Une brillante cavalcade de chevaux bondissants et de voitures richement
décorées s'arrêtait, le lendemain vers midi, devant la maison de Madame
d'Aulnay. Le magnifique équipage du Colonel Evelyn s'y faisait surtout
remarquer; le Colonel lui-même se tenait près de sa monture, et l'air
ennuyé et contraint qui se peignait sur sa figure indiquait clairement
qu'il se trouvait là à contrecoeur.
Tout ce monde élégant riait, caquetait et semblait dominé par la plus
charmante gaieté, lorsque tout-à-coup la porte de la maison s'ouvrit, et
lu jolie Madame d'Aulnay en sortit radieuse, distribuant de tous côtés
des saluts et des sourires pleins d'amitié. A sa suite venait
Antoinette; la fraîche et naïve gaieté de la jeune fille paraissait
singulièrement assombrie, mais ce changement ne la rendit que plus belle
aux yeux d'un grand nombre.
Comme Madame d'Aulnay posait le pied sur le trottoir, le Colonel Evelyn
s'approcha d'elle et d'un ton dans lequel il s'efforça vainement de
faire paraître de l'empressement, il lui demanda de vouloir bien honorer
sa voiture en y prenant place près de lui.
Elle fit en souriant agréablement un léger signe d'assentiment, puis se
retourna pour répondre à quelques-uns des galants cavaliers qui venaient
s'informer de sa santé. Tout-à-coup, elle vit le Major Sternfield
s'approcher d'elle et lui demander avec instance de l'accepter dans sa
carriole, attendu qu'il avait à lui communiquer des choses de grande
importance. Le fait est qu'il avait une hâte impatiente de connaître la
raison pour laquelle Antoinette avait refusé de le recevoir la veille,
aussi bien que de savoir la cause de ce chagrin dont Justine avait
parlé.
Madame d'Aulnay accorda sans difficulté la demande qui lui était faite:
elle n'était pas fâchée, d'un autre côté, d'infliger, une bonne fois, un
petit châtiment à ce misanthropique Colonel qui semblait considérer
comme une lourde charge de l'avoir dans sa voiture. Cependant, comme
elle avait préalablement arrêté qu'Antoinette et le Major Sternfield
seraient de compagnie pendant qu'avec le Colonel Evelyn elle ouvrirait
la marche, elle se trouva un peu embarrassée en voyant ses plans
dérangés.
Après un moment de réflexion, elle se tourna vers le Colonel et lui dit,
avec un joli sourire sur les lèvres: que le Major Sternfield s'étant
reposé sur sa charité, elle ne pouvait faire autrement que de le
recevoir dans son petit équipage à elle.
--Mais voici mon substitut, continua t'elle en poussant tout-à-coup en
avant la jeune Antoinette qui, depuis quelques instants, était occupée à
regarder autour d'elle avec un air de préoccupation qu'on ne voyait
guère souvent sur sa douce figure.
Complètement prise au dépourvu, indignée outre mesure de se voir imposer
aussi arbitrairement la compagnie d'un homme si peu bienveillant,
Antoinette recula d'un pas et déclara avec énergie qu'elle ne voulait
pas consentir à un tel arrangement, "que les chevaux du Colonel
semblaient être trop fougueux."
D'un mouvement presqu'imperceptible de lèvres, le Colonel Evelyn
s'empressa de l'assurer que ses coursiers, quoique pleins de feu,
étaient cependant parfaitement rompus. Pendant se temps-là, Madame
d'Aulnay s'était approchée d'elle et lui murmurait impétueusement aux
oreilles:
--Veux-tu donc l'insulter publiquement? Acceptes de suite.
Antoinette se rendit donc malgré elle à l'injonction qui lui était
faite. Pendant que le Colonel arrangeait soigneusement les riches
fourrures de la voiture autour d'elle, il ne put s'empêcher de se dire à
lui-même:
--Quelle comédie! Quelles que jeunes qu'_elles_ soient, quelles que
sincères qu'_elles_ paraissent être, _elles_ se ressemblent toutes.
Pendant qu'il faisait reculer ses chevaux afin de permettre au Major
Sternfield--qui, en voyant ces arrangements commençait à regretter sa
démarche,--et à Madame d'Aulnay de prendre les devants, celle-ci insista
pour qu'il gardât la tête, déclarant que ces magnifiques coursiers
étaient précisément; ce qu'il y avait de plus convenable pour ouvrir la
procession.
