IX.

Quelques instants après, le Colonel Evelyn entra. A la vue du groupe qui

sa présenta à son regard préoccupé, il sourit involontairement.

En voyant arriver ce grand étranger, le petit qu'Antoinette tenait sur

elle, s'enfonça plus serré dans les vêtements de la jeune fille et s'y

blottit avec autant de naturel que si sa petite tête eût été habituée à

reposer près d'un corsage de soie et à effleurer des bijoux.

Antoinette était réellement belle en ce moment; l'expression de ses

traits, en promenant les yeux de l'un de ses petits auditeurs à l'autre,

lui donnait un charme que sa beauté ne lui avait jamais peut-être

communiqué dans un salon ou une salle de bal.

A l'arrivée d'Evelyn, elle s'informa avec empressement du sort des

chevaux.

--Notre hôte est à y voir répondit-il avec indifférence, et il va

revenir dans quelques instants. Mais, dites-moi, n'avez-vous réellement

pas souffert de notre mésaventure? Ne ressentez-vous aucune douleur,

aucun mal?

--Non--oui--je ressens là comme une vive douleur, dit-elle en découvrant

jusqu'au coude un joli bras rond parfaitement formé et en indiquant une

large meurtrissure qui se faisait remarquer à sa douce surface.

La figure du Colonel trahit une certaine émotion lorsque ses yeux

tombèrent sur ce charmant petit bras qui semblait presque dénoter la

faiblesse d'une enfant, et en se rappelant l'intrépide courage que

l'héroïque jeune fille avait déployé dans la rude épreuve par laquelle

ils venaient de passer.

--Mademoiselle, dit-il, je dois vous demander pardon de ma maladresse,

car vous devez avoir reçu cette meurtrissure lorsque je vous ai jetée

hors de la voiture. Il m'aurait été si facile de sauter à terre on vous

tenant dans mes bras! mais je craignais que mes pieds s'embarrasseraient

dans les manteaux et les fourrures qui remplissaient la voiture et

causeraient ainsi notre perte mutuelle. Puis-je maintenant faire quelque

chose pour réparer ma gaucherie? Laissez-moi, je vous prie, laver ce

bras avec un peu d'eau froide.

--Oh! non, ce n'est qu'une bagatelle que Jeanne soignera lorsque je

serai de retour à la maison, répondit-elle en souriant et en rougissant

un peu pendant qu'elle ramenait vivement sa manche.

Un silence de quelques instants s'établit entre les deux jeunes gens;

puis, le Colonel Evelyn, qui regardait fixement Antoinette depuis

quelques minutes, ne put s'empêcher de s'exclamer:

--Savez-vous que vous vous êtes conduit en véritable héroïne! pas le

moindre mouvement, pas la plus légère exclamation de frayeur! et

cependant, si j'ai bien compris l'expression de votre contenance, vous

étiez grandement alarmée.

Antoinette hésita un instant, puis elle répondit timidement, sans

cependant pouvoir réprimer un léger sourire qui était venu effleurer ses

lèvres:

--On dit qu'une grande crainte neutralise presque une autre crainte; eh!

bien, terrifiée que j'étais par la course effrénée des chevaux, j'avais

également peur de vous.

--Comment? de moi! s'écria-t-il étonné.

--Oui, de vous. En premier lieu, je ne me trouvais dans votre voiture

que grâce à une simple politesse; je vous avais été imposée, sans être

désirée ni demandée: j'étais donc doublement loin de me trouver à

l'aise----

Oh! ne m'interrompez pas, continua-t-elle pendant qu'Evelyn essayait par

quelques mots de dissentiment à combattre cette idée.

Mais il se rappela aussitôt, avec quelque chose comme un remords, le

jugement sévère qu'il avait porté sur elle avant qu'elle montât en

voiture.

--En second lieu, poursuivit Antoinette-----

Ici la jeune Elle se sentit plus embarrassée et s'arrêta.

--Et quoi, en second lieu? demanda son interlocuteur, tant soit peu

intrigué.

--Eh! bien, on m'avait dit que vous étiez un ennemi invétéré des femmes.

J'étais donc autorisée à croire que vous ne manifesteriez qu'une bien

faible indulgence pour les craintes ou les caprices d'une femme.

