XI.

Le Major Sternfield, dont la bonne humeur avait été affectée par sa

rencontre avec le jeune Beauchesne, ne prolongea pas sa visite.

Dès qu'il fut sorti, la lettre que Louis avait apportée fut lue de

nouveau et discutée par les deux cousines. Madame d'Aulnay fit remarquer

triomphalement que le ton quelque peu arbitraire, quoique bienveillant,

du petit message paternel, était une preuve irrésistible de la vérité de

sa théorie au sujet de l'inqualifiable tyrannie des pères sur leurs

filles, quand les affections de celles-ci sont en question. Les

conjectures de Lucille sur les extrémités probables auxquelles M. de

Mirecourt en viendrait certainement pour l'accomplissement de ses vues

jetèrent Antoinette dans un état de fiévreuse insomnie, et elle ne put

dormir de la nuit.

Le lendemain matin, un violent mal de tête la retint dans sa chambre; de

sorte que lorsque Sternfield vint pour lui apporter quelques livres de

littérature, il ne trouva au salon que Madame d'Aulnay. Il n'eut

cependant pas lieu de le regretter, car Lucille profita de ce

tête-à-tête pour lui communiquer le contenu de la lettre de M.

Mirecourt, pour l'informer des fâcheux préjuges que le père d'Antoinette

avait contre les étrangers et de la déclaration formelle qu'il avait

faite: que jamais il ne permettrait à sa fille de se marier avec l'un

d'eux.

Ce jour-la, la visite du militaire fut encore plus longue que

d'habitude, et si, quand il se leva pour partir; un oeil curieux eut pu

pénétrer dans l'intérieur du salon, il aurait aperçu Sternfield tenant

la main de Madame d'Aulnay et faisant d'une voix éloquente et avec des

yeux suppliants une demande pressante. Pendant longtemps la jeune femme

hésita et flotta dans l'indécision; mais enfin, vaincue par ses

instances, elle inclina légèrement la tête en signe d'assentiment.

--Merci! merci! généreuse et sincère amie, s'écria-t-il chaleureusement;

vous nous sauvez, Antoinette et moi.

--Je n'en sais pas encore tout-à-fait certaine, car je ne puis faire que

très-peu pour vous: tout dépend de votre influence sur ma cousine même.

Mais, revenez cet après-midi, et je vous fournirai l'occasion de

poursuivre votre démarche.

Madame d'Aulnay tint parole. Lorsque, quelques heures plus tard, le

Major Sternfield revint,--Antoinette et elle étant au salon,--elle donna

pour prétexte une lettre qu'elle avait à écrire, et sortit. Chose assez

singulière et qui dut frapper la cousine de Lucille, pendant qu'elle

était seule avec le militaire, aucun des visiteurs qui se présentèrent

ne fut admis.

Dès que Sternfield se fut retiré, Antoinette se sauva dans sa chambre,

les joues couvertes d'un vif incarnat, les sourcils froncés, et s'y mit

à marcher avec agitation de long en large. Madame d'Aulnay, qui la

suivit de près, la trouva dans cet état.

--Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-elle. Serais-tu encore malade?

--Malade et malheureuse! répondit la jeune fille d'un ton oppressé.

Dois-je ou ne dois-je pas me confier à toi, Lucille?

Et ses yeux se promenaient doucement sur la figure de sa cousine, comme

pour y surprendre quelque signe de sympathie.

Mais, hélas! les traits de Madame d'Aulnay ne laissaient aucunement

deviner qu'elle était déjà au fait de ce que sa cousine voulait lui

confier. Oh! si le bon ange eut pu alors parler à Antoinette, comme il

l'aurait mise en garde contre un mentor aussi dangereux! comme il

l'aurait avertie de placer ailleurs sa confiance! Mais la voix de

Lucille était si tendre, sa contenance si entraînante, elle lui fit tant

de douces caresses, lui déclara son affection et le désir qu'elle avait

de promouvoir son bonheur avec des paroles si éloquentes, que la pauvre

enfant a'y laissa prendre. Peu à peu elle apprit que Sternfield, avec un

instinct merveilleux,--ainsi que le disait Antoinette dans sa naïve

simplicité,--avait deviné le contenu de la lettre de son père, et qu'il

avait employé toutes les instances et tous les arguments possibles pour

la faire consentir à un mariage secret.

