Rouen, dois-je donc mourir ici!» Elle demanda une croix: on lui en
fit une avec un bâton, mais elle obtint qu'on lui apportât celle de
la paroisse voisine. Enfin, les Anglais s'impatientant, deux sergents
la saisirent et la livrèrent au bourreau. Le feu fut allumé. Jeanne
s'oublia pour ne penser qu'au frère Isambart qui l'exhortait toujours,
et lui dit de descendre, mais de tenir haut la croix, qu'elle ne
voulait pas perdre de vue. Toute la foule pleurait. Quelques Anglais
essayaient de rire. Un d'eux, des plus furieux, avait juré de mettre
un fagot au bûcher; Jeanne expirait au moment où il le jeta et il
s'évanouit: «J'ai vu, disait-il hors de lui-même, j'ai vu de sa bouche
s'envoler une colombe.» Un seigneur anglais disait tout haut en
revenant: «Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte.»
Les Anglais redoutèrent Jeanne même après sa mort, et, de peur que
ses cendres ne devinssent des reliques pour le peuple, ils les firent
jeter dans la Seine. Mais l'impulsion était donnée; le pays, réveillé,
repoussait partout l'étranger, et en 1453 les Anglais avaient perdu
toutes leurs conquêtes en France. Les malheurs de ces invasions
avaient eu au moins pour résultat de faire naître chez tous les
habitants de la France le sentiment de l'amour de la patrie.
CHAPITRE X
LOUIS XI (1461-1483)
Charles VII mourut en 1461 et eut pour successeur son fils, Louis XI.
A cette époque des changements importants ont lieu en Europe et
dans le monde. Un peuple nouveau s'établit à l'orient de l'Europe,
les Turcs qui se sont emparés de Constantinople (1453). Les peuples
chrétiens ne se sont point soulevés à cette nouvelle: le temps des
expéditions religieuses, des croisades est bien fini. Les nations
ne songent qu'à se constituer, à s'organiser, malheureusement aussi
à s'entre-déchirer, et l'époque des grandes ligues, des guerres
européennes va s'ouvrir. Ce qui valait mieux, les Portugais et les
Espagnols indiquaient de nouvelles routes au commerce et découvraient
de nouvelles terres. Les premiers avaient achevé, en 1497, sous la
conduite de Vasco de Gama, de faire, par mer, le tour de l'Afrique et
montraient la route des Indes. Christophe Colomb, savant navigateur
génois, avec trois navires que lui avaient donnés les souverains de
l'Espagne, Ferdinand et Isabelle, découvrit en 1492 un nouveau monde
auquel on a injustement donné le nom d'un autre navigateur florentin,
Amerigo Vespucci, l'Amérique.
Il semblait que Dieu, par une seconde création, eût doublé l'étendue
du monde habitable. On se précipitait vers ces contrées parées d'une
végétation brillante, riches de bois précieux et de mines d'or et
d'argent. Le commerce prit un rapide essor, la condition des fortunes
changea, car jusqu'alors la terre avait été la seule richesse.
La science se développait en même temps, grâce à la découverte de
l'imprimerie. Gutenberg, né à Mayence, mais qui travailla le plus
souvent à Strasbourg, était parvenu (de 1440 à 1446) à graver en
métal des lettres mobiles qu'il assemblait ou séparait à volonté;
il composait ainsi des mots, des phrases, des pages entières; puis
pressant ces pages imbibées d'encre sur du papier, il les reproduisait
autant de fois qu'il voulait. Un copiste ne pouvait écrire à la fois
qu'un seul livre. Grâce à l'imprimerie, dès que le livre était composé
avec des lettres en métal, on pouvait le reproduire, en peu de temps,
par milliers d'exemplaires.
Le premier livre sorti des presses de Gutenberg était une Bible datée
de 1456. L'imprimerie devait être l'instrument le plus puissant pour
le progrès de la science humaine. Des temps nouveaux commençaient:
les _temps modernes_, ceux qui durent encore aujourd'hui. Les progrès
dont nous sommes témoins ont pour point de départ ces importants
changements qui se produisirent au quinzième siècle et qui rendirent
l'homme plus libre de sa raison, plus hardi dans ses pensées comme
dans ses entreprises, plus soucieux du bien-être et de l'équité. La
science étendait son esprit, doublait ses moyens d'action et allait
lui permettre de rendre moins misérable sa condition terrestre.
