déployées, au milieu d'une foule de seigneurs montés sur de beaux
chevaux et richement parés. Ils arrivaient confusément, pleins
d'orgueil, se disputant à qui le premier verrait l'ennemi. Les archers
génois placés en avant se plaignent de ne pouvoir se servir de leurs
arcs dont les cordes sont humides; Philippe ordonne à ses gens d'armes
de tuer cette canaille qui lui barre le chemin; le désordre se met
dans l'armée française; les archers anglais, qui ont abrité leurs
arcs, tirent à coup sûr dans cette mêlée.
Tout à coup un bruit terrible éclate, on eût cru entendre le
tonnerre: c’était l'artillerie, dont les Anglais se servaient pour la
première fois dans une bataille et qui fit plus de peur que de mal.
Édouard, du haut d'un moulin qu'on montre encore à Crécy, voyait les
seigneurs français arriver tout désordonnés, entremêlés, s’étouffer
les uns les autres ou périr sous les flèches de ses archers, sous les
coups des haches et des épées de ses hommes d'armes.
Plus de 30,000 soldats, 1200 chevaliers, 80 seigneurs, 11 princes et
un roi restèrent sur le champ de bataille. C'était le vieux roi de
Bohême Jean de Luxembourg, qui, aveugle, avait lié son cheval à celui
de deux chevaliers et était allé périr au plus épais de la mêlée en
donnant un dernier coup de lance. On eût pu dire que tous dans cette
armée allaient en aveugles comme le roi Jean, liés les uns aux autres
par un faux point d'honneur.
C'était le 26 août 1346. Le soir, un petit groupe de chevaliers
harassés se présente devant le château de Broye. Les ponts étaient
déjà relevés, les portes fermées. «Qui êtes-vous? demanda le
châtelain.--Ouvrez, ouvrez, répondit le chef de la troupe, c'est
l'infortuné roi de France.» C'était Philippe, en effet, qu'on avait
difficilement éloigné du champ de bataille; quelques seigneurs à peine
l'accompagnaient, restes de la brillante noblesse qui l'entourait le
matin.
=Prise de Calais; dévouement d'Eustache de Saint-Pierre.=--Le
vainqueur alla aussitôt mettre le siège devant Calais; il y fut retenu
plus de dix mois, mais il détestait les habitants de cette ville, qui
par leurs courses sur mer avaient causé de grands dommages au commerce
anglais. Pour montrer sa ferme résolution de s'emparer de la place,
il traça autour d'elle, non plus seulement un camp, mais une véritable
ville. Philippe VI essaya en vain de secourir Calais; il ne put
approcher, et l'héroïque gouverneur Jean de Vienne dut enfin capituler
(1347).
Édouard III voulait d'abord que la ville se rendît à discrétion; il
exigea ensuite que six bourgeois vinssent lui apporter les clefs de
la place. La désolation fut grande dans Calais. Alors Eustache de
Saint-Pierre se dévoua avec cinq autres bourgeois; ils allèrent pieds
nus, la corde au cou, présenter au roi anglais les clefs de la ville.
Celui-ci ordonna aussitôt de faire venir le bourreau. Les seigneurs
intercédaient inutilement en faveur de ces malheureux. Le roi n'écouta
rien et répéta son ordre cruel. La reine alla se jeter aux pieds
d'Édouard, le suppliant d'avoir pitié de ces hommes. Le roi attendit
un peu, dit l'historien du temps, Froissart, et regarda la bonne dame
sa femme qui pleurait à genoux; le cœur lui mollit et il dit: «Vous
me priez tant que je ne vous ose refuser, et quoique je le fasse avec
peine, je vous les donne.» La reine fit lever les six bourgeois, les
fit revêtir et donner à dîner et reconduire dans la ville.
Édouard chassa tous les habitants de Calais et repeupla la ville avec
des familles anglaises.
=Jean II le Bon (1350-1364).=--Le fils de Philippe, Jean, qui lui
succéda en 1350, et que bien à tort on a surnommé le Bon, était
un prince violent, téméraire et prodigue. Il recommença la guerre
contre les Anglais et s'attira une défaite plus honteuse encore, plus
désastreuse que la défaite de Crécy. En 1356, le prince de Galles,
fils d'Édouard III, et surnommé le _prince Noir_, à cause de son
armure, descendit en Guyenne, ravagea le riche Languedoc, le Limousin,
le Berry, et s'avança sur la Loire.
