X.

Le lendemain matin, le Colonel Evelyn vint s'informer de la santé de

Mademoiselle de Mirecourt; il ne demanda pas à la voir, il laissa

simplement sa carte.

--Eh! bien, c'est plus que je ne l'espérais d'un homme demi-barbare

comme lui, surtout après la perte de ses magnifiques chevaux,--se

contenta d'observer Madame d'Aulnay.

Dans l'après-midi, les Dames descendirent au salon où le Major

Sternfield se fit annoncer quelques instants après. Il y avait dans ses

manières une douceur indescriptible qui fit croire à Antoinette qu'elle

ne l'avait jamais vu auparavant se produire avec autant d'avantage; et

elle commença à songer que sa cousine avait deviné juste, qu'elle

l'aimait en effet. Contrairement à son habitude. Madame d'Aulnay sortit,

sur un futile prétexte, après une demi-heure de conversation, et

Antoinette, avec un sentiment de crainte probablement justifié par le

souvenir du secret dont sa cousine lui avait fait part la veille, se

trouva seule avec Audley Sternfield.

Celui-ci n'était pas homme à laisser échapper l'Occasion qu'il désirait

et cherchait depuis si longtemps. Aussi, après avoir fait allusion, avec

une éloquence rendue encore plus persuasive par un ton de voix des plus

riches, aux alarmes que lui avait causé l'accident de la veille, il se

mit à lui faire les déclarations les plus ardentes et les plus

passionnées.

Nous croyons inutile d'ajouter combien de pareilles protestations faites

pour la première fois à une jeune fille romanesque étaient remplies d'un

pouvoir dangereux, et si nos lecteurs veulent bien se rappeler que celui

qui les proférait était un homme doué des charmes personnels les plus

rares, ils cesseront de s'étonner de voir Antoinette rester confuse,

avec la conviction qu'elle devait répondre, dans une certaine mesure, à

l'amour qu'on venait de lui vouer.

Cependant, aucune réponse ne se fit entendre, pas même la petite

monosyllabe _oui_ que Sternfield implorait si ardemment. S'apercevant

que les instants, qui étaient pour lui une occasion précieuse, passaient

rapides. Audley se jeta tout-à-coup à genoux devant elle, et, prenant sa

main dans la sienne, il renouvela sa demande avec une ardeur encore plus

passionnée que la première fois.

En ce moment, le bruit d'une porte qu'on fermait à l'extrémité du

corridor, vint frapper Antoinette qui s'écria vivement:

--Levez-vous, pour l'amour du ciel! Major Sternfield, relevez-vous!

j'entends venir quelqu'un.

--Qu'est-ce que cela fait? Antoinette, je reste dans cette position

jusqu'à ce que je reçoive quelque espérance, quelque mot

d'encouragement, jusqu'à ce que vous m'ayiez répondu oui.

--Alors, _oui!_ répondit Antoinette d'une voix agitée et

presqu'inintelligible. Relevez-vous de suite.

--Merci! merci! murmura-t-il en portant à ses lèvres la main qu'il

tenait encore dans la sienne et en passant rapidement dans l'un de ses

doigts un superbe jonc d'opale, sceau de leurs fiançailles.

Madame d'Aulnay entra en ce moment, et un léger et joyeux sourire

traversa sa figure en promenant ses regards des traits réguliers de

Sternfield qui brillaient de triomphe, à la contenance embarrassée et

contrainte de sa cousine.

La Major ne prolongea pas sa visite: il avait compris que son départ

serait d'an grand soulagement pour sa timide fiancée. Mais il ne partit

pas sans avoir préalablement amené Madame d'Aulnay dans l'embrasure

d'une fenêtre et lui avoir dit tout bas:

--Comment pourrai-je jamais vous remercier comme vous le méritez, bonne

et généreuse amie? Ma déclaration a été favorablement accueillie!

Un sourire bienveillant fut sa réponse, et dès qu'il fut sorti, Madame

d'Aulnay alla se jeter sur un canapé près de sa cousine. Celle-ci ne

paraissait pas être en veine extraordinaire de conversation. Ne voulant

pas forcer ses confidences, Lucille parla de choses indifférentes et se

contenta de faire, apparemment sans dessein, un nouvel et pompeux éloge

da Sternfield. C'en était assez pour faire disparaître certains doutes

qui tourmentaient encore l'esprit de la jeune fille. Lorsque, après la

veillée, Antoinette se leva pour souhaiter, suivant son habitude, une

bonne nuit à sa cousine, celle-ci s'empara de sa main, et remarquant

avec une feinte surprise l'anneau qui brillait à l'un de ses doigts,

elle l'embrassa d'une manière significative et lui fit de joyeuses

félicitations auxquelles la pauvre Antoinette ne répondit que par une

légère pression de main.

