaient mari et femme.

Après quelques mots de brèves félicitations, le Dr. Ormsby se leva pour

partir. En vain Madame d'Aulnay le conjura-t-elle de rester pour prendre

quelques rafraîchissements; en vain l'heureux marié lui-même, qui avait

complètement recouvré sa bonne humeur, joignit-il ses instances aux

siennes: le ministre fut inébranlable.

Au moment où il donnait la main à Antoinette, celle-ci se pencha vers

lui et dit à voix basse, de manière à ne pas être entendue des autres:

--Promettez moi de garder mon secret?

--Cette promesse, répondit-il avec bienveillance, cette promesse, je

l'ai déjà faite au Major Sternfield et je vous la renouvelle; je n'ai

pas besoin de vous dire qu'elle est inviolable.

--Merci!

Puis, élevant un peu la voix:

--Dr. Ormsby, vous êtes témoin de cette déclaration que je fais devant

vous au Major Sternfield: tant que notre mariage ne sera pas connu du

monde, tant qu'il n'aura pas été de nouveau célébré par un prêtre

catholique, nous ne serons, lui et moi, qu'amis l'un vis-à-vis de

l'autre.

Le Dr. Ormsby inclina gravement la tête, et sortit de la chambre. En le

reconduisant à la porte, le domestique s'étonna un peu de ce départ

aussi à bonne heure: il était bien loin de penser quelle terrible

influence avait eu, si court qu'il eut été, le séjour de cet étranger

dans la maison, sur la destinée entière de deux des personnes qui se

trouvaient au salon.

Celles-ci étaient restées autour de la table comme si rien

d'extraordinaire ne s'était passé, Madame d'Aulnay et Sternfield

échangeant quelques remarques banales sur les manières et la contenance

distinguées du Dr. Ormsby. De temps à autre cependant, Lucille risquait

un coup-d'oeil furtif et inquiet sur la silencieuse Antoinette dont la

figure, de pâle qu'elle était auparavant, s'était recouverte d'un carmin

éclatant et fiévreux tel que le froid rigoureux de l'hiver ou les

exercices violents auraient pu en causer.

Lorsque la porte se fût refermée sur le ministre, la nouvelle mariée

retira brusquement sa main de celle de Sternfield, et alla se verser un

grand verre d'eau qu'elle but d'un trait; ses doigts mignons tremblaient

tellement, qu'elle en renversa une partie sur sa robe de noce.

Pensant, tout naturellement, que les nouveaux mariés devaient avoir

quelques mots à échanger entr'eux, Lucille avait fait mine de se retirer

pour quelques instante, mais un regard inquiet et presque suppliant

d'Antoinette la décida à rester. Ne voulant pas augmenter l'agitation

qu'elle lisait si clairement sur le visage de sa cousine, elle continua

un peu la conversation avec Sternfield, puis s'approcha de la fenêtre.

Pendant ce temps-là, arrêté peut-être par la même crainte, Audley

réprimait avec peine les paroles brûlantes qu'il sentait venir sur ses

lèvres, et se contentait de quelques mots d'affection tranquille qu'il

savait être les seuls que sa craintive jeune femme voudrait recevoir

dans ce moment d'agitation.

--Quelle affreuse nuit! s'écria tout-à-coup Madame d'Aulnay en tirant

les rideaux cramoisis qui étaient restés ouverts. Il neige, poudre et

tempête de telle sorte, que les chemins vont être bloqués pendant

plusieurs jours. Certainement, Antoinette, ton père n'arrivera pas

demain.

"Quel bienheureux répit!" fut sans doute la pensée intime des trois

personnages, mais aucun d'eux n'osa l'exprimer. Seulement, Sternfield en

prit occasion pour s'informer avec un semblant d'intérêt de la distance

que l'on marquait entre Valmont et Montréal. Quelque temps après, Madame

d'Aulnay fit sonner le souper qui fut promptement servi. Chacun

continuait d'affecter un calme qu'aucun d'eux n'éprouvait, et une autre

heure s'écoula dans ces tentatives infructueuses. Enfin, par un regard

jeté; vers l'horloge, Lucille avertit tacitement le militaire qu'il

était temps, de se retirer.

Celui-ci, après lui avoir serré la main et renouvelé ses sentiments de

gratitude, se tourna vers Antoinette, et, la pressant dans ses bras,

murmura à ses oreilles:

--Ma femme! ma chère femme!

Pendant un moment elle appuya sa belle tête sur l'épaule de celui qui

venait d'être déclaré son mari. Tout-à-coup avec un sanglot étouffé:

--Audley! Audley! dit-elle, ne me faites jamais repentir de

l'irrévocable union que j'ai contractée ce soir!

Un embrassement fut sa seule réponse. Il se retira d'un pas léger et

l'air plein d'un fier triomphe qui n'était certainement pas un reflet de

la figure de ses compagnes.

--Viens te reposer, mon Antoinette! dit Madame d'Aulnay quand elles

furent seules. Je vais t'accompagner dans ta chambre où je resterai

jusqu'à ce que tu sois au lit.

La jeune fille--nous continuerons à l'appeler ainsi--obéit passivement.

Quand elle eut ôté la belle robe dont elle s'était revêtue pour son

mariage, quand elle eut renfermé dans son petit bonnet sa longue

chevelure qu'elle avait rejetée en arrière,--ce qui la fit paraître

doublement jeune,--elle s'agenouilla sur son prie-Dieu, mais se releva

presqu'aussitôt, en s'écriant avec agitation:

--Lucille, je ne puis, je n'ose pas prier ce soir!

--Et pourquoi? petite capricieuse. Il me semble que la prière doit

t'être doublement nécessaire, puisque tu as maintenant à prier pour un

bel homme, un mari dévoué. Mais, ne t'en occupes pas ce soir; car, à ce

que je vois, tu es réellement malade: ta main est fiévreuse. Couche-toi

immédiatement.

Antoinette se soumit passivement à ces injonctions, mais elle n'en

retira aucun repos, ni pour son corps, ni pour son esprit. Pendant

plusieurs heures, sa cousine fut obligée de s'asseoir à son chevet et de

la surveiller. Tantôt une surexcitation nerveuse venait troubler son

sommeil, tantôt elle éprouvait des terreurs qui l'empêchaient de fermer

les yeux; enfin, vers une heure du matin, elle tomba dans un profond

repos. Madame d'Aulnay se retira alors, plus inquiète et troublée

qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 22 / 45 题