souvent dominée par la grande voix de Mirabeau, l'orateur le plus
éloquent qu'on eût encore vu à la tribune. Dès les premières séances
des États généraux il se fit remarquer par son rare talent d'orateur.
Il prit une part active et décisive aux grandes discussions de
l'Assemblée constituante. Toutefois la marche rapide de la Révolution
l'effraya. Dans l'hiver de 1790 à 1791 il guida la cour et s'efforça
de raffermir le trône que sa voix puissante avait ébranlé. Sa
popularité en reçut de vives atteintes, et des publications hostiles
le dénonçaient comme traître. L'orateur n'en parut point affecté et à
la tribune accabla de son mépris ses accusateurs.
Bientôt cependant Mirabeau, vieux avant l'âge (il avait quarante-deux
ans), épuisé par les excès de deux années d'un travail prodigieux,
sentit son corps défaillir et plier sous le poids de son âme
énergique. Il mourut le 2 avril 1791.
=La fuite de Varennes.=--Louis XVI, privé des conseils et de
l'appui de Mirabeau, ne compta plus que sur la force pour arrêter
la Révolution: il voulut aller rejoindre une petite armée qu'on lui
préparait dans le Nord, et tout fut disposé pour la fuite. Le 20 juin
1791, à minuit, le roi, la reine, la sœur du roi, Madame Élisabeth,
sortent, les uns après les autres et déguisés, par une porte dérobée
du palais des Tuileries. Ils se réunissent ensuite, non sans peine, et
parviennent à sortir de Paris. Une berline à six chevaux les entraîna
rapidement sur la route de Châlons, où les fugitifs arrivèrent
heureusement. Ils continuèrent leur route vers Montmédy, où les
attendait une petite armée commandée par le marquis de Bouillé.
Mais à Sainte-Menehould le roi, qui commettait l'imprudence de
mettre trop souvent la tête à la portière, fut reconnu, tandis qu'on
changeait les chevaux, par le fils du maître de poste, Drouet. N'ayant
point le temps de le faire arrêter, Drouet saute sur un cheval et
court à Varennes prévenir les autorités. Quand la voiture arrive, au
milieu de la nuit, on demande le passeport: il faut descendre. Les
gardes nationales averties arrivèrent; on força le roi à remonter dans
la voiture, qui reprit le chemin de Paris. A ce moment les dragons de
Bouillé apparaissaient auprès de Varennes, mais il était trop tard.
Le retour dura huit jours; la voiture marchait au pas, au milieu des
gardes nationales qui l'escortaient et par une chaleur accablante.
Trois députés, envoyés par l'Assemblée, accompagnaient la famille
royale, pour la surveiller. L'entrée à Paris fut morne et silencieuse,
le roi fut plus que jamais captif aux Tuileries.
L'Autriche et la Prusse, excitées par les émigrés, déclaraient vouloir
rétablir le roi dans son autorité absolue, et la guerre étrangère
s'ajouta à la guerre civile. La France fut envahie par les Prussiens.
L'Assemblée décrète aussitôt que la patrie est en danger, et le 22
juillet 1792 la proclamation en est faite avec un appareil imposant.
D'heure en heure le canon tonnait en signe d'alarme; un cortège
militaire, portant des bannières avec des inscriptions, parcourut
la ville de Paris, s'arrêtant sur les places pour lire le décret de
l'Assemblée. Huit amphithéâtres avaient été dressés sur différents
points: une table posée sur deux caisses de tambour y servait de
bureau aux officiers municipaux pour inscrire les noms des citoyens
qui demandaient à rejoindre les armées. Les volontaires affluaient
et se faisaient inscrire au milieu des applaudissements. On compta
cinq mille enrôlements en deux jours. Ces soldats improvisés,
indisciplinés, causèrent d'abord beaucoup d'embarras; mais, encadrés
dans les vieux régiments, ils ne tardèrent pas à montrer une grande
solidité.
Mais bientôt le péril grandit. Les Prussiens s'emparaient de Longwy,
de Verdun. Alors les ministres décrètent la formation de plusieurs
camps, on convertit les cloches en canons, les fers des grilles
en piques; on arrête en masse toutes les personnes suspectes,
c'est-à-dire soupçonnées de rester attachées à la royauté; les prisons
se remplissent de nobles, de prêtres. Puis des bandes organisées et
payées par quelques chefs, sans que les ministres cherchent à s'y
opposer, se précipitent dans les prisons et égorgent en foule les
prisonniers de tout âge et de tout rang (3, 4, 5 et 6 septembre).
