Les Français étaient retranchés dans d'excellentes positions et

appuyés au village de Fontenoy. On s'aborda. Un régiment des gardes

anglaises parut le premier. A cinquante pas de distance, les

officiers anglais saluèrent les Français en ôtant leurs chapeaux.

Les officiers des gardes-françaises leur rendirent leur salut. Lord

Charles Hay, capitaine aux gardes-anglaises, cria: «Messieurs des

gardes-françaises, tirez.» Le comte d'Auteroche leur dit à voix haute:

«Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers; tirez vous-mêmes.»

Les Anglais firent un feu roulant. Dix-neuf officiers des gardes

tombèrent blessés à cette seule décharge, 95 soldats demeurèrent sur

la place, 215 furent blessés, sans compter les ravages faits dans

les régiments suisses. Le premier rang abattu, les autres terrifiés

se dispersèrent. Les Anglais, formant une colonne longue et épaisse,

avançaient à pas lents, comme faisant l'exercice. Le maréchal de Saxe,

qui voyait de sang-froid combien l'affaire était périlleuse, fit dire

au roi qu'il le conjurait de se retirer avec le dauphin. «Oh! je suis

bien sûr qu'il fera ce qu'il faudra, répondit le roi, mais je resterai

où je suis.» Le maréchal de Saxe tente une dernière attaque: on braque

des pièces de canon qui font de larges trouées dans l'épaisse colonne

anglaise; tous les régiments l'enveloppent: la colonne s'entr'ouvre,

est mise en pièces et la bataille est gagnée.

Cette victoire eut d'importants résultats; elle nous donna tous

les Pays-Bas, et les ennemis se décidèrent enfin à signer la paix

d'Aix-la-Chapelle (1748). Mais à cause de quelques défaites en Italie

et sur mer, Louis XV «qui traitait en roi et non en marchand,» ne sut

rien demander pour nous. Nous tenions les Pays-Bas; il les rendit. «La

France en rendant ses conquêtes, dit le maréchal de Saxe, s'est fait

la guerre à elle-même. Les ennemis ont conservé leur même puissance;

elle seule s'est affaiblie.»

=Guerre de sept ans (1756-1763).=--Huit ans après, l'Angleterre,

jalouse de notre prospérité renaissante, nous déclarait de nouveau la

guerre.

=Dupleix aux Indes.=--Tout le fort de cette guerre se passa dans

les Indes et en Amérique, car l'Angleterre était principalement

jalouse de nos colonies qui n'avaient jamais connu une si grande

prospérité. Aux Indes, nous aurions conquis un immense empire si le

gouvernement avait soutenu les entreprises intelligentes et hardies

de Dupleix. Fils d'une famille de financiers et d'administrateurs,

Dupleix devint, par l'influence de son père, un des directeurs de la

Compagnie. Nommé gouverneur général des possessions françaises en

1741, il avait conçu, pour établir notre puissance dans ces contrées,

le projet de s'immiscer dans les querelles des souverains de l'Inde.

Dupleix était surtout aidé par sa femme, Jeanne Albert, fille d'un

médecin de Paris et d'une créole portugaise, célèbre dans l'Inde sous

le nom de princesse Jeanne; familière avec tous les dialectes du pays,

elle entretint, pour le compte de son mari, une vaste correspondance

diplomatique. Dupleix, intervenant dans les guerres que se faisaient

les gouverneurs des provinces, acquit deux cents lieux de côtes. Mais

il n'obtenait pas de renforts; il éprouva quelques échecs. Enfin le

ministère anglais se plaignit impérieusement du génie ambitieux de

cet homme qui troublait toute l'Asie; le déplorable gouvernement de

Louis XV rappela Dupleix (1755). Avec lui disparut son œuvre; un jeune

commis de la compagnie anglaise, devenu le général Clive, suivit ses

traces, et, mieux compris, donna à sa patrie un vaste empire qui

aurait pu être le nôtre.

=Montcalm au Canada.=--Même désastre au Canada. Pour sauver le Canada

il eût suffi de cinq ou six mille soldats, et de quelques millions

d'argent; on ne jugea pas à Versailles que la Nouvelle-France, si

digne de ce nom par son dévouement à la mère patrie, méritait ce

sacrifice. «Ces déserts glacés,» comme on disait, coûtaient trop cher

à défendre.