Un jour ou deux après, Jeanne vint annoncer au salon une visite pour

Mademoiselle de Mirecourt. L'air heureux et satisfait avec lequel elle

s'acquitta de cette tâche, offrait un contraste frappant avec le ton

rechigné par lequel elle annonçait la visite des officiers dé Sa Majesté

le Roi Georges, pour lesquels, individuellement et collectivement, elle

se sentait une profonde antipathie.

--Qu'est-ce, Jeanne?

--C'est, Mademoiselle, un jeune Monsieur bien plus charmant que tous

ceux que nous avons vus dans cette maison depuis quelque temps.

Madame d'Aulnay sourit tranquillement en entendant ces paroles peu

polies, mais elle n'en fit aucune observation.

Après une pause, Jeanne reprit:

--Je suis certaine que Mademoiselle sera, contente de voir M.

Beauchesne.

--Louis Beauchesne! répéta la maîtresse de céans. Oh! Antoinette, il

apporte probablement quelque lettre, quelque message spécial de chez

toi. Aussi, je me sauve dans la Bibliothèque; j'ai à parler à M.

d'Aulnay, mais je reviens bientôt. Jeanne, faites monter de suite ce

_charmant_ jeune Monsieur.

--Quelques instants après, un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près;

d'une tournure franche et agréable, entra dans le salon. Il aborda

Antoinette avec une familiarité qui annonçait une grande intimité, sinon

une profonde amitié, entre elle et lui. Après les premières questions

d'usage en pareille circonstance, la jeune fille crut s'apercevoir qu'il

y avait une contrainte peu ordinaire dans les manières de son ami. Elle

était sur le point de lui demander la cause de cette gêne, quand Louis

tira de sa poche une lettre qu'il lui remit, en lui disant d'une voix

quelque peu embarrassée:

--De votre père, Antoinette.

Après cette courte information, le jeune homme se leva et se retira vers

la fenêtre.

Antoinette eut bientôt décacheté la missive et commença la lecture de ce

qu'elle contenait. A mesure qu'elle parcourait, l'étonnement, la

perplexité et l'inquiétude se peignaient tour-à-tour sur ses traits.

Enfin, n'y pouvant tenir, elle s'écria:

--Louis, connaissez-vous le contenu de cette lettre?

--Je pourrais peut-être le deviner, quoique M. de Mirecourt ne m'en ait

pas informé, répondit tranquillement celui-ci.

--Point de faux-fuyants, Louis: vous savez aussi bien que moi que mon

père me prévient dans cette lettre, de la manière la plus soudaine et la

plus inattendue, qu'il vous a choisi pour être mon futur époux, et que

je dois vous recevoir comme tel.

Beauchesne rougit un peu, mais il ne fit aucune réponse. La jeune fille

poursuivit avec véhémence:

--Eh! bien, vous ne dîtes rien?--Certainement, vous avouerez avec moi

que la chose est parfaitement absurde et déraisonnable.

--Pardonnez-moi, Antoinette,--et la voix tremblante du jeune homme

trahissait la mortification et le chagrin qu'il ressentait en

lui-même,--pardonnez-moi, mais je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de

ridicule dans cette proposition. Vivant dans le même cercle, appartenant

à la même race et professant la même religion, habitués l'un à l'autre

dès la plus tendre enfance.----

--Oui, c'est cela, dit-elle en l'interrompant, la familiarité amicale

dans laquelle nous avons grandi, l'un vis-à-vis de l'autre, nous a

appris à nous aimer mutuellement, mais seulement comme frère et soeur.

--Encore une fois pardonnez-moi, dit-il en s'efforçant de sourire; dans

cette matière je suis juge plus compétent que qui que ce soit: or, je

puis vous assurer que mon amour est quelque chose de plus qu'une

affection fraternelle.

--Comme vous êtes insupportable, Louis! J'espère que vous ne me parlez

de cette façon que pour me contrarier.

--Antoinette!--s'écria Beauchesne en s'approchant et en fixant sur elle

un regard pénétrant,--Antoinette! soyez pétulante, sévère si vous le

voulez, mais ne soyez pas injuste. Oui, je vous _aime_, et si

l'expression de mon amour ne prend pas le caractère de frénésie que les

héros de romans et de mélodrames se croient tenus d'afficher, elle n'en

est pas moins sincère ni moins entière.