Bientôt les touristes s'élancèrent gaiement et fièrement, faisant
retentir l'air des sons harmonieux des petites clochettes suspendues au
cou de, leurs chevaux. Après avoir parcouru la rue Notre-Dame sur toute
sa longueur, ils passèrent la porte-de-ville qui leur donna une sortie
des murs[2], et peu après ils se trouvèrent en pleine campagne, sur le
chemin qui conduisait à Lachine.
[Note 2: Ces murs, qui avaient été primitivement élevés pour protéger
les habitants de la ville contre les attaques de la tribu Iroquoise,
avaient quinze, pieds de hauteur, et étaient surmontés de créneaux.
Quelques années plus tard, ils tombèrent en décadence et finalement ils
furent enlevés, conformément à un Acte de la Législature Provinciale,
pour faire place à des améliorations judicieuses et nécessaires,--_Note
de l'auteur_.]
L'humeur sombre du Colonel Evelyn et la contrainte d'Antoinette ne
tardèrent pas cependant à céder aux charmes du brillant spectacle
qu'offraient la superbe température qui régnait en ce moment et
l'apparence de ces vastes champs recouverts de leur blanc manteau de
neige, étincelant comme si une fée invisible les avait parsemés d'une
poussière de diamants. Il y avait aussi quelque chose d'égayant dans
cette course rapide et dans ce froid vif et piquant; mais
l'insensibilité paraissait avoir fait sentir son influence sur tous les
deux, car l'une et l'autre demeuraient silencieux. La scène était
nouvelle pour Evelyn; mais, dans la crainte d'amoindrir par de plates
banalités le plaisir qu'il en éprouvait, il proféra concentrer en
lui-même l'admiration qu'il subissait en ce moment. De son côté,
Antoinette semblait avoir pris à coeur de lui prouver que, quoique
jusqu'à un certain point forcée d'être dans sa compagnie, elle n'avait
pas la moindre intention de tirer quelque parti de la circonstance.
Ils approchaient des Rapides de Lachine; déjà le murmure des flots
mugissants avait frappé leurs oreilles. Lorsque les tourbillons d'écume
de la cataracte, ses rochers couverts de neige entre lesquels l'eau
s'élançait en bouillonnant et allait former plus loin d'autres courants
et d'autres gouffres, se présentèrent à leur vue, une exclamation
involontaire d'admiration s'échappa de la bouche du Colonel. La scène
était réellement grande et sublime. Les rives forestières de Caughnawaga
que l'on apercevait en face, les petites îles qui s'avançaient dans la
rivière, le pin solitaire qui sortait de leur sein rocailleux et qui se
tenait fièrement debout en dépit des tempêtes et des flots qui
rugissaient autour de lui: tout cela était un nouvel aliment pour
l'imagination et ajoutait à la grandeur du spectacle.
Tout entier sous le charme de l'admiration, Evelyn avait machinalement
relâché les rênes, lorsqu'un coup de fusil tiré par quelque chasseur
près de là fit prendre l'épouvante aux chevaux excités qui s'élancèrent
aussitôt au grand galop.
Le danger était imminent, car le chemin longeait de près le bord des
Rapides; et en quelques endroits il s'élevait de plusieurs pieds
au-dessus des flots grondants. Cependant la main qui tenait les rênes
était une main de fer; sa poignée ferme et vigoureuse modérait les
allures désordonnées des chevaux épouvantés. Au premier moment, Evelyn
s'était retourné vers sa jolie compagne pour prévenir par quelques
paroles d'encouragement, les cris perçants, les défaillances ou les
autres faiblesses de femme qui auraient, en ce moment considérablement
augmenté le danger de leur position; mais Antoinette se tenait
parfaitement calme et tranquille, ses lèvres légèrement comprimées ne
trahissaient autrement que par la pâleur de marbre dont elles étaient
recouvertes sa secrète terreur.
Remarquant le regard rapide et plein d'anxiété qu'Evelyn avait jeté sur
elle.
--Ne vous occupez pas de moi, faites attention aux chevaux! dit-elle.
--Quelle courageuse enfant! se dit le Colonel en lui-même.
Et rassuré sur son compte, il employa tous ses efforts et son habileté à
reprendre son contrôle sur les coursiers.
