IV.

C'était la veille de _la Ste. Catherine_, ce jour marqué de temps

immémorial chez les Canadiens, dans la maisonnette de l'_habitant_ aussi

bien que dans le Manoir du Seigneur, par une franche gaieté et des fêtes

innocentes, et qui correspond avec l'Hallow-E'en des Anglais.

Ce soir-là, la maison de Madame d'Aulnay, brillamment illuminée,

retentissait des gais accords d'une contre-danse et d'un cotillon. Ses

magnifiques appartements, remplis d'uniformes étincelants, de robes

légères et élégantes, présentaient un coup-d'oeil brillant et animé.

Gracieusement appuyée sur le manteau de la cheminée dont le feu

pétillant jetait un nouvel éclat sur ses traits réellement beaux, Madame

d'Aulnay causait avec un homme grand, de belle apparence, dont le teint

clair et les yeux bleus-foncés indiquaient l'origine Anglo Saxonne. Pour

produire de l'effet, la jeune femme avait mis en oeuvre toute

l'artillerie de ses charmes, des regards expressifs, des sourires

fascinateurs et une voix légèrement modulée; mais quoiqu'il se montrât

poli et attentif, néanmoins elle se crut autorisée à penser qu'elle

n'avait fait sur lui qu'une bien faible impression: pour elle, qui était

d'ordinaire tant recherchée, cet échec avait quelque chose de réellement

mortifiant.

Pendant qu'elle se consumait ainsi en vains efforts, sa cousine,

Mademoiselle de Mirecourt, avait plus de succès auprès de celui qui

était en ce moment son danseur. Ce personnage était le Major Sternfield,

surnommé l'_irrésistible_ par quelques-unes des Dames de la compagnie,

et qui certainement semblait presque mériter par son extérieur ce titre

un peu exagéré. Une grande taille parfaitement proportionnée, des yeux,

des cheveux et des traits d'une beauté sans défaut, jointe à un

merveilleux talent de conversation et à une voix dont il savait moduler

l'accent sur la musique la plus riche, étaient des dons rares qu'on ne

trouve pas toujours réunis dans un heureux mortel. Ainsi pensaient plus

d'un envieux et plus d'une admiratrice; ainsi pensait Audley Sternfield

lui-même.

Une partenaire convenable pour cet Apollon était sans contredit la

gracieuse Antoinette de Mirecourt dont les charmes personnels étaient

doublement rehaussés par cette charmante naïveté et cette timide

vivacité de manières qui, pour plusieurs, la rendaient encore plus

séduisante que sa beauté même. Le Major Sternfield était penché vers

elle, apparemment indifférent à toute autre chose qu'à elle-même, et ne

lui donnant certainement pas lieu de se plaindre d'un manque

d'empressement. Tout-à-coup, avec une assez grande habileté pour une

novice comme elle, changeant le ton de la conversation que Sternfield,

même à cette première entrevue, cherchait à entraîner sur le terrain

glissant du sentiment:

--Dites-moi donc, s'il vous plaît, s'écria-t-elle le nom de vos

compagnons d'armes: ils me sont tous inconnus.

--Volontiers, répondit-il avec amabilité; et j'y ajouterai, si vous le

voulez bien, une esquisse de leur caractère. Cette description,

d'ailleurs, servira de préliminaire à leur présentation, car tous, à

l'exception d'un seul, se sont promis de ne pas partir d'ici ce soir

sans avoir obtenu ou tenté d'obtenir cette faveur. Pour commencer, ce

monsieur sombre et tranquille que vous voyez à votre droite, est le

Capitaine Assheton, un caractère très-aimable et très-inoffensif. Le

jovial et rubicond personnage près de lui est le Docteur Manby, notre

chirurgien, qui ampute un membre aussi joyeusement qu'il allume un

cigare. Ce jeune et joli monsieur mis avec tant de recherche qui danse

vis-à-vis de nous, est l'Hon. Percy de Laval; mais comme, persuadé que

vous le permettriez, je lui ai promis de vous le présenter dès que ce

quadrille sera terminé et qu'il doit vous demander la faveur de danser

le prochain avec vous, vous aurez bientôt occasion de le connaître et de

le juger par vous même.

