XII.

Un autre sujet d'inquiétude, était l'absence prolongée du Major

Sternfield qui, depuis le rejet plein d'indignation de sa proposition

par Antoinette, n'était pas revenu chez Madame d'Aulnay.

Que ce fût le résultat du désappointement qu'il avait éprouvé ou simple

calcul de sa part, c'est ce qu'il est impossible de dire. S'il était mu

par ce dernier motif, il faut avouer qu'il se montra tacticien des plus

habiles, car son absence le servit plus que sa présence aurait pu le

faire. Laissée presqu'entièrement à elle-même,--car elle se trouvait

trop malheureuse pour recevoir au salon, avec sa cousine, les nombreux

visiteurs qui se présentaient;--effrayée par la pensée que, son père

pourrait forcer son mariage avec Louis, ou lui faire sentir tout le

poids de sa colère si elle résistait, elle comprit, avec une douleur

qu'elle aurait cru auparavant impossible, l'étendue de la privation où

elle se trouvait des mots si doux, des protestations si tendres d'Audley

Sternfield.

Madame d'Aulnay qui, un peu par bienveillance pour Antoinette et pour

Sternfield dont elle ne croyait le bonheur possible que dans le mariage,

et un peu par simple sentimentalisme avide d'émotions quelconques, était

déterminée à amener a'il était possible leur union, loin de faire ce qui

était en son pouvoir pour alléger la position malheureuse dans laquelle

se trouvait sa cousine, s'efforçait au contraire d'en augmenter le

critique.

Elle en était arrivée au point de regarder, comme inévitable le mariage

d'Antoinette avec un homme qu'elle n'aimait pas, et elle la plaignait en

conséquence; puis elle blâmait sa timidité, condamnait son obstination à

rejeter les propositions d'union de celui que son coeur chérissait Elle

ne manquait jamais de terminer ces exhortations en répétant qu'une fois

mariés, les deux jeunes gens obtiendraient facilement le pardon de M. de

Mirecourt; tandis que si ce père entêté ne rencontrait pas d'autres

obstacles que celui de la volonté de sa fille, il mettrait certainement

à exécution le projet de la marier à Louis Beauchesne. Quelques fois

même elle s'étonnait de l'absence prolongée du militaire et elle

l'expliquait en disant que, découragé par la froideur d'Antoinette et

par le refus aussi dédaigneux qu'il avait essuyé, il avait porté ses

intentions d'un côté où on les avait, acceptées avec orgueil. Après ces

funestes entretiens, elle laissait la malheureuse jeune fille à ses

réflexions, son visage trahissant la confusion, où elle se trouvait, et

son pauvre coeur plus douloureusement malade que jamais.

Un jour à la fin d'un de ces entretiens où Madame d'Aulnay avait déployé

tous ses perfides raisonnements, la jeune femme s'était levée pour aller

se préparer à une promenade: Antoinette avait refusé de l'accompagner.

--Eh! bien dit-elle, à tout prendre, il vaut peut-être mieux que

Sternfield ait cessé ses visites ici, car elles n'auraient eu d'autre

résultat que de vous rendre tous deux plus malheureux. Dans deux jours

au plus tard ton père sera arrivé, et avant un mois tu seras la femme

très-aimante et très-obéissante de Louis Beauchesne.

--Jamais! s'écria Antoinette avec véhémence: jamais! Je resterai plutôt

et je mourrai fille.

En ce moment même, son esprit fut frappé par la pensée de l'inflexible

volonté de son père. De découragement, elle laissa glisser sa tête sur

ses mains appuyées au bord de la table, et elle tomba dans une

douloureuse rêverie. De son père, ses pensées se portèrent sur ce volage

Audley qui s'était si tôt lassé de l'attitude suppliante d'un amoureux,

et les battements précipités de son coeur à mesure que l'image du bel

officier s'élevait dans son esprit malgré l'irritation où elle était,

lui disaient plus énergiquement que jamais qu'en ce moment du moins elle

ne devait pas être la fiancée de Louis.

Le bruit de la porte d'entrée qu'on venait d'ouvrir et qui annonçait

l'arrivée de quelque visiteur, ne fit qu'accroître son excitation; et,

comme la porte de la chambre où elle se trouvait n'était pas fermée,

sans même lever la tête:

--Jeanne, s'écria-t-elle avec impatience, je n'y suis pour personne!