Un oeil pénétrant et une main puissante étaient en ce moment d'égale
nécessité, car ils approchaient d'un endroit où la rive devenait plus
escarpée et le chemin plus étroit. Malheureusement, une charrette
renversée qui se trouvait à côté du chemin imprima un nouvel élan à la
terreur des chevaux déjà à moitié furieux. D'un bond terrible ils
s'élancèrent en avant, et, pour comble de malheur, les rênes que les
efforts désespérés du Colonel avaient tenus à la plus haute tension, se
rompirent tout-à-coup.
En ce moment d'extrême péril, il n'y avait pas à compter avec
l'étiquette de la cérémonie; prompt comme la pensée, Evelyn s'empara de
sa compagne, et, murmurant à ses oreilles ces mots: "pardonnez-moi!" il
la jeta sur le sol recouvert de neige. Immédiatement après, il sauta
lui-même à bas de toiture, non sans avoir failli s'entortiller dans les
robes, et vint tomber avec violence près d'Antoinette. Sa première
pensée fut pour la jeune fille qui déjà s'était relevée et était appuyée
sur un trône d'arbre, pâle de terreur.
--Seriez vous blessée? demanda-t-il avec empressement.
--Oh non, non, répondit-elle; mais les chevaux, les pauvres chevaux!
Le Colonel regarda vivement autour de lui. Où étaient-ils? Renversés au
pied de la rive escarpée, mutilés et couverts de sang, mais luttant
encore avec l'énergie du désespoir au milieu des rochers et des eaux peu
profondes dans lesquelles ils avaient roulé.
Evelyn aimait ses jolis coursiers anglais: peut être les appréciait-il
autant qu'il dépréciait les femmes; mais nous devons lui rendre la
justice de déclarer qu'en cet instant tout son regret était absorbé par
la satisfaction intérieure qu'il éprouvait à la pensée que la jeune
fille qui lui avait été confiée, était saine et sauve.
--Prenez mon bras, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et allons chercher
du secours à cette maisonnette près d'ici.
Antoinette accepta, et ils partirent.
Ils avaient à peine frappé à la porte, qu'on leur dit d'entrer, et ils
se trouvèrent bientôt dans un appartement simple et modestement garni
mais qui brillait par cette propreté et cet ordre avec lesquels les
_habitants_ savent pallier, sinon cacher leur pauvreté, quand elle
existe. Près du grand poêle double se tenait le maître du logis fumant
tranquillement sa pipe, pendant qu'une demi-douzaine de marmots aux yeux
ronds, aux joues basanées, de tout âge depuis un jusqu'à sept ans,
jouaient et gambadaient sur le plancher. En voyant arriver ces visiteurs
inattendus, l'_habitant_ se leva et, sans trahir par aucun signe
extérieur le grand étonnement qu'il éprouvait, ôta la tuque bleue qui
recouvrait sa tête et répondit avec politesse à la demande de secours
que venait de lui faire Antoinette. Cependant, laissant glisser un
regard plein d'anxiété sur le groupe d'enfants qui l'environnaient, il
déclara avec un peu d'hésitation que sa femme ayant eu affaire à sortir,
lui avait fait promettre de ne pas les laisser seuls durant son absence,
parce qu'ils pourraient se brûler. Les craintes de cette mère prévoyante
semblaient parfaitement justifiées par l'état du poêle qui était en ce
moment chauffé au rouge. Mais Antoinette, laissant percer un sourire sur
ses lèvres encore blêmes, l'assura qu'elle allait prendre bien soin des
enfants durant l'absence de leur père. Celui-ci, alors, n'hésita plus,
et sortit, accompagné du Colonel Evelyn.
Le premier soin de la jeune fille, lorsqu'elle se trouva seule avec le
petit monde de la maison, fut de se jeter à genoux pour remercier la
Providence qui l'avait si visiblement protégée dans le danger qu'elle
venait de courir; puis elle se mit à consoler le plus petit de la troupe
qui s'était mis à pleurer et à crier en voyant périr son père. La tâche
n'était pas lourde, car il est toujours facile de gâcher les pleurs de
l'enfance. Elle l'avait à peine placé sur ses genoux, que déjà il jouait
avec les bijoux suspendus au cou de la jeune fille qui s'était
dépouillée, à cause de la chaleur qui régnait dans l'appartement, de ses
fourrures et de son manteau. Pendant ce temps-là, les autres enfants
avaient fait cercle autour d'elle, et écoutaient avec une avide
attention le conte d'un géant et d'une fée qu'elle leur racontait, et ne
manquaient pas de la prendre elle-même pour une de ces fées charmantes
dont elle parlait.