--Mais quel est ce majestueux personnage qui cause avec Madame d'Aulnay?

demanda Antoinette en jetant un coup-d'oeil dans la direction où se

trouvait Lucille avec son impassible partenaire.

--C'est le Colonel Evelyn.

Et en prononçant ce nom, une expression d'aversion mêlée d'impatience

traversa la figure du militaire. Mais il la réprima presqu'aussitôt et

ajouta sur un ton plus bas:

--C'est la seule _exception_ à laquelle j'ai fait allusion

tout-à-l'heure et qui ne s'est pas engagé à faire votre connaissance ce

soir. N'est-ce pas assez, ou voulez-vous en savoir davantage sur son

compte?

--Certainement: il m'intéresse maintenant plus que jamais.

--C'est bien là une perfide réponse de femme! pensa en lui-même

Sternfield qui reprit en inclinant légèrement la tête: Eh! bien, vos

désirs seront satisfaits. Je vous dirai en peu de mots, mais strictement

confidentiels, ce qu'est le Colonel Evelyn. Il compte parmi ceux qui ne

croient ni en Dieu, ni en l'homme, pas même en la femme.

--Vous m'effrayez! Mais, c'est donc un athée?

--Non pas peut-être en théorie, mais en pratique il l'est certainement.

Né et élevé dans les principes du catholicisme, jamais, de mémoire du

plus ancien du régiment, il n'est entré dans une église ou une chapelle.

De manières froides et réservées, il n'est avec personne sur un pied

d'intime amitié. Mais ce qui, à mes yeux, constitue le plus grand et le

plus impardonnable de ses crimes (ici le galant militaire sourit en

signe de désaveu formel), c'est qu'il déteste souverainement les femmes.

Un désappointement d'amour qu'il aurait éprouvé dans sa première

jeunesse et dont aucun de nous ne connaît les détails a aigri son

caractère à un tel degré, qu'il ne cache plus son aversion dédaigneuse

pour les filles d'Eve qu'il déclare toutes également perfides et

trompeuses. Pardon, Mademoiselle de Mirecourt, de proférer en votre

présence des sentiments que je condamne énergiquement de toute mon âme;

mais vous m'aviez ordonné de parler, et je n'avais d'autre alternative

que celle d'obéir.... Mais, voici M. de Laval qui vient solliciter son

introduction.

La formule d'usage fut prononcée, la main d'Antoinette demandée pour la

danse qui allait commencer, et Sternfield se retira, en murmurant à

l'oreille de la jeune fille:

--Je laisse la place avec un tel regret, Mademoiselle, que je me

risquerai bientôt à la réclamer de nouveau.

Si le Major Sternfield eût choisi son successeur dans l'intention de se

faire ressortir davantage, son choix n'eût certainement pas été plus

judicieux.

L'Honorable Percy de Laval était un jeune homme de vingt-un ans, aux

cheveux dorés, au teint rose, aux traits délicats. Récemment mis en

possession d'une fortune considérable, appartenant à une ancienne et

riche famille d'Angleterre, et doué, comme nous venons de le dire, de

grandes attractions personnelles, il était aussi infatué de lui-même

qu'un amoureux peut l'être de son amante. A tous ces dons naturels, il

avait acquis par l'étude une prononciation lente et grasseyante, une

manière paresseuse de se tenir debout ou de s'incliner,--il s'asseyait

rarement,--et de fermer languissamment à demi ses grands yeux: toutes

ces qualités variées le rendaient, du moins dans sa propre opinion, plus

irrésistible que le superbe Sternfield lui même.

Tel était le jeune Monsieur qui, après un silence prolongé, pendant

lequel ses yeux avaient erré autour de la salle sans même paraître

soupçonner l'existence de sa partenaire, se tourna enfin vers elle et

lui demanda d'un ton moitié protecteur et moitié nonchalant: "si elle

aimait la danse?"

--Cela dépend entièrement du danseur avec lequel j'ai la bonne fortune

de me trouver, répondit Antoinette avec autant d'esprit que de vérité.

Le jeune fat ne vit dans ces mots qu'un compliment à son adresse, et

après un autre silence de cinq minutes, il reprit:

--On dit qu'il règne un froid insupportable en ce pays durant l'hiver.

