=Organisation de la société nouvelle.=--Le Premier Consul, dès qu'il

put donner ses soins au gouvernement intérieur, organisa la société

nouvelle. Il créa un système régulier d'administration, qui dure

encore. Il fit constituer la Banque de France, qui est encore la plus

importante de nos institutions de crédit. Il régla la distribution

de la justice et fit rédiger le Code civil, recueil des lois qui

protègent encore aujourd'hui la famille et la propriété des citoyens.

Il signa, en 1802, avec le Pape, un traité, le Concordat, qui décida

le rétablissement en France du culte catholique et d'après lequel sont

encore fixés les rapports de l'Église et de l'État.

Les anciens ordres de chevalerie supprimés furent remplacés par

l'Ordre de la _Légion d'honneur_ auquel tout le monde pouvait

prétendre sans distinction de naissance ou de fortune. La croix

d'honneur brilla sur la poitrine du simple soldat comme sur celle du

général et signalait les services civils aussi bien que les services

militaires. Elle portait une simple et noble devise: _Honneur et

Patrie_.

En même temps, il encourageait l'agriculture, l'industrie, le

commerce, que tant d'années de troubles avaient ruinés, et le pays,

rassuré, oublia ses divisions pour se remettre avec ardeur au travail

qui ramena la prospérité.

L'Angleterre, jalouse de voir la France s'agrandir, relever sa marine

et ses colonies, nous déclara de nouveau la guerre en faisant saisir

douze cents navires français.

CHAPITRE XIX

L'EMPIRE (1804-1815)

=Napoléon I^{er}.=--Les complots sans cesse renaissants favorisèrent

d'ailleurs l'ambition du Premier Consul. Déjà nommé consul à vie, il

obtint le rétablissement de la monarchie déclarée héréditaire dans sa

famille, et le Sénat renouvela pour lui le titre romain d'empereur (18

mai 1804). Le général Bonaparte était devenu Napoléon I^{er}.

Napoléon cependant, pour attaquer l'Angleterre, rassemble une armée

à Boulogne et prépare tous les moyens de la transporter en quelques

heures au delà de la Manche. Pour être maître de la mer pendant

quelques heures, il fallait l'arrivée d'une flotte supérieure à celle

des Anglais. Napoléon apprit bientôt que sa flotte était retardée.

De plus l'Angleterre détourna le péril en soulevant de nouveau le

confinent et en déterminant l'Autriche et la Russie à former une

coalition. Obligé d'abandonner son projet, Napoléon se retourna avec

l'ardeur de la colère contre les ennemis qu'il pouvait saisir. Il

frappa des coups décisifs.

Tandis que notre flotte essuyait un désastre sur les côtes d'Espagne

près du cap Trafalgar, l'empereur transportait avec une rapidité

merveilleuse sa grande armée du camp de Boulogne en Allemagne. Il

marcha sur Vienne où il entra sans résistance. L'armée autrichienne

s'était retirée en Moravie pour se joindre à l'armée russe.

=Bataille d'Austerlitz.=--Napoléon, sans perdre de temps, était allé

au-devant des deux armées russe et autrichienne. Il se dirigea sur

Brünn et arriva en face de l'ennemi, non loin du village d'Austerlitz.

Ses forces étaient inférieures à celles des deux empereurs d'Autriche

et de Russie qui cherchaient à lui couper la retraite. Napoléon

devinait leur plan comme s'il eût assisté à leurs conseils. Il les

encouragea, en feignant d'avoir peur, à poursuivre les mouvements

qu'ils avaient ordonnés de manière à amener leurs troupes sur le champ

de bataille qu'il avait choisi.

Le 1^{er} décembre 1805, au soir, voyant les Russes quitter en masses

serrées les hauteurs dont lui-même convoitait la possession, il ne put

s'empêcher de s'écrier: «Cette armée est à moi!» Comme il parcourait

son camp, les soldats allumèrent des milliers de torches, le saluant

de leurs vivats et lui promettant pour le lendemain, anniversaire de

son couronnement, une belle victoire. Ils tinrent parole.