«Nous combattrons, écrivait Montcalm au ministre qui l'abandonnait, et

nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie.»

La population canadienne était digne d'un pareil chef. On décida que

tous ceux qui pouvaient porter un fusil iraient à la guerre, et qu'on

laisserait les travaux des champs aux femmes, aux moines, aux enfants,

aux vieillards.

Mais Montcalm et ses braves troupes ne pouvaient être partout sur la

ligne immense des opérations. L'ennemi parut enfin devant Québec;

Montcalm prend avec lui ce qu'il a de troupes disponibles, court aux

Anglais pour ne point leur laisser le temps de rendre leur position

inexpugnable, et se trouve avec 4500 hommes en face de 8000, rangés

en carré et décidés à se bien battre, car, en cas de défaite, la

retraite leur est impossible; Bougainville, le fameux navigateur,

alors colonel, n'était pas loin de là avec 3000 hommes. Montcalm ne

l'attend pas; il ne se donne même pas le temps de ranger son armée

en deux lignes; il n'établit pas de réserve; il oublie toute sa

science au moment où il fallait surtout s'en souvenir. Le général

anglais Wolfe avait donné l'ordre de ne tirer qu'à vingt pas, et avait

fait mettre deux balles dans les fusils. Ce feu meurtrier causa du

désordre dans les rangs français. Les Canadiens, excellents comme

tirailleurs, valaient moins en ligne, ils se replièrent pour se battre

à leur manière, isolément, derrière les arbres. Wolfe déploya alors

ses colonnes et chargea à son tour. Déjà blessé au poignet, il se

mit à la tête de ses grenadiers: une balle l'atteignit encore et lui

traversa la poitrine; on l'emporta sur les derrières de l'armée,

tandis que les siens poursuivaient leurs succès. «Ils fuient!» s'écrie

un de ceux qui accompagnaient le général mourant. Cette parole le

ranime. «Qui? demande-t-il.--Les Français, lui répond-on.--Alors je

meurs content.»

Montcalm tombait au même moment. Malgré deux blessures, il dirigeait

la retraite, lorsqu'un coup de feu dans les reins le jeta à bas de son

cheval. «Au moins, dit-il, je ne verrai pas les Anglais dans Québec.»

Il mourut le lendemain. Ses soldats l'enterrèrent dans un trou fait

par une bombe. Trois jours après, Québec capitula.

Un habile ministre, le duc de Choiseul, essaya de relever le royaume

en rétablissant la marine et en réformant l'armée; à la mort de

Stanislas (1766), il réunit à la France la Lorraine, et puis en 1768

acheta l'île de Corse aux Génois.

Choiseul tendait aussi une main amie à la Pologne que menaçaient

la Prusse, la Russie et l'Autriche. Mais la grande politique ne

convenait pas aux courtisans de Louis XV. Choiseul s'était fait de

puissants ennemis en bannissant les jésuites (1762), il ne voulut

pas s'humilier devant une nouvelle favorite, la cynique Mme du Barry

et il fut disgracié (1770). Le chevalier Meaupou et l'abbé Terray,

contrôleur des finances, prirent le pouvoir: ils entrèrent en lutte

contre les parlements. La magistrature élevait en effet la voix contre

ce gouvernement qui patronnait l'association dite _Pacte de famine_

pour l'accaparement des grains; qui laissait démembrer la Pologne

(1773) et creusait chaque jour le gouffre du déficit. Les colères

s'amassaient. Louis XV disait «Ceci durera bien autant que moi, mon

successeur s'en tirera comme il pourra.» Et la favorite répétait avec

lui: «Après nous le déluge.»

Le mouvement intellectuel était immense; jamais on n'avait mieux

compris le vice des institutions et les abus qu'au moment où le

pouvoir cherchait à les maintenir sans compensation. Le gouvernement

demeurait absolu. Louis XV n'était pas homme à oublier les leçons

qu'il avait reçues. Lorsqu'il était jeune, la multitude, le jour de

la fête de Saint-Louis, encombra le jardin des Tuileries, pour le

voir. Le maréchal de Villeroy, son gouverneur, lui fit remarquer

cette multitude prodigieuse qui venait pour le saluer: «Voyez, lui

disait-il, cette affluence, ce peuple; tout cela est à vous, vous en

êtes le maître,» et sans cesse lui répétait cette leçon pour la lui

bien inculquer.

