profiter des secours qui s'offraient à lui, et donna le temps aux
généraux de Charles-Quint d'écraser ses alliés d'Italie. Le connétable
de Bourbon, à la tête de bandes allemandes, se précipita sur Rome
(1527). Il fut tué en montant à l'assaut, mais les soldats prirent la
ville, et pendant neuf mois y vécurent en maîtres sauvages, se livrant
à tous les excès et aux plus odieuses profanations. L'approche tardive
d'une armée française amena seule la retraite des brigands, qui se
retirèrent dans le royaume de Naples. Les Français les y poursuivirent
et soumirent rapidement ce pays, mais échouèrent au siège de Naples.
François I^{er} se trouva heureux de conclure la paix de Cambrai
(1529).
Charles-Quint ne s'était hâté de signer la paix de Cambrai que pour
aller combattre les Turcs qui menaçaient Vienne. Les Turcs, en effet,
maîtres de Constantinople, étendaient leurs conquêtes en Europe. La
Hongrie seule put les arrêter. Charles-Quint soutenait les Hongrois
dans cette lutte acharnée. On vit alors combien l'esprit des temps
était changé. Le souverain du pays qui avait pris une part si
glorieuse aux croisades, François I^{er}, s'alliait avec les Turcs, ne
regardant que l'intérêt politique et ne voyant en eux que des ennemis
de Charles-Quint.
Tandis que les Turcs renouvelaient leurs invasions dans la vallée
du Danube, François I^{er} recommençait la guerre et s'emparait de
la Savoie (1535). En 1536, Charles, irrité, envahit à son tour la
Provence.
Mais la guerre traînait, car les grandes batailles étaient interdites
aux généraux. Cependant un jeune prince, le duc d'Enghien, commandait
en Italie et brûlait de se battre avec les Espagnols qui, confiants,
lui offraient de belles occasions de succès. Il envoya un de ses bons
capitaines, Montluc, demander au roi la permission de livrer bataille,
et le roi, entraîné par l'ardeur du vaillant guerrier, s'écria,
après s'être recueilli: «Qu'il combatte!» Le duc d'Enghien gagna une
brillante victoire à Cérisoles (avril 1544), en enfonçant une armée
espagnole bien supérieure en nombre. La paix de Crespy (Crépy) (1544)
termina les longues guerres du règne de François I^{er}.
Celui-ci mourut en 1547, sans avoir rien perdu, malgré tant de revers.
Il avait 52 ans.
François I^{er} ne fut pas seulement un roi batailleur; ce qui lui a
valu sa renommée et ce qui lui a fait pardonner ses fautes, c'est la
générosité avec laquelle il protégea les lettres et les arts, les arts
surtout. C'est la belle époque de la Renaissance, de laquelle datent
plusieurs des beaux palais et châteaux de la France.
«Entre autres belles vertus que le roi eut,» dit Brantôme, «c'est
qu'il fut fort amateur des bonnes lettres et des gens savants de son
royaume: il les entretenait toujours de discours grands et savants,
leur en donnant la plupart du temps les sujets et les thèmes.»
«De telle façon la table du roi était une vraie école, car là il s'y
traitait de toutes matières, autant de la guerre que des sciences
hautes et basses. Il fut appelé père et le vrai restaurateur des arts
et des lettres, car, avant lui, l'ignorance régnait quelque peu en
France.»
L'imprimerie multipliait les livres. François I^{er}, qui se piquait
quelquefois de poésie, protégea les poètes comme les artistes, mais
favorisa surtout les savants, les érudits, qui commençaient à battre
en brèche l'ignorance si longtemps souveraine. Il fonda en 1530 un
collège d'un genre tout nouveau, appelé le _Collège de France_, et
destiné à rendre la science accessible à tous.
CHAPITRE XII
LES GUERRES DE RELIGION
Le successeur de François I^{er} fut Henri II. Profitant des guerres
religieuses qui avaient éclaté en Allemagne, Henri II s'allia avec
les princes protestants ennemis de Charles-Quint et occupa les trois
villes anciennes de Metz, Toul, Verdun.
Charles-Quint, irrité, vint mettre le siège devant Metz, que le duc
François de Guise défendit avec énergie (1552). Vaincu de nouveau à
Renty (1554), Charles-Quint signa une trêve (1556) et abdiqua la même
année, renonçant à toutes ses couronnes.
