militaire, des reproches atteignirent les officiers négligents. Mme
de Sévigné nous a conservé un curieux dialogue entre un colonel de
bonne famille et le rude ministre. «M. de Louvois dit l'autre jour
tout haut à M. de Nogaret: «Monsieur, votre compagnie est en fort
mauvais état.--Monsieur, je ne le savais pas.--Il faut le savoir,
dit M. de Louvois; l'avez-vous vue?--Non, monsieur, dit Nogaret.--Il
faudrait l'avoir vue, monsieur.--Monsieur, j'y donnerai ordre.--Il
faudrait l'avoir donné; car enfin il faut prendre parti, monsieur, ou
se déclarer courtisan, ou faire son devoir quand on est officier.»
Les officiers généraux avancèrent selon la durée des services.
Louvois remplaça la pique par le fusil armé de la baïonnette. Il
créa des magasins de vivres pour l'approvisionnement des armées en
campagne, des hôpitaux militaires, et, sur les conseils de Louis XIV,
fit construire le magnifique _Hôtel des Invalides_. Mais Louvois
poussa trop Louis XIV à la guerre et mourut en 1691, au moment où ses
funestes inspirations engageaient le roi dans les luttes les plus
acharnées contre l'Europe.
=Vauban (1633-1707).=--«Né le plus pauvre gentilhomme du royaume,»
comme il le disait lui-même, Sébastien Le Prestre, seigneur de Vauban,
n'avait qu'une chaumière de paysan: une seule chambre, une grange et
une écurie; on la montre encore dans le Morvan bourguignon, et elle
fut longtemps au dix-huitième siècle occupée par un sabotier. Orphelin
à l'âge de dix ans, il reçut quelques leçons du pauvre curé de son
village, pour lequel il travaillait en échange de l'abri qu'il avait
reçu chez lui. A dix-sept ans, il s'engage dans les troupes de Condé
pendant la Fronde, se distingue, est fait prisonnier. Mazarin, qui
a entendu dire que le jeune soldat s'entend en fortifications, le
convertit facilement à la cause royale. On l'attache comme aide à un
homme médiocre qui passait pour le premier ingénieur du temps. Vauban
eut bientôt dépassé son maître, qui mourut à temps pour lui laisser sa
place; dès 1677 il fut nommé commissaire général des fortifications du
royaume.
Sa vie militaire est des mieux remplies: «il a fait réparer 300 places
fortes anciennes, en a fait construire 33 neuves; il a conduit 53
sièges et s'est trouvé en personne à 143 engagements de vigueur.» Il
porte l'art de la défense au degré de perfection où il avait aussi
porté l'art de l'attaque, de sorte que dans l'armée il y avait deux
dictons militaires: «Ville assiégée par Vauban, ville prise; ville
fortifiée par Vauban, ville imprenable.»
Vauban, pour lui-même hardi jusqu'à la témérité, se montra toujours
ménager au plus haut degré du sang des autres; à ce point de vue,
l'homme de guerre est digne de vénération. «Il ne faut jamais, a-t-il
écrit quelque part, faire à découvert ni par force ce qu'on peut faire
par industrie. La précipitation ne hâte point la prise des places...
Il vaut mieux brûler plus de poudre et verser moins de sang.»--«Sire,
disait-il à Louis XIV, j'aime mieux conserver 100 soldats à Votre
Majesté que d'en tuer 3000 aux ennemis;» et une autre fois: «Vous
gagnerez un jour, mais vous perdrez 1000 hommes: ne le faites pas;»
ou: «Vous perdrez tel homme qui vaut mieux que le fort: n'attaquez
pas.»--C'était, nous dit Saint-Simon qui n'a pas habitude de flatter,
«le plus honnête homme et le plus vertueux homme de son siècle, le
plus simple, le plus vrai, le plus modeste.» C'était aussi un grand
citoyen, pour lequel ce sévère Saint-Simon créa le nom de _patriote_.
Jeune, ardent, ambitieux, Louis XIV voulut encore agrandir la
France. Dans une campagne qui sembla le voyage d'une cour (1667),
il fit la conquête de la Flandre et gagna la possession de la forte
place de Lille, conquête précieuse qui fut confirmée par le traité
d'Aix-la-Chapelle (1668). En 1672, il envahit la Hollande et s'en
fût rendu maître si les Hollandais, désespérés, n'eussent rompu les
digues qui retenaient la mer, et inondé une partie de leur pays.
