C'était la veille de _la Ste. Catherine_, ce jour marqué de temps
immémorial chez les Canadiens, dans la maisonnette de l'_habitant_ aussi
bien que dans le Manoir du Seigneur, par une franche gaieté et des fêtes
innocentes, et qui correspond avec l'Hallow-E'en des Anglais.
Ce soir-là, la maison de Madame d'Aulnay, brillamment illuminée,
retentissait des gais accords d'une contre-danse et d'un cotillon. Ses
magnifiques appartements, remplis d'uniformes étincelants, de robes
légères et élégantes, présentaient un coup-d'oeil brillant et animé.
Gracieusement appuyée sur le manteau de la cheminée dont le feu
pétillant jetait un nouvel éclat sur ses traits réellement beaux, Madame
d'Aulnay causait avec un homme grand, de belle apparence, dont le teint
clair et les yeux bleus-foncés indiquaient l'origine Anglo Saxonne. Pour
produire de l'effet, la jeune femme avait mis en oeuvre toute
l'artillerie de ses charmes, des regards expressifs, des sourires
fascinateurs et une voix légèrement modulée; mais quoiqu'il se montrât
poli et attentif, néanmoins elle se crut autorisée à penser qu'elle
n'avait fait sur lui qu'une bien faible impression: pour elle, qui était
d'ordinaire tant recherchée, cet échec avait quelque chose de réellement
mortifiant.
Pendant qu'elle se consumait ainsi en vains efforts, sa cousine,
Mademoiselle de Mirecourt, avait plus de succès auprès de celui qui
était en ce moment son danseur. Ce personnage était le Major Sternfield,
surnommé l'_irrésistible_ par quelques-unes des Dames de la compagnie,
et qui certainement semblait presque mériter par son extérieur ce titre
un peu exagéré. Une grande taille parfaitement proportionnée, des yeux,
des cheveux et des traits d'une beauté sans défaut, jointe à un
merveilleux talent de conversation et à une voix dont il savait moduler
l'accent sur la musique la plus riche, étaient des dons rares qu'on ne
trouve pas toujours réunis dans un heureux mortel. Ainsi pensaient plus
d'un envieux et plus d'une admiratrice; ainsi pensait Audley Sternfield
lui-même.
Une partenaire convenable pour cet Apollon était sans contredit la
gracieuse Antoinette de Mirecourt dont les charmes personnels étaient
doublement rehaussés par cette charmante naïveté et cette timide
vivacité de manières qui, pour plusieurs, la rendaient encore plus
séduisante que sa beauté même. Le Major Sternfield était penché vers
elle, apparemment indifférent à toute autre chose qu'à elle-même, et ne
lui donnant certainement pas lieu de se plaindre d'un manque
d'empressement. Tout-à-coup, avec une assez grande habileté pour une
novice comme elle, changeant le ton de la conversation que Sternfield,
même à cette première entrevue, cherchait à entraîner sur le terrain
glissant du sentiment:
--Dites-moi donc, s'il vous plaît, s'écria-t-elle le nom de vos
compagnons d'armes: ils me sont tous inconnus.
--Volontiers, répondit-il avec amabilité; et j'y ajouterai, si vous le
voulez bien, une esquisse de leur caractère. Cette description,
d'ailleurs, servira de préliminaire à leur présentation, car tous, à
l'exception d'un seul, se sont promis de ne pas partir d'ici ce soir
sans avoir obtenu ou tenté d'obtenir cette faveur. Pour commencer, ce
monsieur sombre et tranquille que vous voyez à votre droite, est le
Capitaine Assheton, un caractère très-aimable et très-inoffensif. Le
jovial et rubicond personnage près de lui est le Docteur Manby, notre
chirurgien, qui ampute un membre aussi joyeusement qu'il allume un
cigare. Ce jeune et joli monsieur mis avec tant de recherche qui danse
vis-à-vis de nous, est l'Hon. Percy de Laval; mais comme, persuadé que
vous le permettriez, je lui ai promis de vous le présenter dès que ce
quadrille sera terminé et qu'il doit vous demander la faveur de danser
le prochain avec vous, vous aurez bientôt occasion de le connaître et de
le juger par vous même.