--Encore moins pour moi que pour les autres, Antoinette! demanda

derrière elle une voix mélodieuse et tendre.

Elle se releva d'un soubresaut et retourna la tête; ses regards

rencontrèrent les yeux noirs et suppliants d'Audley Sternfield qui lui

demandaient plus éloquemment que la parole la faveur de le recevoir.

--Ma bien-aimée, continua-t-il, pardonnez-moi cette fois au moins, pour

avoir écarté Jeanne et m'être présenté devant vous sans me faire

annoncer; mais je viens d'apprendre que M. de Mirecourt arrive demain,

et j'ai à vous faire part de choses que vous devez savoir. Dites-moi

d'abord que vous me pardonnez?

Et il s'empara d'une des mains d'Antoinette que celle-ci lui abandonna

en se détournant.

--Je suis venu implorer mon pardon; pour les contrariétés que je vous ai

causées dans notre dernière entrevue; je suis venu expier ma folie et

mes extravagances!

--Au moins, vous avez pris votre temps, répondit la jeune fille en

réprimant un léger tremblement de lèvres.

Ô imprudente Antoinette! comme elle trahissait sa faiblesse par ce naïf

reproche! Le sourire de triomphe qui se peignit sur le visage de

Sternfield, dit assez qu'il ne laissait pas passer cet aveu inaperçu.

Cependant, ce fut avec une profonde humilité qu'il continua, en

s'asseyant près de la jeune fille:

--Vous m'avez banni de votre présence, chère Antoinette, et je n'ai pas

osé chercher à vous revoir jusqu'à ce que votre colère, que ma

présomption avait peut-être provoquée avec raison, fût au moins un peu

adoucie.

Mais à quoi servirait-il de suivre cet homme rusé du grand monde qui

savait si bien faire jouer son amour, sa passion et son désespoir! Quel

moyen de résistance pouvait avoir contre lui cette faible et

complaisante enfant que ne soutenaient plus les principes religieux aux

saints enseignements desquels elle avait à dessein fermé son coeur? Le

tentateur, ainsi qu'on aurait pu le prévoir, triomphait; et, comme il

renouvelait pour la vingtième fois ses propositions d'un mariage

immédiat, elle pencha sa tête sur son épaule, et fondit en larmes.

--A ce soir, ma bien-aimée, dit-il en portant et reportant à ses lèvres

sa main froide qui déjà n'opposait plus qu'une bien faible résistance.

Les larmes de la jeune fille continuaient à couler, mais elle ne

répondait pas. Cependant, dans ce silence même il y avait une réponse

suffisante pour le militaire; il continua:

--L'excellente Madame d'Aulnay doit nous favoriser comme, d'ailleurs,

elle l'a toujours fait, et ici même, dans son salon, le Docteur Ormsby,

chapelain du régiment, va nous unir par ces liens sacrés qui me

donneront le droit précieux de vous appeler ma femme.

--Le Dr. Ormsby! répéta Antoinette d'un air égaré qui prouvait qu'elle

comprenait alors pour la première fois les circonstances exceptionnelles

d'un mariage secret.

Oui, il en devait être ainsi. Aucun prêtre catholique ne voudrait pas,

ou n'oserait pas la marier ainsi secrètement. D'un autre côté, son père

était attendu d'un jour à l'autre: il n'y avait donc plus de temps pour

l'hésitation et le délai. Bien que, depuis son arrivée chez Madame

d'Aulnay, elle eut perdu beaucoup de cette piété, de cette droiture de

sentiments qui avaient été ses qualités dominantes dans la maison de son

père, quelle que négligente qu'elle eût été, depuis quelque temps, dans

ses prières, dans l'accomplissement de ses devoirs religieux, elle

n'avait pas cependant encore perdu les immuables principes dans lesquels

elle avait été élevée; ce qui lui en restait suffisait pour la faite

reculer devant l'idée d'un mariage clandestin qui ne recevrait pas la

sanction de son père et cette bénédiction religieuse que, dès sa plus

tendre enfance, elle avait été habituée à considérer comme essentielle à

la cérémonie nuptiale.

Voyant augmenter son trouble, et en devinant parfaitement la cause,

Sternfield se mit à faire l'éloge du Dr. Ormsby qu'il représenta comme

un homme bon et digne, et insinuer en même temps combien légère était la

différence des cérémonies.

