Quelques instants après, le Colonel Evelyn entra. A la vue du groupe qui
sa présenta à son regard préoccupé, il sourit involontairement.
En voyant arriver ce grand étranger, le petit qu'Antoinette tenait sur
elle, s'enfonça plus serré dans les vêtements de la jeune fille et s'y
blottit avec autant de naturel que si sa petite tête eût été habituée à
reposer près d'un corsage de soie et à effleurer des bijoux.
Antoinette était réellement belle en ce moment; l'expression de ses
traits, en promenant les yeux de l'un de ses petits auditeurs à l'autre,
lui donnait un charme que sa beauté ne lui avait jamais peut-être
communiqué dans un salon ou une salle de bal.
A l'arrivée d'Evelyn, elle s'informa avec empressement du sort des
chevaux.
--Notre hôte est à y voir répondit-il avec indifférence, et il va
revenir dans quelques instants. Mais, dites-moi, n'avez-vous réellement
pas souffert de notre mésaventure? Ne ressentez-vous aucune douleur,
aucun mal?
--Non--oui--je ressens là comme une vive douleur, dit-elle en découvrant
jusqu'au coude un joli bras rond parfaitement formé et en indiquant une
large meurtrissure qui se faisait remarquer à sa douce surface.
La figure du Colonel trahit une certaine émotion lorsque ses yeux
tombèrent sur ce charmant petit bras qui semblait presque dénoter la
faiblesse d'une enfant, et en se rappelant l'intrépide courage que
l'héroïque jeune fille avait déployé dans la rude épreuve par laquelle
ils venaient de passer.
--Mademoiselle, dit-il, je dois vous demander pardon de ma maladresse,
car vous devez avoir reçu cette meurtrissure lorsque je vous ai jetée
hors de la voiture. Il m'aurait été si facile de sauter à terre on vous
tenant dans mes bras! mais je craignais que mes pieds s'embarrasseraient
dans les manteaux et les fourrures qui remplissaient la voiture et
causeraient ainsi notre perte mutuelle. Puis-je maintenant faire quelque
chose pour réparer ma gaucherie? Laissez-moi, je vous prie, laver ce
bras avec un peu d'eau froide.
--Oh! non, ce n'est qu'une bagatelle que Jeanne soignera lorsque je
serai de retour à la maison, répondit-elle en souriant et en rougissant
un peu pendant qu'elle ramenait vivement sa manche.
Un silence de quelques instants s'établit entre les deux jeunes gens;
puis, le Colonel Evelyn, qui regardait fixement Antoinette depuis
quelques minutes, ne put s'empêcher de s'exclamer:
--Savez-vous que vous vous êtes conduit en véritable héroïne! pas le
moindre mouvement, pas la plus légère exclamation de frayeur! et
cependant, si j'ai bien compris l'expression de votre contenance, vous
étiez grandement alarmée.
Antoinette hésita un instant, puis elle répondit timidement, sans
cependant pouvoir réprimer un léger sourire qui était venu effleurer ses
lèvres:
--On dit qu'une grande crainte neutralise presque une autre crainte; eh!
bien, terrifiée que j'étais par la course effrénée des chevaux, j'avais
également peur de vous.
--Comment? de moi! s'écria-t-il étonné.
--Oui, de vous. En premier lieu, je ne me trouvais dans votre voiture
que grâce à une simple politesse; je vous avais été imposée, sans être
désirée ni demandée: j'étais donc doublement loin de me trouver à
l'aise----
Oh! ne m'interrompez pas, continua-t-elle pendant qu'Evelyn essayait par
quelques mots de dissentiment à combattre cette idée.
Mais il se rappela aussitôt, avec quelque chose comme un remords, le
jugement sévère qu'il avait porté sur elle avant qu'elle montât en
voiture.
--En second lieu, poursuivit Antoinette-----
Ici la jeune Elle se sentit plus embarrassée et s'arrêta.
--Et quoi, en second lieu? demanda son interlocuteur, tant soit peu
intrigué.
--Eh! bien, on m'avait dit que vous étiez un ennemi invétéré des femmes.
J'étais donc autorisée à croire que vous ne manifesteriez qu'une bien
faible indulgence pour les craintes ou les caprices d'une femme.
