Plessis de Richelieu. Richelieu était le troisième fils d'un capitaine
des gardes de Henri IV. Suivant l'usage, l'aîné suivit la carrière
des armes, le second embrassa l'état ecclésiastique, mais bientôt se
confina dans un cloître, et le troisième le remplaça dans les dignités
ecclésiastiques et devint évêque de Luçon. Aumônier de la reine Marie
de Médicis, protégé par elle, il partagea sa mauvaise fortune après
la chute de Concini, puis s'entremit avec zèle pour réconcilier la
mère et le fils. Après la mort de Luynes, l'évêque de Luçon qui avait
déjà donné bien des preuves de sa haute intelligence, reçut le chapeau
de cardinal; le roi refusait cependant de l'admettre au conseil.
«Cet homme, disait-il à la reine mère, je le connais mieux que vous,
madame; il est d'une ambition démesurée.» L'habileté et la patience du
cardinal, la volonté de Marie de Médicis triomphèrent des hésitations
du roi, et, dès que Richelieu fut au conseil (1624), il y fut bientôt
le maître.
Richelieu, une fois au pouvoir, jugea nettement la situation. Il
inaugura une politique nouvelle, hardie à l'intérieur comme à
l'extérieur. «Le roi a changé de conseil et le ministère de maximes,»
écrivait-il dans une de ses plus fières dépêches.
Ayant résolu d'abord d'en finir avec les protestants qui remuaient
toujours, il conduisit le roi au siège de la Rochelle, «ce nid d'où
avaient coutume d'éclore les desseins de révolte.» C'était la grande
forteresse du parti protestant et les seigneurs catholiques ne se
dissimulaient pas qu'elle leur était utile en embarrassant la royauté.
Le cardinal de Richelieu anime tout de son âme; le mot d'ordre est:
«passer ou mourir.» Enfin on parvient, malgré la flotte anglaise,
à jeter dans l'île 6000 soldats; les Anglais, vaincus dans une
bataille sanglante, sont obligés de se retirer et d'abandonner la
Rochelle à ses seules ressources. Mais la ville était forte. L'énergie
des habitants s'exalta, soutenue par les ardentes prédications du
ministre Salbert, par le courage viril de la vieille duchesse de
Rohan, et surtout par son maire, le rude marin Guiton. En acceptant
cette charge, Guiton déclara qu'il poignarderait de sa propre main
quiconque parlerait de se rendre; pour rappeler cette menace, il
plaçait son poignard sur la table du conseil. Le ministre cependant
se montrait général, intendant des vivres, ingénieur; pour affamer
la ville, il eut recours à une digue de 700 toises; du côté de la
terre une circonvallation s'étendait sur plus de trois lieues, garnie
de treize forts. Enfin la famine est dans la Rochelle; Guiton reste
inébranlable, attendant les secours de la flotte anglaise qui deux
fois apparaît à la vue de la ville assiégée et deux fois recule
devant la marine improvisée de Richelieu. On montre à Guiton des
habitants expirant de faim: «Il faudra bien que nous en venions tous
là,» se contente-t-il de répondre. «Mais bientôt la ville n'aura plus
d'habitants.--C'est assez qu'il en reste un pour fermer les portes.»
Enfin la révolte se met dans la ville, il a fallu exécuter plusieurs
des malheureux qui demandent du pain ou la capitulation. Les rues sont
parcourues par des «ombres d'hommes vivants» et encombrées de cadavres
qu'on n'a plus le courage d'ensevelir. Il faut finir par se rendre au
cardinal qui entre dans la ville précédé d'un grand convoi de vivres,
«marchant seul devant le roi,» comme pour bien montrer qu'il était la
seconde personne de France (1628).
Au dehors, Richelieu défendait les intérêts de la France. «Jusqu'où
allait la Gaule, disait-il, jusque-là doit aller la France.» Ce ne
fut pas sa faute s'il ne réalisa pas cette parole: il en fut bien
près. Il prit surtout part à la grande lutte qui armait alors une
moitié de l'Europe contre l'autre, et connue dans l'histoire sous le
nom de _guerre de Trente Ans_ (1618-1648), lutte qui avait pour but
d'empêcher l'Allemagne de devenir la proie de la maison d'Autriche.