La politique aussi allait changer. Le premier roi des temps modernes
est Louis XI, de sombre renommée, mais qui, malgré ses fourberies et
ses cruautés, avança singulièrement l'unité politique de la France.
=Louis XI.=--Louis XI est le premier type, quoique peu flatteur, du
roi moderne; il se fie à l'intelligence plus qu'à la force corporelle.
Il est tout l'opposé des chevaliers. Ayant grandi au milieu des
trahisons et des révoltes, il ne crut qu'à une seule force, celle
de la ruse. Dépourvu de conscience, mais superstitieux à l'excès,
il attachait à son chapeau des images de la Vierge et des saints en
plomb ou en étain: il les prenait ou les baisait, quelque part qu'il
se trouvât, si soudainement quelquefois qu'on l'aurait pris pour un
insensé. Il se faisait petit, s'entourait de petites gens, s'habillait
pauvrement et s'affranchissait de tout cérémonial.
Louis XI (c'est là ce qui le relève de ses faiblesses et de ses
perfidies) prenait au sérieux son métier de roi: actif, infatigable,
il travailla sans cesse à étendre, à organiser son royaume, se fit
craindre comme personne avant lui.
Dès les premières années, les nobles, mécontents de voir Louis XI, qui
les avait flattés dans sa jeunesse, se tourner contre eux dès qu'il
fut roi, commencèrent la guerre dite du _Bien public_ (1465). Une
bataille indécise se livra entre les coalisés que commandait Charles,
fils du duc de Bourgogne, comte de Charolais, et l'armée royale à
Montlhéry (près de Paris). Des deux côtés on se crut vainqueur, et
des deux côtés il y eut des fuyards. Louis XI se hâta de négocier
et promit à tous, et à chacun en particulier, provinces, honneurs,
pensions. Les traités de Conflans et de Saint-Maur (près Paris), qui
terminèrent cette campagne dérisoire, furent de honteux marchés.
Une première fois détruite, la féodalité avait été reformée par les
rois eux-mêmes, qui avaient distribué à leurs enfants, aux princes
de leurs maisons, de magnifiques seigneuries, des apanages. Ainsi
s'étaient constituées les maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, etc.
Mais le grand danger pour les rois, c'était la puissance de la maison
de Bourgogne. Le duc Philippe le Bon, mourut en 1467, et son fils,
Charles le Téméraire, était l'orgueil même.
Charles se regardait comme supérieur à son cousin le roi de France,
Louis XI, auquel il ne voulait pas rendre hommage. Autant celui-ci
dédaignait le faste et les grandeurs, autant le duc de Bourgogne
aimait à étaler son luxe et sa puissance. Ambitieux comme Louis XI,
il n'avait ni sa patience ni sa souplesse, et plus sa témérité lui
faisait éprouver de revers, plus il s'obstinait.
Louis XI pourtant commit bien des fautes. La guerre ayant recommencé
entre lui et le duc de Bourgogne, il voulut négocier au lieu de
combattre et, pour mieux gagner son ennemi, alla se mettre entre ses
mains à Péronne où il demeura prisonnier et ne fut relâché qu'à de
dures conditions (1468).
La guerre recommença. Le duc de Bourgogne courut aussitôt à Beauvais,
espérant enlever la ville par surprise. Mais les habitants sont sur
les remparts et se défendent: les femmes mêmes les aident. Déjà
cependant des soldats bourguignons avaient escaladé la muraille et
y plantaient leur étendard. Une jeune fille, Jeanne Laisné (on la
nomma depuis Jeanne Hachette), s'élance, une hache à la main, saisit
l'étendard et l'emporte en triomphe. Cet exemple héroïque ranime
le courage des habitants, qui repoussent avec succès toutes les
attaques. Charles se vit obligé d'entreprendre un siège régulier,
puis, à l'arrivée des troupes royales, de se retirer. Loin d'abattre
le puissant duc, les échecs ne font que piquer son orgueil. Il ne
renonce pas à ses projets; au contraire, il les veut tous poursuivre
à la fois: il rêve la conquête de la Lorraine, de l'Alsace, de la
Suisse, afin de se faire ainsi un royaume. En même temps il rappelle
les Anglais en France pour renverser Louis XI. Celui-ci, fidèle à son
système d'éviter les batailles, achète la paix du roi d'Angleterre
Édouard IV. Dès ce moment il n'a plus qu'à regarder son rival se
heurter contre l'Allemagne, puis contre les montagnes de la Suisse.