Le 2 décembre, un soleil brillant qui avait dissipé les brouillards du

matin, éclaira un terrain affermi par la gelée. La bataille s'engagea

et ne fut qu'une série de manœuvres précises par lesquelles l'armée

alliée fut coupée en plusieurs tronçons. Les Français s'établirent

en maîtres sur les hauteurs que les Russes avaient abandonnées et

plusieurs divisions russes se trouvèrent enveloppées dans une étroite

vallée que fermaient des étangs. Les Russes cherchèrent à s'échapper

par ces étangs recouverts de glace: les boulets brisèrent la glace et

un grand nombre de fuyards périrent. Les armées russe et autrichienne

étaient tellement défaites que l'empereur d'Autriche se hâta de

demander une entrevue au vainquer, aux avant-postes.

Un armistice fut conclu; l'armée russe eut la liberté de se retirer et

la paix de Presbourg termina la guerre (26 décembre 1805).

=Guerre contre la Prusse et la Russie.=--La Prusse qui n'avait pas osé

se joindre aux coalisés, engagea seule, l'année suivante, la lutte

contre Napoléon. Tandis que les Prussiens se dirigeaient vers le Rhin,

l'empereur, les trompant, se dirigea vers l'Elbe pour leur couper la

retraite. L'armée prussienne revint en toute hâte sur ses pas, divisée

en deux corps. Napoléon écrasa un de ces corps d'armée à la fameuse

journée d'Iéna (14 octobre 1806), tandis que l'autre corps d'armée

était défait, le même jour par le maréchal Davout, près du village

d'Auerstaedt. L'armée prussienne, complètement dispersée, n'existait

plus. Cependant les Russes arrivaient au secours des Prussiens.

Napoléon alla au-devant d'eux. Les Russes voulurent le surprendre

pendant l'hiver; il les repoussa et leur livra dans un pays couvert

de neige (8 février 1807) la sanglante bataille d'Eylau. Un de nos

corps d'armée s'égara, aveuglé par la neige qui tombait en abondance

et se fit écraser, ce qui causa un moment un grand désordre et faillit

compromettre le succès.

La campagne d'été fut courte et brillante. Les Russes avaient reformé

une nouvelle armée et revenaient conduits par l'empereur Alexandre

lui-même. Ils furent écrasés à Friedland (14 juin 1807).

Alexandre, bien vaincu cette fois, demanda la paix et l'obtint à

l'entrevue de Tilsitt sur un radeau construit au milieu du Niémen.

Il renonçait à une partie de la Pologne et s'engageait à fermer ses

ports aux Anglais. Napoléon rendit au roi de Prusse son royaume, mais

mutilé. Des provinces du Rhin, il forma pour son frère Jérôme le

royaume de Westphalie. Un des frères de l'empereur, Joseph, occupait

déjà le trône de Naples; les autres membres de sa famille avaient des

principautés et il en donnait à ses plus habiles ministres, formant

ainsi à l'Empire une ceinture de monarchies vassales.

L'Empire s'agrandit encore de la Hollande, qu'un des frères de

Napoléon, Louis, gouvernait en qualité de roi, mais où il refusait

d'appliquer des mesures rigoureuses qui ruinaient le commerce du

pays. L'empereur ne souffrait plus d'obstacle à sa volonté: il réunit

la Hollande à la France (juillet 1810). L'empire français compta

alors 130 départements. Un des maréchaux de Napoléon, Bernadotte,

était désigné comme prince héritier de la Suède. La Prusse, mutilée,

n'existait que parce qu'il l'avait bien voulu; il s'attachait

l'Autriche par une alliance de famille.

=Mariage de Napoléon avec Marie-Louise d'Autriche.=--De son mariage

avec Joséphine de Beauharnais, Napoléon n'avait pas d'enfant; malgré

son affection pour Eugène Beauharnais, qu'il avait adopté et créé

vice-roi d'Italie, il ne voulait pas le déclarer son héritier. Il fit

annuler son mariage avec Joséphine, divorce qu'on n'approuva point

et qui parut un divorce avec le bonheur. Il demanda à l'empereur

d'Autriche la main de l'archiduchesse Marie-Louise (1810) et fit

asseoir sur son trône, à ses côtés, une fille des Césars. Un fils lui

étant né le 20 mars 1811, l'empereur le décora du nom de roi de Rome.