Celle-ci avait déjà écrasé deux adversaires. Richelieu va en chercher
un troisième au fond du Nord, le roi de Suède Gustave-Adolphe, un
des plus grands capitaines de l'époque, «un soleil levant,» comme
on l'appelait. Gustave-Adolphe se lance sur l'Allemagne, «fait une
guerre à coups de foudre,» mais tombe bientôt enseveli dans un dernier
triomphe à Lutzen (1632).
Mais dès la seconde campagne la France est envahie. La ville de Corbie
est prise; l'effroi règne dans Paris. Déjà les bourgeois s'imaginaient
voir arriver les Impériaux. Quelques-uns, collant l'oreille contre
terre, prétendaient entendre le canon ennemi. Richelieu lui-même
désespère. Son fidèle conseiller, le capucin Père Joseph, ranime son
courage et l'engage à se montrer. Richelieu sort: il va à l'Hôtel de
ville pour réclamer l'appui du peuple. Le patriotisme éclate. Les
volontaires affluent et le maréchal de la Force reçoit leurs noms sur
le perron de l'Hôtel de ville. L'armée marche sur Corbie, qui est
repris aux Espagnols.
Même pendant qu'il épuisait sa vie à la poursuite de ces grands
desseins, Richelieu avait encore à se défendre contre les intrigues
et les complots. Il avait dû réprimer une révolte du comte de Soissons
qui périt au combat de la Marfée (1641). Il lui fallut, aussi en 1642,
donner encore un terrible exemple par le supplice d'un jeune seigneur,
Cinq-Mars, qui avait conspiré et traité avec l'Espagne. Cinq-Mars fut
décapité, à Lyon, avec son ami, le jeune de Thou, accusé seulement de
ne pas l'avoir dénoncé et dont le sort inspira une juste pitié (12
septembre 1642).
Richelieu était déjà atteint de la maladie qui devait l'enlever
quelques mois après. Il voyageait tantôt sur un bateau, tantôt, quand
on ne pouvait naviguer, dans une vaste litière portée sur les épaules
de ses gardes: cette litière était si vaste et si haute qu'on abattait
devant elle des pans de murailles, les portes des villes et des
édifices étant trop étroites pour lui donner passage; il arriva ainsi
à Paris le 17 octobre, au milieu de la foule étonnée et terrifiée en
présence d'un pareil triomphateur.
Cependant sa santé, minée par les travaux, par les soucis du pouvoir,
faisait prévoir une fin prochaine. Louis XIII vint lui rendre visite
et essaya de lui donner quelques consolations. «Sire, lui dit le
cardinal, voici le dernier adieu. En prenant congé de Votre Majesté,
j'ai la consolation de laisser son royaume plus puissant qu'il n'a
jamais été et vos ennemis abattus.» Aux derniers moments, Richelieu,
qui ne voulait plus être flatté, fit signe à celui des médecins en qui
il avait le plus de confiance: «Parlez-moi, dit-il, à cœur ouvert,
non en médecin, mais en ami.--Monseigneur, dans vingt-quatre heures
vous serez mort ou guéri.--C'est parler, cela, dit Richelieu, je vous
entends.» Et il se recueillit pour mourir. «Voilà mon juge qui doit
bientôt prononcer mon arrêt, dit-il: je le supplie de me condamner si
pendant mon ministère j'ai eu d'autre objet que le bien de l'État,
le service de mon souverain, la gloire de Dieu et les avantages
de la religion.» En entendant ces dernières paroles, l'évêque de
Lisieux ne put s'empêcher de dire tout bas: «Voilà une assurance qui
m'épouvante.» Richelieu expira le 4 décembre 1642.
=Pierre Corneille (1606-1684.)=--L'époque de Louis XIII est celle
où la nation française est vraiment constituée. Dès ce jour aussi
sa langue est formée et sa littérature arrive au plus haut point de
la perfection avec le philosophe René Descartes et le poète Pierre
Corneille.
Corneille était né à Rouen le 6 juin 1606; son père était avocat
du roi au parlement de Normandie. L'aîné de sept enfants, Pierre
fut placé de bonne heure au collège des Jésuites de la ville, et il
fut reçu avocat comme son père. Mais sa vocation le portait vers la
poésie et le théâtre. Sa tragédie, _le Cid_, fut accueilli avec un
enthousiasme sans précédent. On ne pouvait se lasser de voir cette
pièce; chacun en savait quelque partie par cœur; on la faisait
apprendre aux enfants, et il était passé en proverbe de dire: _Cela
est beau comme le Cid_.