--Mais quel est ce majestueux personnage qui cause avec Madame d'Aulnay?
demanda Antoinette en jetant un coup-d'oeil dans la direction où se
trouvait Lucille avec son impassible partenaire.
--C'est le Colonel Evelyn.
Et en prononçant ce nom, une expression d'aversion mêlée d'impatience
traversa la figure du militaire. Mais il la réprima presqu'aussitôt et
ajouta sur un ton plus bas:
--C'est la seule _exception_ à laquelle j'ai fait allusion
tout-à-l'heure et qui ne s'est pas engagé à faire votre connaissance ce
soir. N'est-ce pas assez, ou voulez-vous en savoir davantage sur son
compte?
--Certainement: il m'intéresse maintenant plus que jamais.
--C'est bien là une perfide réponse de femme! pensa en lui-même
Sternfield qui reprit en inclinant légèrement la tête: Eh! bien, vos
désirs seront satisfaits. Je vous dirai en peu de mots, mais strictement
confidentiels, ce qu'est le Colonel Evelyn. Il compte parmi ceux qui ne
croient ni en Dieu, ni en l'homme, pas même en la femme.
--Vous m'effrayez! Mais, c'est donc un athée?
--Non pas peut-être en théorie, mais en pratique il l'est certainement.
Né et élevé dans les principes du catholicisme, jamais, de mémoire du
plus ancien du régiment, il n'est entré dans une église ou une chapelle.
De manières froides et réservées, il n'est avec personne sur un pied
d'intime amitié. Mais ce qui, à mes yeux, constitue le plus grand et le
plus impardonnable de ses crimes (ici le galant militaire sourit en
signe de désaveu formel), c'est qu'il déteste souverainement les femmes.
Un désappointement d'amour qu'il aurait éprouvé dans sa première
jeunesse et dont aucun de nous ne connaît les détails a aigri son
caractère à un tel degré, qu'il ne cache plus son aversion dédaigneuse
pour les filles d'Eve qu'il déclare toutes également perfides et
trompeuses. Pardon, Mademoiselle de Mirecourt, de proférer en votre
présence des sentiments que je condamne énergiquement de toute mon âme;
mais vous m'aviez ordonné de parler, et je n'avais d'autre alternative
que celle d'obéir.... Mais, voici M. de Laval qui vient solliciter son
introduction.
La formule d'usage fut prononcée, la main d'Antoinette demandée pour la
danse qui allait commencer, et Sternfield se retira, en murmurant à
l'oreille de la jeune fille:
--Je laisse la place avec un tel regret, Mademoiselle, que je me
risquerai bientôt à la réclamer de nouveau.
Si le Major Sternfield eût choisi son successeur dans l'intention de se
faire ressortir davantage, son choix n'eût certainement pas été plus
judicieux.
L'Honorable Percy de Laval était un jeune homme de vingt-un ans, aux
cheveux dorés, au teint rose, aux traits délicats. Récemment mis en
possession d'une fortune considérable, appartenant à une ancienne et
riche famille d'Angleterre, et doué, comme nous venons de le dire, de
grandes attractions personnelles, il était aussi infatué de lui-même
qu'un amoureux peut l'être de son amante. A tous ces dons naturels, il
avait acquis par l'étude une prononciation lente et grasseyante, une
manière paresseuse de se tenir debout ou de s'incliner,--il s'asseyait
rarement,--et de fermer languissamment à demi ses grands yeux: toutes
ces qualités variées le rendaient, du moins dans sa propre opinion, plus
irrésistible que le superbe Sternfield lui même.
Tel était le jeune Monsieur qui, après un silence prolongé, pendant
lequel ses yeux avaient erré autour de la salle sans même paraître
soupçonner l'existence de sa partenaire, se tourna enfin vers elle et
lui demanda d'un ton moitié protecteur et moitié nonchalant: "si elle
aimait la danse?"
--Cela dépend entièrement du danseur avec lequel j'ai la bonne fortune
de me trouver, répondit Antoinette avec autant d'esprit que de vérité.