Napoléon était alors à l'apogée de la puissance et de la gloire. Rien

ne résistait plus à ses volontés. Les grands corps de l'État restaient

muets ou ne parlaient que pour applaudir aux vastes projets du maître

et exalter ses succès. L'empereur s'efforçait de se faire pardonner

ce gouvernement arbitraire en développant toutes les ressources de la

prospérité publique. Il perfectionnait le système financier, la Banque

de France, promulguait le _Code de Commerce_.

Il entreprenait de grands travaux d'art ou d'utilité générale en

France et dans les pays annexés: la colonne Vendôme, l'arc de triomphe

de l'Étoile, l'achèvement du Louvre et des Tuileries, des fontaines,

des canaux, des routes, etc. Il encouragea aussi l'industrie et

créa le Conseil général des fabriques et manufactures. Le blocus

continental, qui écartait du continent les produits de l'industrie

anglaise, fit naître des industries nouvelles. Par un décret du 15

janvier 1812, Napoléon destina cent mille hectares de terrain à la

culture des betteraves, pour la fabrication du sucre indigène, qui

devait remplacer le sucre des colonies.

Napoléon favorisa surtout l'application des sciences utiles à

l'industrie. Il honora et récompensa les savants aussi bien que les

manufacturiers.

On vit naître deux sciences nouvelles: la géologie, ou histoire

naturelle de la terre, et la paléontologie, science qui traite

d'animaux et végétaux disparus, dont les débris sont enfouis dans la

terre. La littérature et les arts pourtant, ne brillèrent pas du même

éclat à cette époque.

=Campagne de Russie.=--La France, malgré cette prospérité, avait

besoin de repos et d'un gouvernement moins despotique. Mais Napoléon,

résolu à dominer l'Europe entière, rompit avec la Russie et voulut

aller à Moscou. Cette témérité le perdit.

La Russie n'exécutait qu'à moitié le blocus ordonné contre les

Anglais. Napoléon lui déclara la guerre tandis que ses meilleurs

soldats étaient encore occupés à soumettre l'Espagne. Il marcha vers

le Niémen à la tête de six cent quarante mille hommes de toute nation:

il entraînait pour ainsi dire toute l'Europe à sa suite (1812).

Il franchit le Niémen, le 24 juin, entra à Wilna, où il s'arrêta trop

longtemps, s'empara de Smolensk, après un combat acharné (17 août).

Les Russes reculaient toujours, dévastant le pays. Cependant le

général Kutusoff décida à livrer une bataille sur les bords de la

Moskowa, à Borodino (7 septembre 1812). Ce fut un des plus terribles

chocs des temps modernes. L'action dura toute la journée, mais les

Russes se retirèrent horriblement maltraités.

=Les Français à Moscou.=--Cette victoire, bien qu'elle eût coûté

cher, ouvrait la route de Moscou; l'armée se dirigea vers cette

fameuse capitale. Le 14 septembre elle dépassa la dernière hauteur qui

lui dérobait la vieille cité russe. Les soldats, émus au spectacle

grandiose qui se déroulait devant leurs yeux, s'arrêtèrent en criant:

«Moscou! Moscou!» Moitié européenne, moitié asiatique, demi-orientale

et demi-grecque, Moscou, ville immense, sur la limite de la

civilisation et de la barbarie, offrait le mélange le plus singulier

de palais, d'églises, de dômes dorés étincelant aux rayons d'un soleil

d'automne, de jardins, de bosquets, de maisons aux toits brillant de

couleurs variées, et de pauvres cabanes tartares. Bien des soldats

avaient vu le Caire, les Pyramides, Milan, Vienne, Berlin, Madrid:

Moscou surprenait ces hommes déshabitués de l'étonnement. L'armée

défila, ivre d'enthousiasme, et entra dans la cité sainte des Russes.