En 1639 et 1640, Corneille écrivit encore _Horace_, _Cinna_,
_Polyeucte_, trois chefs-d'œuvre. Sa vie, vouée tout entière à la
culture des lettres, fut sans agitation extérieure, et ses dernières
années s'écoulèrent dans la gêne et dans la tristesse. Il mourut à
Paris, en 1684.
La popularité du grand poète a survécu et s'est même augmentée avec
le temps. Selon l'expression d'un éminent critique, elle honore notre
pays. «Elle y est l'effet de cet amour pour les grandes choses et de
cette passion pour les grands hommes qui sont un des traits de notre
caractère national. Le jour où Corneille cesserait d'être populaire
sur notre théâtre, nous aurions cessé d'être une grande nation.»
Il ne faut pas non plus oublier les services rendus aux lettres par
Richelieu, qui aimait les poètes jusqu'à en être jaloux; les pensions
accordées aux écrivains; la création de la presse périodique, par le
privilège de la _Gazette de France_, accordé au médecin Renaudot; et
surtout l'institution de l'_Académie française_ (1635).
CHAPITRE XIV
LOUIS XIV (1643-1715)--MAZARIN
=Bataille de Rocroy.=--Richelieu n'avait pas eu le temps d'achever la
longue guerre dans laquelle nous étions engagés. Louis XIII le suivit
quelques mois après au tombeau (mai 1643). Cette double mort releva
le courage des Espagnols; le trône passait à un enfant de cinq ans,
la régence à une femme. Les ennemis avaient repris l'offensive du
côté de la Champagne et assiégeaient Rocroy. Le jeune duc d'Enghien,
fils du prince de Condé, commandait de ce côté: il avait reçu comme
dot de son mariage avec une nièce de Richelieu la direction d'une
armée, et il en était digne. Ayant la ressemblance il a aussi l'audace
de l'aigle. Cinq jours après la mort du roi, malgré l'avis de ses
plus vieux officiers, il ose attaquer une armée presque double de la
sienne et composée en grande partie de ces vieilles bandes espagnoles
dont, depuis Pavie, la réputation était si grande. Les Espagnols,
suffisamment couverts par les marais et les bois dont Rocroy est
entouré, pressaient vivement le siège. On se canonna d'abord jusqu'à
la nuit, et le lendemain (19 mai 1643) on s'ébranle pour un choc
décisif. Le duc d'Enghien avec Gassion, enfonce l'aile gauche des
Espagnols; les deux chefs, manœuvrant habilement, se séparent: Gassion
poursuit les fuyards, Enghien se jette sur le centre ennemi. Or, à
ce moment l'aile droite des Espagnols, victorieuse, écrasait les
Français dont les chefs étaient mis hors de combat. Enghien voit le
danger et le prévient. Il passe avec sa cavalerie derrière les lignes
ennemies et court attaquer l'aile droite espagnole qui se croyait
maîtresse du champ de bataille. Cette manœuvre, dont on n'avait point
eu d'exemple, décida du succès; il fallait le compléter. Restaient
au milieu de la plaine les gros bataillons de l'infanterie espagnole
jusque-là invincibles: ils se forment en carrés; dès que les nôtres
approchent, les carrés s'ouvrent, démasquant dix-huit pièces de canon,
qui vomissent la mort de toutes parts. Mais les bandes espagnoles sont
entourées; Gassion a rejoint le duc d'Enghien. Toute l'armée française
se précipite contre les quatre mille vieux soldats qui résistent avec
la plus admirable intrépidité. Enfin, pour éviter un carnage inutile,
des officiers espagnols demandent quartier. Enghien s'avance pour
les écouter; soit erreur, soit exaltation, les soldats espagnols
continuent le feu. Alors nos troupes indignées se précipitent de
nouveau avec fureur et cette glorieuse journée se termina par le
carnage le plus affreux. Sept mille ennemis jonchaient le champ de
bataille; deux cents étendards étaient le trophée de cette victoire
d'un général de vingt-deux ans.
La réputation que venaient de gagner et nos troupes et Condé fut
soutenue l'année suivante à Fribourg (grand-duché de Bade), où, de
concert avec un autre illustre capitaine, le vicomte de Turenne, il
vainquit, après plusieurs attaques meurtrières, l'habile général
bavarois Merci (1644).