Charles est vaincu à Granson et à Morat (1476).
Après ces sanglantes défaites, Charles devient fou de fureur: il
laisse croître sa barbe comme un sauvage, il s'enferme dans sa tente.
Il apprend que la Lorraine s'est soulevée et que le duc René a
repris sa capitale, Nancy. Il y court, malgré l'hiver, et périt dans
un combat. On retrouva son corps à demi enfoncé dans la glace d'un
ruisseau (1477).
Craint de tout le monde, Louis XI craignait lui-même tout le monde
et s'enfermait dans son château de Plessis-lez-Tours, où des
arbalétriers veillaient nuit et jour près des fossés avec ordre de
tirer sur tout homme suspect qui approchait. Il semblait plutôt mort
que vif, tant il était maigre; il faisait d'âpres punitions pour
inspirer la terreur et de peur de perdre l'obéissance. Il avait
soupçon de tout le monde, de son fils qu'il faisait étroitement
garder, de sa fille, de son gendre. Il comblait de présents son
médecin Coictier pour qu'il allongeât sa vie; il avait recours aux
personnages renommés pour leur sainteté et fit venir d'Italie un
ermite, saint François de Paule: il lui demandait la santé du corps
plutôt que le repos de l'âme. «Le tout n'y fit rien, ajoute son
historien Commines; il fallait qu'il passât par où les autres sont
passés.»
Louis XI mourut en 1483, après avoir, dans ses dernières années,
recueilli le riche héritage de la maison d'Anjou, c'est-à-dire le
Maine, l'Anjou et la Provence.
Si Louis XI a laissé une sombre mémoire, il est juste de lui tenir
compte de l'agrandissement du royaume, et surtout de la sécurité qu'il
y rétablit. La sécurité ranima le commerce et Louis XI le facilita en
améliorant les routes. Pour étendre son action sur les provinces les
plus éloignées, il organisa les postes, d'abord des courriers qui ne
servirent qu'à transmettre ses ordres, mais qui plus tard furent d'une
grande utilité aux particuliers.
CHAPITRE XI
CHARLES VIII--LOUIS XII--FRANÇOIS I^{er}
=Charles VIII (1483-1498).=--Le fils de Louis XI était encore un
enfant et les seigneurs crurent pouvoir profiter d'une minorité pour
reprendre tout ce qu'ils avaient perdu. Une main de femme les contint.
Mme de Beaujeu, fille de Louis XI, et qui avait ses qualités sans
ses vices, mit à la raison les seigneurs déjà plus turbulents que
redoutables; elle força à la soumission Louis, duc d'Orléans, le chef
des mécontents, puis fit épouser à son jeune frère l'héritière d'un
beau duché, Anne de Bretagne, et prépara ainsi la réunion à la France
d'une grande province.
Nourri de romans de chevalerie, Charles VIII ne fut pas plus tôt le
maître qu'il voulut monter à cheval, s'armer de la lance et imiter les
fabuleux exploits des paladins de Charlemagne. Il résolut de faire
valoir sur le royaume de Naples des droits qu'il tenait de la maison
d'Anjou. Il partit en 1494 avec une belle armée, mais sans argent: il
lui fallut emprunter aux petits princes italiens qui l'avaient appelé
et lui facilitaient le passage.
L'épouvante que répandait chez des populations amollies l'arrivée
des rudes guerriers du Nord, facilita singulièrement la route. Les
Français passèrent les Alpes avec un attirail tout nouveau de canons.
Arrivés en Italie, ils traversèrent sans combat les villes magnifiques
de Florence et de Rome. Charles gagna Naples à petites journées, y
entra sans effort et s'y montra avec tout l'appareil d'un empereur.
Puis il ne pensa plus qu'aux fêtes et distribua héritières et
héritages à ses barons.
Pendant qu'il s'amusait aux tournois, Maximilien d'Autriche, le roi
d'Espagne Ferdinand le Catholique, Henri VII d'Angleterre, jaloux
de la puissance française, se liguaient avec les princes du nord de
l'Italie. Charles courait le risque d'être enfermé dans sa conquête.