--Ah! oui, interrompit Antoinette en frissonnant; pour vous ce n'est

qu'une cérémonie, mais pour moi c'est et ce devrait être un sacrement.

--Mais, ma bien-aimée, notre union, si vous le désirez, sera de nouveau

célébrée et bénie par un ministre de votre religion, dès que M. de

Mirecourt aura été informé de notre mariage, ou avant,--dès demain--si

vous l'exigez. Antoinette! ma chère Antoinette! il y a-t-il quelque

chose qu'un amour aussi profond que le mien hésiterait à vous accorder?

Silencieuse mais non convaincue, elle ne fit aucune réponse, car en ce

moment l'amour parlait dans son coeur plus fort que les principes.

Après avoir ainsi vaincu toutes les objections, renversé tous les

obstacles, Sternfield se mit alors à faire de nouvelles protestations

d'amour et de reconnaissance, sans paraître remarquer, dans l'orgueil de

son triomphe, que des pleurs coulaient en abondance sur les joues pâles

de la jeune fille, et que la petite main qu'il tenait dans la sienne

était froide comme un glaçon.

Cette entrevue un peu singulière fut interrompue par l'arrivée de Madame

d'Aulnay. Un simple coup-d'oeil jeté sur la contenance heureuse et

triomphante de Sternfield et sur le visage agité de sa cousine suffit à

Lucille pour se rendre de suite un compte exact de là véritable

situation. A son arrivée, Antoinette se leva, et elle se préparait à

quitter l'appartement, quand Audley, s'emparant de sa main sur laquelle

il déposa un baiser ardent, lui dit à demi-voix:

--Antoinette! à ce soir, à sept heures?

--Eh! bien, Major Sternfield, je vois que vous avez diligemment mis

votre temps à profit, puisque le jour et l'heure sont arrêtés, dit

Madame d'Aulnay dès qu'Antoinette fut sortie.

Elle fixait en même temps sur lui un regard pénétrant.

Peut-être le joyeux triomphe qui rayonnait sur son beau visage

a'opposait-il aux idées sentimentales qu'elle s'était faites de ce que

devait être en pareille circonstance l'amour d'un homme passionnément

amoureux; peut-être même commençait-elle à concevoir des craintes sur le

bonheur futur de sa cousine, ce dont jusque-là elle n'avait pas eu le

moindre souci; mais ces soupçons et ces réflexions disparurent aussitôt,

car Sternfield, qui avait probablement deviné sa pensée, s'avança vers

elle en s'écriant:

--Ma chère Madame d'Aulnay, mon excellente amie, vous qui, avec une

indulgence et une patience dont je vous serai éternellement

reconnaissant, avez pris part à toutes mes pensées, à toutes mes

espérances et à toutes mes craintes, ne vous étonnez pas de me voir ivre

de joie: Antoinette a promis d'être, ce soir même, ma femme, par le plus

sacré des sacrements. O la meilleure des amies! laissez-moi

m'agenouiller devant vous pour vous exprimer mes remerciements et ma

gratitude sans bornes.

Le beau militaire paraissait réellement sincère. Aussi, sentant ses

craintes complètement calmées, Lucille lui répondit, en souriant avec

bonté:

--Assez, Major Sternfield; je crois en votre sincérité. Et maintenant,

puisque cette cérémonie solennelle doit véritablement avoir lieu ici ce

soir, permettez que je vous donne congé, car j'ai beaucoup à faire.

La jeune homme porta à ses lèvres la jolie main qui lui était présentée,

sans rencontrer aucune résistance de la part de la coquette Lucille qui

était également fière de ses jolis doigts, effilés et de ses bagues, et

qui ne tenait pas le moins du monde à les cacher.

Dés qu'il fut parti, Madame d'Aulnay se mit en frais d'entrer en

besogne. Elle ne chercha pas de suite à voir Antoinette, l'état dans

lequel elle l'avait trouvée en entrant lui faisant croire avec raison

que ce serait un moment mal choisi pour la conversation. Elle se rendit

donc dans sa chambre à elle, sonna Jeanne, et s'enferma avec elle

pendant une demi-heure pour lui donner des instructions concernant les

détails du ménage. De là, elle alla trouver, M. d'Aulnay et passa une

autre demi-heure avec lui; elle se contenta de lui dire qu'Antoinette et

elle attendaient pour le soir une couple d'amis qui devaient venir

passer la veillée avec elles, sachant bien que cette seule déclaration

suffirait pour tenir son mari dans la Bibliothèque. Déjà le jour

tombait. Après avoir, en passant, jeté un coup d'oeil dans les salons

afin de s'assurer que les lumières et le feu étaient bien allumés, elle

monta à la chambre de sa cousine.