_Les lettres de cachet_ (ordres d'emprisonnement) se donnaient avec

une facilité incroyable. A la mort de Louis XIV «il y eut, dit

Saint-Simon, des histoires fort étranges. Parmi les prisonniers de la

Bastille,[10] il s'en trouva un arrêté depuis trente-cinq ans, le jour

qu'il arriva à Paris, d'Italie d'où il était, et qui venait voyager.

On n'a jamais su pourquoi, et sans qu'il eût jamais été interrogé,

ainsi que la plupart des autres. Quand on lui annonça sa liberté,

il demanda tristement ce qu'on prétendait qu'il en pût faire. Il

dit qu'il n'avait pas un sou, qu'il ne connaissait personne à Paris,

pas même une seule rue, que ses parents d'Italie étaient apparemment

morts. Il demanda de rester à la Bastille le reste de ses jours avec

la nourriture et le logement.» Devant les tribunaux point de défenseur

pour l'accusé, procédure toujours secrète, la question ou la torture

pour arracher des aveux, et comme sanction de lois inégales et

cruelles, des supplices plus cruels encore.

Les crimes, du reste, étaient nombreux, parce que la misère était

profonde. D'Argenson écrivait, pour l'année 1739: «En pleine paix,

avec les apparences d'une récolte, sinon abondante, du moins passable,

les hommes meurent tout autour de nous, comme des mouches, de

pauvreté, et broutent l'herbe. Le cri sinistre: «Du pain! Du pain!»

sera le premier cri des émeutes terribles de la Révolution. Cette

Révolution est prochaine.»

CHAPITRE XVI

LOUIS XVI--LA RÉVOLUTION (1774-1793)

=Louis XVI.=--Le fils de Louis XV, le Dauphin, était mort avant lui,

en 1765, laissant trois fils qui, comme les trois fils de Philippe

le Bel, et comme les trois derniers Valois, devaient tous monter sur

le trône, mais aussi être les derniers rois de la maison de Bourbon.

A l'avènement de l'aîné, Louis XVI (1774), qui avait vingt ans, on

espéra un changement complet de l'État. On trouva un matin sur le

piédestal de la statue de Henri IV, au Pont-Neuf, cette inscription:

«Il est ressuscité.»

Louis XVI comprenait peu les progrès politiques à réaliser, mais

il avait un désir sincère d'améliorer la condition du peuple: il

encouragea toutes les inventions, toutes les découvertes utiles. Il

fut un des premiers à comprendre l'utilité de la vaccine et à la

défendre contre les préjugés. Il encouragea et seconda Parmentier qui

s'efforçait de répandre l'usage de la pomme de terre; pour vaincre le

dédain des courtisans, il fit servir sur sa table ce mets aujourd'hui

populaire et porta à sa boutonnière la fleur de cette plante méprisée.

Louis XVI, pour éviter de grands malheurs, n'aurait eu qu'à soutenir

de son autorité les deux hommes de bien qu'il avait d'abord fait

entrer au ministère, Malesherbes et Turgot. Malesherbes voulait

réformer la justice, donner des défenseurs aux accusés, rendre aux

protestants la liberté de conscience et à tous les Français la sûreté

de leur personne par la suppression des lettres de cachet.

Turgot, déjà renommé par l'habileté qu'il avait déployée dans

l'administration du Limousin, voulait proclamer la liberté du commerce

et de l'industrie alors gênés par une foule d'entraves. Afin de

prévenir les famines trop nombreuses dans le cours du dix-huitième

siècle, il rendit libre le commerce des grains et améliora la

navigation intérieure. Mais ces réformes soulevaient contre lui tous

les privilégiés qu'elles blessaient.

Malesherbes, le premier, donna sa démission au roi, qui lui dit: «Vous

êtes plus heureux que moi, vous pouvez abdiquer.» Turgot attendit

d'être renvoyé. Louis XVI eut la faiblesse de congédier un ministre

dont il avait dit: «Il n'y a que Turgot et moi qui aimons le peuple.»

