Le lendemain matin, le Colonel Evelyn vint s'informer de la santé de
Mademoiselle de Mirecourt; il ne demanda pas à la voir, il laissa
simplement sa carte.
--Eh! bien, c'est plus que je ne l'espérais d'un homme demi-barbare
comme lui, surtout après la perte de ses magnifiques chevaux,--se
contenta d'observer Madame d'Aulnay.
Dans l'après-midi, les Dames descendirent au salon où le Major
Sternfield se fit annoncer quelques instants après. Il y avait dans ses
manières une douceur indescriptible qui fit croire à Antoinette qu'elle
ne l'avait jamais vu auparavant se produire avec autant d'avantage; et
elle commença à songer que sa cousine avait deviné juste, qu'elle
l'aimait en effet. Contrairement à son habitude. Madame d'Aulnay sortit,
sur un futile prétexte, après une demi-heure de conversation, et
Antoinette, avec un sentiment de crainte probablement justifié par le
souvenir du secret dont sa cousine lui avait fait part la veille, se
trouva seule avec Audley Sternfield.
Celui-ci n'était pas homme à laisser échapper l'Occasion qu'il désirait
et cherchait depuis si longtemps. Aussi, après avoir fait allusion, avec
une éloquence rendue encore plus persuasive par un ton de voix des plus
riches, aux alarmes que lui avait causé l'accident de la veille, il se
mit à lui faire les déclarations les plus ardentes et les plus
passionnées.
Nous croyons inutile d'ajouter combien de pareilles protestations faites
pour la première fois à une jeune fille romanesque étaient remplies d'un
pouvoir dangereux, et si nos lecteurs veulent bien se rappeler que celui
qui les proférait était un homme doué des charmes personnels les plus
rares, ils cesseront de s'étonner de voir Antoinette rester confuse,
avec la conviction qu'elle devait répondre, dans une certaine mesure, à
l'amour qu'on venait de lui vouer.
Cependant, aucune réponse ne se fit entendre, pas même la petite
monosyllabe _oui_ que Sternfield implorait si ardemment. S'apercevant
que les instants, qui étaient pour lui une occasion précieuse, passaient
rapides. Audley se jeta tout-à-coup à genoux devant elle, et, prenant sa
main dans la sienne, il renouvela sa demande avec une ardeur encore plus
passionnée que la première fois.
En ce moment, le bruit d'une porte qu'on fermait à l'extrémité du
corridor, vint frapper Antoinette qui s'écria vivement:
--Levez-vous, pour l'amour du ciel! Major Sternfield, relevez-vous!
j'entends venir quelqu'un.
--Qu'est-ce que cela fait? Antoinette, je reste dans cette position
jusqu'à ce que je reçoive quelque espérance, quelque mot
d'encouragement, jusqu'à ce que vous m'ayiez répondu oui.
--Alors, _oui!_ répondit Antoinette d'une voix agitée et
presqu'inintelligible. Relevez-vous de suite.
--Merci! merci! murmura-t-il en portant à ses lèvres la main qu'il
tenait encore dans la sienne et en passant rapidement dans l'un de ses
doigts un superbe jonc d'opale, sceau de leurs fiançailles.
Madame d'Aulnay entra en ce moment, et un léger et joyeux sourire
traversa sa figure en promenant ses regards des traits réguliers de
Sternfield qui brillaient de triomphe, à la contenance embarrassée et
contrainte de sa cousine.
La Major ne prolongea pas sa visite: il avait compris que son départ
serait d'an grand soulagement pour sa timide fiancée. Mais il ne partit
pas sans avoir préalablement amené Madame d'Aulnay dans l'embrasure
d'une fenêtre et lui avoir dit tout bas:
--Comment pourrai-je jamais vous remercier comme vous le méritez, bonne
et généreuse amie? Ma déclaration a été favorablement accueillie!
Un sourire bienveillant fut sa réponse, et dès qu'il fut sorti, Madame
d'Aulnay alla se jeter sur un canapé près de sa cousine. Celle-ci ne
paraissait pas être en veine extraordinaire de conversation. Ne voulant
pas forcer ses confidences, Lucille parla de choses indifférentes et se
contenta de faire, apparemment sans dessein, un nouvel et pompeux éloge
da Sternfield. C'en était assez pour faire disparaître certains doutes
qui tourmentaient encore l'esprit de la jeune fille. Lorsque, après la
veillée, Antoinette se leva pour souhaiter, suivant son habitude, une
bonne nuit à sa cousine, celle-ci s'empara de sa main, et remarquant
avec une feinte surprise l'anneau qui brillait à l'un de ses doigts,
elle l'embrassa d'une manière significative et lui fit de joyeuses
félicitations auxquelles la pauvre Antoinette ne répondit que par une
légère pression de main.