A ces mots une apparence de douleur mentale chassa le sourire qui

s'était fait remarquer depuis quelques instants sur le visage du Colonel

et ce fut presqu'involontairement qu'il répondit:

--Le caractère peu enviable que vous me donnez a été gagné et porté par,

plusieurs simplement parce qu'ils pratiquent une prudence qui leur a été

enseignée par l'expérience.

Ces mots furent prononcés d'un ton bas et contraint, et celui qui les

avait murmurés s'approcha de la petite fenêtre comme pour mettre fin à

cette conversation.

Soudainement, le bruit de deux coups de fusils tirés presque sans

intermission fit bondir la jeune fille dont le système nerveux, malgré

le calme apparent qu'elle affectait, avait été violemment ébranlé par la

scène de tout-à-l'heure, et une exclamation de terreur s'échappa de sa

bouche. De son côté, le militaire avait tressailli en entendant ce

bruit; mais presqu'aussitôt il recouvra son sang-froid, et, se tournant

vers Antoinette, il lui dit avec bienveillance:

--N'ayez pas peur, Mademoiselle de Mirecourt: c'est notre hôte qui vient

de faire un acte de charité, en mettant fin, aux atroces souffrances de

mes pauvres chevaux mutilés.

--Quoi! tués tous les deux!

Et, involontairement, la jeune fille joignit ses mains l'une dans

l'autre.

--Oui. Après avoir bien examiné leur triste position et m'être convaincu

que leur laisser la vie dans cet état serait prolonger inutilement leur

cruelle agonie, j'ai envoyé notre obligeant assistant chercher un fusil

dans une maison voisine, et, je lui ai laissé le pénible devoir, de les

débarrasser de, leurs douleurs. Je n'ai pas été assez, courageux pour

assister à l'accomplissement du sacrifice.

Après un moment de silence, Antoinette reprit d'une voix agitée:

--Je ne puis vous exprimer comme il faut, Colonel Evelyn, le chagrin,

que j'éprouve, pour vous aussi bien que pour la part indirecte que j'ai

eue dans ce malheureux événement; ni vous dire combien je suis peinée de

voir que mon souvenir sera attaché, dans votre mémoire, à une des

circonstances les plus désagréables qui auront probablement marqué votre

séjour en Canada.

--Ne dites, pas cela, Mademoiselle de Mirecourt, s'empressa-t il de

répondre. Félicitez-moi plutôt de la bonne fortune qui a voulu que vous

fussiez avec moi au lieu, de Madame d'Aulnay ou quelqu'autre femme

timide dont, les craintes, traduites par des cris et des exclamations,

auraient infailliblement entraîné la perte de deux vies autrement

précieuses que celles d'une couple de chevaux. Je vous le répète: peu de

femmes auraient pu déployer ce sang froid, cette possession

d'elles-mêmes, que vous avez montrés aujourd'hui, et qui ont plus fait,

pour notre salut à tous les deux mon habileté en fait d'équitation...

Mais voici venir notre humble ami avec les débris de notre équipage.

Antoinette s'approcha de la fenêtre et vit leur hôte et une couple

d'autres habitants qu'il avait amené avec lui pour l'aider, s'approcher,

portant un devant de voiture richement sculpté ainsi que les superbes

robes peau de tigre qui se trouvaient dans l'équipage lors de

l'accident. Ces dernières qui avaient été imbibées par leur immersion

dans l'eau furent bientôt étendues, pour sécher, sur le petit mur de

pierre qui entourait le jardin, et les trois hommes se mirent alors en

frais de retirer le corps de la voiture et de le placer avec les autres

débris.

Pendant qu'ils travaillaient ainsi et causaient entr'eux de l'accident

qui venait d'avoir lieu, ils entendirent le tintement de plusieurs

clochettes, et ils virent presqu'aussitôt arriver la cavalcade de nos

connaissances. Tout-à-coup, le Major Sternfield qui, on le sait,

conduisait Madame d'Aulnay, apercevant la voiture brisée et

reconnaissant les robes étendues à quelques pas de là, imprima un

violent coup d'arrêt aux rênes qu'il tenait, sans plus s'inquiéter du

cri perçant que ce mouvement avait arraché à sa partenaire, et sauta à

terre. De suite, faisant signe aux hommes de s'approcher, il les pressa

de questions et en reçut des informations qui le rassurèrent ainsi que

Madame d'Aulnay dont la terreur, aux premiers indices de l'accident,

avait été extrême. Sternfield l'aida à descendre de la voiture; ils

entrèrent dans la maison qu'on leur avait indiquée, et où ils furent

suivis par les autres touristes, également curieux et en proie à une

grande excitation.