Le roi Jean marcha contre lui, le dépassa et lui coupa la retraite. Le
prince de Galles se trouva presque bloqué près de Poitiers. Il s'était
retranché, comme son père à Crécy, sur une colline; mais pressé par la
famine, il négociait. Les chevaliers français demandèrent le combat,
et la bataille s'engagea précipitamment. Le premier corps s'élança,
sans être soutenu, dans un chemin creux, seule route qui menât aux
Anglais; les archers, postés à droite et à gauche, le criblèrent de
flèches et le mirent en déroute. Le second corps arriva trop tard et
fut culbuté à son tour. «La bataille est à nous,» dit un des meilleurs
capitaines anglais, Jean Chandos, au prince de Galles; et fondant à
bride abattue, avec toutes les forces anglaises, sur le troisième
corps français, il le dispersa.
Restait la division du roi Jean. Celui-ci, croyant bien faire en
imitant mal les Anglais, commanda à ses chevaliers de mettre pied
à terre: autour de lui se forme un bataillon carré qui reçoit
vigoureusement les charges de la cavalerie ennemie. Mais ces lourds
chevaliers, revêtus d'armures de fer, n'étaient pas hommes à soutenir
longtemps un combat à pied: l'infanterie anglaise, plus agile, arriva
à son tour. Les Français furent rompus. Le roi Jean avait à côté
de lui son plus jeune fils, Philippe, il veut l'éloigner. L'enfant
obéit d'abord et monte à cheval; mais il revient presque aussitôt,
et, ne pouvant frapper comme son père, il s'abritait derrière lui en
criant: «Père, gardez-vous à droite! père, gardez-vous à gauche!» Ce
combat héroïque ne pouvait durer. Jean, blessé, entouré d'un cercle
d'ennemis, fut obligé de se rendre. Une foule de comtes et de barons
furent, avec lui, emmenés prisonniers en Angleterre.
Le roi Jean fut délivré moyennant une rançon de trois millions d'écus
d'or qui vaudraient aujourd'hui deux cent cinquante millions de
notre monnaie. Il donna comme otages deux de ses fils et plusieurs
seigneurs. Un de ses fils, le duc d'Anjou, quitta Londres et refusa
d'y retourner. Le roi Jean, qui n'avait pu encore payer sa rançon
entière, irrité de ce manque de foi, retourna se constituer lui-même
prisonnier et mourut à Londres en 1364.
=Charles V le Sage (1364-1380).=--Le fils de Jean le Bon, Charles,
instruit par le malheur et qui a mérité le beau nom de Sage,
s'appliqua, par d'habiles mesures, à ramener l'ordre, la sécurité. Il
n'aimait point les batailles, comme Jean et Philippe VI: on n'avait
pas encore vu de prince aussi éloigné du goût des armes, aussi content
de demeurer enfermé dans ses châteaux avec de prudents conseillers et
de savants livres. Mais il ne cessait de veiller sur le royaume, de
préparer les moyens de le délivrer et sut choisir un vaillant guerrier
qui fut son bras droit, Bertrand Du Guesclin.
=Bertrand Du Guesclin.=--C'était un chevalier breton né en 1321. Il
avait conquis une grande renommée dans la guerre qui se prolongeait en
Bretagne entre les partisans de Jean de Montfort et ceux de Charles de
Blois.
Ce qui le distinguait des anciens chevaliers, c'est qu'à la bravoure
il unissait l'intelligence et la ruse: il s'empara du château de
Fougeray en y arrivant avec quelques hommes déguisés en bûcherons; aux
sièges de Rennes, de Dinan, il se fit remarquer par son habileté à
tendre des pièges aux ennemis, à les surprendre. C'est le commencement
de l'art de la guerre; cet art, Du Guesclin le développa de plus en
plus quand il fut passé au service du roi de France.
Le royaume regorgeait de gens de guerre qui allaient, par compagnies,
ravageant et pillant. C'était une foule d'hommes de toutes nations,
Allemands, Anglais, Flamands: sans patrie et sans famille, ces hommes,
habitués à vivre de rapines, étaient devenus les maîtres du pays
qu'ils foulaient horriblement. Bertrand offrit au roi d'emmener toutes
ces compagnies en Espagne faire la guerre au roi don Pèdre le Cruel,
qui venait de se souiller d'un crime abominable, le meurtre de sa
femme, Blanche de Bourbon, sœur de la reine de France.