Le jeune fat ne vit dans ces mots qu'un compliment à son adresse, et
après un autre silence de cinq minutes, il reprit:
--On dit qu'il règne un froid insupportable en ce pays durant l'hiver.
A cette remarque il n'y eut d'autre réponse qu'une légère inclinaison de
tête.
--Qu'est-ce que les hommes portent pour se protéger contre la rigueur
sibérienne du climat?
--Des capots de peaux d'ours, répondit-elle laconiquement.
--Et les femmes,--je vous demande pardon, les dames, le beau
sexe,--aurais-je dû dire?
--Des couvertes et des _mocassins_, répondit Antoinette, en relevant un
peu sa jolie petite tête, car elle sentait que sa patience commençait à
l'abandonner.
L'Honorable Percy ouvrit de grands yeux.
Etait-ce vrai? ou bien, cette "petite fille des colonies" comme il
l'appelait intérieurement, voulait-elle se moquer de lui? Oh! cette
dernière hypothèse était improbable, tout-à-fait hors de question.
L'accoutrement dont il était question devait, en effet, être en usage
dans certaines parties du pays où les femmes revêtaient encore le
singulier costume que venait de dépeindre la jeune fille et qui devait
être une réminiscence de ceux que portaient les sauvagesses leurs
aïeules.[1]
[Note 1: Le lecteur voudra bien se rappeler que ceci se passait il y a
près d'un siècle, alors que la chose, quoique improbable, était
très-possible.--_Note de l'auteur._]
Revenant à la charge, il reprit avec une nonchalance de ton et
d'attitude encore plus impertinente:
--On dit que pendant huit mois le sol est couvert de quatre pieds de
neige et de glace, et que tout gèle. Comment donc les malheureux
habitants de ce pays font-ils pour résister à la nature pendant tout ce
temps-là?
L'irritation d'Antoinette avait fait place à la gaieté, et cette fois ce
fut en souriant qu'elle répondit:
--Oh! ce n'est pas difficile: quand les provisions deviennent rares, ils
se mangent les uns les autres.
Ciel et terre! c'était donc bien possible et bien vrai: elle voulait le
mystifier! A cette découverte, sa respiration sembla suspendue, et
pendant assez longtemps son étonnement le tint silencieux. Mais non, il
devait punir comme elle le méritait, il devait anéantir l'audacieuse
jeune fille; prenant donc un air aussi moqueur que ses traits efféminés
pouvaient lui permettre d'emprunter, il reprit:
--Eh! bien, oui, le Canada est encore tellement en dehors de la
civilisation, que je ne suis pas étonné que vous y tolériez toutes ces
coutumes, quelles que barbares qu'elles soient.
--C'est vrai, répliqua Antoinette avec sérénité; nous pouvons y tolérer
tout, excepté les fats et les fous.
Cette dernière sortie était trop forte pour le Lieutenant de Laval, et
il n'était pas encore revenu du choc qu'elle lui avait causé, lorsque le
Major Sternfield arriva avec empressement demander la main de
Mademoiselle de Mirecourt pour une autre danse.
Antoinette passa négligemment son bras sous celui qui lui était présenté
et alla se mettre en place, sans s'apercevoir que le Colonel Evelyn qui,
après avoir réussi à s'échapper de Madame d'Aulnay était allé examiner
des gravures près de la table placée derrière eux, avait entendu le
singulier dialogue qu'elle venait de tenir avec le Lieutenant Percy et
s'en était considérablement amusé.
--Eh! bien, Mademoiselle de Mirecourt, que pensez-vous de l'Honorable M.
de Laval? demanda le nouveau danseur d'Antoinette. Si vous vous rappelez
bien, nous avions convenu que vous formeriez de vous-même votre opinion
sur lui.
--J'ai une faveur à vous demander, Major Sternfield: c'est de ne plus me
présenter de petits sots. Ils font des partenaires fatigants.
Les yeux de Sternfield brillèrent d'un éclat où on aurait pu lire une
joie presqu'aussitôt comprimée.
Ce soir-là, après la veillée, la salle des officiers retentit longtemps
des plaisanteries et des rires qui firent tinter les oreilles de
l'Honorable Percy de Laval de colère et du désir de se venger.