Un jour ou deux après, Jeanne vint annoncer au salon une visite pour
Mademoiselle de Mirecourt. L'air heureux et satisfait avec lequel elle
s'acquitta de cette tâche, offrait un contraste frappant avec le ton
rechigné par lequel elle annonçait la visite des officiers dé Sa Majesté
le Roi Georges, pour lesquels, individuellement et collectivement, elle
se sentait une profonde antipathie.
--Qu'est-ce, Jeanne?
--C'est, Mademoiselle, un jeune Monsieur bien plus charmant que tous
ceux que nous avons vus dans cette maison depuis quelque temps.
Madame d'Aulnay sourit tranquillement en entendant ces paroles peu
polies, mais elle n'en fit aucune observation.
Après une pause, Jeanne reprit:
--Je suis certaine que Mademoiselle sera, contente de voir M.
Beauchesne.
--Louis Beauchesne! répéta la maîtresse de céans. Oh! Antoinette, il
apporte probablement quelque lettre, quelque message spécial de chez
toi. Aussi, je me sauve dans la Bibliothèque; j'ai à parler à M.
d'Aulnay, mais je reviens bientôt. Jeanne, faites monter de suite ce
_charmant_ jeune Monsieur.
--Quelques instants après, un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près;
d'une tournure franche et agréable, entra dans le salon. Il aborda
Antoinette avec une familiarité qui annonçait une grande intimité, sinon
une profonde amitié, entre elle et lui. Après les premières questions
d'usage en pareille circonstance, la jeune fille crut s'apercevoir qu'il
y avait une contrainte peu ordinaire dans les manières de son ami. Elle
était sur le point de lui demander la cause de cette gêne, quand Louis
tira de sa poche une lettre qu'il lui remit, en lui disant d'une voix
quelque peu embarrassée:
--De votre père, Antoinette.
Après cette courte information, le jeune homme se leva et se retira vers
la fenêtre.
Antoinette eut bientôt décacheté la missive et commença la lecture de ce
qu'elle contenait. A mesure qu'elle parcourait, l'étonnement, la
perplexité et l'inquiétude se peignaient tour-à-tour sur ses traits.
Enfin, n'y pouvant tenir, elle s'écria:
--Louis, connaissez-vous le contenu de cette lettre?
--Je pourrais peut-être le deviner, quoique M. de Mirecourt ne m'en ait
pas informé, répondit tranquillement celui-ci.
--Point de faux-fuyants, Louis: vous savez aussi bien que moi que mon
père me prévient dans cette lettre, de la manière la plus soudaine et la
plus inattendue, qu'il vous a choisi pour être mon futur époux, et que
je dois vous recevoir comme tel.
Beauchesne rougit un peu, mais il ne fit aucune réponse. La jeune fille
poursuivit avec véhémence:
--Eh! bien, vous ne dîtes rien?--Certainement, vous avouerez avec moi
que la chose est parfaitement absurde et déraisonnable.
--Pardonnez-moi, Antoinette,--et la voix tremblante du jeune homme
trahissait la mortification et le chagrin qu'il ressentait en
lui-même,--pardonnez-moi, mais je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de
ridicule dans cette proposition. Vivant dans le même cercle, appartenant
à la même race et professant la même religion, habitués l'un à l'autre
dès la plus tendre enfance.----
--Oui, c'est cela, dit-elle en l'interrompant, la familiarité amicale
dans laquelle nous avons grandi, l'un vis-à-vis de l'autre, nous a
appris à nous aimer mutuellement, mais seulement comme frère et soeur.
--Encore une fois pardonnez-moi, dit-il en s'efforçant de sourire; dans
cette matière je suis juge plus compétent que qui que ce soit: or, je
puis vous assurer que mon amour est quelque chose de plus qu'une
affection fraternelle.
--Comme vous êtes insupportable, Louis! J'espère que vous ne me parlez
de cette façon que pour me contrarier.
--Antoinette!--s'écria Beauchesne en s'approchant et en fixant sur elle
un regard pénétrant,--Antoinette! soyez pétulante, sévère si vous le
voulez, mais ne soyez pas injuste. Oui, je vous _aime_, et si
l'expression de mon amour ne prend pas le caractère de frénésie que les
héros de romans et de mélodrames se croient tenus d'afficher, elle n'en
est pas moins sincère ni moins entière.
