VI.

Madame d'Aulnay et sa jolie cousine étaient donc lancées dans cette vie

du grand monde où elles étaient si bien faites pour briller, et l'entrée

dans les beaux salons de Lucille était regardée comme une faveur

signalée. Les nouveaux amis militaires de la jeune femme étaient

très-assidus dans leurs visites.

Parmi ces derniers, le Colonel Evelyn venait de temps à autre; mais, à

mesure qu'il devenait plus intime, aucun changement ne se faisait

remarquer dans sa conduite grave et tranquille: il ne se départait en

rien de sa remarquable réserve. Jamais il ne dansait, à peine même

adressait-il quelques mots à Antoinette ou à ses jeunes et charmantes

rivales; quoique poli et courtois, il ne donnait jamais un compliment;

jamais sa bouche austère ne se prêtait à ces galanteries banales qui

obtiennent dans les salons un droit de cité égal à celui qu'y ont les

remarques sur le temps. Evidemment, le Major Sternfield avait raison:

cet homme si réservé, si inaccessible, n'avait qu'une bien faible

confiance et une foi bien légère dans la femme.

Cependant, Audley Sternfield avait fait d'amples apologies pour

l'indifférence de son Colonel, et peu de jours s'écoulaient sans qu'on

le vît dans la maison de Madame d'Aulnay. Un projet qu'il émit avec

beaucoup de déférence et qui, après quelques instances de sa part, fut

accepté par les deux Dames, augmenta davantage son intimité: ce projet

était de se constituer leur professeur d'anglais. Madame d'Aulnay ne

connaissait que très-médiocrement cet idiome; mais Antoinette, quoique

éprouvant quelque difficulté à le prononcer, avait une connaissance

assez exacte de sa construction grammaticale, grâce aux leçons de sa

gouvernante qui lisait et écrivait l'anglais très-couramment, quoique,

comme la plupart des étrangers, elle ne le prononçât que

très-incorrectement: elle voulait perfectionner son éducation anglaise.

Quels dangereux moyens d'attraction étaient ainsi mis à la disposition

du major Sternfield dans cette nouvelle situation! S'asseoir tous les

jours pendant plusieurs heures à la même table que ses charmantes

élèves, lisant à haute voix quelque poëme émouvant, quelque gracieux

roman, pendant qu'elles étaient tout entières au plaisir d'entendre les

riches accents d'une voix remarquablement musicale ou de suivre sur sa

figure le jeu expressif de ses traits réguliers et irréprochables. Et

puis, lorsqu'il arrivait à un passage particulièrement beau ou

profondément sentimental, combien était éloquent le rapide coup-d'oeil

qu'il lançait vers Antoinette! combien ardente et passionnée était

l'expression de ses grands yeux noirs!

Doit-on s'étonner maintenant si Antoinette, jeune et sans expérience,

ainsi exposée à des tentations aussi nouvelles et aussi puissantes,

apprit des leçons dans une tout autre science que celle des langues, et

si, après ces longues et agréables heures d'instructions, elle se laissa

entraîner dans une rêverie silencieuse, les joues rouges, les yeux

remplis de tristesse et indiquant clairement que quelque chose de plus

intéressant que les verbes et les pronoms anglais était l'objet de ses

pensées?

C'était, à proprement parler, le premier beau jour de la saison pour la

promenade en traîneaux, car la neige légère qui jusque-là avait annoncé

l'approche de l'hiver, tombant sur des chemins et des pavés remplis de

boue, avait perdu sa blancheur et formé, en s'incorporant avec le limon

liquide, cette détestable combinaison à laquelle l'automne et le

printemps nous habituent en ce pays. Cependant, une forte gelée suivie

d'une abondante chute de neige avait bientôt rempli de joie tous les

amateurs de la promenade en carriole; et ce jour-là un ciel pur et sans

nuage, un soleil brillant qui inondait la terre de lumière sinon de

chaleur, ne laissaient rien à désirer.

Devant la porte de la maison de Madame d'Aulnay attendait une magnifique

petite carriole attelée de deux jeunes chevaux canadiens d'un noir

brillant, agitant gaiement leurs têtes ornées de glands et faisant

résonner harmonieusement les clochettes attachées à leurs harnais.

Il est inutile de dire que ce féerique équipage attendait Madame

d'Aulnay et Antoinette qui étaient en ce moment dans la chambre de

Lucille, mettant la dernière main à leur élégante toilette d'hiver. Sur

une chaise se trouvait une paire de gantelets dont la jolie jeune femme

s'empara en disant:

--Tu peux te reposer en toute sûreté sur mon habileté, Antoinette, car

j'ai la main habile, et mes petits chevaux, quoique paraissant rétifs,

sont parfaitement bien dressés.

On peut voir par ces quelques mots, que Madame d'Aulnay, parmi ses

qualités, comptait celle de conduire deux chevaux de front, et quoique

peu de Dames, à cette époque, recherchassent ce talent, Madame d'Aulnay

était à la tête de la _fashion_ et faisait comme bon lui semblait.

--Sais tu, petite cousine, continua-t-elle en se regardant avec

complaisance dans le miroir, sais-tu que ces sombres fourrures nous vont

à merveille: elles s'harmonisent bien avec mon teint pâle, et elles font

ressortir à ravir tes joues roses.... Mais, qu'est-ce que cela, Jeanne?

demanda-t-elle en s'interrompant dans ses éloges et en s'adressant à une

femme d'un âge moyen qui entrait en ce moment, portant deux lettres à la

main.

--Pour Mademoiselle Antoinette, Madame, dit-elle en remettant les

lettres à la jeune fille qui tendit les mains avec empressement.

Jeanne occupait dans la maison la position d'une personne privilégiée.

Femme de chambre de Madame d'Aulnay avant le mariage de celle-ci, elle

l'avait suivie dans sa nouvelle demeure, probablement pour ne plus

jamais s'en séparer; elle lui était profondément attachée, et souvent

elle lui avait donné des preuves de cet attachement sous la forme de

remontrances et de conseils que la légère et capricieuse Madame d'Aulnay

n'aurait certainement pas souffert d'aucune autre personne.

Antoinette ouvrit précipitamment les missives, qui, toutes deux, étaient

longues et écrites très serrées. Madame d'Aulnay, jetant un coup-d'oeil

sur ces pages et les voyant si bien remplies, s'écria avec impatience:

--Assurément, chère enfant, tu n'as pas l'intention, j'espère, de lire

ces folios en entier maintenant. Tiens, tiens, mets-les de côté, tu en

prendras connaissance à notre retour.

--Non pas, chère Lucille. Ces lettres sont de papa et de cette pauvre

Madame Gérard, et ma pensée a tellement négligé depuis quelque temps ces

deux personnes si chères à mon coeur, que, par manière de pénitence, je

dois rester à la maison et lire leurs lettres jusqu'à ce que je les

sache par coeur.

--Quelle folie! consentiras-tu véritablement à perdre ce charmant

après-midi et la première journée de la saison favorable à la promenade?

Assurément, tu ne seras pas aussi absurde!

--Chère amie, je le serai au moins pour cette fois; ainsi, pardonne-moi.

--Ah! reprit Madame d'Aulnay moitié aigrement et moitié gaiement, je

m'aperçois que tu as une bonne dose de cette _fermeté_, ou plutôt, pour

être plus vraie, de cette obstination qui distingue ta famille. Ainsi

donc, je dois me résigner à paraître seule cet après-midi sur la rue

Notre-Dame: eh! bien, adieu.

Et, d'un pas léger, elle descendit l'escalier.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 15 / 45 题