Le Major Sternfield, dont la bonne humeur avait été affectée par sa
rencontre avec le jeune Beauchesne, ne prolongea pas sa visite.
Dès qu'il fut sorti, la lettre que Louis avait apportée fut lue de
nouveau et discutée par les deux cousines. Madame d'Aulnay fit remarquer
triomphalement que le ton quelque peu arbitraire, quoique bienveillant,
du petit message paternel, était une preuve irrésistible de la vérité de
sa théorie au sujet de l'inqualifiable tyrannie des pères sur leurs
filles, quand les affections de celles-ci sont en question. Les
conjectures de Lucille sur les extrémités probables auxquelles M. de
Mirecourt en viendrait certainement pour l'accomplissement de ses vues
jetèrent Antoinette dans un état de fiévreuse insomnie, et elle ne put
dormir de la nuit.
Le lendemain matin, un violent mal de tête la retint dans sa chambre; de
sorte que lorsque Sternfield vint pour lui apporter quelques livres de
littérature, il ne trouva au salon que Madame d'Aulnay. Il n'eut
cependant pas lieu de le regretter, car Lucille profita de ce
tête-à-tête pour lui communiquer le contenu de la lettre de M.
Mirecourt, pour l'informer des fâcheux préjuges que le père d'Antoinette
avait contre les étrangers et de la déclaration formelle qu'il avait
faite: que jamais il ne permettrait à sa fille de se marier avec l'un
d'eux.
Ce jour-la, la visite du militaire fut encore plus longue que
d'habitude, et si, quand il se leva pour partir; un oeil curieux eut pu
pénétrer dans l'intérieur du salon, il aurait aperçu Sternfield tenant
la main de Madame d'Aulnay et faisant d'une voix éloquente et avec des
yeux suppliants une demande pressante. Pendant longtemps la jeune femme
hésita et flotta dans l'indécision; mais enfin, vaincue par ses
instances, elle inclina légèrement la tête en signe d'assentiment.
--Merci! merci! généreuse et sincère amie, s'écria-t-il chaleureusement;
vous nous sauvez, Antoinette et moi.
--Je n'en sais pas encore tout-à-fait certaine, car je ne puis faire que
très-peu pour vous: tout dépend de votre influence sur ma cousine même.
Mais, revenez cet après-midi, et je vous fournirai l'occasion de
poursuivre votre démarche.
Madame d'Aulnay tint parole. Lorsque, quelques heures plus tard, le
Major Sternfield revint,--Antoinette et elle étant au salon,--elle donna
pour prétexte une lettre qu'elle avait à écrire, et sortit. Chose assez
singulière et qui dut frapper la cousine de Lucille, pendant qu'elle
était seule avec le militaire, aucun des visiteurs qui se présentèrent
ne fut admis.
Dès que Sternfield se fut retiré, Antoinette se sauva dans sa chambre,
les joues couvertes d'un vif incarnat, les sourcils froncés, et s'y mit
à marcher avec agitation de long en large. Madame d'Aulnay, qui la
suivit de près, la trouva dans cet état.
--Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-elle. Serais-tu encore malade?
--Malade et malheureuse! répondit la jeune fille d'un ton oppressé.
Dois-je ou ne dois-je pas me confier à toi, Lucille?
Et ses yeux se promenaient doucement sur la figure de sa cousine, comme
pour y surprendre quelque signe de sympathie.
Mais, hélas! les traits de Madame d'Aulnay ne laissaient aucunement
deviner qu'elle était déjà au fait de ce que sa cousine voulait lui
confier. Oh! si le bon ange eut pu alors parler à Antoinette, comme il
l'aurait mise en garde contre un mentor aussi dangereux! comme il
l'aurait avertie de placer ailleurs sa confiance! Mais la voix de
Lucille était si tendre, sa contenance si entraînante, elle lui fit tant
de douces caresses, lui déclara son affection et le désir qu'elle avait
de promouvoir son bonheur avec des paroles si éloquentes, que la pauvre
enfant a'y laissa prendre. Peu à peu elle apprit que Sternfield, avec un
instinct merveilleux,--ainsi que le disait Antoinette dans sa naïve
simplicité,--avait deviné le contenu de la lettre de son père, et qu'il
avait employé toutes les instances et tous les arguments possibles pour
la faire consentir à un mariage secret.
