=Le ministère de Richelieu.=--En 1624 arriva au pouvoir Armand du

Plessis de Richelieu. Richelieu était le troisième fils d'un capitaine

des gardes de Henri IV. Suivant l'usage, l'aîné suivit la carrière

des armes, le second embrassa l'état ecclésiastique, mais bientôt se

confina dans un cloître, et le troisième le remplaça dans les dignités

ecclésiastiques et devint évêque de Luçon. Aumônier de la reine Marie

de Médicis, protégé par elle, il partagea sa mauvaise fortune après

la chute de Concini, puis s'entremit avec zèle pour réconcilier la

mère et le fils. Après la mort de Luynes, l'évêque de Luçon qui avait

déjà donné bien des preuves de sa haute intelligence, reçut le chapeau

de cardinal; le roi refusait cependant de l'admettre au conseil.

«Cet homme, disait-il à la reine mère, je le connais mieux que vous,

madame; il est d'une ambition démesurée.» L'habileté et la patience du

cardinal, la volonté de Marie de Médicis triomphèrent des hésitations

du roi, et, dès que Richelieu fut au conseil (1624), il y fut bientôt

le maître.

Richelieu, une fois au pouvoir, jugea nettement la situation. Il

inaugura une politique nouvelle, hardie à l'intérieur comme à

l'extérieur. «Le roi a changé de conseil et le ministère de maximes,»

écrivait-il dans une de ses plus fières dépêches.

Ayant résolu d'abord d'en finir avec les protestants qui remuaient

toujours, il conduisit le roi au siège de la Rochelle, «ce nid d'où

avaient coutume d'éclore les desseins de révolte.» C'était la grande

forteresse du parti protestant et les seigneurs catholiques ne se

dissimulaient pas qu'elle leur était utile en embarrassant la royauté.

Le cardinal de Richelieu anime tout de son âme; le mot d'ordre est:

«passer ou mourir.» Enfin on parvient, malgré la flotte anglaise,

à jeter dans l'île 6000 soldats; les Anglais, vaincus dans une

bataille sanglante, sont obligés de se retirer et d'abandonner la

Rochelle à ses seules ressources. Mais la ville était forte. L'énergie

des habitants s'exalta, soutenue par les ardentes prédications du

ministre Salbert, par le courage viril de la vieille duchesse de

Rohan, et surtout par son maire, le rude marin Guiton. En acceptant

cette charge, Guiton déclara qu'il poignarderait de sa propre main

quiconque parlerait de se rendre; pour rappeler cette menace, il

plaçait son poignard sur la table du conseil. Le ministre cependant

se montrait général, intendant des vivres, ingénieur; pour affamer

la ville, il eut recours à une digue de 700 toises; du côté de la

terre une circonvallation s'étendait sur plus de trois lieues, garnie

de treize forts. Enfin la famine est dans la Rochelle; Guiton reste

inébranlable, attendant les secours de la flotte anglaise qui deux

fois apparaît à la vue de la ville assiégée et deux fois recule

devant la marine improvisée de Richelieu. On montre à Guiton des

habitants expirant de faim: «Il faudra bien que nous en venions tous

là,» se contente-t-il de répondre. «Mais bientôt la ville n'aura plus

d'habitants.--C'est assez qu'il en reste un pour fermer les portes.»

Enfin la révolte se met dans la ville, il a fallu exécuter plusieurs

des malheureux qui demandent du pain ou la capitulation. Les rues sont

parcourues par des «ombres d'hommes vivants» et encombrées de cadavres

qu'on n'a plus le courage d'ensevelir. Il faut finir par se rendre au

cardinal qui entre dans la ville précédé d'un grand convoi de vivres,

«marchant seul devant le roi,» comme pour bien montrer qu'il était la

seconde personne de France (1628).

Au dehors, Richelieu défendait les intérêts de la France. «Jusqu'où

allait la Gaule, disait-il, jusque-là doit aller la France.» Ce ne

fut pas sa faute s'il ne réalisa pas cette parole: il en fut bien

près. Il prit surtout part à la grande lutte qui armait alors une

moitié de l'Europe contre l'autre, et connue dans l'histoire sous le

nom de _guerre de Trente Ans_ (1618-1648), lutte qui avait pour but

d'empêcher l'Allemagne de devenir la proie de la maison d'Autriche.