Mais don Pèdre appela les Anglais à son secours: le prince Noir
arriva. Les Français perdirent la bataille de Navarette, engagée
malgré les avis de Du Guesclin, qui s'y conduisit avec son intrépidité
habituelle et fut encore fait prisonnier. Le prince Noir le garda
longtemps et ne consentit qu'à grand'peine à le mettre à rançon (1367).
Aussitôt qu'il fut libre, Du Guesclin reparut en Espagne, battit à
Montiel l'armée de don Pèdre que les Anglais avaient abandonné, et
fit le prince prisonnier. Henri et don Pèdre ne se furent pas plus
tôt aperçus qu'ils se précipitèrent l'un contre l'autre; tous deux
roulèrent à terre. Henri parvint à égorger son frère et régna sans
crainte comme sans remords. Henri demeura du moins un allié fidèle à
la France (1369).
Charles V, ayant remis de l'ordre dans ses finances, jugea le moment
venu de recommencer la guerre, et provoqua le roi Édouard qui envahit
de nouveau notre pays. Charles donna à Bertrand l'épée de _connétable_
que celui-ci se défendait d'accepter: «Cher sire, disait-il, je suis
pauvre chevalier d'humble origine, et l'office de connétable est si
haut qu'il faut commander avec autorité et même plutôt aux grands
qu'aux petits. Or, voici mes seigneurs vos frères, vos neveux, vos
cousins: comment oserai-je leur commander?» Le roi l'y obligea,
détruisant ses objections par ces paroles: «Messire Bertrand, je n'ai
ni frère, ni cousin, ni comte, ni baron en mon royaume qui ne vous
obéisse.»
Les Anglais n'obtenaient plus les succès d'autrefois, Charles V
avait adopté un nouveau système de guerre. Toutes les villes étaient
fermées; les Anglais tenaient la campagne, ravageant, brûlant, sans
émouvoir les Français.
Du Guesclin de son côté formait des camps retranchés, simulait des
retraites, raffermissait la discipline. Inventif en ruses de guerre,
actif, infatigable, il portait des coups imprévus aux Anglais: à
Pontvallain, par une nuit de tempête, il vint fondre sur une de leurs
armées et la dispersa.
Trois fois encore, en 1370, en 1373, en 1376 les Anglais
recommencèrent leurs invasions sans plus de succès. Obligés de
repasser dans les pays qu'ils avaient déjà ravagés, ils trouvaient
devant eux toujours les mêmes villes bien gardées; derrière eux,
sur leurs flancs, se tenaient les troupes de Du Guesclin, promptes à
profiter des occasions pour frapper un bon coup et à disparaître. Les
armées anglaises finirent par se retirer, semblables à ces inondations
qui ravagent les campagnes, puis les rendent aux laboureurs dont le
travail répare les pertes.
Du Guesclin fut surpris par la maladie au moment où il assiégeait
Châteauneuf-Randon. Le gouverneur avait promis de rendre la place s'il
n'était pas secouru dans six jours. Le délai passé, le gouverneur,
quoiqu'il eût appris le péril de Du Guesclin, n'en voulut pas moins
faire honneur à sa parole. Il vint présenter au héros mourant les
clefs de la place: «Voici, dit-il, les clefs de la ville dont le
roi d'Angleterre m'a confié la défense; je les rends au plus preux
chevalier qui ait vécu depuis cent ans passés.»
Charles V voulut que Du Guesclin fût enterré à Saint-Denis, dans les
tombeaux des rois de France où lui-même ne tarda pas à le rejoindre
(1380).
Charles V avait délivré et pacifié le royaume. Il organisa les
finances et augmenta l'autorité du Parlement.
Prince ami des livres, il fonda au Louvre la première bibliothèque
royale, qui ne se composait que de 950 manuscrits, car l'imprimerie
n'était pas encore inventée. Il avait aussi reculé l'enceinte de Paris
et fait édifier la bastille Saint-Antoine, forteresse destinée à
devenir célèbre.
A cette époque vivait Froissart (1333-1410), le chroniqueur naïf et
pittoresque qui nous a laissé des récits animés des combats de la
guerre de Cent ans.
CHAPITRE VIII
CHARLES VI
=Minorité de Charles VI (1380-1388).=--A un prince qui avait mérité
le surnom de Sage, succéda un enfant de douze ans, Charles VI, qui, à
peine arrivé à l'âge d'homme, fut atteint de folie.
Les oncles du roi, les ducs d'Anjou, de Berri, de Bourgogne, se
disputèrent la régence pendant la minorité du jeune prince, et, par
leurs exactions, leurs pillages, soulevèrent dans les grandes villes
des insurrections.