A ces mots une apparence de douleur mentale chassa le sourire qui
s'était fait remarquer depuis quelques instants sur le visage du Colonel
et ce fut presqu'involontairement qu'il répondit:
--Le caractère peu enviable que vous me donnez a été gagné et porté par,
plusieurs simplement parce qu'ils pratiquent une prudence qui leur a été
enseignée par l'expérience.
Ces mots furent prononcés d'un ton bas et contraint, et celui qui les
avait murmurés s'approcha de la petite fenêtre comme pour mettre fin à
cette conversation.
Soudainement, le bruit de deux coups de fusils tirés presque sans
intermission fit bondir la jeune fille dont le système nerveux, malgré
le calme apparent qu'elle affectait, avait été violemment ébranlé par la
scène de tout-à-l'heure, et une exclamation de terreur s'échappa de sa
bouche. De son côté, le militaire avait tressailli en entendant ce
bruit; mais presqu'aussitôt il recouvra son sang-froid, et, se tournant
vers Antoinette, il lui dit avec bienveillance:
--N'ayez pas peur, Mademoiselle de Mirecourt: c'est notre hôte qui vient
de faire un acte de charité, en mettant fin, aux atroces souffrances de
mes pauvres chevaux mutilés.
--Quoi! tués tous les deux!
Et, involontairement, la jeune fille joignit ses mains l'une dans
l'autre.
--Oui. Après avoir bien examiné leur triste position et m'être convaincu
que leur laisser la vie dans cet état serait prolonger inutilement leur
cruelle agonie, j'ai envoyé notre obligeant assistant chercher un fusil
dans une maison voisine, et, je lui ai laissé le pénible devoir, de les
débarrasser de, leurs douleurs. Je n'ai pas été assez, courageux pour
assister à l'accomplissement du sacrifice.
Après un moment de silence, Antoinette reprit d'une voix agitée:
--Je ne puis vous exprimer comme il faut, Colonel Evelyn, le chagrin,
que j'éprouve, pour vous aussi bien que pour la part indirecte que j'ai
eue dans ce malheureux événement; ni vous dire combien je suis peinée de
voir que mon souvenir sera attaché, dans votre mémoire, à une des
circonstances les plus désagréables qui auront probablement marqué votre
séjour en Canada.
--Ne dites, pas cela, Mademoiselle de Mirecourt, s'empressa-t il de
répondre. Félicitez-moi plutôt de la bonne fortune qui a voulu que vous
fussiez avec moi au lieu, de Madame d'Aulnay ou quelqu'autre femme
timide dont, les craintes, traduites par des cris et des exclamations,
auraient infailliblement entraîné la perte de deux vies autrement
précieuses que celles d'une couple de chevaux. Je vous le répète: peu de
femmes auraient pu déployer ce sang froid, cette possession
d'elles-mêmes, que vous avez montrés aujourd'hui, et qui ont plus fait,
pour notre salut à tous les deux mon habileté en fait d'équitation...
Mais voici venir notre humble ami avec les débris de notre équipage.
Antoinette s'approcha de la fenêtre et vit leur hôte et une couple
d'autres habitants qu'il avait amené avec lui pour l'aider, s'approcher,
portant un devant de voiture richement sculpté ainsi que les superbes
robes peau de tigre qui se trouvaient dans l'équipage lors de
l'accident. Ces dernières qui avaient été imbibées par leur immersion
dans l'eau furent bientôt étendues, pour sécher, sur le petit mur de
pierre qui entourait le jardin, et les trois hommes se mirent alors en
frais de retirer le corps de la voiture et de le placer avec les autres
débris.
Pendant qu'ils travaillaient ainsi et causaient entr'eux de l'accident
qui venait d'avoir lieu, ils entendirent le tintement de plusieurs
clochettes, et ils virent presqu'aussitôt arriver la cavalcade de nos
connaissances. Tout-à-coup, le Major Sternfield qui, on le sait,
conduisait Madame d'Aulnay, apercevant la voiture brisée et
reconnaissant les robes étendues à quelques pas de là, imprima un
violent coup d'arrêt aux rênes qu'il tenait, sans plus s'inquiéter du
cri perçant que ce mouvement avait arraché à sa partenaire, et sauta à
terre. De suite, faisant signe aux hommes de s'approcher, il les pressa
de questions et en reçut des informations qui le rassurèrent ainsi que
Madame d'Aulnay dont la terreur, aux premiers indices de l'accident,
avait été extrême. Sternfield l'aida à descendre de la voiture; ils
entrèrent dans la maison qu'on leur avait indiquée, et où ils furent
suivis par les autres touristes, également curieux et en proie à une
grande excitation.