Pauvre Louis! en ce moment même, Antoinette faisait dans son esprit--au
grand désavantage du jeune homme,--un parallèle entre la déclaration
rationnelle et pleine de sincérité qu'il venait de lui faire, et les
paroles brûlantes, les regards passionnés qu'Audley Sternfield avait mis
en réquisition. Peut-être ses pensées se trahirent-elles au dehors, car
ce fut avec amertume que Beauchesne reprit presqu'aussitôt:
--Mais j'oubliais une chose importante: voue avez peut-être reçu, depuis
votre arrivée dans cette maison, les aveux de ceux qui sont passés
maîtres dans l'art où je ne suis, moi, qu'un pauvre novice. Quelles
faibles chances de succès ont alors mes paroles simples et pleines de
naturel, contre la brillante éloquence de ces hommes d'épée qui ont
peut-être fait profession d'amour sous une douzaine de cieux et courtisé
autant de femmes: je lutte avec un singulier désavantage. Vous oubliez
donc, Antoinette, que vous êtes la première idole que mon coeur a adorée
secrètement, que vos oreilles sont les premières dans lesquelles j'ai
glissé des mots d'amour et de tendresse!
La vérité de quelques-unes des allusions qu'il venait de faire jetèrent
Antoinette dans une confusion telle, qu'elle n'osa pas répondre. Louis
crut lire dans cet embarras la justesse de ses reproches.
--Assurément, reprit-il d'une voix dans laquelle le regret avait
remplacé l'amertume, assurément, cela ne peut pas être: non, vous ne
pouvez pas avoir donné avec autant de précipitation à un étranger
l'amour que vous refusez à un ami d'enfance éprouvé.
--Peu importe que cela soit ou ne soit pas, répondit la jeune fille
profondément touchée par ces dernières paroles; mais je vous prie de ne
pas m'en vouloir si je vous avoue franchement, dans toute la sincérité
de mon âme, que je ne pourrai jamais vous rendre amour pour amour.
--Qu'il en soit ainsi! répliqua-t-il d'une voix qu'il s'efforça de
rendre calme mais qui trahit par un tremblement de ses lèvres la pénible
émotion qu'il éprouvait. A tout prendre, il vaut mieux que nous sachions
dès maintenant à quoi nous en tenir l'un et l'autre. Seulement, puisse
celui que vous avez choisi se montrer aussi aimant, aussi sincère que je
l'aurais été!
Il s'établit alors un silence qui fut bientôt rompu par Antoinette qui,
d'une voix pleine de trouble, s'écria tout-à-coup:
--Je crains que papa soit fâché contre moi. Paraissait-il tenir beaucoup
à notre mariage?
--Tellement, qu'il n'avait pas même entrevu la possibilité de l'insuccès
de ma démarche.
--Alors je puis supposer que dès qu'il aura connaissance de l'état exact
des choses, il s'empressera de venir ici, irrité, pour me gronder au
point de me faire mourir de chagrin.
Et ses yeux se remplirent de larmes à la perspective que son imagination
venait d'évoquer.
Beauchesne, touché,--malgré les amers désappointements qu'il venait
d'éprouver,--des craintes naïves de sa cruelle amie, voulut calmer ses
alarmes; il l'assura que M. de Mirecourt était trop juste, trop
indulgent, pour blâmer sa fille d'avoir refusé sa main là où elle ne
pouvait donner son coeur.
--Ah! c'est ce que je ne sais pas. Papa est bon sans doute, mais il
n'entend pas souffrir d'objections d'aucune sorte. Cher Louis, si vous
vouliez seulement être assez généreux pour me venir en aide?
--De quoi s'agit-il? demanda-t-il d'un ton bref.
--C'est, lorsque vous serez de retour à la maison, de rendre compte à
papa des sentiments que vous devriez avoir réellement, de lui dire que,
comme mes affections ne correspondent pas aux vôtres, vous vous désistez
de vos prétentions à ma main.
--Très-certainement je ne ferai point cela, Antoinette de Mirecourt,
répondit-il d'un air dans lequel on pouvait voir un mélange d'irritation
et d'ironie. Tenez-vous pour heureuse que je ne lui dise pas que je suis
disposé à vous attendre, serait-ce sept ans encore, comme autrefois
Jacob a attendu pour sa femme.