La joie fut courte. La ville était déserte et morne: toute la

population avait fui à la suite de l'armée russe. Dans la nuit du 15

au 16 septembre, un immense incendie éclata, allumé par les bandits

qu'avait laissés le gouverneur Rostopchine. Un vent furieux vint aider

les incendiaires, et, changeant presque chaque jour, porta tour à tour

les flammes dans les différents quartiers de la ville. Trois jours

et trois nuits, Moscou présenta l'aspect d'un horrible brasier, dont

l'armée eut beaucoup de peine à sortir; les flammes ne s'arrêtèrent

qu'après avoir dévoré les quatre cinquièmes de cette opulente cité

où les soldats espéraient trouver, sinon la paix, du moins le repos

pendant l'hiver. Cet acte sauvage indiquait assez à quelle nation on

faisait la guerre. Napoléon néanmoins engagea des négociations. Il

perdit un temps précieux, croyant toujours que l'empereur Alexandre

traiterait. Mais Alexandre ne pensait qu'à le jouer, comptant pour

nous chasser sur son allié favori, l'hiver.

=La retraite de Russie.=--Cet allié fut plus fidèle encore qu'à

l'ordinaire et plus énergique. Napoléon se décida enfin à partir le

15 octobre. Dès le 23 le mauvais temps commença. Le 9 novembre le

ciel, sur lequel on avait tant compté, se déclara contre nous. La

neige tomba. Tout alors est confondu et méconnaissable; on marche

sans savoir où l'on est, sans apercevoir son but; les flocons de

neige, poussés par le tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans

toutes les cavités; la surface cache des profondeurs inconnues qui

s'ouvrent perfidement sous nos pas. Là le soldat s'engouffre, et les

plus faibles s'abandonnant y restent souvent ensevelis. L'hiver russe

attaque les soldats de toutes parts; il pénètre au travers de leurs

légers vêtements et de leur chaussure déchirée; leurs habits mouillés

se gèlent sur eux; devant eux, autour d'eux, tout est neige; c'est

comme un grand linceul dont la nature enveloppe l'armée! Les seuls

objets qui se voient, ce sont de sombres sapins avec leur funèbre

verdure, et la gigantesque immobilité de leurs tiges noires, et leur

grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général,

d'une nature sauvage et d'une armée mourante au milieu d'une nature

morte.

A Smolensk, on ne trouva ni les vivres ni les secours espérés. Tout

était pillé. On ne put s'y arrêter. Il fallut poursuivre cette

retraite, de plus en plus désastreuse à mesure que le froid devenait

plus rigoureux et que l'ennemi se rapprochait. Il fallait acheter

par des combats une route couverte de neige. Ney à l'arrière-garde

protégeait de son solide courage toute l'armée. Des lignes de cadavres

marquaient les bivouacs. Depuis longtemps on laissait les canons

faute de chevaux, et, ce qui est plus triste, les blessés. Presque

toute la cavalerie était à pied. Les rangs étaient abandonnés, et une

foule désarmée, souffrante, suivait les régiments qui conservaient

encore quelque organisation et quelque discipline. Ce fut cette foule

accrue des marchands et des vivandiers qui occasionna l'encombrement

des ponts au passage de la Bérésina, et fut en partie sacrifiée pour

le salut de l'armée, car on se vit obligé de rompre les ponts à

l'arrivée de l'ennemi. Des scènes douloureuses se produisirent alors

(28 novembre) et sont restées célèbres sous le titre de passage de la

Bérésina.

A Smorgoni, Napoléon quitta l'armée pour prévenir à Paris la nouvelle

de son désastre. Il traversa l'Allemagne incognito et arriva aux

Tuileries, lorsqu'on commençait seulement à connaître quelque chose

de l'horrible vérité. Après son départ, la retraite devint plus

désastreuse. Le froid redoubla. Le 9 décembre on arriva à Wilna, mais

sans pouvoir s'y arrêter. Il fallut reculer jusqu'au Niémen, et c'est

à peine si une poignée de soldats, débris d'une armée de 400,000

hommes, repassa ce fleuve.

=Campagnes d'Allemagne et de France.=--Ce désastre porta un coup

mortel à la puissance de Napoléon. Dès qu'on vit son armée détruite

par le froid, les défections commencèrent. La Prusse d'abord se

souleva. Même le prince de Suède, un maréchal de l'Empire, Bernadotte,

entra dans la coalition. Napoléon, cependant, réussit à recomposer une

armée de deux cent mille hommes avec les troupes laissées en Allemagne

et les conscrits de France.