=Henri II (1547-1559).=--Le fils de Charles-Quint, Philippe II,
demeurait aussi redoutable pour la France, quoiqu'il ne dominât
plus ni l'Autriche ni l'Allemagne. Il avait épousé Marie Tudor,
reine d'Angleterre, et les Anglais l'aidèrent dans les guerres qu'il
recommença contre la France. Son général, le duc de Savoie Philibert
Emmanuel, envahit la Picardie et se porta sur Saint-Quentin. Le
connétable de Montmorency accourut avec une armée. Mais il se laissa
envelopper par l'armée espagnole, éprouva une sanglante défaite et
fut obligé de se rendre (1557). Pour réparer ce désastre, le duc
de Guise alla surprendre Calais, la dernière ville que les Anglais
eussent en France, et la reine Marie Tudor en mourut de chagrin (1558).
La paix de Cateau-Cambrésis (1559) termina les guerres d'Italie.
Pendant les fêtes qui célébrèrent la paix et les mariages princiers
par lesquels on la consacra, Henri II, luttant dans un tournoi contre
son capitaine des gardes, Montgommery, fut grièvement blessé d'un
éclat de lance qui pénétra dans sa tête, et mourut quelques jours
après (1559).
=La réforme; François II (1559-1560); Charles IX (1560-1574).=--Une
réforme religieuse commencée en Allemagne par Luther amena le
déchirement de l'unité chrétienne et bouleversa l'Europe.
En France la doctrine de Calvin, plus hardie encore que celle de
Luther, se répandit. La division se mit dans tout le royaume, partagé
entre les _catholiques_ et les _réformés_, qu'on appelait généralement
les _protestants_ ou les _huguenots_.
Les progrès du calvinisme étaient déjà grands lorsque Henri II mourut.
Ce prince laissait quatre fils, dont trois devaient régner, de 1559 à
1589: François II, Charles IX, Henri III.
L'aîné, François II, d'une santé débile, ne régna qu'un an
(1559-1560). Encore le vrai maître était-il le duc François de
Guise, dont la nièce, Marie Stuart, avait épousé le roi François II.
Les protestants, soutenus par la famille des Bourbons, essayèrent
d'enlever le jeune roi à la famille des Guises et ourdirent la
conjuration d'Amboise. Elle échoua et un grand nombre de protestants
furent saisis, pendus ou décapités. Mais les guerres de religion ne
commencèrent que sous Charles IX, qui, à peine âgé de dix ans et demi
en 1560, régna d'abord sous la tutelle de sa mère Catherine de Médicis.
=Catherine de Médicis.=--Catherine de Médicis, princesse italienne,
avait épousé le fils de François I^{er}, Henri II, mais ce prince
l'avait tenue à l'écart du gouvernement. Elle eut encore à souffrir de
cet isolement sous le règne de son premier-né, François II. C'était
la belle et gracieuse Marie Stuart qui dominait à la cour et assurait
la réalité du pouvoir à son oncle François de Guise. Mais en 1560
François II mourut, et Catherine de Médicis se vit appelée à prendre
la régence au nom de son second fils, Charles IX.
Sa passion de régner fut alors satisfaite. Mais Catherine avait à
se défendre contre l'influence de deux grandes familles rivales,
les Guises et les Bourbons, et à pacifier le royaume, déjà troublé
par les guerres religieuses. Astucieuse et perfide, Catherine de
Médicis s'appliqua à opposer les Bourbons aux Guises, et à tenir la
balance égale entre les catholiques et les protestants. «Chacun, dit
un contemporain, d'Aubigné, admirait de voir une femme étrangère se
jouer d'un tel royaume et d'un tel peuple que les Français, mener à
la chaîne de si grands princes.» Sa politique double ne contribua pas
peu à exciter les divisions et à déchaîner les guerres religieuses
dont elle put voir les tristes résultats, car ces guerres amenèrent la
ruine de la famille des Valois. Catherine de Médicis vit disparaître
avant elle ses enfants, et, au moment où elle mourut, en 1589, son
dernier fils, Henri III, était presque détrôné.
=La Saint-Barthélemy.=--Parmi les protestants, l'homme qui mérita le
plus de respect et eut la fin la plus tragique, ce fut Coligny, dont
l'illustration comme celle de Guise datait des guerres de Henri II.