En Flandre, les Gantois s'étaient soulevés contre leur comte et
avaient pris pour chef Philippe Artevelde. Les oncles de Charles VI
emmenèrent le jeune roi contre les Flamands, qui furent vaincus à la
journée de Roosebecque. Fiers de leur victoire sur les Flamands, les
princes se vengèrent cruellement des Parisiens qui avaient désiré le
triomphe des Gantois.
Quelques années seulement, de 1388 à 1392, le jeune roi, qui avait
épousé une princesse allemande, Isabeau de Bavière, gouverna par
lui-même et reprit les prudents ministres de son père.
En 1392, Charles, malade de corps et déjà d'esprit, car les excès
l'avaient usé avant l'âge, partait en guerre contre le duc de
Bretagne. Le 5 août, par une brûlante journée on traversa la forêt du
Mans: tout à coup, un homme, la tête nue, vêtu d'une pauvre cotte de
bure blanc, s'élança, prit le cheval du roi par la bride et s'écria
«Arrête, noble roi, tu es trahi!» Charles tressaillit, mais passa
outre. On sortit des bois, on entra dans une plaine sablonneuse. Le
soleil était beau, clair, resplendissant à grands rayons, d'une force
dangereuse. Un des pages s'endort et laisse tomber sa lance sur le
casque d'un autre page: à ce bruit de fer qu'il entend, le roi se
trouble, se croit trahi, tire son épée, s'écrie: «en avant! en avant!
sus aux traîtres!» blesse, tue plusieurs hommes de sa suite, se
précipite même contre son frère le duc d'Orléans, s'épuise en courses
furieuses, et, lorsqu'on parvient à le désarmer, à l'étendre sur le
sol, il reste sans connaissance, les yeux hagards: il était fou.
Le royaume fut replongé dans l'anarchie. En 1407, le frère du roi,
le duc d'Orléans, prince aimable et spirituel mais débauché, périt
assassiné, un soir, à Paris. C'était le duc de Bourgogne, Jean sans
Peur, rival et cousin du duc, qui avait dressé ce guet-apens. Alors
se forment deux partis, celui des Bourguignons, celui des Armagnacs,
dirigé par le comte d'Armagnac, beau-père d'un fils de la victime.
Paris que se disputent tour à tour les deux factions, est inondé de
sang. Les Anglais profitent de ces discordes pour envahir de nouveau
la France (1415).
=La bataille d'Azincourt.=--Les chefs du parti armagnac, maîtres
du roi et du gouvernement, s'étaient décidés à marcher contre les
Anglais. A leur appel la noblesse accourut, mais insouciante et
indisciplinée comme aux jours de Crécy et de Poitiers. Fiers de leur
nombre imposant, car ils avaient réuni plus de cent mille hommes, les
Français se croyaient certains d'écraser la petite armée des Anglais
qui battait en retraite, cherchant à gagner Calais. Le pays que
ceux-ci avaient à traverser se soulevait, et les Picards barrèrent
le chemin à l'armée de Henri V près d'Azincourt. L'armée française,
commandée par le connétable d'Albret, arriva, et le 25 octobre 1415 le
combat s'engagea sur un terrain détrempé par les pluies d'automne.
Selon leur habitude les Anglais se postèrent derrière leurs archers.
Une nuée de flèches s'abattit sur les rangs des chevaliers français,
obligés de baisser la tête pour que les traits n'entrassent point
dans la visière de leurs casques. Les Français s'étaient rangés en
escadrons si serrés qu'ils ne pouvaient lever leurs bras pour frapper
sur leurs ennemis. Leurs lourds chevaux enfonçaient dans les terres
fraîchement labourées, et les chevaliers ne pouvaient atteindre leurs
ennemis avec leurs lances, qu'ils avaient coupées par le milieu afin
de pouvoir s'approcher plus près des Anglais. L'avant-garde rompue mit
le désordre dans le corps de bataille. Ce que voyant, les Anglais,
jetant bas leurs arcs, prirent leurs épées, leurs haches, leurs
maillets, se jetèrent au milieu des Français, frappant, abattant tout
ce qui se trouvait devant eux. Beaucoup de seigneurs se rendirent.
Or voici qu'une troupe française, faisant un détour, attaque les
bagages des Anglais. Le roi Henri V effrayé ordonne de ne plus
faire de prisonniers et de massacrer tous ceux qui s'étaient rendus.