=Turenne.=--Tout jeune, Turenne avait manifesté un vif amour des
combats. Par une froide soirée d'hiver, il s'échappa du château. Sa
mère, saisie d'une inquiétude mortelle, envoya à sa recherche. Son
père, le duc de Bouillon, averti, s'écria: «Je gage qu'il est sur les
remparts, dans quelque bivouac, à se faire raconter des histoires de
guerre.» Le duc de Bouillon alla donc de bivouac en bivouac et bientôt
rencontra son fils qui, de lassitude, dormait sur l'affût d'un canon.
«L'ennemi, l'ennemi!» lui cria son père. Turenne s'éveilla aussitôt
et se mettait dans l'attitude du combat, lorsque son père l'entoura
dans ses bras en lui disant: «Prisonnier! prisonnier!» Fort grondé,
Turenne s'excusa en répondant: «Je voulais, mon père, en me couchant
sur la dure par cette nuit glacée, m'essayer aux fatigues de la guerre
et voir si je serais capable de faire bientôt mes premières armes sous
vos ordres.»
=Mazarin.=--A Paris heureusement règne, sous le nom de la régente
Anne d'Autriche, un ministre qui s'entend à recueillir le fruit de
ces victoires et continue la politique de Richelieu; c'est Mazarin.
Né à Rome en 1602, d'une famille sicilienne assez obscure, Mazarin
avait d'abord étudié chez les jésuites: il se distingua de bonne
heure, aux représentations du collège, par cet art de comédien qu'il
déploya plus tard sur le théâtre de la politique. Ami des plaisirs
et du jeu, on le vit s'attacher à une grande famille, celle des
Colonna, accompagner un jeune prince de cette maison aux universités
d'Espagne, jouer à Madrid comme à Rome, mais étudier néanmoins. Il
laissa bientôt les livres pour l'épée et partit capitaine dans un
régiment. Puis il débuta dans la diplomatie comme attaché de légation,
et, du premier coup, effaça ses maîtres. Il arrêta deux armées, dont
l'une était l'armée française, prêtes à engager une grande bataille
(1630 à 1631). Richelieu l'apprécia, l'attira en France et obtint pour
lui en 1640 le chapeau de cardinal bien qu'il ne fût pas prêtre. Si
Mazarin était étranger, il avait le cœur français et le prouva dès
qu'Anne d'Autriche lui eut confié le pouvoir. Mazarin donna toute
son attention à la grande lutte contre l'Empire et contre l'Espagne,
et, lorsque de nouvelles victoires de Condé à Nordlingen (1645) et à
Lens (en Artois) (1648) eurent enfin déterminé l'Empire à signer la
paix, l'habile ministre conclut le traité de Westphalie qui modifiait
ou plutôt rétablissait l'équilibre de l'Europe. La France y gagnait
l'Alsace. L’Espagne continua la guerre, mais onze ans plus tard elle
céda à son tour; Mazarin eut encore la gloire de négocier et de
signer le traité des Pyrénées, qui nous abandonnait l'Artois et le
Roussillon. La France avançait ainsi de plus en plus vers ses limites
naturelles.
=La Fronde.=--Le ministre était moins heureux à l'intérieur. Mazarin
ne ressemblait en rien à Richelieu. Doué de beaucoup d'esprit, actif,
il était surtout souple et patient; il savait courber la tête devant
l'orage, pour surnager ensuite «comme le liège qui revient sur l'eau.»
Son titre d'étranger avait obligé Mazarin, comme la reine, à beaucoup
donner au commencement de son ministère; la guerre vint encore ajouter
à la pénurie du trésor épuisé.
Au mois de janvier 1649, la régente s'enfuit de Paris à Saint-Germain,
où la cour coucha presque sur la paille, en plein hiver. Une guerre
peu sérieuse commença, à laquelle on donna le nom d'un jeu d'enfants,
la Fronde: Les Parisiens sortaient en campagne ornés de plumes et
de rubans. Ils fuyaient dès qu'ils rencontraient deux cents hommes
de l'armée royale. Tout se tournait en raillerie. Les troupes
parisiennes, qui revenaient toujours battues, étaient reçues avec des
huées et des éclats de rire... Les cabarets étaient les tentes où
l'on tenait les conseils de guerre, au milieu des plaisanteries, des
chansons et de la gaieté la plus dissolue.