Ils furent soutenus par une coalition des principales puissances de
l'Europe. Mais les armées de Louis XIV tinrent tête aux Hollandais,
aux Allemands, aux Espagnols. Condé gagna sur Guillaume d'Orange, chef
ou _stathouder_ de la Hollande, la sanglante bataille de Senef (1674).
Turenne délivra l'Alsace, envahie par les Impériaux, et les poursuivit
en Allemagne (1675). Malheureusement l'armée se vit tout à coup privée
de ce grand général, qui fut tué par un boulet. Les Français battirent
en retraite. Il fallut envoyer le prince de Condé pour prendre le
commandement; mais ce fut là aussi sa dernière campagne. Son âge et
ses infirmités le condamnaient au repos.
Bien que privé de ces deux fameux capitaines, Louis XIV continua la
guerre, prit les villes de Valenciennes, de Cambrai, de Gand, et signa
les traités de Nimègue (1678) qui lui assuraient la possession de la
Flandre et celle de la Franche-Comté.
=Mort de Turenne.=--La plus belle de toutes ces campagnes fut celle
de Turenne, qui, en plein hiver, délivra l'Alsace, occupée par les
Impériaux. Malheureusement c'était sa dernière. Au mois de juillet
1675, Turenne, qui était allé chercher les Impériaux au delà du Rhin,
avait en face de lui un adversaire redoutable, Montecuculli. Tous
deux, en généraux habiles, semblaient faire, avec leurs manœuvres
savantes, une vraie partie d'échecs. La partie était sur le point de
se terminer, et Turenne allait la gagner. Il avait choisi pour livrer
bataille d'admirables positions. Il n'avait pu, lui d'ordinaire
si modeste, s'empêcher de s'écrier en voyant les ennemis: «Je les
tiens!» Le 27 juillet 1675, la veille de la bataille, Turenne achève
ses dernières dispositions. Dans le milieu de la journée, près d'un
bouquet de vieux arbres, il s'assied sur le gazon pour déjeuner
tranquillement. Vis-à-vis se trouvait une batterie ennemie, dont les
décharges ne troublèrent point le repas frugal du héros. Cependant
le lieutenant général Saint-Hilaire était soucieux. Cette batterie
suspecte lui paraissait avoir pour but de détourner l'attention d'un
mouvement que faisaient les troupes ennemies. Il alla en observation
et se confirma dans son opinion. Aussitôt il en fait part à Turenne.
Turenne monte à cheval pour aller reconnaître le point faible où
l'ennemi se proposait de porter ses efforts, et l'emplacement d'une
batterie que Saint-Hilaire voulait y établir. «Oui, dit Turenne
en arrivant au lieu désigné, oui, Saint-Hilaire, le conseil est
bon: dressez une batterie ici.» Au même moment, un boulet casse le
bras de Saint-Hilaire et vient frapper Turenne au cœur. Le fils de
Saint-Hilaire, voyant son père blessé, se jette sur lui en pleurant:
«Ce n'est pas moi, mon fils, répond le blessé en montrant le cadavre
de Turenne, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer.»
Ce fut, en effet, une perte irréparable et un deuil universel. Le
secret de la bataille du lendemain périt avec Turenne. L'armée fut
saisie d'une vraie panique; il fallut battre en retraite, et les
soldats, répétant «qu'ils avaient perdu leur père,» repassèrent le
Rhin. Louis XIV fit rendre les plus grands honneurs à Turenne et
voulut qu'il fût enterré dans les caveaux de Saint-Denis; depuis on
l'a transporté aux Invalides.
Il fallut, pour rétablir les affaires, une campagne de Condé. Mais ce
fut, à lui aussi, sa dernière campagne. Ses infirmités l'obligèrent
à se retirer dans son domaine de Chantilly. Il y passa le reste de
sa vie, qui se prolongea jusqu'en 1686, se consolant de ses douleurs
dans la conversation des hommes de génie en tout genre dont la France
était alors remplie. Une foule de poètes, de savants, d'orateurs,
d'artistes, rehaussait et glorifiait par des chefs-d'œuvre immortels
ce règne si brillant.
Louis XIV est alors au comble de la puissance. Il n'y avait qu'une
autorité en France, celle du roi. Louis XIV ne voulut plus qu'une foi
religieuse. Cependant les protestants, paisibles, ne formaient plus
un parti politique; mais Louis XIV voulut les forcer à se convertir.