Celle-ci avait déjà écrasé deux adversaires. Richelieu va en chercher

un troisième au fond du Nord, le roi de Suède Gustave-Adolphe, un

des plus grands capitaines de l'époque, «un soleil levant,» comme

on l'appelait. Gustave-Adolphe se lance sur l'Allemagne, «fait une

guerre à coups de foudre,» mais tombe bientôt enseveli dans un dernier

triomphe à Lutzen (1632).

Mais dès la seconde campagne la France est envahie. La ville de Corbie

est prise; l'effroi règne dans Paris. Déjà les bourgeois s'imaginaient

voir arriver les Impériaux. Quelques-uns, collant l'oreille contre

terre, prétendaient entendre le canon ennemi. Richelieu lui-même

désespère. Son fidèle conseiller, le capucin Père Joseph, ranime son

courage et l'engage à se montrer. Richelieu sort: il va à l'Hôtel de

ville pour réclamer l'appui du peuple. Le patriotisme éclate. Les

volontaires affluent et le maréchal de la Force reçoit leurs noms sur

le perron de l'Hôtel de ville. L'armée marche sur Corbie, qui est

repris aux Espagnols.

Même pendant qu'il épuisait sa vie à la poursuite de ces grands

desseins, Richelieu avait encore à se défendre contre les intrigues

et les complots. Il avait dû réprimer une révolte du comte de Soissons

qui périt au combat de la Marfée (1641). Il lui fallut, aussi en 1642,

donner encore un terrible exemple par le supplice d'un jeune seigneur,

Cinq-Mars, qui avait conspiré et traité avec l'Espagne. Cinq-Mars fut

décapité, à Lyon, avec son ami, le jeune de Thou, accusé seulement de

ne pas l'avoir dénoncé et dont le sort inspira une juste pitié (12

septembre 1642).

Richelieu était déjà atteint de la maladie qui devait l'enlever

quelques mois après. Il voyageait tantôt sur un bateau, tantôt, quand

on ne pouvait naviguer, dans une vaste litière portée sur les épaules

de ses gardes: cette litière était si vaste et si haute qu'on abattait

devant elle des pans de murailles, les portes des villes et des

édifices étant trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi

à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée et terrifiée en

présence d'un pareil triomphateur.

Cependant sa santé, minée par les travaux, par les soucis du pouvoir,

faisait prévoir une fin prochaine. Louis XIII vint lui rendre visite

et essaya de lui donner quelques consolations. «Sire, lui dit le

cardinal, voici le dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté,

j'ai la consolation de laisser son royaume plus puissant qu'il n'a

jamais été et vos ennemis abattus.» Aux derniers moments, Richelieu,

qui ne voulait plus être flatté, fit signe à celui des médecins en qui

il avait le plus de confiance: «Parlez-moi, dit-il, à cœur ouvert,

non en médecin, mais en ami.--Monseigneur, dans vingt-quatre heures

vous serez mort ou guéri.--C'est parler, cela, dit Richelieu, je vous

entends.» Et il se recueillit pour mourir. «Voilà mon juge qui doit

bientôt prononcer mon arrêt, dit-il: je le supplie de me condamner si

pendant mon ministère j'ai eu d'autre objet que le bien de l'État,

le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les avantages

de la religion.» En entendant ces dernières paroles, l'évêque de

Lisieux ne put s'empêcher de dire tout bas: «Voilà une assurance qui

m'épouvante.» Richelieu expira le 4 décembre 1642.

=Pierre Corneille (1606-1684.)=--L'époque de Louis XIII est celle

où la nation française est vraiment constituée. Dès ce jour aussi

sa langue est formée et sa littérature arrive au plus haut point de

la perfection avec le philosophe René Descartes et le poète Pierre

Corneille.

Corneille était né à Rouen le 6 juin 1606; son père était avocat

du roi au parlement de Normandie. L'aîné de sept enfants, Pierre

fut placé de bonne heure au collège des Jésuites de la ville, et il

fut reçu avocat comme son père. Mais sa vocation le portait vers la

poésie et le théâtre. Sa tragédie, _le Cid_, fut accueilli avec un

enthousiasme sans précédent. On ne pouvait se lasser de voir cette

pièce; chacun en savait quelque partie par cœur; on la faisait

apprendre aux enfants, et il était passé en proverbe de dire: _Cela

est beau comme le Cid_.