=Guerre d'Amérique (1778-1783).=--La guerre d'Amérique vint un

moment faire diversion aux difficultés intérieures. Les colonies,

que l'Angleterre avait fondées au delà de l'Atlantique, s'étaient

soulevées et avaient, en 1776, proclamé leur indépendance.

Un planteur devenu général, Washington, dirigeait les armées.

Franklin, autre grand citoyen, homme aussi savant que vertueux, qui

a inventé le paratonnerre et travaillé à la délivrance de sa patrie,

vint solliciter les secours de la France. Le jeune marquis de La

Fayette alla le premier offrir son épée à Washington. Louis XVI envoya

8000 hommes sous la conduite de Rochambeau, un des brillants élèves

du maréchal de Saxe (1778). A cette troupe vinrent se joindre en

volontaires bon nombre de gentilshommes. Une lettre de La Fayette à

sa femme, qui désirait le voir revenir (6 janvier 1778), montre qu'à

côté de l'exaltation du jeune marquis, il y avait une haute raison:

«L'abaissement de l'Angleterre, écrit-il, l'avantage de ma patrie, le

bonheur de l'humanité, qui est intéressée à ce qu'il y ait dans le

monde un peuple entièrement libre, tout m'engage à ne pas quitter.»

La France, dont la marine s'était relevée, ouvrit glorieusement

les hostilités. Un combat naval indécis près d'Ouessant étonna

l'Angleterre; une tempête seule empêcha notre flotte, unie à une

escadre espagnole, de débarquer à Plymouth et d'attaquer l'Angleterre

jusque dans son île. Les flottes françaises avec d'Estaing et le

comte de Grasse, dont ses matelots disaient: «Il a six pieds, et

six pieds un pouce les jours de bataille,» dominèrent dans les mers

des Antilles. L'amiral de Grasse vint concourir au plan formé par

Washington, Rochambeau et La Fayette, de cerner l'armée anglaise de

lord Cornwallis dans York-Town. Conduite par La Fayette avec une

prudence et une fermeté qu'on n'eût pas attendues d'un jeune général

de vingt-quatre ans; secondée par la bravoure des soldats d'un fameux

régiment commandé par Rochambeau, l'entreprise réussit complètement et

l'armée anglaise se rendit (1781). Ce fut le salut des Américains.

=Les États généraux (5 mai 1789).=--La guerre d'Amérique, entreprise

pour la liberté d'un peuple, avait, en France, excité les désirs de

liberté; de plus elle avait coûté cher et accru le déficit dans les

finances. Pour sortir des embarras financiers, Louis XVI rappela

Necker, habile banquier genevois. Necker cependant ne pouvait rétablir

l'équilibre entre les recettes et les dépenses sans remédier aux abus,

sans demander des réformes politiques. Il voulut porter la lumière

dans l'administration en publiant le budget. Il se rendit impopulaire

et fut disgracié. Sa retraite mécontenta l'opinion déjà toute

puissante.

La reine Marie-Antoinette, qui était Autrichienne et qui gardait à la

cour de France la fierté de sa maison, était déjà regardée comme l'âme

du parti qui s'opposait aux réformes. Elle fit donner le contrôle des

finances à un dissipateur, Calonne, qui, pour faire croire l'État plus

riche, dépensait beaucoup. Le moment vint enfin où il fallut avouer

qu'on ne pouvait aller plus loin.

Calonne céda la place à Loménie de Brienne, qui se montra encore moins

capable de remédier au mal, et il fut lui-même obligé de proposer au

roi la convocation des États-Généraux.

Les élections faites au commencement de l'année 1789, firent

comprendre que la nation était déterminée à soutenir ses députés. La

Révolution commençait, et, avec elle, un nouvel âge de la France et du

monde.

La première séance des États (5 mai) fut un jour de joie et

d'espérance. Le roi prononça un discours plein d'excellentes

intentions et de promesses; il recommanda l'accord, mais dès les

premiers jours, les défiances s'éveillèrent, les haines se montrèrent.

