Après le départ de Madame d'Aulnay, Antoinette se dépouilla en toute
hâte de ses habits de sortie, et commença la lecture des lettres qu'elle
venait de recevoir.
La première, qui était de son père, respirait la bienveillance et
l'affection; elle parlait du vide que son absence créait dans la maison,
lui recommandait de s'amuser de tout son coeur, mais terminait en
l'avertissant d'exercer la plus active surveillance sur ses affections,
de ne les pas accorder à ces élégants étrangers qui fréquentaient la
maison de sa cousine, attendu qu'il ne souffrirait jamais qu'aucun d'eux
devînt son gendre.
Une vive rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille à la
lecture de ce dernier passage. Comme pour bannir les pensées importune!
qui venaient d'être évoquées, elle mit précipitamment de côté la lettre
de son père pour prendre la seconde; malheureusement, l'épître de Madame
Gérard prêtait encore plus aux réflexions pénibles auxquelles avait
donné lieu celle de M. de Mirecourt. En la parcourant, Antoinette sentit
sa rougeur prendre l'intensité d'un fiévreux incarnat, et bientôt de
grosses larmes qui s'étaient amassées sous sa paupière tombèrent une à
une sur le papier qu'elle tenait à la main.
Aucune dénonciation, aucun reproche n'étaient pourtant formulés dans
cette lettre; non, mais avec une fermeté pleine de tendresse, la
gouvernante parlait des devoirs à remplir, des erreurs à éviter, et
conjurait sa chère enfant de scruter étroitement son propre coeur, afin
de voir si, depuis qu'elle était entrée dans la vie élégante qu'elle
menait, elle n'était pas devenue infidèle à ses devoirs.
Pour la première fois depuis son arrivée sous le toit de Madame
d'Aulnay, Antoinette suivit ce salutaire conseil, et à peine avait-elle
terminé cet examen de conscience, qu'en face du tribunal de son coeur
elle se trouva condamnée.
Etait-elle bien toujours, en effet, cette jeune fille simple et naïve
dont les pensées et les plaisirs étaient, quelques semaines auparavant,
aussi innocents que les pensées et les plaisirs d'une enfant? Elle dont
les longues conversations avec Madame d'Aulnay n'avaient d'autres sujets
que la toilette, la mode et les sentiments extravagants; elle qui vivait
maintenant dans le cercle d'une vie de gaieté et de plaisirs qui ne lui
laissaient pas même le temps de se reconnaître et de réfléchir,
était-elle bien toujours ce qu'elle avait été jadis? Quels amusements
avaient aujourd'hui remplacé ces agréables promenades, ces utiles
lectures, ces devoirs de religion et de charité qu'elle accomplissait
jadis à la campagne? Oui, rougis, Antoinette, car la réponse te condamne
et t'humilie; la lecture de romans frivoles, de poëmes exagérés, la
compagnie d'hommes du grand monde dont les flatteries et la conversation
légère avaient fini par ne plus l'affecter: voilà ce qui avait remplacé
ses bonnes habitudes d'autrefois.
Pendant que le remords provoqué par ces tristes pensées occupait son
esprit, Jeanne vint lui annoncer que le Major Sternfield la demandait au
salon.
--Impossible! répondit-elle vivement en se rappelant aussitôt la grande
part que le brillant Audley avait dans l'examen rétrospectif qu'elle
venait de faire sur elle-même.
--Mais, Mademoiselle,... insista Jeanne en cherchant à faire comprendre
que le militaire, dans la certitude d'être reçu, l'avait sans cérémonie
suivie jusqu'à la salle et attendait la venue de Mademoiselle sur le
seuil de l'appartement voisin qui était un des salons.
--Je vous dis que c'est impossible, Jeanne, répondit elle vivement. J'ai
un violent mal de tête: je ne puis recevoir personne.
Le ton élevé de cette réponse était certainement loin d'indiquer une
forte souffrance; aussi, tout-à-fait déconcerté dans sa tentative, le
visiteur revint sur ses pas. Arrivé à la porte, il se retourna
tout-à-coup vers la soubrette aux yeux noirs et intelligents, et lui dit
qu'il "espérait que Mademoiselle de Mirecourt n'était pas très malade?"