Lorsqu'il fut revenu de l'émotion causée par cette alerte, il commanda
de cesser le massacre, mais une foule de seigneurs avaient péri. Sur
le champ de bataille, le roi anglais, pour relever encore sa victoire,
s'écria «qu'il avait été l'instrument de Dieu choisi pour punir les
péchés des Français.»
Un crime des Armagnacs vint achever le triomphe du roi anglais. Les
Armagnacs étaient maîtres du jeune fils de Charles VI, le dauphin.
Ils feignirent vouloir se réconcilier avec les Bourguignons, et
attirèrent Jean sans Peur à une entrevue avec le dauphin, sur le pont
de Montereau. Jean s'y rendit et y périt égorgé sous les yeux mêmes du
jeune prince (1419).
Ce meurtre jeta tout à fait les Bourgignons dans les bras des Anglais.
Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur, maître du roi Charles VI,
et la reine Isabeau, qui renia son fils, signèrent avec Henri V le
honteux traité de Troyes (1420). Ce traité déshéritait le dauphin
Charles, accordait à Henri V la main de la fille de Charles VI et
assurait la couronne de France à ses descendants. Henri V se trouvait
maître du pays.
CHAPITRE IX
CHARLES VII--JEANNE D'ARC
=Charles VII; la France en 1429; Jeanne d'Arc.=--En 1422, Henri V
et Charles VI moururent tous deux à quelques mois l'un de l'autre.
Suivant le traité de Troyes, Henri VI, fils de Catherine de France
et de Henri V d'Angleterre, fut proclamé à Paris roi de France
et d'Angleterre. Plusieurs seigneurs restés fidèles à l'héritier
légitime, au représentant de la nationalité française, proclamèrent
Charles VII. Il y eut ainsi deux rois, l'un anglais, l'autre français;
deux Frances, la France anglaise et la vraie France. D'ailleurs
Charles VII paraissait avoir peu de chances et même nulle volonté
de recouvrer sa couronne; ses ennemis l'appelaient par dérision le
_roi de Bourges_. Le découragement gagnait les meilleurs capitaines.
Toujours battus, ils ne pouvaient arrêter les Anglais qui s'emparaient
successivement de toutes les cités et en 1428 vinrent mettre le siège
devant Orléans. Le pays semblait perdu quand Jeanne d'Arc parut.
=Jeanne d'Arc.=--Jeanne était Lorraine. Le village de Domrémy, où elle
est née, est situé sur la rive gauche de la Meuse et l'on y montre la
maison où s'écoula son enfance. Son père, Jacques d'Arc, et sa mère,
Isabelle Romée, vivaient, comme de laborieux paysans, du travail des
champs et avaient élevé cinq enfants, trois garçons et deux filles.
Jeanne, ou comme on disait dans le village, Jeannette, était l'aînée
des deux filles: simple et douce, elle s'occupait des soins du ménage
et ne savait rien de plus que ses parents et ses compagnes, dans ces
temps de profonde ignorance. Sa piété faisait l'admiration de tous.
Charitable envers les pauvres et les malades, Jeanne était d'ailleurs
si bonne pour tous que tous l'aimaient.
Un jour d'été, dans le jardin de son père, qui touchait à l'église,
elle vit, à midi, ainsi qu'elle le raconta, une grande lumière; elle
entendit une voix céleste qui lui disait de se bien conduire, d'être
toujours douce et pieuse, et qu'elle était appelée à aller au secours
du roi. Jusqu'à l'âge de dix-sept ans, Jeanne ne cessa d'avoir des
visions et de s'entretenir avec ses voix qui la guidaient et lui
racontaient «la grande pitié du royaume de France.»
Elle la connaissait bien d'ailleurs cette misère: car son pays même
avait ressenti les maux de la guerre civile et de la guerre étrangère.
Malgré ses parents, qui ne comprenaient rien à sa résolution, elle
vint à Vaucouleurs trouver le capitaine Robert de Baudricourt, auquel
elle expliqua sa mission, demandant qu'on la conduisît vers le roi.
«Et certes, disait-elle, j'aimeras mieux filer auprès de ma pauvre
mère, mais il faut que j'aille; mon seigneur le veut.--Et qui est
votre seigneur? dit-on.--C'est Dieu,» répondit-elle. Robert riait
d’abord, mais le peuple de Vaucouleurs crut en la jeune fille, et le
seigneur de Baudricourt, ému lui-même, donna à Jeanne une escorte.