Trois armées, prussienne, russe, autrichienne, se dirigent sur

Dresde. Napoléon leur fait face. Le 26 et le 27 août, il livre une

grande bataille à Dresde et remporte une sanglante victoire. Mais les

lieutenants de Napoléon se laissent battre, et bientôt l'empereur

voit trois cent mille coalisés se réunir contre lui près de Leipzig.

Pendant trois jours Napoléon arrête, tour à tour, chacune des armées

ennemies. Malgré l'héroïsme de ses soldats il ne peut continuer cette

lutte inégale. Il fallut reculer encore et reculer jusqu'en France.

La France à son tour fut envahie. Trois masses énormes formant un

total de quatre cent mille hommes arrivent par la Hollande et la

Belgique, par la Moselle, par la Bourgogne, et convergent vers

Paris. Devant ce danger Napoléon retrouve son activité d'Italie: il

déploie dans cette lutte suprême un génie qui excite l'admiration.

Avec une poignée de soldats aguerris, trois mois il tient tête à

la coalition et frappe des coups énergiques. Les alliés négocient;

mais ils n'offrent à l'empereur que les limites de 1789. Napoléon

s'indigne: «Voulez-vous que j'abandonne les conquêtes qui ont été

faites avant moi, s'écrie-t-il, que je laisse la France plus petite

que je l'ai trouvée! jamais!» Nouveaux combats et nouveaux succès,

mais les armées alliées se réunissent toujours et, après la bataille

indécise d'Arcis-sur-Aube (20 et 21 mars), marchent sur la capitale.

D'héroïques soldats résistent, autant qu'ils peuvent, aux 180,000

hommes qui les attaquent; ils sont écrasés par le nombre. Paris

capitule (31 mars), et on demanda à l'empereur son abdication.

Abandonné de ses généraux, il la signa enfin, plein de douleur (6

avril). Un traité lui assurait la souveraineté dérisoire de l'île

d'Elbe. Avant de partir, Napoléon composa un bataillon d'hommes et

d'officiers de différents corps de la garde, bataillon qui devait

l'accompagner; puis, dans la cour du palais de Fontainebleau, il fit

aux régiments qui demeuraient de touchants adieux. Puis il partit,

accompagné de quelques serviteurs fidèles, pour un exil qui, dans sa

pensée, n'était point définitif.

=Première restauration des Bourbons.=--Les Bourbons revinrent dans

cette France entièrement renouvelée à laquelle ils parurent des

étrangers. Louis XVIII regardait comme nul tout ce qui s'était fait

en son absence et appelait 1814 la dix-neuvième année de son règne.

L'arrogance des émigrés, leur prétention de détruire toutes les

conquêtes de 1789, excitèrent de vifs mécontentements. On regarda

du côté de l'île d'Elbe, où avait été relégué le puissant empereur.

Napoléon comprit qu'on l'appelait. Il arriva.

Échappant à la vigilance des croisières anglaises, il débarque le

1^{er} mars 1815 avec son bataillon de grenadiers de la garde, au

golfe Jouan, près de Cannes, et arrive à Grenoble, où le colonel

Labédoyère se rallia à lui. Il poursuivit sa marche triomphale de

Grenoble à Lyon, de Lyon à Paris. Le 20 mars 1815 Napoléon rentrait

aux Tuileries, que Louis XVIII avait quittées pour s'enfuir en

Belgique.

Instruit par le malheur, Napoléon déclara qu'il allait satisfaire les

désirs de liberté qu'il avait trop méconnus. Mais Napoléon remontant

sur le trône fut un sujet d'effroi pour l'Europe. Les souverains

resserrèrent leur alliance et mirent en mouvement leurs armées.

=Bataille de Waterloo.=--Napoléon, en quelques mois, avait aussi

réorganisé son armée et entra en Belgique, à la tête de cent trente

mille hommes. Il battit les Prussiens à Fleurus et à Ligny (16 juin).