Le parti protestant n'avait pu être accablé. Il rétablissait toujours
ses affaires, grâce aux talents de Coligny, qui recueillait les débris
de l'armée, défendait les villes, soutenait le courage, et ramenait
quelquefois la victoire. La guerre n'aboutissait à rien.
En 1570, Catherine de Médicis fit aux réformés des concessions trop
larges pour être sincères. Les chefs protestants furent attirés
à la cour de Charles IX pour le mariage du jeune Henri de Béarn,
leur chef, avec Marguerite de Valois, sœur du roi. Charles IX se
prit même d'amitié pour l'amiral Coligny. Celui-ci donnait au roi
les plus sages conseils et lui proposait de détourner contre les
étrangers l'exaltation guerrière de la noblesse. Mais les catholiques
s'indignaient de la puissance des protestants. Excités par eux, la
cour organisa en secret le plus odieux guet-apens.
Quelques jours après les fêtes du mariage de Henri de Béarn, le 24
août 1572, fête de saint Barthélemy, à deux heures du matin, la cloche
de Saint-Germain l'Auxerrois sonne, et le tocsin des autres églises
lui répond. Des bandes armées s'élancent dans les rues aux cris de:
Mort aux huguenots! Un affreux massacre souille Paris. Le duc Henri
de Guise et le duc d'Aumale, qui ont arraché au roi l'arrêt de mort
de Coligny, se dirigent vers la demeure de l'amiral, tout près du
Louvre. Un assassin à leurs gages lui avait déjà tiré, quelques
jours auparavant, un coup d'arquebuse et l'avait blessé à la main.
Coligny reposait sous la protection d'une compagnie des gardes du
roi. Les ducs signifient au capitaine la volonté de Charles IX. On
monte, cinq Suisses se tenaient au haut de l'escalier. Ils résistent,
se barricadent; le bruit de la lutte réveille Coligny, qui se met
en prière. Ses serviteurs sont tués ou dispersés. Les arquebusiers
arrivent à la chambre de l'amiral, dont l'aspect grave et vénérable
les saisit. Mais l'un d'eux, Bême, plus féroce que les autres,
s'approche: «N'es-tu pas l'amiral?» dit-il. «Je le suis, jeune homme,
répondit Coligny, respecte ma vieillesse et ma faiblesse.» Bême le
frappe, le renverse; Coligny est percé de coups, puis jeté par la
fenêtre.
Le massacre de Paris fut imité dans les provinces. Quelques
gouverneurs cependant refusèrent d'ordonner ces affreuses exécutions.
«Je n'ai que des soldats et pas un bourreau,» répondit l'un d'eux.
Un moment frappés de stupeur, les protestants ne tardèrent pas à se
lever en masse; l'armée royale ne put prendre la Rochelle, qui était
devenue la citadelle du parti, et Charles IX fut obligé de signer la
paix (1573). L'année suivante, il mourait au milieu des plus violentes
convulsions; dans son délire, souvent troublé par de sombres visions,
il n'apercevait, si l'on en croit la tradition, que des meurtres et du
sang (1574).
=Henri III (1574-1589).=--Le frère de Charles IX, Henri III, qui lui
succéda, était un prince frivole. Il se composa une cour de seigneurs
dissolus. Il aimait à s'entourer de petits chiens, de perroquets, de
singes, et se fardait le visage comme une femme.
Le parti protestant s'était relevé, et Henri III s'était vu obligé
de lui faire d'importantes concessions. Les catholiques, exaltés,
formèrent entre eux une vaste association, appelée sainte Ligue
(1576). Le chef en était Henri de Guise, fils de François de Guise,
que les catholiques rêvaient déjà de placer sur le trône.
En effet la famille des Valois semblait près de s'éteindre. Henri
III n'avait point de fils qui pût lui succéder; son frère, le duc
d'Alençon, mourut sans enfants en 1584. Il y avait pourtant un
héritier légitime, Henri de Bourbon, prince de Béarn et roi de
Navarre; mais il était protestant, et les ligueurs n'en voulaient à
aucun prix. Henri de Guise, soutenu par le roi d'Espagne Philippe II,
brava Henri III et souleva Paris.
Henri III dut se jeter dans les bras des protestants et vint avec
Henri de Navarre assiéger la capitale; mais il fut poignardé à
Saint-Cloud par un fanatique, Jacques Clément (1589).