Enfin il révoqua l’_Édit de Nantes_ (1685). L'exercice du culte
protestant fut interdit, ses ministres furent bannis du royaume;
trois cent mille réformés les suivirent malgré la surveillance
rigoureuse exercée pour empêcher l'émigration et les supplices qui
la punissaient. Cette persécution dépeupla un quart du royaume. Elle
arrêta les progrès de l'industrie, qui presque tout entière était
entre les mains des protestants. Elle fit passer les secrets de nos
manufactures aux étrangers et fit fleurir leurs États aux dépens du
nôtre.
Louvois, pour hâter le succès des missions organisées pour la
conversion des protestants, imagina d'y mêler du militaire. Il logea
des gens de guerre chez les calvinistes. Ces soldats commirent les
plus grands excès, et, comme les dragons se distinguèrent surtout par
les violences, on appela cette exécution les _Dragonnades_.
L'intendant de Béarn écrivait dans son journal: «Il s'est converti
six cents personnes dans cinq villes ou bourgs sur le simple avis
que les compagnies étaient en marche. De quatre mille religionnaires
qu'il y avait à Orthez, il s'en convertit deux mille avant l'arrivée
des troupes, en sorte que, pendant le séjour que j'y fis avec des
missionnaires, ils se convertirent tous, à la réserve de vingt
familles opiniâtres.» Les nouvelles de conversions ainsi arrachées
arrivaient par milliers à la cour. Louvois écrivait à son père, le
chancelier Le Tellier: «Il s'est fait 60,000 conversions dans la
généralité de Bordeaux et 20,000 dans celle de Montauban. La rapidité
dont cela va est telle qu'il ne restera pas 10,000 religionnaires dans
toute la généralité de Bordeaux, où il y en avait 150,000 le 15 du
mois passé.»
Ces conversions apparentes firent illusion à Louis XIV et lui
persuadèrent qu'il n'avait plus qu'à signer la révocation de l'Édit de
Nantes pour que le protestantisme fût détruit. Ce fut le commencement
de ses fautes et de ses malheurs.
Cette persécution des protestants contribua à rendre plus hostiles les
nations protestantes, auxquelles se joignirent les nations catholiques
effrayées déjà de l'ambition de Louis XIV. La ligue d'Augsbourg se
forma (1686). Louis XIV engagea la lutte (1688) et bientôt compliqua
cette nouvelle guerre en voulant rétablir sur le trône d'Angleterre le
roi Jacques II, renversé par ses sujets, qu'il avait voulu ramener au
catholicisme.
Les vaisseaux français, conduits par l'amiral Tourville, portèrent
Jacques II et une armée en Irlande (1690). Mais la cause de ce roi
incapable était désespérée. Louis XIV ne s'en obstina pas moins.
Tourville soutint un combat glorieux sur mer contre des forces
supérieures, mais une partie de ses vaisseaux vint échouer dans la
rade de la Hougue, où leurs équipages les brûlèrent pour ne pas les
laisser prendre par l'ennemi (1692).
On ne livra plus dès lors de grands combats sur mer, mais de hardis
marins, Jean Bart, Duguay-Trouin et une foule d'autres, dans leurs
courses audacieuses, infatigables, causent beaucoup de mal au commerce
ennemi.
Jean Bart et Duguay-Trouin étaient les fils d'armateurs, l'un de
Dunkerque, l'autre de Saint-Malo. Jean Bart tout enfant avait révélé
sa vocation; il se plaisait surtout, dans les longues veillées, à
construire de petits navires. Jean Bart entre comme lieutenant dans
la marine royale en 1679. Duguay-Trouin, plus jeune, n'y entre qu'à
la fin de la guerre de la ligue d'Augsbourg. Leurs noms toutefois
retentissent ensemble pendant cette guerre.
Jean Bart, fait prisonnier par trahison, menace de mettre le feu aux
poudres du bâtiment sur lequel on l'a attiré si on ne le délivre
aussitôt.