En 1639 et 1640, Corneille écrivit encore _Horace_, _Cinna_,

_Polyeucte_, trois chefs-d'œuvre. Sa vie, vouée tout entière à la

culture des lettres, fut sans agitation extérieure, et ses dernières

années s'écoulèrent dans la gêne et dans la tristesse. Il mourut à

Paris, en 1684.

La popularité du grand poète a survécu et s'est même augmentée avec

le temps. Selon l'expression d'un éminent critique, elle honore notre

pays. «Elle y est l'effet de cet amour pour les grandes choses et de

cette passion pour les grands hommes qui sont un des traits de notre

caractère national. Le jour où Corneille cesserait d'être populaire

sur notre théâtre, nous aurions cessé d'être une grande nation.»

Il ne faut pas non plus oublier les services rendus aux lettres par

Richelieu, qui aimait les poètes jusqu'à en être jaloux; les pensions

accordées aux écrivains; la création de la presse périodique, par le

privilège de la _Gazette de France_, accordé au médecin Renaudot; et

surtout l'institution de l'_Académie française_ (1635).

CHAPITRE XIV

LOUIS XIV (1643-1715)--MAZARIN

=Bataille de Rocroy.=--Richelieu n'avait pas eu le temps d'achever la

longue guerre dans laquelle nous étions engagés. Louis XIII le suivit

quelques mois après au tombeau (mai 1643). Cette double mort releva

le courage des Espagnols; le trône passait à un enfant de cinq ans,

la régence à une femme. Les ennemis avaient repris l'offensive du

côté de la Champagne et assiégeaient Rocroy. Le jeune duc d'Enghien,

fils du prince de Condé, commandait de ce côté: il avait reçu comme

dot de son mariage avec une nièce de Richelieu la direction d'une

armée, et il en était digne. Ayant la ressemblance il a aussi l'audace

de l'aigle. Cinq jours après la mort du roi, malgré l'avis de ses

plus vieux officiers, il ose attaquer une armée presque double de la

sienne et composée en grande partie de ces vieilles bandes espagnoles

dont, depuis Pavie, la réputation était si grande. Les Espagnols,

suffisamment couverts par les marais et les bois dont Rocroy est

entouré, pressaient vivement le siège. On se canonna d'abord jusqu'à

la nuit, et le lendemain (19 mai 1643) on s'ébranle pour un choc

décisif. Le duc d'Enghien avec Gassion, enfonce l'aile gauche des

Espagnols; les deux chefs, manœuvrant habilement, se séparent: Gassion

poursuit les fuyards, Enghien se jette sur le centre ennemi. Or, à

ce moment l'aile droite des Espagnols, victorieuse, écrasait les

Français dont les chefs étaient mis hors de combat. Enghien voit le

danger et le prévient. Il passe avec sa cavalerie derrière les lignes

ennemies et court attaquer l'aile droite espagnole qui se croyait

maîtresse du champ de bataille. Cette manœuvre, dont on n'avait point

eu d'exemple, décida du succès; il fallait le compléter. Restaient

au milieu de la plaine les gros bataillons de l'infanterie espagnole

jusque-là invincibles: ils se forment en carrés; dès que les nôtres

approchent, les carrés s'ouvrent, démasquant dix-huit pièces de canon,

qui vomissent la mort de toutes parts. Mais les bandes espagnoles sont

entourées; Gassion a rejoint le duc d'Enghien. Toute l'armée française

se précipite contre les quatre mille vieux soldats qui résistent avec

la plus admirable intrépidité. Enfin, pour éviter un carnage inutile,

des officiers espagnols demandent quartier. Enghien s'avance pour

les écouter; soit erreur, soit exaltation, les soldats espagnols

continuent le feu. Alors nos troupes indignées se précipitent de

nouveau avec fureur et cette glorieuse journée se termina par le

carnage le plus affreux. Sept mille ennemis jonchaient le champ de

bataille; deux cents étendards étaient le trophée de cette victoire

d'un général de vingt-deux ans.

La réputation que venaient de gagner et nos troupes et Condé fut

soutenue l'année suivante à Fribourg (grand-duché de Bade), où, de

concert avec un autre illustre capitaine, le vicomte de Turenne, il

vainquit, après plusieurs attaques meurtrières, l'habile général

bavarois Merci (1644).