A la mort de Henri III, Henri de Navarre fut salué roi seulement par
les protestants et une petite partie des fidèles de Henri III.
=Henri IV (1589-1610).=--Henri IV était fils d'Antoine de Bourbon,
prince de Béarn et roi de Navarre, mais roi sans royaume, car la
Navarre était aux mains des Espagnols. Il était né au château de
Pau en 1553. Sa mère, Jeanne d'Albret, ordonna de le nourrir sans
délicatesse, de ne point l'habiller richement, de ne point le flatter
du titre de prince, et de ne le distinguer en rien des enfants du
pays. On vit donc Henri, tout jeune, aller tête nue, pieds nus, se
battant avec les autres enfants, escaladant, sous le soleil ou la
pluie, les rochers des Pyrénées. On l'habituait à coucher sur la
dure; on le forçait à de longues courses matinales et à des chasses
fatigantes. Il acquit ainsi santé, force, agilité, et il avait une
gaieté franche et naturelle qui lui gagnait tous les cœurs.
Jeanne d'Albret, cependant, très instruite, ne voulut pas que les
buissons et les bois fussent la seule école de son fils. Pour qu'il ne
devînt pas, comme elle le disait, un illustre ignorant, elle lui mit
les meilleurs livres entre les mains. Elle le confia à un précepteur
et lui recommanda d'obéir à son maître comme à elle-même: «Je ne vous
ai donné que la vie, disait-elle à Henri, mais il vous apprendra à
bien vivre, ce qui est préférable.»
Henri III, en mourant, avait commandé à tous ses officiers de
reconnaître pour son successeur Henri de Navarre. Beaucoup de
seigneurs catholiques, «enfonçant leurs chapeaux ou les jetant par
terre, fermant le poing, murmurent qu'ils se rendront à toutes sortes
de personnes plutôt que de souffrir un roi huguenot.» Ils viennent
le sommer de se faire catholique. En vain Henri répond que «c'est le
prendre à la gorge, ne pas l'estimer de croire qu'il peut à ce point
faire violence à l'âme et au cœur à l'entrée de la royauté.» Il en
appelle à eux-mêmes, sûr d'avoir pour lui «tous les catholiques qui
aiment la France et l'honneur.» En vain le brave Givry déclare tout
haut que Henri «est le roi des braves et qu'il ne sera abandonné que
des poltrons;» en vain Henri déclare être prêt à se faire instruire:
un grand nombre de seigneurs l'abandonnent.
Henri se trouvait dans une situation presque désespérée: peu de
soldats et point d'argent, mais une petite armée anglaise envoyée
par la reine Élisabeth, alliée de Henri IV, débarqua fort à propos à
Dieppe, et Henri put reprendre l'offensive (1589).
L'année suivante, une bataille tourna encore à l'avantage de Henri,
à Ivry. En face d'une armée ennemie bien plus nombreuse on parlait
au roi d'assurer sa retraite: «Point d'autre retraite, dit-il, que
le champ de bataille.» Puis, après une courte prière, mettant son
casque en tête, il accompagna d'un sourire ces paroles: «Compagnons,
Dieu est pour nous; voici ses ennemis et les nôtres; voici votre
roi! Si vos cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache
blanc: vous le trouverez au chemin de la victoire et de l'honneur.»
Le combat fut rude; un instant ses troupes cédèrent; Henri courut en
avant: «Tournez visage, leur crie-t-il; si vous ne voulez combattre,
regardez-moi mourir;» et il se précipita au plus épais des ennemis.
Enfin la victoire est remportée: alors ce «bon Français,» qui appelait
la guerre civile «un mal bien douloureux,» s'écria: «Quartier aux
Français; mais mort aux étrangers!»
Depuis quelques années, Paris était en proie au plus affreux désordre.
Les Espagnols avaient dévoilé leurs desseins, et les plus acharnés
d'entre les ligueurs les soutenaient seuls. Le bon sens ne triomphait
pas encore des passions, mais parlait déjà avec hardiesse. Henri
de Navarre résolut enfin d'aider le parti royaliste en supprimant
l'objection qu'on lui faisait toujours de sa religion. Les plus
fidèles de ses conseillers huguenots l'encourageaient à faire le
sacrifice que lui demandait le peuple. Le 25 juillet 1593, Henri
abjura solennellement à Saint-Denis la religion protestante et fut
sacré à Chartres le 27 février 1594.