=Victoire de Valmy.=--Des massacres ne sauvent pas un pays. Ce qui
le délivra, ce fut l'ardeur des volontaires qui, joints aux vieux
régiments, arrêtèrent l'ennemi. Les Prussiens avaient surpris les
défilés des montagnes de l'Argonne et se préparaient à envahir la
Champagne. Dumouriez essaya encore une fois de les arrêter: il
se posta près de Sainte-Menehould et occupa les hauteurs où l'on
remarquait le moulin de Valmy. Il garnit ces hauteurs d'artillerie et
attendit de pied ferme les Prussiens qui, commandés par le duc de
Brunswick, tentèrent de les escalader. Immobiles dans leurs lignes,
les Français accueillirent l'ennemi par un feu terrible, aux cris
de Vive la nation! Les Prussiens reculèrent et attendirent un corps
autrichien qui arrivait: les alliés donnèrent un nouvel assaut vers le
soir; ils se heurtèrent à la même résistance et battirent en retraite
(20 septembre 1792). La Champagne ou plutôt la France entière était
délivrée. Le canon, qui annonçait cette victoire, annonçait en même
temps l'ouverture de la _Convention_.
CHAPITRE XVII
LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
=La Convention.=--La Convention, la troisième Assemblée depuis 1789,
se réunit le 21 septembre 1792. Elle abolit la royauté, proclama la
République, mais en réalité concentra en elle-même tous les pouvoirs.
Ses membres faisaient les lois, et, divisés en comités, s'étaient
partagé l'administration.
Deux grands partis s'étaient tout de suite dessinés au sein de la
Convention: les Girondins et les Montagnards. Les Girondins, ainsi
nommés, parce qu'ils avaient pour chefs plusieurs députés de la
Gironde,[11] Brissot, Pétion, Vergniaud, Guadet, etc., croyaient la
Révolution terminée et prêchaient la modération. Les Montagnards,
ainsi appelés parce qu'ils étaient groupés sur les bancs les plus
élevés, avaient pour chefs les députés de Paris, Robespierre, Danton,
Marat, etc. Ils voulaient, au contraire, pousser plus loin les
changements et demandaient des mesures terribles pour effrayer les
ennemis de la Révolution.
=Procès et mort de Louis XVI.=--La découverte d'une armoire de fer
cachée dans un mur des Tuileries venait de révéler les correspondances
de la cour avec l'émigration et l'étranger. Les Montagnards
demandèrent la mise en accusation de Louis XVI et disaient qu'il
fallait «jeter en défi aux souverains une tête de roi.» La Convention
instruisit le procès du roi. Malesherbes, âgé de 72 ans, s'offrit pour
servir de conseil au prince qu'il avait servi et aida les avocats
Tronchet et de Sèze. Louis XVI, touché de ce dévouement, lui dit:
«Votre sacrifice est d'autant plus généreux que vous exposez votre
vie et que vous ne sauverez pas la mienne.» Héritier malheureux de
haines accumulées depuis un siècle, Louis XVI fut condamné à mort,
malgré l'éloquente défense de l'avocat de Sèze. «Je cherche en
vous des juges, s'écria-t-il avec véhémence, et je ne vois que des
accusateurs!» La majorité de la Convention se prononça pour la mort.
Le roi, qui dans sa prison du Temple avait gardé la plus sereine
résignation, monta avec calme et dignité sur l'échafaud dressé sur la
place Louis XV devenue place de la Révolution, et aujourd'hui place
de la Concorde (21 janvier 1793). «Je meurs innocent, s'écria-t-il,
de tous les crimes qu'on m'impute. Je pardonne aux auteurs de ma mort
et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais
sur la France.» Il allait en dire davantage lorsqu'un roulement de
tambours couvrit la voix de Louis XVI qui se livra aux exécuteurs.
=La Terreur.=--Maîtres du pouvoir, les Montagnards déployèrent contre
les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur une énergie farouche.