--Eh! bien, non, répondit Justine en hésitant, fascinée qu'elle était
par le regard éloquent et par la parfaite prononciation française du
joli interrogateur. Mademoiselle a reçu des lettres de chez elle il y a
quelques instants; ces lettres, apparemment, annoncent quelque mauvaise
nouvelle, car en passant tout-à-l'heure devant la porte entr'ouverte de
sa chambre, j'ai pu m'apercevoir qu'elle pleurait.
L'élégant Sternfield murmura quelques remerciements et s'élança dans la
rue.
--Des lettres de chez elle et des pleurs à propos de ces lettres!
pensa-t-il: je saurai demain de Madame d'Aulnay ce que cela veut dire.
Cette petite beauté campagnarde m'est d'un trop grand prix pour que je
la laisse échapper aussi facilement.
Une demi heure après, Madame d'Aulnay rentrait chez elle, de très-bonne
humeur. Ne trouvent pas Antoinette où elle l'avait laissée, elle courut
en toute hâte dans sa chambre; en chemin, elle rencontra Jeanne qui
l'informa que le Major Sternfield était venu durant son absence et qu'on
n'avait pas voulu le recevoir.
--Allons donc! se dit elle à elle-même, dans quelle nouvelle phase est
l'humeur de ma cousine? Je crois qu'elle a reçu de son père une longue
lettre dont la lecture lui aura causé du chagrin ou des remords.
Antoinette était étendue sur un canapé où elle s'était jetée pour mieux
feindre un mal de tête quelconque, et échapper ainsi aux remarques ou
aux suppositions de sa cousine.
Celle-ci, sans paraître remarquer les paupières gonflées de sa jeune
compagne, lui exprima le regret qu'elle éprouvait de la voir indisposée
et commença ensuite une description animée de sa promenade.
--Cet après-midi a été délicieux pour moi: j'ai rencontré tous ceux que
je voulais voir, et j'ai organisé pour demain, avec Madame Favancourt,
une promenade à Lachine. Le Major Sternfield, que j'ai rencontré en
route, est chargé de voir aux préparatifs. Mais, poursuivit-elle sur un
ton encore plus animé, j'en viens maintenant au plus beau de l'histoire.
Tu ne t'imagines pas, Antoinette, qui j'ai pu rencontrer sur la Place
d'Armes?... Ni plus ni moins que notre misanthropique Colonel, ma chère;
il était monté sur une splendide voiture et conduisait une paire de
superbes chevaux anglais. Je n'ai pu résister à l'idée d'en faire
l'acquisition pour notre partie de demain, et, levant mon fouet, je lui
ai fait signe de s'approcher. Les chevaux du Colonel, comme s'ils
n'eussent pu, de même que leur maître, supporter la vue d'une jolie
femme, mordirent leurs freins et se courbèrent: mais il les contint
d'une main vigoureuse et écouta mon invitation poliment, quoique à
contre-coeur évidemment. Persuadée que la franchise me servirait mieux
auprès d'un caractère aussi extraordinaire, je lui annonçai en riant,
après l'avoir invité à se joindre à nous, que nos ressources, en fait de
beaux chevaux et de jolis équipages, étaient très-limitées. Il commença
vivement par m'assurer que les siens étaient à mon entière disposition,
non-seulement pour demain, mais encore toutes les fois que je les
désirerais. M'apercevant à quoi il voulait en venir, je l'interrompis
tranquillement en lui disant: "Je ne les accepterai pas sans leur
maître: l'un et les autres, ou rien du tout."--Ma chère, tu n'as jamais
vu d'homme aussi bien déconcerté. Il se mordit les lèvres, tira sur les
rênes de ses coursiers jusqu'à les faire dresser presque
perpendiculairement; enfin, voyant que j'étais résolue d'attendre sa
réponse, il finit par dire, avec l'air d'un homme cherchant une bonne
raison pour refuser, qu'il se ferait un plaisir de se joindre à nous
pour la promenade de demain. C'est un parfait sauvage..... Mais je vais
te laisser pour quelques instants: ta pauvre tête s'en trouvera mieux.
Et approchant ses lèvres des joues qui reposaient sur l'oreiller du
canapé, elle y déposa un baiser, et sortit de la chambre.
Comme la porte se refermait sur elle, Antoinette laissa échapper un long
soupir.
--Oh! si je veux redevenir ce que j'étais auparavant, murmura-t-elle, je
dois m'en retourner à Valmont. Les tentations qu'offrent cette maison
élégante et la société de ma bonne mais frivole cousine, sont trop
fortes pour mon coeur facile et mes faibles résolutions.