Comme bien on le pense, chacun s'empressa d'offrir ses sympathies et ses
félicitations à Mademoiselle de Mirecourt de ce qu'elle était saine et
sauve. La plupart des messieurs furent également sincères dans leurs
condoléances au Colonel Evelyn sur la perte de ses magnifiques chevaux;
mais celui-ci reçut ces expressions de regret avec plus d'impatience que
de gratitude.
On tint ensuite conseil sur la manière dont s'effectuerait le retour à
la maison des acteurs de la scène qui venait de se passer. Il fut décidé
que le domestique de Madame d'Aulnay donnerait sa place, à l'arrière, au
Major Sternfield qui, en retour, céderait à Antoinette celle qu'il
occupait près de Madame d'Aulnay. Evitant instinctivement les voitures
dans lesquelles il y avait quelque Dame, Evelyn trouva la moitié d'un
siège dans un _cutter_ déjà presque rempli par le majestueux Dr. Manby
et un autre officier; mais il parvint à s'y maintenir jusqu'à ce qu'ils
arrivèrent à Lachine.
Là ils arrêtèrent, pour se reposer et prendre quelques
rafraîchissements, à un hôtel passablement commun, mais qui était le
seul dans le village; heureusement, le Major Sternfield, avec une
prévoyance digne des plus grands éloges, avait fait placer dans une des
voitures un large panier rempli de vins choisis et d'autres
rafraîchissements qui furent accueillis avec joie, cela va sans dire.
Le coucher du soleil si hâtif en hiver éclairait de ses derniers feux la
maison de Madame d'Aulnay, quand les touristes s'arrêtèrent devant la
porte. Des adieux pleins d'amitié furent échangés de part et d'autres,
puis chacun se sépara pour retourner chez soi.
Cependant, avant de prendre congé, le Colonel Evelyn pressa avec bonté
la main d'Antoinette, et manifesta encore une fois l'espoir que le
lendemain la verrait complètement remise des effets de la terreur
qu'elle avait éprouvée durant la journée.
Moins satisfait, le Major Sternfield insista auprès de Madame d'Aulnay
pour avoir la permission d'entrer avec elles dans la maison, ou au moins
de revenir le même soir. Tout en souriant, Lucille refusa
péremptoirement cette double demande, déclarant que la pâleur de
Mademoiselle, de Mirecourt démontrait à l'évidence qu'elle avait besoin
d'un repos immédiat et absolu.
Durant la soirée, Madame d'Aulnay alla trouver Antoinette dans sa
chambre, et, après l'avoir questionnée et transquestionnée au sujet de
la mésaventure du jour, elle demanda si ce ne serait pas une
indiscrétion que de chercher à connaître le contenu des lettres qu'elle
avait reçues de chez elle. Quoiqu'à contre-coeur, Antoinette les lui
donna, pendant que Lucille, lui passant le bras autour du cou, lui
disait:
--Tu ne dois avoir aucun secret pour moi, petite cousine! Tu n'as ni
mère ni soeur à qui te confier: prends-moi pour amie et confidente.
Elle lut la lettre de M. de Mirecourt doucement et avec attention, et la
replia sans faire aucun commentaire; mais après avoir jeté un rapide
coup-d'oeil sur celle de Madame Gérard, elle la froissa, entre ses
mains, puis, ouvrant la porte du poêle, elle la jeta au feu.
Cette action avait tellement pris Antoinette par surprise, que le papier
était en cendres ayant, qu'elle eût pu deviner l'intention de sa
cousine; mais revenant bientôt de cet étonnement mêlé d'indignation,
elle s'écria, les joues animées:
--Pourquoi avez-vous fait cela, Madame d'Aulnay?