=Turenne.=--Tout jeune, Turenne avait manifesté un vif amour des

combats. Par une froide soirée d'hiver, il s'échappa du château. Sa

mère, saisie d'une inquiétude mortelle, envoya à sa recherche. Son

père, le duc de Bouillon, averti, s'écria: «Je gage qu'il est sur les

remparts, dans quelque bivouac, à se faire raconter des histoires de

guerre.» Le duc de Bouillon alla donc de bivouac en bivouac et bientôt

rencontra son fils qui, de lassitude, dormait sur l'affût d'un canon.

«L'ennemi, l'ennemi!» lui cria son père. Turenne s'éveilla aussitôt

et se mettait dans l'attitude du combat, lorsque son père l'entoura

dans ses bras en lui disant: «Prisonnier! prisonnier!» Fort grondé,

Turenne s'excusa en répondant: «Je voulais, mon père, en me couchant

sur la dure par cette nuit glacée, m'essayer aux fatigues de la guerre

et voir si je serais capable de faire bientôt mes premières armes sous

vos ordres.»

=Mazarin.=--A Paris heureusement règne, sous le nom de la régente

Anne d'Autriche, un ministre qui s'entend à recueillir le fruit de

ces victoires et continue la politique de Richelieu; c'est Mazarin.

Né à Rome en 1602, d'une famille sicilienne assez obscure, Mazarin

avait d'abord étudié chez les jésuites: il se distingua de bonne

heure, aux représentations du collège, par cet art de comédien qu'il

déploya plus tard sur le théâtre de la politique. Ami des plaisirs

et du jeu, on le vit s'attacher à une grande famille, celle des

Colonna, accompagner un jeune prince de cette maison aux universités

d'Espagne, jouer à Madrid comme à Rome, mais étudier néanmoins. Il

laissa bientôt les livres pour l'épée et partit capitaine dans un

régiment. Puis il débuta dans la diplomatie comme attaché de légation,

et, du premier coup, effaça ses maîtres. Il arrêta deux armées, dont

l'une était l'armée française, prêtes à engager une grande bataille

(1630 à 1631). Richelieu l'apprécia, l'attira en France et obtint pour

lui en 1640 le chapeau de cardinal bien qu'il ne fût pas prêtre. Si

Mazarin était étranger, il avait le cœur français et le prouva dès

qu'Anne d'Autriche lui eut confié le pouvoir. Mazarin donna toute

son attention à la grande lutte contre l'Empire et contre l'Espagne,

et, lorsque de nouvelles victoires de Condé à Nordlingen (1645) et à

Lens (en Artois) (1648) eurent enfin déterminé l'Empire à signer la

paix, l'habile ministre conclut le traité de Westphalie qui modifiait

ou plutôt rétablissait l'équilibre de l'Europe. La France y gagnait

l'Alsace. L’Espagne continua la guerre, mais onze ans plus tard elle

céda à son tour; Mazarin eut encore la gloire de négocier et de

signer le traité des Pyrénées, qui nous abandonnait l'Artois et le

Roussillon. La France avançait ainsi de plus en plus vers ses limites

naturelles.

=La Fronde.=--Le ministre était moins heureux à l'intérieur. Mazarin

ne ressemblait en rien à Richelieu. Doué de beaucoup d'esprit, actif,

il était surtout souple et patient; il savait courber la tête devant

l'orage, pour surnager ensuite «comme le liège qui revient sur l'eau.»

Son titre d'étranger avait obligé Mazarin, comme la reine, à beaucoup

donner au commencement de son ministère; la guerre vint encore ajouter

à la pénurie du trésor épuisé.

Au mois de janvier 1649, la régente s'enfuit de Paris à Saint-Germain,

où la cour coucha presque sur la paille, en plein hiver. Une guerre

peu sérieuse commença, à laquelle on donna le nom d'un jeu d'enfants,

la Fronde: Les Parisiens sortaient en campagne ornés de plumes et

de rubans. Ils fuyaient dès qu'ils rencontraient deux cents hommes

de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie. Les troupes

parisiennes, qui revenaient toujours battues, étaient reçues avec des

huées et des éclats de rire... Les cabarets étaient les tentes où

l'on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des

chansons et de la gaieté la plus dissolue.

