Le lecteur sera, nous l'espérons, assez indulgent pour nous pardonner
si, au risque de lui paraître ennuyeux en répétant des faits qu'il
connaît aussi bien que nous, nous jetons un rapide coup-d'oeil en
arrière, sur cette période de l'histoire du Canada comprenant les
premières années qui suivirent la reddition de Montréal aux forces
combinées de Murray, Amherst et Haviland, période sur laquelle ni les
vainqueurs ni les vaincus ne peuvent s'arrêter avec un très-grand
plaisir.
En dépit des termes de la capitulation qui leur garantissaient les mêmes
droits que ceux accordés aux sujets Britanniques, les Canadiens qui
avaient compté avec confiance sur la paisible protection d'un
Gouvernement légal, furent condamnés à voir leurs tribunaux abolis,
leurs juges méconnus et tout leur système social renversé pour faire
place à la plus affreuse des tyrannies, la loi martiale.
Le nouveau Gouvernement, il est vrai, pouvait avoir cru ces mesures
nécessaires, car il savait parfaitement que les Canadiens, trois ans
après que le royal étendard de Georges eut flotté au-dessus d'eux,
conservaient encore l'espoir que la France ne les avait pas tout-à-fait
abandonnés et qu'elle ferait un suprême effort pour reprendre possession
du pays, après que la cessation des hostilités aurait été proclamée.
Cette dernière espérance, cependant, comme toutes celles que les colons
de la Nouvelle-France avaient reposées dans la mère-patrie, se changea
en un cruel désappointement, et par le traité de 1763 les destinées du
Canada furent irrévocablement unies à celles de la Grande-Bretagne.
Cette circonstance détermina une seconde émigration, encore plus
considérable que la première, des hautes classes de la société qui s'en
retournèrent en France où elles furent reçues avec des marques de faveur
signalées et où plusieurs trouvèrent des situations honorables dans les
bureaux du Gouvernement, dans la marine et et dans l'armée.
Jamais peut-être Gouvernement ne fut plus isolé d'un peuple que ne
l'était la nouvelle Administration. Les Canadiens, aussi ignorants de la
langue de leurs conquérants que ceux-ci l'étaient de leur cher idiome
français, s'éloignèrent avec indignation des juges éperonnés et armés
qui avaient été nommés pour administrer la justice au milieu d'eux, et
remirent l'arrangement de leurs difficultés entre les mains du clergé de
leurs paroisses et entre celles de leurs notables.
L'installation des troupes anglaises en Canada avait été suivie par
l'arrivée d'une multitude d'étrangers, parmi lesquels, malheureusement
se trouvèrent plusieurs aventuriers indigents qui cherchèrent aussitôt à
se créer des positions sur les fortunes renversées du peuple vaincu. Le
général Murray, homme dur mais strictement honorable, qui avait remplacé
Lord Amherst comme Gouverneur-Général, fait, à ce sujet, les remarques
suivantes: "Le Gouvernement civil établi, il a fallu choisir des
magistrats et prendre des jurés parmi cent cinquante commerçants,
artisans et fermiers, méprisables principalement par leur ignorance. Il
n'est pas raisonnable de supposer qu'ils résistent à l'enivrement du
pouvoir qui est mis entre leurs mains contre leur attente, et qu'ils ne
s'empressent pas de faire voir combien ils sont habiles à l'exercer. Ils
haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance et parce qu'elle
a des titres à leur respect; ils détestent les autres habitants, parce
qu'ils les voient soustraits à l'oppression dont ils les ont menacés."
Le Juge-en-Chef Gregory qu'on avait tiré des profondeurs d'un cachot
pour l'asseoir sur le banc judiciaire, ignorait entièrement,
non-seulement la langue française, mais encore les plus simples notions
de la loi civile; le Procureur-Général, de son côté, n'était pas mieux
qualifié pour la haute fonction qui lui avait été confiée. Le pouvoir de
nommer aux emplois de Secrétaire-Provincial, de Greffier du Conseil, de
Régistrateur, était laissé à des favoris qui les vendaient aux plus
offrants enchérisseurs.
Le Gouverneur-Général, il est vrai, fut bientôt forcé de suspendre le
Juge-en-Chef et de le renvoyer en Angleterre; mais cet acte, et deux ou
trois autres mesures entreprises dans un but de conciliation, ne
suffirent pas pour détruire dans l'esprit du peuple vaincu la pénible
impression qu'une chose aussi sacrée que la justice n'existait plus pour
lui dans le pays. Le démembrement de son territoire l'exaspéra
presqu'autant que l'abolition de ses lois. Les Isles d'Anticosti et de
la Madeleine, ainsi que la plus grande partie du Labrador, furent
annexées au Gouvernement de Terreneuve; les Isles de St. Jean et du Cap
Breton à la Nouvelle Ecosse; les terres situées autour des grands lacs
aux colonies voisines; enfin le Nouveau Brunswick en fut détaché, doté
d'un gouvernement séparé et du nom qu'il porte aujourd'hui.
Des instructions royales furent ensuite envoyées d'Angleterre, obligeant
le clergé et le peuple à prêter ferment de fidélité sous peine d'être
condamnés à laisser le pays, ainsi qu'à renoncer à la juridiction
ecclésiastique de Rome que tout catholique est tenu en conscience de
reconnaître et d'accepter. Plus tard, ils furent sommés de rendre toutes
les armes qu'ils pouvaient avoir en leur possession, ou bien à jurer
qu'ils n'en avaient pas de cachées. Le Gouvernement hésita avant de
mettre en force ces derniers ordres également sévères et injustes. Un
impatient esprit de mécontentement s'empara du peuple qui s'était
jusque-là montré si soumis à ses nouveaux gouvernants, mais qui commença
alors à faire entendre ouvertement des murmures et des plaintes. Les
vainqueurs crurent qu'il était nécessaire de se relâcher un peu de leurs
mesures sévères; et lorsque, quelques années après, les colonies
américaines se jetèrent dans la révolution qui emmena leur indépendance,
l'Angleterre, soit par politique, soit par justice, accorda, enfin aux
Canadiens la paisible jouissance de leurs institutions et de leurs lois.