Averti à temps, il dut se hâter, reprit le même chemin, retraça
presque les mêmes pas, et trouva la route barrée par les Milanais et
les Vénitiens, à Fornoue, sur les bords de la rivière le Taro. Une
bataille sérieuse s'offrait à lui; aussi attaqua-t-il avec ardeur et
força le passage (juillet 1495).
Il n'eut pas le temps de recommencer cette expédition comme il le
voulait, car trois ans après, s'étant heurté la tête contre une voûte
au château d'Amboise, il mourut (1498).
=Louis XII (1498-1515).=--Louis XII, cousin et successeur de Charles
VIII, se montra plus prudent, surtout dans sa politique intérieure,
et épousa la veuve de Charles VIII pour retenir attaché au domaine
royal le beau duché de Bretagne. Mais à l'extérieur, il montra la même
légèreté que Charles VIII et n'eut d'yeux que pour l'Italie.
Afin d'obtenir plus sûrement le royaume de Naples, Louis XII le
partagea avec le roi d'Espagne, Ferdinand le Catholique. Celui-ci,
dès qu'il eut sa part, voulut prendre l'autre, et trompa honteusement
Louis XII. Le roi, lorsqu'il apprit la trahison, avait chez lui le
gendre de Ferdinand, Philippe le Beau; celui-ci pouvait craindre
d'être gardé prisonnier. «Ne craignez rien, lui dit Louis XII, j'aime
mieux perdre un royaume qu'on peut regagner, que l'honneur dont la
perte est irréparable.»
Louis XII ne put regagner le royaume perdu, mais ces guerres d'Italie
mirent en relief un grand nombre de vaillants capitaines: le plus
illustre fut sans contredit le chevalier Bayard.
Le jeune Bayard n'avait pas dix-sept ans qu'il se mesura dans un
tournoi avec un des plus redoutables chevaliers et sortit de cette
épreuve à son honneur. A la bataille de Fornoue, il eut deux chevaux
tués sous lui et rapporta une enseigne ennemie. Ce qui le faisait
surtout aimer, c'est qu'on n'eût pu trouver de plus libéral ni
gracieux combattant; s'il avait un écu, chacun en avait sa part.
Bayard prit part à toutes les guerres d'Italie et se signala par
les exploits les plus hardis. Comme l'armée se tenait derrière une
rivière, le Garigliano, les Espagnols paraissent tout à coup et
cherchent à s'emparer d'un pont mal gardé. Bayard s'arme au premier
tumulte; il voit une troupe de deux cents cavaliers qui venaient
surprendre le pont, il se jette au-devant, tout seul, en disant à ses
compagnons d'aller chercher du secours. Semblable à un lion furieux,
Bayard met sa lance en arrêt et attaque la troupe qui était déjà sur
le pont: plusieurs chancelèrent, deux hommes tombèrent dans l'eau.
Néanmoins il fut assailli si rudement que sans sa grande bravoure
il n'eût pu résister. Comme un tigre échauffé, il s'accula à la
barrière du pont, de peur qu'on ne l'attaquât par derrière, et avec
son épée il se défendit si bien que les Espagnols ne croyaient point
que ce fût un homme. Les secours eurent le temps d'arriver. Bayard
poursuivit l'ennemi, mais celui-ci reçut des renforts. Il fallut
battre en retraite, et le vaillant chevalier, toujours le dernier,
fut pris. Il se garda bien de se nommer: ses compagnons, s'apercevant
de son absence, retournèrent le délivrer. N'ayant pas été désarmé, il
sauta sur un cheval et se remit à l'œuvre en criant: «France! France!
Bayard! Bayard que vous avez laissé aller!» Ce nom terrifia les
Espagnols, qui s'enfuirent. Les Français s'en retournèrent tout joyeux
d'avoir recouvré celui qu'ils appelaient «leur vrai guidon d'honneur.»
Malgré ses fautes et ses malheurs, Louis XII est un des rois dont la
France a gardé la mémoire. En 1506 les États généraux de Tours lui
avaient donné le beau nom de _Père du peuple_.
Les guerres d'Italie en effet se passaient au loin et occupaient
surtout la noblesse. Le pays demeurait tranquille et prospère. Économe
des deniers de ses sujets, le roi s'appliquait à alléger les impôts.
«J'aime mieux, disait-il, voir les courtisans rire de mon avarice que
le peuple pleurer de mes dépenses.» Ami de la justice qu'il s'étudia
à réformer, il se montra le rigoureux ennemi de tous les pillards,
grands ou petits: aussi, depuis ses justes sévérités, «nul, dit un
écrivain du temps, n'eût rien osé prendre sans payer, et les poules
couraient aux champs sans péril et sans risques.»