Duguay-Trouin, avec son navire, soutient seul un combat acharné
pendant douze heures contre six navires anglais. Jean Bart s'en va
chercher, dans le Nord, un convoi de blé vivement attendu de la
France affamée; il le rencontre, mais déjà pris et escorté de huit
vaisseaux de guerre hollandais; avec six frégates, il attaque les
huit vaisseaux, les bat, en prend trois et rentre triomphant avec le
convoi de blé (1694). En 1696, quatorze vaisseaux bloquent Dunkerque
pour empêcher Jean Bart de sortir: il sort néanmoins; il rencontre une
flotte marchande hollandaise bien escortée: il prend cinq vaisseaux
et vingt-cinq bâtiments marchands. Survient une flotte hollandaise:
Jean Bart renvoie ses prisonniers sur les cinq vaisseaux dont il s'est
rendu maître, et brûle les autres navires en présence des ennemis
stupéfaits. Duguay-Trouin, non plus que lui, ne compte ses adversaires
et, comme lui, marque chaque année par des prises nombreuses qui
ruinent bien plus encore l'ennemi qu'elles n'enrichissent les
armateurs. Duguay-Trouin, luttant contre six vaisseaux anglais, force,
l'épée à la main, ses matelots à retourner à un combat dont ils ne
veulent plus. Un officier se plaignait d'avoir été mal secondé par
son équipage. «Mon cher, lui répondit Duguay-Trouin, c'est que vous
n'aviez pas de courage pour eux tous.» Jean Bart transportait le
prince de Conti en Pologne; on rencontra des forces ennemies bien
supérieures, mais on leur échappa. «C'est bien heureux, dit le prince,
car nous étions pris.--Non, répondit Jean Bart.--Comment auriez-vous
fait?--Plutôt que de me rendre, dit froidement le capitaine, j'aurais
fait mettre le feu au vaisseau: nous aurions sauté, mais ils ne nous
auraient pas pris.» Le prince frémit à cette révélation: «Le remède
est pire que le mal, dit-il; je vous défends de vous en servir tant
que je serai sur votre vaisseau.»
Jean Bart meurt en 1702 prématurément, car il n'avait que cinquante
ans. Duguay-Trouin lui survit et fournit une brillante carrière
pendant la nouvelle lutte que Louis XIV soutient de 1702 à 1714 contre
l'Europe coalisée.
=Guerre de la Succession d'Espagne.=--Les guerres nombreuses avaient
déjà épuisé le royaume quand, en 1700, mourut le roi d'Espagne,
Charles II, frère de la reine de France. Louis XIV prétendait à la
succession pour ses enfants. D'ailleurs, par un testament qu'on avait
su obtenir de lui, Charles II avait légué à un petit-fils de Louis XIV
la monarchie espagnole, qui comprenait l'Espagne, les Pays-Bas, le
royaume de Naples et le Milanais. Louis, présentant son petit-fils à
sa cour, dit simplement: «Messieurs, voilà le roi d'Espagne.» Puis se
tournant vers son petit-fils, il lui dit: «Seulement n'oubliez pas que
vous êtes fils de France.» L'ambassadeur d'Espagne fit observer que le
passage allait devenir aisé, «que les Pyrénées étaient fondues.» On a
fait de cette remarque le mot célèbre: «Il n'y a plus de Pyrénées.»
L’Europe s'effraya de la puissance que cet avènement d'un prince
français au trône d'Espagne donnait à notre pays. Elle craignit que
l'Espagne, l'Italie, les Pays-Bas fussent un jour réunis à la France,
et Louis XIV commit la faute de laisser voir qu'il espérait cette
réunion. La France eût alors constitué une puissance beaucoup plus
redoutable que celle de Charles-Quint. Dès lors ce fut de la part de
l'Europe une haine violente et une guerre acharnée qui se prolongea
treize ans.
Les premières années, Louis XIV soutint la lutte avec avantage,
mais il confiait trop souvent ses armées à des favoris et prétendait
les diriger de Versailles. Il fallut sortir de l'Allemagne, puis de
l'Italie après la bataille de Turin (1706). Les défaites de Ramillies
(1706), d'Oudenarde (1708), nous forcèrent à abandonner les Pays-Bas.
La France fut envahie. Malgré l'héroïque défense du maréchal de
Boufflers, la ville de Lille dut capituler (1708). Des cavaliers
ennemis coururent jusqu'à Versailles et enlevèrent sur le pont de
Sèvres un officier de la maison du roi qu'ils prirent pour le dauphin.
L'hiver de 1709 fut horrible. «Une gelée, qui dura près de deux mois
de la même force, avait, dès ses premiers jours, rendu les rivières
solides jusqu'à leur embouchure et les bords de la mer capables de
porter des charrettes. Les arbres fruitiers périrent, il ne resta plus
ni noyers, ni oliviers, ni pommiers, ni vignes; les autres arbres
moururent en très grand nombre; les jardins périrent et tous les
grains dans la terre. On ne peut comprendre la désolation de cette
ruine générale.»