Le pouvoir se trouva bientôt concentré entre les mains du _Comité de
salut public_. Maximilien Robespierre ne tarda pas à devenir l'âme
de ce comité redoutable qui, pendant quatorze mois, fit planer sur
la France une terreur profonde. Le Tribunal révolutionnaire devint
impitoyable. Le général Custine, pour avoir été malheureux, fût traîné
à l'échafaud. La reine Marie-Antoinette refusa de se défendre contre
d'infâmes calomnies. Condamnée à mort dans la nuit du 16 octobre 1793,
après une séance de vingt heures et le matin même, elle fut conduite
au supplice dans la charette ordinaire sous le feu des insultes.
Vingt-deux Girondins, parmi lesquels des orateurs du plus grand
talent, périrent ensuite, soutenant mutuellement leur courage par des
chants patriotiques. Mme Roland, femme d'un ancien ministre, et du
parti de la Gironde, s'écria sur l'échafaud, en saluant une statue de
la liberté: «O liberté, que de crimes on commet en ton nom!» Le duc
Philippe d'Orléans, qui s'était rallié à la Révolution et avait voté
la mort de Louis XVI, n'échappa point lui-même au supplice, ainsi que
Bailly, un des savants renommés du temps, le vénérable président de
l'Assemblée constituante, le premier maire de Paris.
=Le 9 thermidor.=[12]--La terreur n'avait cessé d'aller en croissant
dans les premiers mois de l'année 1794. Chaque jour des charrettes
emmenaient des victimes vers la barrière du Trône, où l'échafaud
était en permanence. Ces cruautés firent horreur, d'autant plus qu'à
ce moment les périls extérieurs disparaissaient, grâce aux victoires
des armées.
Robespierre devint l'objet de l'animadversion générale, et, le 9
thermidor, les députés de la Convention, secouant le joug de la peur,
l'attaquèrent en face. Épuisé par les efforts qu'il faisait pour
parler au milieu des clameurs, Robespierre pouvait à peine respirer.
La Convention enfin le fit arrêter avec son frère et ses collègues,
Couthon, Lebas, Saint-Just.
Robespierre toutefois ne tarda pas à être délivré par ses partisans
les chefs de la Commune de Paris. Il se rendit à l'Hôtel de ville pour
préparer une insurrection. Mais la Convention appela à elle la garde
nationale: des bataillons fidèles se dirigèrent pendant la nuit sur
l'Hôtel de ville, qui bientôt se trouva cerné. Robespierre se tira un
coup de pistolet qui lui brisa la mâchoire. Après avoir passé toute
la matinée du 10 étendu sur une table, il fut porté tout meurtri à
l'échafaud avec vingt-deux de ses amis. Le lendemain, on exécuta
encore soixante-dix de ses partisans, et cette sanglante hécatombe fut
une digne fin de la Terreur.
=Le Directoire (27 octobre 1795-9 novembre 1799).=--La Convention
avait organisé un nouveau gouvernement républicain qui se composait
de deux Chambres distinctes, le _Conseil des Anciens_ et le _Conseil
des Cinq-Cents_. Le pouvoir exécutif était composé de cinq membres
qui formaient le Directoire. Divisé, mal obéi, le Directoire s'épuisa
en luttes incessantes contre les partis, il ne put se soutenir qu'en
ayant recours à des coups d'État et devait périr lui-même victime d'un
coup d'État.
Cette époque eut un caractère particulier de licence qui s'explique
par les terribles épreuves qu'on avait subies. La société
s'abandonnait au luxe, aux fêtes avec une liberté que ne gênait plus
l'ancienne distinction des classes et qui rappelait celle de la
Régence.[13]
=Le général Bonaparte.=--Mais l'intérêt de l'histoire se porte au
dehors; les armées françaises passent de tous les côtés les frontières
pour triompher de l'Autriche toujours en armes et toujours soutenue
par l'Angleterre. Le général Bonaparte étonne alors le monde par ses
victoires et cherchera bientôt à le dominer.
Né à Ajaccio le 15 août 1769, il était le second de huit enfants. A
l'âge de dix ans, son père le fit admettre à l'école de Brienne, où
les jeunes gentilshommes recevaient les principes d'une éducation
militaire. Bientôt il se fit remarquer par son ardeur pour l'étude et
surtout par son goût pour les mathématiques. Son amour-propre était
vif. Condamné un jour à dîner à genoux au réfectoire, avec la robe de
bure, il s'évanouit. On raconte aussi que manifestant un goût précoce
pour les combats, il faisait élever des retranchements de neige par
ses camarades.