Après un long et périlleux voyage à travers un pays occupé par les
Anglais, Jeanne arriva à Chinon, équipée comme un guerrier, mais
toujours simple et pure comme une jeune fille. Le roi, afin de
l'éprouver, se confondit dans la foule des seigneurs. Jeanne, bien
qu'elle ne l'eût jamais vu, alla droit à lui, s'agenouilla, lui
promettant, s'il lui donnait une armée, de délivrer Orléans, puis de
le mener lui-même à Reims recevoir la couronne.
Les évêques, les plus éminents docteurs interrogèrent cette fille des
champs, qui les étonna par ses réponses: «Si c'est le plaisir de Dieu,
lui disait-on, que les Anglais s'en aillent en leur pays, il n'est pas
besoin de gens d'armes.--Les gens d'armes batailleront, répondit-elle,
et Dieu donnera la victoire.»
Jeanne put enfin, malgré les Anglais, entrer dans la ville d'Orléans
avec quelques vaillants capitaines. Accueillie avec enthousiasme, elle
réveillait partout l'esprit de foi, de discipline, de patriotisme:
tous ceux qui l'approchaient devenaient meilleurs et sinon plus
braves, du moins plus confiants. Sans autre arme que son étendard,
Jeanne marchait à la tête des combattants, et tous la suivaient. Les
Anglais, ne comprenant rien au courage indomptable de cette jeune
fille, se troublaient, lâchaient pied; les plus importantes bastilles
qu'ils avaient élevées pour bloquer Orléans furent prises. Jeanne,
blessée dans une attaque, fit aussitôt panser sa blessure et reparut
au milieu des combattants: «Tout est vôtre, criait-elle aux Français,
tout est vôtre!» La plus importante des bastilles qui commandait
le pont de la Loire, fut enlevée. Les Anglais se virent obligés
d'abandonner le siège le 8 mai 1429, date célèbre que les Orléanais
reconnaissants fêtent encore aujourd'hui.
La fortune, dès ce moment, tourna. Le pays fut rapidement délivré. Les
Français, toujours conduits par Jeanne d'Arc, reprirent les villes des
bords de la Loire qui restaient aux Anglais, et gagnèrent sur eux la
bataille de Patay (18 juin). Malgré tant de succès, les conseillers du
roi hésitaient encore. Jeanne les entraîna au voyage de Reims, et le
17 juillet Charles VII était sacré en grande pompe dans la cathédrale
où se faisaient couronner ses prédécesseurs. Jeanne se tenait debout
aux côtés du roi, son étendard à la main, et comme plus tard, dans son
procès, on lui en faisait un reproche, elle répondit avec une légitime
fierté: «Il avait été à la peine, il méritait bien d'être à l'honneur.»
Jeanne avait le pressentiment d'un malheur, mais elle n'en continuait
pas moins de combattre, allant partout où on l'appelait, car sa
présence valait une armée.
En 1430 elle se jeta dans la ville de Compiègne, serrée de près par
les troupes du duc de Bourgogne. Dans une sortie, il fallut battre
en retraite. Elle resta, comme toujours, la dernière. Les défenseurs
de Compiègne, craignant de voir entrer les ennemis avec les fuyards,
fermèrent trop tôt les barrières du pont. Jeanne demeura isolée avec
quelques cavaliers et, accablée par le nombre, fut prise par l'écuyer
d'un seigneur du parti bourguignon.
Vendue aux Anglais, Jeanne fut conduite à Rouen. Les Anglais lui
firent son procès comme à une sorcière, à une hérétique; mais souvent
la sagesse de ses réponses déconcerta ses juges. Comme elle parlait
des voix qui l'avaient inspirée, les juges lui demandèrent: «Sainte
Catherine et sainte Marguerite haïssent-elles les Anglais?--Elles
aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce qu'il hait.--Dieu
hait-il les Anglais?--De l'amour ou de la haine que Dieu a pour les
Anglais, je n'en sais rien: mais je sais bien qu'ils seront mis
hors de France, sauf ceux qui périront.» Le procès n'avait rien
prouvé, mais on fit signer à Jeanne, sous la menace d'être brûlée,
une abjuration de ses prétendues erreurs, et on la condamna à la
prison perpétuelle. Plus tard elle désavoua l'abjuration qu'on lui
avait surprise et maintint la vérité de sa mission. «Si je disais,
répondit-elle, que Dieu ne m'a pas envoyée, je me damnerais; la vérité
est que Dieu m'a envoyée.» Les juges d'Église alors l'abandonnèrent au
bras séculier, c'est-à-dire à la justice civile, et le 30 mai (1431)
on la conduisit au bûcher sur la place du _Vieux-Marché_.