Sully trouva de l'argent, tout en murmurant, pour acheter les
gouverneurs des villes. «S'il fallait les prendre par la force, disait
le roi, elles nous coûteraient dix fois autant.» Brissac, après avoir
fait ses conditions, livra Paris (mars 1594), où Henri IV entra
salué avec une allégresse sincère, car ce n'était pas l'homme mais
l'hérétique qu'on avait combattu en lui. Le jour même, la garnison
espagnole se retira avec les honneurs de la guerre. Henri la regarda
partir, et, saluant les chefs, leur dit: «Messieurs, recommandez-moi
à votre maître, mais n'y revenez plus.» Il promet de tout oublier,
mais il n'oublie pas qu'il a été obligé d'acheter sa capitale et les
plus grandes villes de son royaume. «Que dites-vous de me voir ainsi à
Paris?» demande-t-il à son secrétaire.--Je dis qu'on a rendu à César
ce qui appartient à César, comme il faut rendre à Dieu ce qui est à
Dieu.--Dame, répondit le roi, on ne m'a pas fait comme à César: car
on ne me l'a pas rendu, on me l'a bien vendu.» Et cela était dit en
présence de Brissac et d'autres vendeurs. Toutefois il n'a aucune
pensée de vengeance. Il accepte, il recherche les services de ceux qui
l'ont combattu.
En 1598 les Espagnols quittent la France. Henri IV a terminé la guerre
étrangère en signant avec Philippe II la paix de Vervins.
=L’Édit de Nantes.=--Il a déjà enlevé tout prétexte aux discordes
civiles en accordant aux protestants l'exercice de leur culte et même
de grandes garanties. C'est l'Édit de Nantes (1598). Henri ne voulait
plus de partis. «Je couperai, disait-il, les racines de toutes ces
factions. Je ne détruirai pas la religion réformée, ajoutait-il, mais
la faction huguenote si elle se mutine. Il ne faut plus faire de
distinction de catholiques et de huguenots: il faut que tous soient
bons Français.»
Un grand ministre aida Henri IV dans la tâche immense qu'il avait
entreprise de réparer les désastres de quarante ans de guerre civile.
C'était le baron de Rosny, plus tard duc de Sully, né au château
de Rosny, près de Mantes, en 1560. Tout jeune il avait échappé au
massacre de la Saint-Barthélemy par une présence d'esprit rare chez
un enfant de douze ans: ayant pris sous son bras un gros missel,
il avait traversé les rues pleines de bandes furieuses et avait
couru se réfugier à son collège, dont le principal le cacha. Il
resta toujours attaché au parti protestant, servant d'abord dans
l'infanterie, pour apprendre le métier des armes,--ce qui répugnait
fort aux gentilshommes;--il combattit avec beaucoup de courage pour sa
religion, fut souvent blessé, et particulièrement à Ivry, où Henri,
qui le croyait presque mort lorsqu'on l'emporta, l'embrassa avec joie.
Sully remit l'ordre dans les finances: ce qui n'était pas chose
facile dans un siècle où ceux qui maniaient l'argent de l'État le
prenaient pour eux, puis tourna son attention vers l'agriculture. Des
routes furent percées et plantées d'arbres. Le commerce se ranima.
Sully permit de vendre des grains à l'étranger: ce qui stimula
énergiquement les paysans à produire du blé.
La plus grande entente ne cessait d'exister entre le maître et le
serviteur. «Je suis plus fort en mon conseil, quand je sais que vous y
êtes,» écrivait un jour Henri pour hâter le retour de Sully.
Henri aidait son ministre dans toutes ses améliorations; il aimait
les petites gens. Quand il allait par le pays, il s'arrêtait pour
parler au peuple, s'informait des passants d'où ils venaient, où ils
allaient, quelles denrées ils portaient, quel était le prix de chaque
chose, et, remarquant qu'il semblait à plusieurs que cette facilité
populaire offensait la gravité royale, il disait: «Les rois tenaient à
déshonneur de savoir combien valait un écu, et moi je voudrais savoir
ce que vaut un liard, combien de peines ont ces pauvres gens pour
l'acquérir, afin qu'ils ne soient chargés que selon leur portée.» Dans
les campagnes on aimait à répéter des mots de lui qui couraient: «Si
l'on ruine le peuple, qui soutiendra les charges de l'État?»