On y voyait trois nations, représentées par les trois Ordres:

noblesse, clergé, tiers état. Mais les députés du Tiers voulurent tout

d'abord qu'on supprimât cette distinction des trois Ordres. En nombre

double des deux premiers Ordres, les députés du Tiers n'étaient rien

si l'on votait par ordre. Ils étaient tout si l'on votait par tête.

Les ordres privilégiés refusèrent de délibérer avec le tiers état.

Celui-ci passa outre. Il considéra qu'à lui seul il représentait

la masse la plus nombreuse de la nation et, le 17 juin, se déclara

_Assemblée nationale_ (plus tard la _Constituante_).

=Le serment du Jeu de paume (20 juin 1789).=--La cour, irritée de la

résistance du tiers état, qui demandait la réunion des trois Ordres,

décide le roi à tenir un séance solennelle pour imposer le maintien

des trois Ordres. On ferme la salle sous un prétexte frivole. C'était

le samedi 20 juin. Les députés, auxquels on refuse l'entrée de la

salle, s'assemblent par groupes, les uns demandant à délibérer en

plein air, d'autres sous les fenêtres mêmes du roi. Le président

Bailly, leur propose de se réunir dans une salle de jeu de paume,--ce

jeu était alors fort à la mode;--ils s'y rendent. Là, dans cette salle

sombre et nue, un bureau est improvisé avec un établi de menuisier,

quelques planches et quelques banquettes. Tous debout répètent

avec enthousiasme la formule d'un serment mémorable par lequel ils

s'engagent «à ne point se séparer jusqu'à ce que la Constitution du

royaume soit affermie sur des fondements solides.»

Le comte d'Artois, frère du roi, s'imagine déconcerter les députés

en louant la salle pour y jouer à la paume. Les députés, auxquels se

joint la majorité des députés du clergé, siègent alors dans l'église

Saint-Louis.

=La séance du 23 juin.=--Le 23 juin, se tint la séance royale, et les

députés du tiers état pour ce jour-là rentrèrent dans leur salle.

Louis XVI vint, avec un cortège solennel, faire entendre des paroles

sévères et casser les décisions prises par les députés. Il ordonnait

que les États délibérassent suivant les anciennes formes, par Ordres.

Après le discours du roi la séance fut levée. Les députés du tiers

état ne bougèrent pas de leur place. Le grand maître des cérémonies

vint dire aux députés de se séparer comme l'avait ordonné le roi.

Alors le comte de Mirabeau, député du tiers état, et qui déjà avait

une haute réputation d'éloquence, répondit: «Allez dire à votre

maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu'on ne nous

en arrachera que par la force des baïonnettes.» Louis XVI céda. A

quelques jours de là il engageait lui-même les nobles à se joindre aux

députés du tiers état.

=La prise de la Bastille.=--Louis XVI n'avait cédé que pour gagner du

temps. Il appelait autour de Paris de nombreux régiments, la plupart

étrangers, puis renvoya l'habile ministre Necker, qui conseillait de

marcher d'accord avec l'Assemblée. Le renvoi de Necker alarme les

Parisiens, mécontents déjà d'être entourés de troupes. Des groupes

nombreux se forment au Palais-Royal. Un jeune avocat au Parlement,

Camille Desmoulins, monte sur une table, un pistolet à la main, et

ameute la foule; des rixes avec la troupe font des victimes. Le peuple

veut des armes, envahit l'Hôtel des Invalides, où il prend des canons

et des fusils. Enfin, le 14 juillet, un cri général entraîne la

population parisienne: A la Bastille!

Comme un torrent furieux, la foule, au milieu de laquelle on

remarquait beaucoup de gardes-françaises et que conduisaient deux

soldats, Élie et Hullin, se précipite contre la redoutable forteresse,

à peine défendue alors par quelques Suisses et des invalides. Les

portes sont enfoncées à coups de canon, et, après quelques heures de

résistance, la garnison capitule. Cette première victoire populaire

fut malheureusement souillée par des vengeances, le meurtre du

gouverneur de Launay, de plusieurs officiers, du prévôt des marchands,

Flesselles.