Au bout de cinq ans, il passa à l'école militaire de Paris. Réservé,
taciturne, absorbé dans ses études ou ses lectures, il étonna bientôt
ses maîtres: «Corse de nation et de caractère, disait son professeur
d'histoire, il ira loin si les circonstances le favorisent.» Il sortit
de l'école lieutenant dans un régiment d'artillerie; dès les premiers
jours de la Révolution il se montra favorable aux idées nouvelles.
Mais sa carrière militaire ne commença qu'au siège de Toulon.
C'était en 1793, au milieu des plus grands périls de la France. Les
généraux envoyés par la Convention s'efforçaient en vain de reprendre
Toulon, tombé au pouvoir des Anglais. Le commandement de l'artillerie
est donné à Bonaparte, qui n'avait encore que vingt-quatre ans.
Lorsqu'il arriva, le général Carteaux lui dit: «C'était bien inutile:
nous n'avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Cependant
soyez le bienvenu; vous partagerez la gloire de le brûler demain sans
en avoir eu la fatigue.» Puis il le conduisit vers les travaux. Le
commandant d'artillerie aperçoit alors quelques pièces de canon, mais
elles se trouvaient à une distance beaucoup trop éloignée. Survient
le représentant du peuple, commissaire de la Convention. Bonaparte se
redresse, l'interpelle, lui démontre l'ignorance inouïe de tous ceux
qui l'entourent, et le somme de lui faire donner la direction absolue
de sa besogne. De ce jour il eut en réalité la direction du siège, et
Toulon ne tarda pas à être enlevé. Ce brillant fait d'armes attira
sur lui les regards, et le général Dugommier apprécia le mérite de
Bonaparte. «Récompensez ce jeune homme, disait-il, car si l'on était
ingrat envers lui, il s'avancerait de lui-même.»
La révolution du 9 thermidor vint pourtant arrêter sa carrière. Un
moment il fut emprisonné, on le mit bientôt en liberté, mais on le
priva de son commandement. Alors il vint à Paris, où il reclamait
en vain, dans les bureaux de la guerre, la place qui lui était due.
Aubry, membre du comité, la lui refusait. «Vous êtes trop jeune.--On
vieillit vite sur le champ de bataille, répliqua Bonaparte, et j'en
arrive.» Il resta quelque temps à Paris presque sans resources. Dévoré
d'un immense besoin d'activité, Bonaparte sollicita la faveur d'aller
en Turquie, comptant régénérer l'Orient. Il allait partir lorsque,
le 13 vendémiaire (5 octobre 1795), la Convention, attaquée par les
royalistes, l'appela pour la défendre sous les ordres de Barras.
Bonaparte prit des mesures énergiques, d'habiles dispositions et
triompha de l'insurrection. On lui donna le commandement de l'armée de
l'intérieur.
Un jeune enfant de douze ans vint un jour, lorsqu'on avait ordonné le
désarmement, réclamer l'épée de son père, le général de Beauharnais,
mort sur l'échafaud. On la lui rendit; l'enfant pleura à la vue de
cette épée. Bonaparte, touché de ce sentiment, le combla de caresses.
Sur le récit qu'il fit à sa mère de l'accueil qu'il avait reçu, Mme
de Beauharnais, Joséphine Tascher de La Pagerie, encore dans tout
l'éclat de la jeunesse, alla remercier Bonaparte. A quelque temps de
là leur mariage fut conclu; mais le général courut vite prendre le
commandement, vivement désiré, de l'armée d'Italie.
=La campagne d'Italie (1796-1797).=--Bonaparte, en arrivant à
l'armée d'Italie, ranime tout de suite les soldats par une énergique
proclamation: «Soldats, leur dit-il, vous êtes mal nourris et presque
nus; votre patience et votre courage vous honorent, mais ne vous
procurent ni gloire ni avantage; je vais vous conduire dans les plus
fertiles plaines du monde; vous y trouverez de grandes villes, de
riches provinces; vous y trouverez honneur, gloire et richesses.
Soldats d'Italie, manqueriez-vous de courage?»
Il franchit les Alpes au point où elles sont le plus bas; puis de
victoire en victoire, à Montenotte, Mondovi, Lodi il s'avance dans les
belles plaines de la Lombardie. Il triomphe encore des Autrichiens à
Castiglione, puis à la célèbre bataille d'Arcole.
Les Autrichiens cependant n'abandonnent pas l'Italie. Bonaparte les
bat encore à la fameuse journée de Rivoli (14 janvier 1797), s'avance
toujours plus loin et se dirige vers les Alpes pour entrer en Autriche.