=François I^{er} (1515-1547).=--La couronne échut encore à une
autre branche de la famille des Valois, à François I^{er}, comte
d'Angoulême, cousin et gendre de Louis XII. Jeune, ardent, grand et
fort,[6] il était habile à tous les exercices du corps, et en même
temps intelligent, fin, spirituel, ami des études et des beaux-arts,
dont les Français avaient pris le goût dans les opulentes cités de
l'Italie.
François I^{er} avait vingt et un ans lorsqu'il fut reconnu roi. Il
voulut réparer les malheurs de Louis XII et reconquérir l'Italie. Il
la ressaisit à la fameuse journée de Marignan (1515).
=Bataille de Marignan.=--Vingt mille Suisses gardaient solidement les
passages des Alpes; François I^{er} résolut d'escalader ces montagnes,
les plus hautes de l'Europe. On traça une route à l'armée en faisant
sauter, à force de poudre, des blocs énormes, en jetant des ponts avec
des sapins sur les abîmes. On traîna les canons avec des cordages et
on finit, au bout de six jours d'un travail prodigieux, par triompher
des plus grands obstacles que la nature eût opposés à une armée.
Le général ennemi, quand on lui annonça l'arrivée des Français, n'y
voulut pas croire. «Ont-ils volé par-dessus les montagnes?» disait-il
en raillant. C'était pourtant la vérité, car une heure après, Bayard
et le sire de la Palisse, un autre de nos grands capitaines, le
faisaient prisonnier pendant son dîner.
Les Suisses se replièrent sur la capitale de la Lombardie, Milan.
Les Français les y suivirent et une bataille acharnée s'engagea à
quelque distance de cette ville, près du village de Marignan. Commencé
dans l'après-midi, le combat se prolongea une partie de la nuit, à
la clarté d'une lune parfois voilée de nuages. Le succès fut dû à la
supériorité de l'artillerie française: les Suisses, avec un courage
admirable, s'avançaient en masses serrées, avec leurs longues piques;
des files entières tombaient, ils avançaient toujours. Le roi chargea
avec toute sa cavalerie et entra si loin dans la mêlée que sa visière
fut percée d'un coup de pique. Vers minuit, la lune se déroba tout à
fait et on s'arrêta. Les deux armées étaient confondues l'une dans
l'autre et le roi se coucha sur l'affût d'un canon, à deux pas des
ennemis.
Le lendemain, au point du jour, la bataille recommença aussi acharnée
que la veille. Mais les Vénitiens, alliés des Français, arrivèrent, et
les Suisses, craignant d'être enveloppés, se retirèrent (14 septembre
1515). François I^{er}, vainqueur, voulut être armé chevalier par
Bayard; c'était l'honneur le plus insigne que le roi pût faire au
vaillant capitaine.
Bayard ne cessa de s'illustrer dans les guerres de François I^{er}.
Envoyé en Italie où les troupes françaises avaient été battues à
la Bicoque (1522), il n'y parut que pour assister à la défaite de
Bonnivet à Biagrasso et pour y mourir. Bayard ne commandait pas en
chef; recevant les ordres de courtisans jaloux, il périt victime
de leur fautes. Bonnivet blessé lui confia le soin de diriger la
retraite; Bayard la dirigea, comme on pouvait l'attendre de lui,
faisant toujours face à l'ennemi. Après le passage de la Sésia, comme
il rejoignait, vainqueur, sa troupe d'hommes d'armes, une pierre
lancée par une arquebuse le frappa dans les reins et lui brisa l'épine
dorsale. On l'assit au pied d'un arbre. Le bon Chevalier, se sentant
mourir, planta son épée devant lui et en baisa la poignée qui figurait
une croix. Les ennemis accoururent et parurent aussi attristés que les
compagnons de Bayard.
Parmi les chefs ennemis se trouvait alors un prince français, le
connétable de Bourbon, qui, mécontant, s'était jeté dans le parti
de Charles-Quint: il survint et plaignit le bon Chevalier, qui lui
répondit ces belles paroles: «Il n'y a point de pitié à avoir de moi,
car je meurs en homme de bien: mais j'ai pitié de vous qui servez
contre votre prince, votre patrie et votre serment.» Quelques heures
après, expirait le dernier modèle du parfait chevalier (30 avril 1524).