Pauvre Louis! en ce moment même, Antoinette faisait dans son esprit--au

grand désavantage du jeune homme,--un parallèle entre la déclaration

rationnelle et pleine de sincérité qu'il venait de lui faire, et les

paroles brûlantes, les regards passionnés qu'Audley Sternfield avait mis

en réquisition. Peut-être ses pensées se trahirent-elles au dehors, car

ce fut avec amertume que Beauchesne reprit presqu'aussitôt:

--Mais j'oubliais une chose importante: voue avez peut-être reçu, depuis

votre arrivée dans cette maison, les aveux de ceux qui sont passés

maîtres dans l'art où je ne suis, moi, qu'un pauvre novice. Quelles

faibles chances de succès ont alors mes paroles simples et pleines de

naturel, contre la brillante éloquence de ces hommes d'épée qui ont

peut-être fait profession d'amour sous une douzaine de cieux et courtisé

autant de femmes: je lutte avec un singulier désavantage. Vous oubliez

donc, Antoinette, que vous êtes la première idole que mon coeur a adorée

secrètement, que vos oreilles sont les premières dans lesquelles j'ai

glissé des mots d'amour et de tendresse!

La vérité de quelques-unes des allusions qu'il venait de faire jetèrent

Antoinette dans une confusion telle, qu'elle n'osa pas répondre. Louis

crut lire dans cet embarras la justesse de ses reproches.

--Assurément, reprit-il d'une voix dans laquelle le regret avait

remplacé l'amertume, assurément, cela ne peut pas être: non, vous ne

pouvez pas avoir donné avec autant de précipitation à un étranger

l'amour que vous refusez à un ami d'enfance éprouvé.

--Peu importe que cela soit ou ne soit pas, répondit la jeune fille

profondément touchée par ces dernières paroles; mais je vous prie de ne

pas m'en vouloir si je vous avoue franchement, dans toute la sincérité

de mon âme, que je ne pourrai jamais vous rendre amour pour amour.

--Qu'il en soit ainsi! répliqua-t-il d'une voix qu'il s'efforça de

rendre calme mais qui trahit par un tremblement de ses lèvres la pénible

émotion qu'il éprouvait. A tout prendre, il vaut mieux que nous sachions

dès maintenant à quoi nous en tenir l'un et l'autre. Seulement, puisse

celui que vous avez choisi se montrer aussi aimant, aussi sincère que je

l'aurais été!

Il s'établit alors un silence qui fut bientôt rompu par Antoinette qui,

d'une voix pleine de trouble, s'écria tout-à-coup:

--Je crains que papa soit fâché contre moi. Paraissait-il tenir beaucoup

à notre mariage?

--Tellement, qu'il n'avait pas même entrevu la possibilité de l'insuccès

de ma démarche.

--Alors je puis supposer que dès qu'il aura connaissance de l'état exact

des choses, il s'empressera de venir ici, irrité, pour me gronder au

point de me faire mourir de chagrin.

Et ses yeux se remplirent de larmes à la perspective que son imagination

venait d'évoquer.

Beauchesne, touché,--malgré les amers désappointements qu'il venait

d'éprouver,--des craintes naïves de sa cruelle amie, voulut calmer ses

alarmes; il l'assura que M. de Mirecourt était trop juste, trop

indulgent, pour blâmer sa fille d'avoir refusé sa main là où elle ne

pouvait donner son coeur.

--Ah! c'est ce que je ne sais pas. Papa est bon sans doute, mais il

n'entend pas souffrir d'objections d'aucune sorte. Cher Louis, si vous

vouliez seulement être assez généreux pour me venir en aide?

--De quoi s'agit-il? demanda-t-il d'un ton bref.

--C'est, lorsque vous serez de retour à la maison, de rendre compte à

papa des sentiments que vous devriez avoir réellement, de lui dire que,

comme mes affections ne correspondent pas aux vôtres, vous vous désistez

de vos prétentions à ma main.

--Très-certainement je ne ferai point cela, Antoinette de Mirecourt,

répondit-il d'un air dans lequel on pouvait voir un mélange d'irritation

et d'ironie. Tenez-vous pour heureuse que je ne lui dise pas que je suis

disposé à vous attendre, serait-ce sept ans encore, comme autrefois

Jacob a attendu pour sa femme.