Mais il fallait aussi arrêter les Anglais. Il les attaqua le 18 juin

1815 au plateau du Mont-Saint-Jean, près du village de Waterloo. Le

maréchal Grouchy était chargé de poursuivre les Prussiens et de les

empêcher de secourir les Anglais. Ney entraîna par son ardeur la

cavalerie, qui exécuta des charges répétées. Ce furent des scènes

grandioses, telles qu'on n'en avait point vu. Les cuirassiers surtout

firent des prodiges. Napoléon se préparait à soutenir ces belles

charges par son infanterie, lorsque les Prussiens arrivèrent. Bülow

débouchait sur la droite avec 30,000 ennemis, quand, à sa place, on

espérait Grouchy avec 30,000 Français. Il fallut leur faire face.

Toutefois le combat se soutenait, les Prussiens furent refoulés.

Ney entraîne une seconde fois toute la cavalerie sur le plateau du

Mont-Saint-Jean, que Wellington a repris et qu'il veut défendre

jusqu'à la dernière extrémité; il sait qu'il sera secouru. Dix mille

cavaliers se précipitent avec furie sur les bataillons anglais formés

en carrés, les entament, les ouvrent, s'emparent des canons. Déjà les

Anglais se débandent, et Wellington inquiet ne sait si les Prussiens

auront le temps de paraître. Il est sept heures du soir. Ney demande

toujours de l'infanterie; «De l'infanterie! Où voulez-vous que j'en

prenne? Voulez-vous que j'en fasse?» répond Napoléon obligé de tenir

tête aux Prussiens. Toutefois, ceux-ci avaient décidément reculé.

Napoléon forme une colonne de bataillons de la garde, destinée à

enfoncer le centre des Anglais. Elle est à peine organisée que le

reste de l'armée prussienne avec Blücher se montre sur l'extrême

droite: et Grouchy ne vient point! Napoléon ordonne d'attaquer avec

quatre bataillons seulement. Peut-être aura-t-il le temps de percer

les Anglais. Tout cède devant les redoutables bataillons que Ney

dirige avec l'entrain du désespoir. On entoure Wellington, on lui

demande ses instructions, s'il est tué. «Mes instructions, répond-il,

c'est de tenir ici jusqu'au dernier homme.» Il mérita bien, ce

jour-là, par sa froide ténacité, le surnom de _Duc de fer_. Des

soldats de réserve, couchés dans les blés, se lèvent tout à coup,

et leur feu subit, meurtrier, met le désordre dans les rangs des

Français, qui plient.

Il est huit heures. On pourrait renouveler l'attaque avec les huit

bataillons qui restent, mais Blücher arrive et tourne notre aile

droite. La vieille garde n'a plus qu'une mission à remplir: c'est

de jeter sur cet immense désastre un peu de gloire, par son sublime

héroïsme. Elle protège la déroute de l'armée, qui s'enfuit, vivement

poursuivie. Décimés, les bataillons de vétérans se sacrifient pour

le salut de tous. Ils se forment en carrés qui rétrogradent en

combattant: plusieurs sont détruits. «La garde meurt et ne se rend

pas,» noble parole qui fut réellement prononcée et admirablement

tenue. Napoléon, entouré par les débris de sa garde, fut entraîné, la

mort dans l'âme, loin de ce funeste champ de bataille de Waterloo où

venait de s'abîmer sa merveilleuse carrière.

Napoléon se hâta d'accourir à Paris, croyant y trouver un appui. Se

voyant abandonné, il abdiqua en faveur de son fils. Mais les alliés

arrivèrent, rappelèrent Louis XVIII et n'accordèrent la paix qu'aux

conditions les plus onéreuses. Les traités de 1815 ramenèrent la

France, au nord et à l'est, en deçà des limites de 1789. Elle perdait

non seulement les conquêtes de l'Empire, mais encore toutes celles de

la République et même quelques-unes de l'ancienne monarchie.

Hors du continent, la France renonçait à la plupart des colonies que

l'Angleterre avait prises pendant la guerre. L'Angleterre restait

la plus grande puissance maritime. La Russie obtenait presque toute

la Pologne. L'Autriche dominait l'Italie. La Prusse recouvrait ses

anciennes provinces et recevait la rive gauche du Rhin. La Belgique,

réunie à la Hollande, formait un royaume des Pays-Bas, destiné à

servir de barrière contre la France. Partout les alliés de la France,

les faibles, étaient écrasés.

Histoire de France Tirée de Ducoudray · 第 11 / 13 段