Comme bien on le pense, chacun s'empressa d'offrir ses sympathies et ses

félicitations à Mademoiselle de Mirecourt de ce qu'elle était saine et

sauve. La plupart des messieurs furent également sincères dans leurs

condoléances au Colonel Evelyn sur la perte de ses magnifiques chevaux;

mais celui-ci reçut ces expressions de regret avec plus d'impatience que

de gratitude.

On tint ensuite conseil sur la manière dont s'effectuerait le retour à

la maison des acteurs de la scène qui venait de se passer. Il fut décidé

que le domestique de Madame d'Aulnay donnerait sa place, à l'arrière, au

Major Sternfield qui, en retour, céderait à Antoinette celle qu'il

occupait près de Madame d'Aulnay. Evitant instinctivement les voitures

dans lesquelles il y avait quelque Dame, Evelyn trouva la moitié d'un

siège dans un _cutter_ déjà presque rempli par le majestueux Dr. Manby

et un autre officier; mais il parvint à s'y maintenir jusqu'à ce qu'ils

arrivèrent à Lachine.

Là ils arrêtèrent, pour se reposer et prendre quelques

rafraîchissements, à un hôtel passablement commun, mais qui était le

seul dans le village; heureusement, le Major Sternfield, avec une

prévoyance digne des plus grands éloges, avait fait placer dans une des

voitures un large panier rempli de vins choisis et d'autres

rafraîchissements qui furent accueillis avec joie, cela va sans dire.

Le coucher du soleil si hâtif en hiver éclairait de ses derniers feux la

maison de Madame d'Aulnay, quand les touristes s'arrêtèrent devant la

porte. Des adieux pleins d'amitié furent échangés de part et d'autres,

puis chacun se sépara pour retourner chez soi.

Cependant, avant de prendre congé, le Colonel Evelyn pressa avec bonté

la main d'Antoinette, et manifesta encore une fois l'espoir que le

lendemain la verrait complètement remise des effets de la terreur

qu'elle avait éprouvée durant la journée.

Moins satisfait, le Major Sternfield insista auprès de Madame d'Aulnay

pour avoir la permission d'entrer avec elles dans la maison, ou au moins

de revenir le même soir. Tout en souriant, Lucille refusa

péremptoirement cette double demande, déclarant que la pâleur de

Mademoiselle, de Mirecourt démontrait à l'évidence qu'elle avait besoin

d'un repos immédiat et absolu.

Durant la soirée, Madame d'Aulnay alla trouver Antoinette dans sa

chambre, et, après l'avoir questionnée et transquestionnée au sujet de

la mésaventure du jour, elle demanda si ce ne serait pas une

indiscrétion que de chercher à connaître le contenu des lettres qu'elle

avait reçues de chez elle. Quoiqu'à contre-coeur, Antoinette les lui

donna, pendant que Lucille, lui passant le bras autour du cou, lui

disait:

--Tu ne dois avoir aucun secret pour moi, petite cousine! Tu n'as ni

mère ni soeur à qui te confier: prends-moi pour amie et confidente.

Elle lut la lettre de M. de Mirecourt doucement et avec attention, et la

replia sans faire aucun commentaire; mais après avoir jeté un rapide

coup-d'oeil sur celle de Madame Gérard, elle la froissa, entre ses

mains, puis, ouvrant la porte du poêle, elle la jeta au feu.

Cette action avait tellement pris Antoinette par surprise, que le papier

était en cendres ayant, qu'elle eût pu deviner l'intention de sa

cousine; mais revenant bientôt de cet étonnement mêlé d'indignation,

elle s'écria, les joues animées:

--Pourquoi avez-vous fait cela, Madame d'Aulnay?