--Eh! bien, alors, Louis, dites-moi que vous me pardonnez tout ce qui

vient de se passer; dites-moi que nous serons toujours aussi bons amis

que nous l'avons été jusqu'ici.

Il eût été difficile de résister à ce regard si touchant, à cette voix

si éloquente, à ce ton suppliant. Saisissant donc, dans un élan de

généreuse passion, la main de la jeune fille, Beauchesne répondit:

--Volontiers. Oui, puisque nous ne pouvons être unis, restons au moins

bons amis.... Mais je dois me retirer; j'ai des affaires pressantes qui

m'appellent.

--Vous ne partirez certainement pas avant d'avoir vu Madame d'Aulnay:

elle vous en voudrait énormément.

--Franchement, je préfère me passer aujourd'hui du plaisir de la voir.

Aussi bien, je dois vous avouer que je ne l'ai guère en très-grande

estime.

--Vous voulez plaisanter sans doute. Elle s'attend à ce que vous allez

rester ici, et elle serait fâchée contre moi si je vous laissais partir

sans la voir. Attendez-moi un petit instant, je m'en vais la chercher.

Durant son absence, un nouveau visiteur, le Major Sternfield, entra dans

le salon. En l'apercevant, le jeune Beauchesne, avec la courtoisie qui

caractérisait ses manières, s'inclina; mais le brillant officier, se

drapant sous cet air de hauteur, sous ce dandysme superbe qu'il avait au

moins le bon esprit de cacher lorsqu'il se trouvait en présence de

Madame d'Aulnay, de sa cousine et de ses amis, ne daigna pas lui

remettre son salut, et se contenta de jeter sur lui un regard

inquisiteur comme s'il eut voulu lui faire subir un examen; puis, se

jetant dans le fauteuil qu'Antoinette venait de quitter et sur le bras

duquel elle avait laissé son mouchoir, il se mit industrieusement à

épousseter ses bottes avec sa petite canne à poignée d'agate.

Déterminé à faire sentir à ce beau Monsieur que l'impertinence arrogante

n'est la prérogative d'aucune classe et d'aucune profession, Beauchesne

traversa l'appartement et vint se placer près de la glace devant

laquelle il se mit à arranger sans cérémonie son col et ses cheveux, et

ce avec une suffisance qui semblait rivaliser en impertinence avec le

dandysme insolent de Sternfield.

Lorsque les Dames entrèrent, usant de son privilége d'ami intime, Louis

s'avança vers elles languissamment s'informa négligemment de leur santé,

et s'assit ensuite avec une nonchalance qui ressemblait passablement à

celle dont le Major venait de donner un échantillon.

Celui-ci, s'apercevant enfin que ce hardi campagnard, comme il le

qualifiait, cherchait à le tourner en ridicule, lui lança un regard

plein de colère. Comprenant alors la situation qu'elle avait soupçonnée

de prime-abord, Madame d'Aulnay s'empressa de dire:

--Venez donc ici, Louis; j'ai à vous faire une question au sujet de mon

oncle de Mirecourt.

Et elle l'entraîna dans le passage, comme si elle eut à lui parler

confidentiellement. Dès qu'ils furent seuls, elle lui demanda, moitié

fâchée, moitié sérieuse: "quelle impression il voulait donner à son

visiteur de l'urbanité canadienne?"

--La même que celle qu'il m'a donnée de la politesse britannique,

répondit-il froidement. Mais dites-moi, Lucille, au nom du ciel, est-ce

que ce fat élégant est le prétendant d'Antoinette?

--Il est certainement un de ses Fervents admirateurs; je crois même

qu'il est quelque peu favorisé. Mais, Louis, vous ne devez pas en parler

aussi légèrement, et le traiter avec autant de dédain: le Major

Sternfield est un homme qui possède de rares avantages, et.....

--Tenez, Lucille, cela suffit, dit-il en l'interrompant et en se

débarrassant de la légère étreinte où elle le tenait. Grand bien lui

fasse, la pauvre enfant! car elle s'apercevra avant peu que ce qu'elle

prend pour de l'or pur n'est que du cuivre.... Non, je ne puis rester

aujourd'hui: n'insistez pas davantage, faites mes adieux à Antoinette.

Au revoir.

Et, se dégageant encore une fois de la main qui cherchait à le retenir,

il s'élança au dehors.

Madame d'Aulnay resta un moment pensive.

--Certainement, se dit-elle, voilà un prétendant désappointé!

Puis elle revint au salon en songeant quel sacrifice ce serait que de

donner à Antoinette un mari comme Louis Beauchesne.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 19 / 45 题