--Et quelle réponse lui as-tu donnée, chère?
--Nécessairement, j'ai refusé péremptoirement. Lucille! tu es aussi
imparfaite que Sternfield lui-même de me faire cette question.
--Eh! bien, enfant, dis-moi ce que tu voudras, mais je ne blâme pas
aussi fortement sa proposition que tu parais le faire. Une fois mariés,
ton père n'aura plus d'autre alternative que celle de te pardonner et de
te recevoir de nouveau dans ses faveurs, tandis que maintenant il te
défendra ce mariage avec tant de menaces, que tu n'oseras pas lui
désobéir.
--Alors, s'il agit ainsi, je me soumettrai, répliqua tristement
Antoinette. Je ne puis, je ne veux pas le tromper à ce point.
--Comment, te soumettre! renoncer à un homme que tu aimes pour un
caprice paternel! sacrifier le bonheur de toute ta vie pour un simple
préjugé!------
--Les devoirs et l'affection filiale ne sont ni des caprices, ni des
préjugés, interrompit la jeune fille avec indignation. Papa a toujours
été pour moi bon et indulgent: le tromper d'une manière aussi terrible,
serait répondre bien indignement à sa tendresse.
--Peut-être as-tu raison, mon enfant; aussi bien, je commence à croire
qu'il te serait indifférent de lui obéir en tout point. Louis fera un
bon mais ennuyeux mari, et si jamais ton bonheur conjugal devient
quelque peu monotone, si jamais tu as à regretter l'irrévocable passé,
du moins ta soumission filiale et ta conscience seront pour toi un
dédommagement.
--Lucille! tu es très-contrariante aujourd'hui. Refuser un mariage
secret avec le Major Sternfield est une chose, et épouser Louis
Beauchesne en est une autre.
--Oh! tu verras que ces deux choses sont parfaitement synonymes l'une de
l'autre, chère cousine. Mon oncle de Mirecourt n'est pas un homme avec
lequel on puisse badiner, et ton refus d'accepter le mari qu'il te
choisit serait aussi inutile que les efforts du petit oiseau pour
s'échapper de la main puissante qui veut le mettre en cage..... Mais,
chère enfant, tu parais fiévreuse; couche-toi et dors: la nuit porte
conseil.
Hélas! c'est ce que fit Antoinette, au lieu de recourir à la source de
lumière qui aurait si infailliblement guidé ses pas au milieu des
dangers qui l'environnaient.
Pendant les deux jours suivants, elle évita soigneusement de prononcer
même le nom de Sternfield et d'avoir aucune conversation, à son sujet,
avec Madame d'Aulnay. Celle-ci commençait à croire que les chances du
bel Anglais étaient bien risquées, quand arriva un secours inespéré
d'une source dont on était loin d'en attendre. C'était une lettre sévère
et impérieuse de M. de Mirecourt dans laquelle celui-ci annonçait qu'il
venait d'apprendre d'une Dame récemment arrivée de Montréal les
flirtations notoires d'Antoinette avec certain militaire Anglais, et que
dans une semaine il viendrait à la ville pour mettre fin à ce genre de
société, en pressant le mariage de sa fille avec le mari qu'il lui avait
destiné.
Cette lettre, certainement mal-avisée et arbitraire, qui corroborait si
bien les récentes prédictions de sa cousine, eut un pernicieux effet sur
l'esprit déjà indécis d'Antoinette.
Elle recourut, cette fois encore, aux conseils de Lucille. Il est
inutile d'ajouter dans quel sens celle-ci se rendit à ses prières. Dès
lors, elle ne parla plus que d'un mariage secret immédiat comme étant la
seule alternative qui restait à la pauvre jeune fille.