--Et quelle réponse lui as-tu donnée, chère?

--Nécessairement, j'ai refusé péremptoirement. Lucille! tu es aussi

imparfaite que Sternfield lui-même de me faire cette question.

--Eh! bien, enfant, dis-moi ce que tu voudras, mais je ne blâme pas

aussi fortement sa proposition que tu parais le faire. Une fois mariés,

ton père n'aura plus d'autre alternative que celle de te pardonner et de

te recevoir de nouveau dans ses faveurs, tandis que maintenant il te

défendra ce mariage avec tant de menaces, que tu n'oseras pas lui

désobéir.

--Alors, s'il agit ainsi, je me soumettrai, répliqua tristement

Antoinette. Je ne puis, je ne veux pas le tromper à ce point.

--Comment, te soumettre! renoncer à un homme que tu aimes pour un

caprice paternel! sacrifier le bonheur de toute ta vie pour un simple

préjugé!------

--Les devoirs et l'affection filiale ne sont ni des caprices, ni des

préjugés, interrompit la jeune fille avec indignation. Papa a toujours

été pour moi bon et indulgent: le tromper d'une manière aussi terrible,

serait répondre bien indignement à sa tendresse.

--Peut-être as-tu raison, mon enfant; aussi bien, je commence à croire

qu'il te serait indifférent de lui obéir en tout point. Louis fera un

bon mais ennuyeux mari, et si jamais ton bonheur conjugal devient

quelque peu monotone, si jamais tu as à regretter l'irrévocable passé,

du moins ta soumission filiale et ta conscience seront pour toi un

dédommagement.

--Lucille! tu es très-contrariante aujourd'hui. Refuser un mariage

secret avec le Major Sternfield est une chose, et épouser Louis

Beauchesne en est une autre.

--Oh! tu verras que ces deux choses sont parfaitement synonymes l'une de

l'autre, chère cousine. Mon oncle de Mirecourt n'est pas un homme avec

lequel on puisse badiner, et ton refus d'accepter le mari qu'il te

choisit serait aussi inutile que les efforts du petit oiseau pour

s'échapper de la main puissante qui veut le mettre en cage..... Mais,

chère enfant, tu parais fiévreuse; couche-toi et dors: la nuit porte

conseil.

Hélas! c'est ce que fit Antoinette, au lieu de recourir à la source de

lumière qui aurait si infailliblement guidé ses pas au milieu des

dangers qui l'environnaient.

Pendant les deux jours suivants, elle évita soigneusement de prononcer

même le nom de Sternfield et d'avoir aucune conversation, à son sujet,

avec Madame d'Aulnay. Celle-ci commençait à croire que les chances du

bel Anglais étaient bien risquées, quand arriva un secours inespéré

d'une source dont on était loin d'en attendre. C'était une lettre sévère

et impérieuse de M. de Mirecourt dans laquelle celui-ci annonçait qu'il

venait d'apprendre d'une Dame récemment arrivée de Montréal les

flirtations notoires d'Antoinette avec certain militaire Anglais, et que

dans une semaine il viendrait à la ville pour mettre fin à ce genre de

société, en pressant le mariage de sa fille avec le mari qu'il lui avait

destiné.

Cette lettre, certainement mal-avisée et arbitraire, qui corroborait si

bien les récentes prédictions de sa cousine, eut un pernicieux effet sur

l'esprit déjà indécis d'Antoinette.

Elle recourut, cette fois encore, aux conseils de Lucille. Il est

inutile d'ajouter dans quel sens celle-ci se rendit à ses prières. Dès

lors, elle ne parla plus que d'un mariage secret immédiat comme étant la

seule alternative qui restait à la pauvre jeune fille.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 20 / 45 题