Louis XIV, courbant son orgueil devant tant de malheurs, demanda la
paix. Les coalisés, le croyant réduit à toute extrémité n'en devinrent
que plus acharnés: ils voulurent le forcer à chasser lui-même
Philippe V d'Espagne. «Mieux vaut faire la guerre à mes ennemis qu'à
mes enfants,» répondit-il, et il releva la tête; il écrivit à tous
les gouverneurs, aux évêques, une lettre noble et patriotique. Le
sentiment national éclata et fit oublier toutes les souffrances.
«Les soldats de Villars n'avaient point de pain et ils étaient
gais.»--«Quand des brigades marchent, écrivait Villars, il faut que
les brigades qui ne marchent pas jeûnent. On s'accoutume à tout. Je
crois cependant que l'habitude de ne pas manger n'est pas bien facile
à prendre.» Attaqués à Malplaquet (septembre 1709), les soldats
jetèrent le pain qu'on venait de leur distribuer, pour courir plus
légèrement au combat. Ils furent vaincus, mais causèrent à l'ennemi
plus de mal qu'ils n'en reçurent. L'espoir revint à la France.
En Espagne, Vendôme gagna la bataille de Villaviciosa et dit à
Philippe V fatigué: «Je vais vous faire donner le plus beau lit sur
lequel un roi ait couché.» Il fit apporter les étendards et les
drapeaux pris à l'ennemi.
Des malheurs domestiques vinrent, en même temps que les malheurs
de l'État, accabler Louis XIV vieillissant. Le dauphin mourut en
1711; le fils du dauphin, le duc de Bourgogne, mourut avec sa femme
en 1712. Louis XIV se trouva presque isolé; il n'avait plus pour
héritier qu'un arrière-petit-fils âgé de cinq ans. Et à ce moment la
France était menacée d'une invasion. Louis XIV confia à Villars sa
dernière armée, il lui dit d'un ton pénétré: «Vous voyez mon état,
monsieur le maréchal; il y a bien peu d'exemples de ce qui m'arrive
et que l'on perde, dans la même semaine, son petit-fils, sa petite
belle-fille, et leur fils, tous de très grande espérance et très
tendrement aimés. Dieu me punit: je l'ai bien mérité,» puis il ajouta:
«La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous
remets les forces et le salut de l'État. Je connais votre zèle et la
valeur de mes troupes, mais enfin la fortune peut vous être contraire:
s'il arrivait ce malheur à l'armée que vous commandez, quel serait
votre sentiment sur le parti que j'aurais à prendre?» Villars n'osait
répondre, balbutiait. Le roi reprit: «Je compterais aller à Péronne ou
à Saint-Quentin y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, faire un
dernier effort avec vous et périr ensemble ou sauver l'État.» Noble
parole qui en fait oublier d'autres, trop égoïstes; il n'eut pas
besoin de la tenir.
Villars, avec une habile et heureuse audace, enleva un camp retranché
à Denain (1712). Ce fut une victoire complète, que suivit la conquête
des places surprises par les ennemis. La France était sauvée.
=Louis XIV et les lettres.=--La France, à cette époque,
s'enorgueillissait de ses écrivains et de ses artistes, que Louis
XIV encourageait. Aussi a-ton reconnu cette protection royale en
réunissant autour de son nom tous les hommes de génie du siècle.
Le roi combla de faveurs Racine, qui nous a laissé des tragédies aussi
nobles que touchantes; Boileau, qui par ses préceptes et ses exemples
donna dans ses vers les règles de l'art d'écrire; Molière, dont les
comédies spirituelles tournaient en ridicule les vices et les défauts
de la société. Apprenant qu'à sa cour Molière subissait des avanies
parce qu'il était comédien, Louis XIV le fit un jour asseoir à sa
table: «Vous me voyez, dit-il aux seigneurs, occupé à faire manger
Molière, que mes officiers ne trouvent pas d'assez bonne compagnie
pour eux.»
Boileau, dont les satires étaient mordantes, avait cependant le
caractère le plus généreux. Apprenant que des nécessités financières
avaient fait supprimer la pension du vieux Corneille,[9] il écrivait
aussitôt au roi et offrit le sacrifice de sa propre pension. Louis XIV
n'accepta pas ce sacrifice, maintint la pension de Corneille et lui
envoya en outre deux cents louis d'or.
Mais le charmant fabuliste La Fontaine déplaisait au roi, qui ne
comprenait pas le génie du Bonhomme aujourd'hui tant aimé de l'enfance.