Louis XVI, apprenant la prise de la Bastille, s'écria: «C'est donc

une révolte?--Dites une révolution, sire,» lui répondit-on. Comptant

encore sur le prestige de la royauté, il se rendit à Paris. Il y fut

bien accueilli, mais par une population en armes. Bailly, nommé maire

de Paris, lui présenta les clefs de la ville, offertes jadis à Henri

IV. «Ce bon roi, dit-il, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui

le peuple qui a reconquis son roi.» Louis XVI confirma la nomination

de Bailly comme maire et du marquis de La Fayette comme chef de

la milice bourgeoise ou garde nationale. Il mit à son chapeau la

cocarde bleue et rouge des Parisiens. La Fayette y ajouta ensuite le

blanc, couleur de la royauté: ce furent désormais les trois couleurs

nationales, la cocarde tricolore. «Prenez-la, sire, disait-il à Louis

XVI: voilà une cocarde qui fera le tour du monde.» Il disait vrai.

Tous ces événements excitèrent une vive agitation dans les provinces.

Les paysans, las du régime féodal, se précipitèrent sur les châteaux,

les abbayes, qui étaient leurs bastilles. Alors l'Assemblée résolut de

calmer cette effervescence par des décisions promptes et hardies. A la

séance de nuit du 4 août, le comte de Noailles déclare que le grand

moyen, c'est de donner satisfaction au peuple en abolissant le régime

féodal. Aussitôt seigneurs, évêques, députés des villes se succèdent à

la tribune et viennent tous, au milieu des applaudissements, renoncer

à leurs privilèges. On décréta en quelques heures la destruction du

régime féodal qui durait depuis tant de siècles. On rivalisait de

générosité. On s'embrassait au milieu de la joie universelle. Il

semblait qu'une France nouvelle fût née en cette nuit mémorable du 4

août, qui est restée la plus belle date de la Révolution.

=Les journées des 5 et 6 octobre.=--Au mois d'octobre, des

démonstrations imprudentes de la cour et la famine amènent un nouveau

soulèvement de la capitale.

La population de Paris marche le 5 octobre sur Versailles, les

femmes en tête, portant des armes et criant: «Du pain! du pain!» Le

roi accueille une députation et promet de prendre les mesures qu'on

lui demande. Bientôt la nuit, la pluie, la fatigue dispersent les

attroupements. La Fayette cependant, qui n'avait pu arrêter cette

invasion, la suivait pour la contenir avec la garde nationale. Il

n'arriva à Versailles que pendant la nuit, et eut bien de la peine

à parler à Louis XVI, car dans ces moments de danger on respectait

encore les lois de l'étiquette. Vers le matin, voyant la foule

réfugiée dans les abris qu'elle avait pu rencontrer, et tranquille, il

se retire, épuisé de fatigue. Il commençait à peine à reposer qu'on

vint lui dire que le palais était forcé.

Le 6 octobre, vers les sept heures du matin, les bandes d'hommes et

de femmes qui rôdaient depuis la veille autour du château, trouvèrent

enfin le moyen de s'introduire, non seulement dans les cours, mais

dans les appartements. Des gardes qui cherchaient à les arrêter sont

massacrés. Tremblante, la reine se réfugie auprès du roi. Les gardes

défendent vaillamment sa chambre et se font tuer. Le plus affreux

pillage commençait, et les scènes les plus sanglantes allaient avoir

lieu, quand La Fayette, averti, accourt. Il pénètre dans le château et

fait évacuer les appartements. Mais la foule rassemblée dans la cour

demandait que le roi vînt à Paris. Il fallut que Louis XVI se montrât

et promît d'y aller. La famille royale se dirigea vers Paris au milieu

de cette foule qui témoignait par les cris les plus grossiers de sa

joie farouche. Le roi fut dès lors comme prisonnier dans sa capitale

et se trouva à la merci des émeutes. L'Assemblée vint à son tour se

fixer à Paris et s'installa dans la salle du Manège, près du jardin

des Tuileries. Déjà elle avait fixé les principes sur lesquels elle

entendait établir le gouvernement, dans une _Déclaration_ célèbre dite

_des droits de l'homme_. Ces principes, ou vérités premières, appelés

les principes de 1789, établissaient la _souveraineté du peuple_,

l'_égalité_, la _liberté_ de tous les citoyens.

Histoire de France Tirée de Ducoudray · 第 9 / 13 段