--Simplement parce que je ne veux pas voir ma chère petite cousine

devenir misérable à force de lire et de méditer les lettres prosaïques

d'une vieille femme à l'esprit étroit et sévère. Pourquoi? parce que

cette absurde épître t'a donné un affreux mal de tête hier, grâce aux

larmes qu'elle t'a fait répandre; parce que, enfin je ne voulais pas

voir la chose se répéter aujourd'hui surtout que tu es dans un état

nerveux et épuisé.

--Tu as très-mal fait, répliqua la jeune fille?... Je n'en dis pas plus,

car je sais que tes intentions étaient bonnes.

--Je t'offre mille remerciements, petite, pour le prompt pardon que tu

veux bien m'accorder; en retour, je vais te faire part d'un secret que

je viens de découvrir----

Quoi! tu ne t'empresses pas de demander ce que c'est? Eh! bien, je vais

te le dire sans cela: c'est que tu as fait la pleine et entière conquête

du plus bel homme de notre cercle de connaissances: Audley Sternfield

est profondément amoureux de toi!

A ces mots, une vive rougeur couvrit le visage d'Antoinette. Madame

d'Aulnay reprit avec, une charmante espièglerie:

--Et, pour te rendre compte de toutes mes découvertes, je dois ajouter

que je ne crois pas; que ce ne soit sans retour.

La jeune fille voulus se défendre, mais sa routeur et sa confusion

augmentèrent; force lui fut de subir en silence les plaisanteries de sa

cousine. Lorsque celle-ci eut fini, elle reprit avec gravité:

--Lucille, crois-moi, je suis sincère en disant que je ne pense pas

l'aimer. J'ai, il est vrai, beaucoup d'admiration pour lui, je préfère

même sa société à celle de la plupart des autres----

--Eh! bien, délicieuse petite innocente, qu'est-ce que c'est que cela,

sinon de l'amour? lorsque je fus mariée à M. d'Aulnay, moi, je n'en

ressentais pas de la moitié autant. Sérieusement, tu es très-heureuse,

et tu seras un sujet d'envie pour toutes les jeunes filles nos amies.

Indépendamment de ses dons personnels qui sont considérables, le Major

Sternfield appartient à une excellente famille et malgré sa jeunesse, il

occupe un rang élevé dans l'armée. Six ans après ton union avec lui, tu

seras probablement la femme d'un Colonel!

--Mariée à lui, Lucille! Comment peux-tu parler aussi légèrement?

N'as-tu pas lu, tout-à-l'heure, la lettre de mon père?

--Qu'est-ce à dire, enfant? Qui a jamais entendu parler de pères, dans

la vie réelle ou fictive, qui aient fait ce qu'ils auraient dû faire,

qui aient agi avec tendresse et d'une manière raisonnable? La plupart

cherchent à faire contracter à leurs enfants des mariages qui sont leur

malheur, et les empêchent d'en faire qui pourraient leur procurer le

bonheur. Une jeune fille doit avoir assez de coeur pour ne permettre à

aucune autorité de s'interposer entre elle et celui qu'elle aime,

surtout quand celui qu'elle aime est un bon parti.

Sans remarquer l'inconsistance frappante qu'offrait la dernière partie

de ces remarques avec ce que sa Cousine avait déjà dit, Antoinette se

contenta de répondre:

--Tu ne devrais pas parler ainsi, Lucille. Je ne sais pas ce que peuvent

être certains pères; mais ce que je sais, c'est que le mien a toujours

été bon et indulgent pour moi, c'est qu'il a toujours agi d'une manière

qui lui a mérité mon plus sincère amour et mon plus profond respect.

--Tant que tu as été soumise en toute chose à sa volonté, tout à été au

mieux; mais attends que tu te sois avisée de différer d'avec lui sur

quelque point important, et tu verras. Crois-moi, chère, j'en connais

plus de la vie, qu'il te serait possible d'en savoir: tu auras avant

peu; l'occasion de reconnaître l'exactitude de mon opinion.

Hélas! quel guide dangereux était échu en partage à Antoinette! Combien

peu de chances avait son candide jugement d'enfant pour lutter contre

les brillants sophismes de cette femme du grand monde!

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 18 / 45 题