A cette remarque il n'y eut d'autre réponse qu'une légère inclinaison de

tête.

--Qu'est-ce que les hommes portent pour se protéger contre la rigueur

sibérienne du climat?

--Des capots de peaux d'ours, répondit-elle laconiquement.

--Et les femmes,--je vous demande pardon, les dames, le beau

sexe,--aurais-je dû dire?

--Des couvertes et des _mocassins_, répondit Antoinette, en relevant un

peu sa jolie petite tête, car elle sentait que sa patience commençait à

l'abandonner.

L'Honorable Percy ouvrit de grands yeux.

Etait-ce vrai? ou bien, cette "petite fille des colonies" comme il

l'appelait intérieurement, voulait-elle se moquer de lui? Oh! cette

dernière hypothèse était improbable, tout-à-fait hors de question.

L'accoutrement dont il était question devait, en effet, être en usage

dans certaines parties du pays où les femmes revêtaient encore le

singulier costume que venait de dépeindre la jeune fille et qui devait

être une réminiscence de ceux que portaient les sauvagesses leurs

aïeules.[1]

[Note 1: Le lecteur voudra bien se rappeler que ceci se passait il y a

près d'un siècle, alors que la chose, quoique improbable, était

très-possible.--_Note de l'auteur._]

Revenant à la charge, il reprit avec une nonchalance de ton et

d'attitude encore plus impertinente:

--On dit que pendant huit mois le sol est couvert de quatre pieds de

neige et de glace, et que tout gèle. Comment donc les malheureux

habitants de ce pays font-ils pour résister à la nature pendant tout ce

temps-là?

L'irritation d'Antoinette avait fait place à la gaieté, et cette fois ce

fut en souriant qu'elle répondit:

--Oh! ce n'est pas difficile: quand les provisions deviennent rares, ils

se mangent les uns les autres.

Ciel et terre! c'était donc bien possible et bien vrai: elle voulait le

mystifier! A cette découverte, sa respiration sembla suspendue, et

pendant assez longtemps son étonnement le tint silencieux. Mais non, il

devait punir comme elle le méritait, il devait anéantir l'audacieuse

jeune fille; prenant donc un air aussi moqueur que ses traits efféminés

pouvaient lui permettre d'emprunter, il reprit:

--Eh! bien, oui, le Canada est encore tellement en dehors de la

civilisation, que je ne suis pas étonné que vous y tolériez toutes ces

coutumes, quelles que barbares qu'elles soient.

--C'est vrai, répliqua Antoinette avec sérénité; nous pouvons y tolérer

tout, excepté les fats et les fous.

Cette dernière sortie était trop forte pour le Lieutenant de Laval, et

il n'était pas encore revenu du choc qu'elle lui avait causé, lorsque le

Major Sternfield arriva avec empressement demander la main de

Mademoiselle de Mirecourt pour une autre danse.

Antoinette passa négligemment son bras sous celui qui lui était présenté

et alla se mettre en place, sans s'apercevoir que le Colonel Evelyn qui,

après avoir réussi à s'échapper de Madame d'Aulnay était allé examiner

des gravures près de la table placée derrière eux, avait entendu le

singulier dialogue qu'elle venait de tenir avec le Lieutenant Percy et

s'en était considérablement amusé.

--Eh! bien, Mademoiselle de Mirecourt, que pensez-vous de l'Honorable M.

de Laval? demanda le nouveau danseur d'Antoinette. Si vous vous rappelez

bien, nous avions convenu que vous formeriez de vous-même votre opinion

sur lui.

--J'ai une faveur à vous demander, Major Sternfield: c'est de ne plus me

présenter de petits sots. Ils font des partenaires fatigants.

Les yeux de Sternfield brillèrent d'un éclat où on aurait pu lire une

joie presqu'aussitôt comprimée.

Ce soir-là, après la veillée, la salle des officiers retentit longtemps

des plaisanteries et des rires qui firent tinter les oreilles de

l'Honorable Percy de Laval de colère et du désir de se venger.

Antoinette de Mirecourt, ou, Mariage secret et Chagrins cachés · 第 13 / 45 题