Antoinette était près de la fenêtre, le front appuyé sur les vitres,

comme en contemplation devant la tempête qui sévissait au dehors, devant

les énormes flocons de neige qui, poussés par un vent violent, venaient

fouetter les carreaux, ou s'amassaient en masses compactes,

obscurcissant la terre et le firmament.

Son impatience était jusqu'à un certain point justifiable, car

Antoinette portait encore la robe sombre qu'elle avait depuis le matin;

aucun vêtement d'apparat, aucun ruban, aucune fleur attestaient par leur

présence hors de la garde-robe que la jeune fille eût l'intention de

faire une toilette plus convenable pour la circonstance. Mais

lorsqu'elle tourna vers Lucille son petit visage pâle qui portait

l'empreinte des larmes, celle-ci en eut pitié et se crut tenue de la

consoler au lieu de lui faire des reproches.

--Viens ici près du feu, mignonne, dit-elle avec bonté; car tu prendras

du froid près de la fenêtre. De plus, il est temps que tu décides

comment tu désires être mise ce soir, car il faut que tu paraisses de

ton mieux.

La jeune fiancée ne répondit pas, mais l'abattement qui se lisait sur sa

figure ordinairement calme et joyeuse indiquait combien ces détails

secondaires lui étaient indifférents dans ce moment. Durant la dernière

heure, un rude combat, aussi violent que la tempête du dehors qu'elle

regardait passer, s'était livré dans son coeur; de meilleures pensées,

de bonnes inspirations avaient puissamment lutté contre les raisons

qu'elle se donnait pour remplir sa promesse vis-à-vis de Sternfield. La

lutte n'était pas encore achevée; car Madame d'Aulnay justement alarmée

de sa pâleur et du silence qu'elle observait, ayant répété ce qu'elle

venait de dire, Antoinette s'écria:

--Lucille, je ne puis, je n'ose pas m'aventurer dans ce sentier fatal.

Ce serait une union maudite de Dieu et des hommes.

--Juste ciel, enfant! s'écria Lucille presque avec impatience: que rêves

tu donc là? Il est cinq heures; le ministre et ton fiancé doivent

arriver dans deux heures, et tu n'es pas encore prête!

Madame d'Aulnay se laissa tomber sur une chaise, en proie au plus grand

étonnement et à la plus vive indignation. Les destinées d'Antoinette de

Mirecourt étaient en ce moment dans la balance. Un mot de bon avis, un

regard d'encouragement lui auraient donné la force nécessaire pour

s'éloigner du précipice au bord duquel elle se trouvait. Mais, hélas! ce

mot ne fut pas prononcé, ce regard ne fut pas donné. Au contraire, sa

compagne s'écria:

--Es-tu insensée, Antoinette? es-tu tout-à-fait insensée? Ton

consentement accordé! ta promesse donnée! ton fiancé et le ministre qui

sont déjà en route...!

--Mais, mon père! Lucille, mon père! interrompit la malheureuse jeune

fille, dont la pâleur était devenue mortelle.

--Ne me parles pas de ton père! répliqua, vivement Madame d'Aulnay dont

l'impatience avait dégénéré en colère. Le mal, si mal il y a, sera

entièrement son fait. Car quel droit a-t-il de te donner à Louis

Beauchesne, comme si tu étais une propriété dont il voudrait; se

débarrasser. Décides maintenant, et pour toujours, entre le mari qu'il

te destine et celui-que ton coeur chérit. Oui, choisis entre Louis

Beauchesne et Audley Sternfield!----

Mais je perds du temps en paroles inutiles, ma cousine, continua-t-elle

en adoucissant sa voix. Ton choix est déjà fait, quoique ton coeur

opiniâtre se refuse à l'avouer. Je vois que je vais être obligée de

faire ta toilette; j'en rends grâce au ciel, car je suis déterminée à ce

qu'Audley soit fier de toi.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 21 / 45 题