Il franchit de nouveau les Alpes, à leur autre extrémité, à l'est, par
le col de Tarwis, et menace la capitale de l'Autriche. Les Autrichiens
l'arrêtent alors en acceptant la paix de Campo-Formio.
Les armées d'Allemagne avaient été moins heureuses. Mais, en 1796, le
général Moreau s'était distingué par une retraite demeurée justement
célèbre. Il avait traversé l'Allemagne pour rentrer en France sans
perdre ni un drapeau, ni un canon, ni une voiture. Cette armée se
prépara à recommencer la campagne avec une autre qui fut confiée au
général Hoche, l'un des hommes qui ont laissé la renommée la plus pure.
=Hoche et Marceau.=--Hoche, né à Versailles, en 1768, était sergent
au moment où éclata la Révolution. Il avança rapidement; à 25 ans,
il commandait en chef l'armée de la Moselle, et délivra l'Alsace.
Le plus brillant avenir s'ouvrait devant lui. Il comptait traverser
l'Allemagne pour joindre Bonaparte sous les murs de Vienne. Il débuta
par de brillants succès au commencement de l'année 1797; mais,
quelques mois après il mourait prématurément à l'âge de 29 ans.
Son émule et son ami, Marceau, né à Chartres, s'était distingué et
était mort l'année précédente, plus jeune encore. Soldat à seize ans,
général à 22 ans, il vainquit dans les champs de Fleurus, sur les
bords de la Moselle et du Rhin, et, à 27 ans, il tombait frappé d'une
balle ennemie. Les Autrichiens, qui l'estimaient, lui rendirent les
honneurs funèbres dans leur camp et renvoyèrent solennellement son
corps à l'armée française désolée. Sur le monument qu'on lui a élevé à
Coblentz on lit encore: «Qui que tu sois, ami ou ennemi, de ce jeune
héros respecte les cendres.»
=Expédition d'Égypte (1798-1799).=--Restait à dompter l'Angleterre.
Bonaparte, pour la frapper dans son commerce, fit décider l'expédition
d'Égypte, par laquelle il menaçait la route des Indes. Le jeune
général part avec trente mille hommes pour conquérir un vaste et riche
pays. Il débarque à Alexandrie (1^{er} juillet 1798), traverse le
désert et paraît devant les Pyramides, les plus grands et les plus
anciens monuments qui soient sortis de la main des hommes. «Songez,
s'écria Bonaparte, en les montrant à ses soldats, songez que du haut
de ces pyramides quarante siècles vous contemplent!» Une brillante
victoire disperse la redoutable cavalerie des Mameluks. Bonaparte
entre au Caire et ne tarde pas à rester maître de l'Égypte.
Il gouverne alors et administre sa conquête. Il envoie de tous côtés
des savants qu'il a amenés avec lui pour étudier les monuments
mystérieux de cette terre, jadis si renommée. Puis il s'en va
au-devant des Turcs qui arrivent par la Syrie: il les bat à la journée
du Mont-Thabor. Mais il échoue au siège de Saint-Jean-d'Acre, car la
flotte anglaise protège cette ville. La flotte française qui l'avait
amené, avait été détruite par les Anglais dans la rade d'Aboukir.
Bonaparte n'a plus aucune communication avec la France. Les Anglais
débarquent une nouvelle armée turque à la pointe d'Aboukir. Bonaparte
n'attend point qu'elle attaque: il va au-devant d'elle, la jette à
la mer et la détruit (25 juillet 1799). Bonaparte ayant appris les
revers de nos armées et l'agitation du pays, laissa son armée à l'un
de ses plus habiles lieutenants, Kléber, et quitta l'Égypte seul. Il
échappa aux croisières anglaises, débarqua à Fréjus, arriva à Paris
où il ne tarda pas à renverser le Directoire et à se rendre maître
du gouvernement par le coup d'État du 18 et du 19 brumaire (9 et 10
novembre 1799).
CHAPITRE XVIII
LE CONSULAT (1799-1804)
Bonaparte organisa un nouveau gouvernement: le _Consulat_. Trois
_consuls_ devaient exercer le pouvoir, mais Bonaparte, nommé
_Premier Consul_, concentra en lui toute l'autorité. En quelques
mois l'administration fut réorganisée, les finances, l'armée, tout
fut remis en ordre sous l'impulsion vigoureuse de Bonaparte, qui
s'entendait à tout, aux lois comme à la politique, aux chiffres comme
aux batailles.