En 1715 Louis mourait, à l'âge de 77 ans, laissant la France plus
grande qu'il ne l'avait reçue, mais meurtrie et épuisée.
CHAPITRE XV
LOUIS XV (1715-1774)
=Louis XV; la Régence.=--Une joie inconvenante accompagna les
funérailles du grand roi. La Régence commença, temps resté fameux par
la licence à laquelle s'abandonnèrent la cour et la noblesse, invitées
au plaisir par le régent lui-même, le duc d'Orléans, neveu de Louis
XIV, qui se dégrada au milieu des débauches avec ses amis.
La grande difficulté était de trouver de l'argent pour payer les
dettes de l'État et aussi celles des seigneurs. Le duc d'Orléans
accorda sa confiance à un Écossais Law. Celui-ci voulait répandre
l'usage du papier comme monnaie. Il créa une banque qui émettait des
billets très utiles pour les grandes transactions. Il fonda aussi une
_Compagnie des Indes_, destinée, selon lui, à réaliser d'immenses
bénéfices; tout le monde voulait s'associer à une entreprise qui
promettait d'être si fructueuse et on acheta en foule des _actions_
de la compagnie. Toutes les têtes étaient tournées. Le prix de
ces _actions_ s'élevant sans cesse, avec une rapidité incroyable,
on n'avait qu'à revendre aussitôt pour faire des gains énormes:
des artisans, des laquais devinrent millionaires. Pour satisfaire
l'avidité du public, on multiplia outre mesure les billets de la
banque, réunie à la Compagnie. La confiance s'ébranla; on voulut de
l'argent, la banque ne put en donner: tous les porteurs de billets
se trouvèrent n'avoir que du papier. Ce fut une ruine immense. Law
s'enfuit (1720). Mais s'il avait échoué, il avait révélé la puissance
du crédit.
Louis XV était à peine reconnu majeur, en 1723, que le régent mourut;
son ministre trop peu scrupuleux, le cardinal Dubois, l'avait précédé
au tombeau. Le duc de Bourbon, homme avide et sans mœurs, prit la
place de premier ministre. Le roi de Pologne détrôné, Stanislas
Leczinski, vivait en France où on l'avait accueilli. Un jour il entre
dans la chambre où étaient sa femme et sa fille. «Mettons-nous à
genoux, dit-il, et remercions Dieu.--Seriez-vous rappelé au trône
de Pologne? lui dit sa fille.--C'est bien mieux, vous êtes reine
de France!» La pieuse et douce Marie Leczinska devint, en effet,
la femme de Louis XV, qui, à l'exemple de son aïeul, ne tarda pas
à la délaisser, poussant le scandale bien plus loin que Louis XIV.
En 1733, le cardinal Fleury, ancien précepteur de Louis XV, et qui
avait succédé au duc de Bourbon, fut obligé, malgré son amour de la
paix et de l'économie, de prendre part à une guerre presque générale
et dite de la _succession de Pologne_. Cette guerre, qui aurait pu
avoir de grands résultats, si elle avait été énergiquement conduite,
releva cependant, par quelques victoires, le prestige de nos armes,
et la France parut au traité de Vienne (1738) l'arbitre de l'Europe.
Stanislas n'eut point le trône de Pologne, mais garda le titre de roi,
si désiré pour l'honneur de son gendre: on lui céda la Lorraine;
après sa mort, cette province, importante comme frontière, devait
retourner à la France. Ce retour eut lieu en 1766.
=Bataille de Fontenoy (1745).=--Le cardinal Fleury, plus
qu'octogénaire et peu belliqueux, vit encore, malgré lui, commencer
une guerre générale à l'occasion de la succession au trône d'Autriche
(1740-1748). Plusieurs compétiteurs disputaient à la fois les États
autrichiens à Marie-Thérèse et la couronne impériale à François de
Lorraine. Cette guerre ne profita qu'au roi de Prusse, le célèbre
Frédéric II, qui se porta avec trop peu de loyauté tantôt d'un côté,
tantôt de l'autre. La France se rangea parmi les ennemis de l'Autriche.
Notre armée, mal payée, mal nourrie par le trop économe Fleury, se
disperse, après de faciles succès, partout où elle peut vivre. En
1744, Louis XV, jusque-là inerte, fit un effort. Il entre dans les
Pays-Bas avec Maurice de Saxe qui s'empare de plusieurs villes. On mit
le siège devant Tournai. Les Anglais et les Hollandais vinrent pour
défendre cette place et il fallut se battre à Fontenoy (1745).