On lisait autrefois l'histoire de la Fronde en riant, il faut en
réalité la lire en pleurant. En plein dix-septième siècle, on peut se
croire revenu aux guerres des Anglais ou aux luttes des Bourguignons
et des Armagnacs.[8] Les terres sont tombées en friche sur beaucoup
de points du royaume et des villages entiers abandonnés de leurs
habitants; les routes couvertes de milliers de malheureux expirant
de faim, l'infection répandue partout dans les campagnes par des
cadavres sans sépulture. Dans les campagnes on ne laboure plus, ou
on s'attroupe pour aller à la charrue en armes à cause des bandes
de pillards et de soldats errants; en Picardie, des populations
entières vivent dans des grottes ou dans des carrières; les loups se
multiplient et prennent possession des villages déserts.
=Saint Vincent de Paul.=--Les misères que causa la guerre folle de
la Fronde mirent en relief les vertus de saint Vincent de Paul qui
avait voué sa vie aux œuvres de charité. Il avait déjà, sous le
règne de Louis XIII, fondé la confrérie des _Prêtres de la Mission_
pour évangéliser les campagnes, et institué la congrégation des
_Filles ou Sœurs de la Charité_. Ému de compassion pour les nombreux
enfants qu'on abandonnait, il les avait recueillis. Faisant appel à
la générosité des puissantes familles qui le secondaient, il vit les
plus grandes dames lui apporter leurs bijoux, leurs bracelets, leurs
colliers et fonda l'Œuvre des _Enfants-Trouvés_ (1638).
Mazarin mourut en 1661 après avoir apaisé les troubles au dedans et
terminé les guerres au dehors. Il laissa à Louis XIV une autorité
tellement absolue que jamais souverain en France n'en avait eu de
semblable. Noblesse, Parlement, peuple, tout était aux pieds du roi.
=Louis XIV et sa cour.=--Louis XIV ne voulut plus de premier ministre.
Quand on vint lui demander, à la mort de Mazarin, à qui il fallait
s'adresser pour les affaires: «A moi,» répondit-il, et il commença,
dès ce jour, à gouverner par lui-même.
Son éducation pourtant avait été fort négligée, mais il y suppléa par
un esprit naturel. D'ailleurs sa taille, son port, son grand air,
l'adresse et la grâce majestueuse de toute sa personne le faisaient
distinguer au milieu de tous les autres hommes, selon une heureuse
expression, comme le roi des abeilles. Il aima l'ordre et la règle.
Il aima la gloire et la magnificence. Mais il imposa l'ordre et la
règle jusqu'à la tyrannie; son amour de la gloire dégénéra en une
ambition immodérée et son goût de la magnificence alla jusqu'à la
profusion. La flatterie l'enivra à un tel point que sans la crainte du
diable, dit dans ses _Mémoires_ le duc de Saint-Simon, il se serait
fait adorer.
Il réduisit les nobles à servir d'ornements à sa cour. Pour lui
plaire, ils se jetèrent en des dépenses excessives en habits, en
équipages, en bâtiments, si bien qu'il leur fallait, pour soutenir ce
luxe, recourir à ses libéralités.
Afin de piquer l'émulation des seigneurs, Louis XIV multipliait les
distinctions. Les uns avaient le droit d'entrer dans sa chambre dès
son réveil et pendant qu'il s'habillait. Les autres n'entraient que
plus tard. Le soir, quand il se couchait, il donnait le bougeoir à
tenir à l'un des plus titrés et c'était une faveur; il fallait lui
demander la permission de l'accompagner dans ses voyages. Il vivait
ainsi au milieu de sa noblesse comme jadis les rois francs au milieu
de leurs guerriers, avec cette différence que la politesse la plus
raffinée avait remplacé la grossièreté barbare. Les courtisans
épiaient jusqu'aux paroles, jusqu'au sourire du roi et se trouvaient
honorés d'un regard.
=Ministres et grands hommes.=--Louis eut le bonheur de rencontrer et
le mérite d'apprécier des ministres d'un rare génie. Colbert rétablit
les finances, développa notre industrie et notre commerce. Louvois
organisa l'armée. Vauban fortifia les places et perfectionna l'art
de prendre les villes. Turenne, Condé ne demandaient qu'à gagner de
nouvelles victoires.