Le 14 mai, 1610, Henri IV était agité: il ne pouvait ni s'occuper ni
dormir. «Votre Majesté devrait sortir, dit un garde, et prendre l'air:
cela la réjouirait.--Tu as raison: qu'on apprête mon carrosse.» Comme
le temps était beau et chaud, on prit un carrosse tout ouvert. Henri y
monta avec les ducs d'Épernon et Montbazon et cinq autres seigneurs,
sans escorte: seulement quelques gentilshommes à cheval et valets de
pied suivirent. On se dirigea vers l'Arsenal, où le roi voulait voir
Sully malade. En passant de la rue Saint-Honoré dans la rue de la
Ferronnerie, un embarras de voitures arrêta le carrosse. François
Ravaillac l'avait suivi depuis le Louvre; il monta sur une borne, et
comme le roi était attentif à écouter une lettre que le duc d'Épernon
lisait, le misérable s'élança et frappa Henri IV de deux coups de
couteau dans la région du cœur. Pendant que les archers arrêtaient
l'assassin et l'emmenaient prisonnier dans un hôtel voisin pour le
soustraire à la fureur de la foule, les seigneurs couvrirent Henri
IV d'un manteau et firent retourner le carrosse vers le Louvre. Ils
répandaient le bruit que le roi n'était que blessé, mais Henri IV
était mort sur-le-champ, et, quand le peuple connut la vérité, ce fut
un deuil universel, car aucun roi n'avait été, comme Henri IV, à la
fois grand et bon.
CHAPITRE XIII
LOUIS XIII (1610-1643)--MINISTÈRE DU CARDINAL DE RICHELIEU
=Régence de Marie de Médicis.=--La mort prématurée de Henri IV rejeta
le royaume dans la confusion. Son fils, Louis XIII, n'avait pas neuf
ans, et la régente, Marie de Médicis, princesse étrangère, d'un
caractère faible, n'était point femme à continuer la sage et ferme
politique de Henri IV. Elle combla de dignités et des plus hautes
charges de la cour un Italien, Concini, et, en quatre ans, son faible
et funeste gouvernement avait dissipé les millions amassés par Henri.
Les seigneurs se révoltaient pour se faire acheter leur soumission
par de grosses pensions. Voulant paraître faire quelque chose pour
le bien public, ils demandèrent la convocation des _États généraux_
(1614). Dans cette réunion on vit commencer entre les trois Ordres
la lutte qui, un siècle plus tard, devait déchirer la France. Le
président du tiers état dit que les trois Ordres étaient trois frères,
enfants de leur mère commune, la France. La noblesse protesta contre
cette comparaison qui tendait à établir l'égalité des seigneurs et du
peuple. Elle chercha à humilier les députés du tiers, et la querelle
devint si vive que la cour, dès qu'elle eut obtenu les subsides
demandés, se hâta de renvoyer les États. Ce furent les derniers avant
ceux de 1789.
=Concini et de Luynes.=--La faveur insolente de Concini, devenu
marquis d'Ancre et maréchal de France, ne put durer. Louis XIII,
écarté des affaires et livré aux amusements les plus puérils, écouta
les conseils d'un gentilhomme, Albert de Luynes, qu'il affectionnait
beaucoup à cause de son habileté à dresser des pièges aux oiseaux. De
Luynes persuada au jeune prince de ressaisir l'autorité par un coup
hardi. Le maréchal d'Ancre fut tué un matin qu'il entrait au Louvre
(1617). La reine mère dut se retirer à Blois, et Louis XIII crut enfin
régner, lorsque le vrai maître c'était de Luynes.
Au favori de la reine mère succéda le favori du roi, et le vainqueur
montra même avidité, même incapacité. Albert de Luynes fut fait
connétable sans avoir jamais commandé un régiment, puis chancelier.
Aussi a-t-on dit de lui «qu'il était aussi propre à faire un magistrat
en temps de guerre qu'un général en temps de paix.» Albert de Luynes
montra cependant quelque énergie contre le parti protestant qui
reprenait les armes, et mourut enlevé par une épidémie au siège de
Montauban (1621). Au règne des favoris qui peuvent à peine distraire
un roi ennuyé, succède enfin le règne d'un vrai ministre.