On lisait autrefois l'histoire de la Fronde en riant, il faut en

réalité la lire en pleurant. En plein dix-septième siècle, on peut se

croire revenu aux guerres des Anglais ou aux luttes des Bourguignons

et des Armagnacs.[8] Les terres sont tombées en friche sur beaucoup

de points du royaume et des villages entiers abandonnés de leurs

habitants; les routes couvertes de milliers de malheureux expirant

de faim, l'infection répandue partout dans les campagnes par des

cadavres sans sépulture. Dans les campagnes on ne laboure plus, ou

on s'attroupe pour aller à la charrue en armes à cause des bandes

de pillards et de soldats errants; en Picardie, des populations

entières vivent dans des grottes ou dans des carrières; les loups se

multiplient et prennent possession des villages déserts.

=Saint Vincent de Paul.=--Les misères que causa la guerre folle de

la Fronde mirent en relief les vertus de saint Vincent de Paul qui

avait voué sa vie aux œuvres de charité. Il avait déjà, sous le

règne de Louis XIII, fondé la confrérie des _Prêtres de la Mission_

pour évangéliser les campagnes, et institué la congrégation des

_Filles ou Sœurs de la Charité_. Ému de compassion pour les nombreux

enfants qu'on abandonnait, il les avait recueillis. Faisant appel à

la générosité des puissantes familles qui le secondaient, il vit les

plus grandes dames lui apporter leurs bijoux, leurs bracelets, leurs

colliers et fonda l'Œuvre des _Enfants-Trouvés_ (1638).

Mazarin mourut en 1661 après avoir apaisé les troubles au dedans et

terminé les guerres au dehors. Il laissa à Louis XIV une autorité

tellement absolue que jamais souverain en France n'en avait eu de

semblable. Noblesse, Parlement, peuple, tout était aux pieds du roi.

=Louis XIV et sa cour.=--Louis XIV ne voulut plus de premier ministre.

Quand on vint lui demander, à la mort de Mazarin, à qui il fallait

s'adresser pour les affaires: «A moi,» répondit-il, et il commença,

dès ce jour, à gouverner par lui-même.

Son éducation pourtant avait été fort négligée, mais il y suppléa par

un esprit naturel. D'ailleurs sa taille, son port, son grand air,

l'adresse et la grâce majestueuse de toute sa personne le faisaient

distinguer au milieu de tous les autres hommes, selon une heureuse

expression, comme le roi des abeilles. Il aima l'ordre et la règle.

Il aima la gloire et la magnificence. Mais il imposa l'ordre et la

règle jusqu'à la tyrannie; son amour de la gloire dégénéra en une

ambition immodérée et son goût de la magnificence alla jusqu'à la

profusion. La flatterie l'enivra à un tel point que sans la crainte du

diable, dit dans ses _Mémoires_ le duc de Saint-Simon, il se serait

fait adorer.

Il réduisit les nobles à servir d'ornements à sa cour. Pour lui

plaire, ils se jetèrent en des dépenses excessives en habits, en

équipages, en bâtiments, si bien qu'il leur fallait, pour soutenir ce

luxe, recourir à ses libéralités.

Afin de piquer l'émulation des seigneurs, Louis XIV multipliait les

distinctions. Les uns avaient le droit d'entrer dans sa chambre dès

son réveil et pendant qu'il s'habillait. Les autres n'entraient que

plus tard. Le soir, quand il se couchait, il donnait le bougeoir à

tenir à l'un des plus titrés et c'était une faveur; il fallait lui

demander la permission de l'accompagner dans ses voyages. Il vivait

ainsi au milieu de sa noblesse comme jadis les rois francs au milieu

de leurs guerriers, avec cette différence que la politesse la plus

raffinée avait remplacé la grossièreté barbare. Les courtisans

épiaient jusqu'aux paroles, jusqu'au sourire du roi et se trouvaient

honorés d'un regard.

=Ministres et grands hommes.=--Louis eut le bonheur de rencontrer et

le mérite d'apprécier des ministres d'un rare génie. Colbert rétablit

les finances, développa notre industrie et notre commerce. Louvois

organisa l'armée. Vauban fortifia les places et perfectionna l'art

de prendre les villes. Turenne, Condé ne demandaient qu'à gagner de

nouvelles victoires.