=Colbert (1619-1683).=--Colbert fut, si l'on peut ainsi parler, le
ministre de la paix. Fils d'un marchand de drap de Reims, il entra
au service de Le Tellier, puis à celui de Mazarin. Avant de mourir,
Mazarin dit à Louis XIV: «Sire, je vous dois tout, mais je crois
m'acquitter en quelque manière en vous donnant Colbert.» Ce fut en
effet le ministre le plus sage comme le plus utile de Louis XIV.
Parvenu à la plus haute fortune, il ne l'oublia point et écrivait dans
ses instructions à son fils: «Mon fils doit souvent faire réflexion
sur ce que sa naissance l'aurait fait être si Dieu n'avait pas béni
mon travail et si ce travail n'avait pas été extrême.»
Ce financier austère et dur, «cet homme de marbre» avait des
sentiments élevés et généreux. «Il faut, écrivait-il à Louis XIV,
épargner cinq sous aux choses non nécessaires et jeter les millions
quand il s'agit de notre gloire. Un repas inutile de 3000 livres me
fait une peine incroyable, et lorsqu'il est question de millions d'or
pour l'affaire de Pologne, je vendrais tout mon bien, j'engagerais ma
femme et mes enfants, et j'irais à pied toute ma vie pour y fournir.»
«Je voudrais, disait-il dans une autre circonstance, que mes projets
eussent une fin heureuse, que l'abondance régnât dans le royaume,
que tout le monde y fût content, et que, sans emploi, sans dignité,
éloigné de la cour et des affaires, l'herbe crût dans ma cour.»
Colbert encouragea l'agriculture, exempta de la taille les familles
nombreuses et, comme Sully, interdit la saisie des instruments de
labour, mais il chercha surtout à développer l'industrie. Il voulut
que la France n'achetât plus au dehors les étoffes dont elle avait
besoin, attira d'habiles ouvriers et leva, aux frontières, de droits
considérables sur les produits des manufactures étrangères. Bientôt
à Sedan, à Louviers, à Abbeville, à Elbeuf, on fabriqua des draps
recherchés; à Lyon, des étoffes de soie mêlées d'or et d'argent; aux
Gobelins, à Paris, de plus belles tapisseries que celles de Flandre.
Afin de faciliter le commerce, il supprima quelques-unes des douanes
qui existaient entre les provinces, agrandit les ports, répara les
routes. Il fit déclarer que le commerce de mer ne dérogeait point à
la noblesse; racheta plusieurs des îles des Antilles et développa
les colonies en Amérique et en Asie. La marine marchande devint
bientôt florissante, et Louis XIV eut à Brest une flotte militaire de
cinquante vaisseaux.
Malgré tant de services et bien d'autres que nous ne pouvons énumérer,
Colbert, qui cherchait en vain à arrêter Louis XIV sur la voie des
funestes et ruineuses entreprises, mourut presque disgracié du roi
pour la gloire duquel il avait tant travaillé. «Si j'avais fait pour
Dieu ce que j'ai fait pour cet homme, disait-il, je serais sauvé dix
fois.» Il refusa de lire une lettre que le roi lui adressait. Le
peuple même, mécontent des derniers édits financiers dont Colbert
n'était certes point coupable, voulait outrager les restes de ce grand
ministre, trop dur et trop inflexible à la vérité pour être populaire.
«Le roi fut ingrat, le peuple fut ingrat, la postérité seule, dit
Augustin Thierry, a été juste.»
=Louvois (1641-1691).=--Louvois organisa le système militaire qui
devait se maintenir jusqu'en 1789. Fils de Michel Le Tellier,
secrétaire d'État de la guerre, il fut désigné, dès l'âge de quinze
ans, pour obtenir la charge de son père. Il fut en quelque sorte
élevé pour les fonctions qu'il allait remplir. Serviteur parfois
désagréable, trop souvent complaisant, toujours associé à la pensée
de son maître, il était intègre, soucieux des intérêts du soldat; il
établit un ordre sévère dans l'administration, les subsistances de
l'armée, ce qui ne l'empêchait pas de faire ravager d'une manière
horrible les pays ennemis.
Louvois obligea les propriétaires de régiments (car les régiments
étaient alors une propriété) à les tenir complets, à veiller à
leur subsistance, à leur habillement, qui fut uniforme dans chaque
régiment; de là l'origine de l'uniforme.