--Eh! bien, alors, Louis, dites-moi que vous me pardonnez tout ce qui
vient de se passer; dites-moi que nous serons toujours aussi bons amis
que nous l'avons été jusqu'ici.
Il eût été difficile de résister à ce regard si touchant, à cette voix
si éloquente, à ce ton suppliant. Saisissant donc, dans un élan de
généreuse passion, la main de la jeune fille, Beauchesne répondit:
--Volontiers. Oui, puisque nous ne pouvons être unis, restons au moins
bons amis.... Mais je dois me retirer; j'ai des affaires pressantes qui
m'appellent.
--Vous ne partirez certainement pas avant d'avoir vu Madame d'Aulnay:
elle vous en voudrait énormément.
--Franchement, je préfère me passer aujourd'hui du plaisir de la voir.
Aussi bien, je dois vous avouer que je ne l'ai guère en très-grande
estime.
--Vous voulez plaisanter sans doute. Elle s'attend à ce que vous allez
rester ici, et elle serait fâchée contre moi si je vous laissais partir
sans la voir. Attendez-moi un petit instant, je m'en vais la chercher.
Durant son absence, un nouveau visiteur, le Major Sternfield, entra dans
le salon. En l'apercevant, le jeune Beauchesne, avec la courtoisie qui
caractérisait ses manières, s'inclina; mais le brillant officier, se
drapant sous cet air de hauteur, sous ce dandysme superbe qu'il avait au
moins le bon esprit de cacher lorsqu'il se trouvait en présence de
Madame d'Aulnay, de sa cousine et de ses amis, ne daigna pas lui
remettre son salut, et se contenta de jeter sur lui un regard
inquisiteur comme s'il eut voulu lui faire subir un examen; puis, se
jetant dans le fauteuil qu'Antoinette venait de quitter et sur le bras
duquel elle avait laissé son mouchoir, il se mit industrieusement à
épousseter ses bottes avec sa petite canne à poignée d'agate.
Déterminé à faire sentir à ce beau Monsieur que l'impertinence arrogante
n'est la prérogative d'aucune classe et d'aucune profession, Beauchesne
traversa l'appartement et vint se placer près de la glace devant
laquelle il se mit à arranger sans cérémonie son col et ses cheveux, et
ce avec une suffisance qui semblait rivaliser en impertinence avec le
dandysme insolent de Sternfield.
Lorsque les Dames entrèrent, usant de son privilége d'ami intime, Louis
s'avança vers elles languissamment s'informa négligemment de leur santé,
et s'assit ensuite avec une nonchalance qui ressemblait passablement à
celle dont le Major venait de donner un échantillon.
Celui-ci, s'apercevant enfin que ce hardi campagnard, comme il le
qualifiait, cherchait à le tourner en ridicule, lui lança un regard
plein de colère. Comprenant alors la situation qu'elle avait soupçonnée
de prime-abord, Madame d'Aulnay s'empressa de dire:
--Venez donc ici, Louis; j'ai à vous faire une question au sujet de mon
oncle de Mirecourt.
Et elle l'entraîna dans le passage, comme si elle eut à lui parler
confidentiellement. Dès qu'ils furent seuls, elle lui demanda, moitié
fâchée, moitié sérieuse: "quelle impression il voulait donner à son
visiteur de l'urbanité canadienne?"
--La même que celle qu'il m'a donnée de la politesse britannique,
répondit-il froidement. Mais dites-moi, Lucille, au nom du ciel, est-ce
que ce fat élégant est le prétendant d'Antoinette?
--Il est certainement un de ses Fervents admirateurs; je crois même
qu'il est quelque peu favorisé. Mais, Louis, vous ne devez pas en parler
aussi légèrement, et le traiter avec autant de dédain: le Major
Sternfield est un homme qui possède de rares avantages, et.....
--Tenez, Lucille, cela suffit, dit-il en l'interrompant et en se
débarrassant de la légère étreinte où elle le tenait. Grand bien lui
fasse, la pauvre enfant! car elle s'apercevra avant peu que ce qu'elle
prend pour de l'or pur n'est que du cuivre.... Non, je ne puis rester
aujourd'hui: n'insistez pas davantage, faites mes adieux à Antoinette.
Au revoir.
Et, se dégageant encore une fois de la main qui cherchait à le retenir,
il s'élança au dehors.
Madame d'Aulnay resta un moment pensive.
--Certainement, se dit-elle, voilà un prétendant désappointé!
Puis elle revint au salon en songeant quel sacrifice ce serait que de
donner à Antoinette un mari comme Louis Beauchesne.