=Colbert (1619-1683).=--Colbert fut, si l'on peut ainsi parler, le

ministre de la paix. Fils d'un marchand de drap de Reims, il entra

au service de Le Tellier, puis à celui de Mazarin. Avant de mourir,

Mazarin dit à Louis XIV: «Sire, je vous dois tout, mais je crois

m'acquitter en quelque manière en vous donnant Colbert.» Ce fut en

effet le ministre le plus sage comme le plus utile de Louis XIV.

Parvenu à la plus haute fortune, il ne l'oublia point et écrivait dans

ses instructions à son fils: «Mon fils doit souvent faire réflexion

sur ce que sa naissance l'aurait fait être si Dieu n'avait pas béni

mon travail et si ce travail n'avait pas été extrême.»

Ce financier austère et dur, «cet homme de marbre» avait des

sentiments élevés et généreux. «Il faut, écrivait-il à Louis XIV,

épargner cinq sous aux choses non nécessaires et jeter les millions

quand il s'agit de notre gloire. Un repas inutile de 3000 livres me

fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or

pour l'affaire de Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma

femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir.»

«Je voudrais, disait-il dans une autre circonstance, que mes projets

eussent une fin heureuse, que l'abondance régnât dans le royaume,

que tout le monde y fût content, et que, sans emploi, sans dignité,

éloigné de la cour et des affaires, l'herbe crût dans ma cour.»

Colbert encouragea l'agriculture, exempta de la taille les familles

nombreuses et, comme Sully, interdit la saisie des instruments de

labour, mais il chercha surtout à développer l'industrie. Il voulut

que la France n'achetât plus au dehors les étoffes dont elle avait

besoin, attira d'habiles ouvriers et leva, aux frontières, de droits

considérables sur les produits des manufactures étrangères. Bientôt

à Sedan, à Louviers, à Abbeville, à Elbeuf, on fabriqua des draps

recherchés; à Lyon, des étoffes de soie mêlées d'or et d'argent; aux

Gobelins, à Paris, de plus belles tapisseries que celles de Flandre.

Afin de faciliter le commerce, il supprima quelques-unes des douanes

qui existaient entre les provinces, agrandit les ports, répara les

routes. Il fit déclarer que le commerce de mer ne dérogeait point à

la noblesse; racheta plusieurs des îles des Antilles et développa

les colonies en Amérique et en Asie. La marine marchande devint

bientôt florissante, et Louis XIV eut à Brest une flotte militaire de

cinquante vaisseaux.

Malgré tant de services et bien d'autres que nous ne pouvons énumérer,

Colbert, qui cherchait en vain à arrêter Louis XIV sur la voie des

funestes et ruineuses entreprises, mourut presque disgracié du roi

pour la gloire duquel il avait tant travaillé. «Si j'avais fait pour

Dieu ce que j'ai fait pour cet homme, disait-il, je serais sauvé dix

fois.» Il refusa de lire une lettre que le roi lui adressait. Le

peuple même, mécontent des derniers édits financiers dont Colbert

n'était certes point coupable, voulait outrager les restes de ce grand

ministre, trop dur et trop inflexible à la vérité pour être populaire.

«Le roi fut ingrat, le peuple fut ingrat, la postérité seule, dit

Augustin Thierry, a été juste.»

=Louvois (1641-1691).=--Louvois organisa le système militaire qui

devait se maintenir jusqu'en 1789. Fils de Michel Le Tellier,

secrétaire d'État de la guerre, il fut désigné, dès l'âge de quinze

ans, pour obtenir la charge de son père. Il fut en quelque sorte

élevé pour les fonctions qu'il allait remplir. Serviteur parfois

désagréable, trop souvent complaisant, toujours associé à la pensée

de son maître, il était intègre, soucieux des intérêts du soldat; il

établit un ordre sévère dans l'administration, les subsistances de

l'armée, ce qui ne l'empêchait pas de faire ravager d'une manière

horrible les pays ennemis.

Louvois obligea les propriétaires de régiments (car les régiments

étaient alors une propriété) à les tenir complets, à veiller à

leur subsistance, à leur habillement, qui fut uniforme dans chaque

régiment; de là l'origine de l'uniforme.

Histoire de France Tirée de Ducoudray · 第 7 / 13 段