--Simplement parce que je ne veux pas voir ma chère petite cousine
devenir misérable à force de lire et de méditer les lettres prosaïques
d'une vieille femme à l'esprit étroit et sévère. Pourquoi? parce que
cette absurde épître t'a donné un affreux mal de tête hier, grâce aux
larmes qu'elle t'a fait répandre; parce que, enfin je ne voulais pas
voir la chose se répéter aujourd'hui surtout que tu es dans un état
nerveux et épuisé.
--Tu as très-mal fait, répliqua la jeune fille?... Je n'en dis pas plus,
car je sais que tes intentions étaient bonnes.
--Je t'offre mille remerciements, petite, pour le prompt pardon que tu
veux bien m'accorder; en retour, je vais te faire part d'un secret que
je viens de découvrir----
Quoi! tu ne t'empresses pas de demander ce que c'est? Eh! bien, je vais
te le dire sans cela: c'est que tu as fait la pleine et entière conquête
du plus bel homme de notre cercle de connaissances: Audley Sternfield
est profondément amoureux de toi!
A ces mots, une vive rougeur couvrit le visage d'Antoinette. Madame
d'Aulnay reprit avec, une charmante espièglerie:
--Et, pour te rendre compte de toutes mes découvertes, je dois ajouter
que je ne crois pas; que ce ne soit sans retour.
La jeune fille voulus se défendre, mais sa routeur et sa confusion
augmentèrent; force lui fut de subir en silence les plaisanteries de sa
cousine. Lorsque celle-ci eut fini, elle reprit avec gravité:
--Lucille, crois-moi, je suis sincère en disant que je ne pense pas
l'aimer. J'ai, il est vrai, beaucoup d'admiration pour lui, je préfère
même sa société à celle de la plupart des autres----
--Eh! bien, délicieuse petite innocente, qu'est-ce que c'est que cela,
sinon de l'amour? lorsque je fus mariée à M. d'Aulnay, moi, je n'en
ressentais pas de la moitié autant. Sérieusement, tu es très-heureuse,
et tu seras un sujet d'envie pour toutes les jeunes filles nos amies.
Indépendamment de ses dons personnels qui sont considérables, le Major
Sternfield appartient à une excellente famille et malgré sa jeunesse, il
occupe un rang élevé dans l'armée. Six ans après ton union avec lui, tu
seras probablement la femme d'un Colonel!
--Mariée à lui, Lucille! Comment peux-tu parler aussi légèrement?
N'as-tu pas lu, tout-à-l'heure, la lettre de mon père?
--Qu'est-ce à dire, enfant? Qui a jamais entendu parler de pères, dans
la vie réelle ou fictive, qui aient fait ce qu'ils auraient dû faire,
qui aient agi avec tendresse et d'une manière raisonnable? La plupart
cherchent à faire contracter à leurs enfants des mariages qui sont leur
malheur, et les empêchent d'en faire qui pourraient leur procurer le
bonheur. Une jeune fille doit avoir assez de coeur pour ne permettre à
aucune autorité de s'interposer entre elle et celui qu'elle aime,
surtout quand celui qu'elle aime est un bon parti.
Sans remarquer l'inconsistance frappante qu'offrait la dernière partie
de ces remarques avec ce que sa Cousine avait déjà dit, Antoinette se
contenta de répondre:
--Tu ne devrais pas parler ainsi, Lucille. Je ne sais pas ce que peuvent
être certains pères; mais ce que je sais, c'est que le mien a toujours
été bon et indulgent pour moi, c'est qu'il a toujours agi d'une manière
qui lui a mérité mon plus sincère amour et mon plus profond respect.
--Tant que tu as été soumise en toute chose à sa volonté, tout à été au
mieux; mais attends que tu te sois avisée de différer d'avec lui sur
quelque point important, et tu verras. Crois-moi, chère, j'en connais
plus de la vie, qu'il te serait possible d'en savoir: tu auras avant
peu; l'occasion de reconnaître l'exactitude de mon opinion.
Hélas! quel guide dangereux était échu en partage à Antoinette! Combien
peu de chances avait son candide jugement d'enfant pour lutter contre
les brillants sophismes de cette femme du grand monde!