=La seconde campagne d'Italie.=--Le Premier Consul ne perd point de
temps pour relever au dehors la France, menacée de perdre toutes
ses conquêtes. Les Autrichiens, en Italie, pressaient dans Gênes
l'intrépide Masséna qui soutenait une lutte héroïque. La famine
désolait la ville. Masséna régla tellement les rations, recourut à
tant d'expédients, qu'on vécut là où d'autres seraient morts. «Il
nous fera manger jusqu'à nos bottes,» disaient les soldats. Bonaparte
se porte à son secours, et pour surprendre l'ennemi, tente de
franchir les Alpes sur un point imprévu. Il choisit la route, à peine
praticable, du Grand Saint-Bernard (entre la Suisse et l'Italie). Les
troupes commencèrent à monter dans la nuit du 14 au 15 mai (1800).
Les vivres, les munitions passèrent à la suite des régiments; mais
l'obstacle c'était l'artillerie. On imagina de partager par le milieu
des troncs de sapins, de les creuser, d'envelopper avec ces deux
demi-troncs une pièce d'artillerie et de la traîner ainsi enveloppée
le long des ravins. Des mulets furent attelés à ce singulier fardeau;
mais bientôt les mulets manquèrent; les soldats s'attelèrent alors
aux pièces et les traînèrent. La musique jouait des airs animés dans
les passages difficiles et encourageait les troupes à vaincre ces
obstacles d'une nature si nouvelle. Au sommet, l'armée trouva des
vivres préparés par les religieux du Saint-Bernard et après quelque
repos commença la descente, qui ne présentait pas moins de difficultés
que l'ascension.
=Bataille de Marengo.=--En quelques jours, le Premier Consul avait
jeté au delà des Alpes quarante mille Français. Vingt mille autres
venaient les rejoindre par d'autres passages. Toutefois il y avait eu
des retards qui amenèrent la chute de Gênes où la famine était devenue
extrême. Masséna obtint les conditions les plus honorables. «Je serai
de retour dans quinze jours,» dit-il en rendant la place. Bonaparte
assura l'exécution de cette parole.
Le 14 juin 1800 il rencontra l'armée autrichienne près de Marengo.
Obligé de disperser son monde dans la crainte de voir l'ennemi lui
échapper, le Premier Consul ne put d'abord opposer que des forces
inférieures aux troupes autrichiennes. Jusqu'à trois heures il
perdait la bataille, mais il tient bon et ne recule que pas à pas.
Heureusement le général Desaix, récemment arrivé d'Égypte, avait
été la veille détaché avec sa division, dans une autre direction.
Il entend le bruit du canon; il descend de cheval, et approche son
oreille de la terre. Nul doute, une bataille est engagée; son devoir
est d'y courir; il y court avec ses six mille hommes. Lorsqu'il
arrive, les généraux l'entourent. Bonaparte, qui persiste, malgré
l'avis de ses lieutenants, à poursuivre la lutte, demande l'avis
de Desaix. Celui-ci regarde le champ de bataille: «La bataille est
perdue, répond-il, mais nous avons encore le temps d'en gagner
une.» Bonaparte ravi donne ses ordres. «Enfants, cria-t-il, nous
avons fait trop de pas en arrière; le moment est venu de marcher en
avant! Rappelez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de
bataille.»
Le général autrichien, M. de Mélas, ne se doutait point du désastre
qui le menaçait. Il était rentré dans Alexandrie et expédiait à son
souverain des courriers lui annonçant son triomphe. La division
Desaix s'avance et arrête les colonnes autrichiennes sur la route.
Le général lui-même s'élance à la tête d'un régiment, mais dès les
premières décharges il tombe frappé à mort. Les soldats désespérés
se précipitent avec une véritable fureur sur les masses profondes
des Autrichiens que des charges de cavalerie achèvent de mettre en
déroute. L'armée tout entière pleura Desaix et Napoléon le regretta
plus d'une fois dans le cours de ses longues guerres.
Une autre victoire du général Moreau, en Allemagne, força l'Autriche
à signer la paix qui fut conclue à Lunéville (1801). L'Angleterre
elle-même, l'ennemie la plus acharnée qu'ait eue notre Révolution,
signa la paix d'Amiens (1802).