=Bataille de Pavie.=--Les Impériaux, conduits par le connétable
de Bourbon, poursuivirent l'armée française et envahirent la
Provence. Bourbon attaqua Marseille, mais les habitants résistèrent
héroïquement. François I^{er} accourut. Les Impériaux se retirèrent
en toute hâte. François les poursuivit au delà des Alpes, s'empara
facilement de Milan et mit le siège devant Pavie. La résistance de
cette ville, prolongée quatre mois, donna à Bourbon le temps d'aller
en Allemagne chercher des troupes.
François commit la faute de s'affaiblir en détachant un corps d'armée
vers Naples, et bientôt il se trouva enfermé entre la ville de Pavie
et les troupes espagnoles et italiennes. On propose à François I^{er}
de se replier. L'orgueil le pousse à suivre le conseil de Bonnivet
qui parle au contraire de combattre. La bataille s'engage (24 février
1525). Genouillac avec son artillerie fit d'abord merveille; il ouvrit
coup sur coup des brèches dans les bataillons ennemis, «de sorte que
vous n'eussiez vu que bras et têtes voler.» François I^{er} croit
déjà l'ennemi en fuite et s'élance avec ses gens d'armes. Les ennemis
reformèrent leur ligne. Le roi, comme à Marignan, fit des prodiges
de valeur lorsqu'on lui en aurait demandé de sagesse. Mais les rangs
de l'ennemi se reformaient toujours; les meilleurs capitaines, dont
on avait négligé les conseils, sentaient bien que la victoire était
impossible et tombaient tous frappés les uns après les autres autour
du roi, qu'ils ne voulaient pas abandonner. François ne tarda pas à
être entouré d'ennemis.
«Après avoir, dit Brantôme, bien combattu tant qu'il n'en pouvait
plus, son cheval fort blessé tomba par terre et lui dessous.» François
I^{er} se vit obligé de se rendre et demanda qu'on appelât Charles de
Lannoi. Celui-ci arriva, le fit dégager et l'aida à se lever.
Le soir, François I^{er} écrivit à sa mère une longue lettre dans
laquelle il disait: «De toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur
et la vie qui est sauve.» On en a fait le mot célèbre: «Tout est
perdu, fors [hors] l'honneur.»
Après un séjour de plusieurs mois dans une forteresse d'Italie,
François I^{er} fut conduit en Espagne, où Charles-Quint le fit
renfermer dans l'Alcazar, à Madrid.
Le donjon où il devait passer tant de mois dans les tristesses de
la prison, les accablements de la maladie, les angoisses d'une
négociation agitée et interminable, était haut, étroit et sombre. La
chambre disposée pour le roi prisonnier n'était pas très spacieuse;
on y arrivait par une seule entrée, et l'unique fenêtre qui y
laissait pénétrer la lumière s'ouvrait du côté du midi à environ cent
pieds du sol. Les concessions que Charles-Quint voulait arracher à
son prisonnier étaient exorbitantes et n'allaient rien moins qu'à
démembrer le royaume de France. Désespérant d'ébranler son vainqueur,
François I^{er} résolut un moment d'abdiquer en faveur de son fils
et de ne plus laisser entre les mains de Charles qu'un prisonnier
ordinaire. Ce prisonnier faillit même échapper à l'inflexible
empereur, car François tomba gravement malade; on désespéra de sa vie.
Le roi fut pourtant sauvé, mais non relâché, et n'obtint sa délivrance
qu'en accordant tout ce qu'on lui demandait, se promettant bien de ne
pas tout remplir. Il protesta en secret contre la violence qui lui
était faite et signa le traité de Madrid (6 janvier 1526).
On le conduisit à la frontière et, sur la Bidassoa,[7] on l'échangea
contre ses deux fils, qu'on devait garder comme otages. Lorsqu'on
l'eut ramené sur la rive française, il s'élança vivement sur son
cheval et s'écria: «Maintenant je suis roi, je suis roi encore!»
La puissance de Charles-Quint effraya les autres princes, naguère si
jaloux du vainqueur de Marignan. Le roi d'Angleterre Henri VIII, le
pape Clément VII, la république de Venise, les Suisses s'unirent à
François I^{er} qui, délivré, avait rompu le traité de Madrid.