Auvergne un concile où, avec les prélats, affluèrent les seigneurs
et une multitude de peuple. Pierre l'Ermite raconta de nouveau les
malheurs des chrétiens de la Palestine. Le pape exhorta les Francs
à cesser leurs guerres et à mettre leur bravoure au service de la
religion. Tous répondirent par un même cri: «Dieu le veut! Dieu le
veut!» (1095). Nobles et vilains firent vœu de partir pour la guerre
sainte; comme signe de ce vœu, ils attachèrent à leur épaule une
croix d'étoffe rouge: ce qui leur fit donner le nom de _Croisés_, et
à l'expédition le nom de _Croisade_. Tout le monde voulait partir
pour la croisade. Les pauvres gens entassaient dans des charrettes
tout ce qu'ils avaient. Les premiers prêts, ils se mirent en route
sous la conduite de Pierre l'Ermite et de Gauthier sans Avoir. A la
vue de chaque ville nouvelle, les femmes et les enfants, dans leur
simplicité, demandaient: «Est-ce donc là Jérusalem?» Cette foule
traversa l'Allemagne en pillant pour vivre et arriva décimée en Asie,
où elle fut exterminée.
L'armée des seigneurs ne s'ébranla qu'après de longs préparatifs. Elle
formait une masse de cent mille chevaliers, six cent mille fantassins
(1096), et avait à sa tête des chefs expérimentés à la tête desquels
on distinguait Godefroy de Bouillon, Raymond de Toulouse, Hugues de
France, Étienne de Blois, le Normand Bohémond, prince de Tarente (en
Italie) et son cousin Tancrède.
Après deux batailles sanglantes, les Turcs se contentèrent de harceler
par leur cavalerie légère les lourds chevaliers; ils laissèrent
combattre pour eux la faim, la misère, l'intempérie des vents,
l'ardeur brûlante du soleil. Jusqu'en Syrie, chaque pas fut marqué
par des cadavres. Là se trouvait la puissante et riche Antioche. Les
croisés, épuisés et quoique réduits de moitié, étaient encore au
nombre de 300,000 hommes. Il fut impossible de nourrir ces masses
pendant un siège qui dura sept mois: la famine était affreuse. Les
intrigues de l'habile Normand Bohémond parvinrent cependant à rendre
les chrétiens maîtres de la ville, où ils trouvèrent, après une
abondance de quelques jours, la disette et l'épidémie.
Pour comble de maux, arrivait une grande armée turque. Un instant le
découragement fut extrême. Tout à coup l'enthousiasme succède à cette
torpeur: le bruit s'est répandu qu'un prêtre de Marseille vient de
trouver en terre la lance qui avait percé le côté du Christ; alors ces
malheureux, qui n'attendaient plus que la mort, maintenant pleins de
force et de courage, se précipitent sur les Turcs, qu'ils mettent en
pleine déroute (1098).
D’Antioche, l'armée s'avance lentement sur Jérusalem. Tout à coup,
au revers d'une colline de sable rougeâtre et sans verdure, elle
s'arrête. A quelque distance s'élevait une ligne de remparts, des
portes, des tours, des temples, des édifices. Le même cri Jérusalem!
sortit de toutes les bouches poussé par soixante mille personnes qui
seules survivaient à ces trois années d'épreuves (1099). Les croisés
ne purent maîtriser leur enthousiasme et marchèrent à l'assaut, mais
ils furent repoussés et durent se résigner à faire un siège régulier.
Au bout de cinq semaines ils étaient en mesure de tenter une attaque
mieux concertée. Ils firent rouler au pied des murailles de hautes
tours surmontées de ponts-levis qui s'abattaient sur les parapets.
Pendant deux jours on combattit avec une égale fureur. Vers le milieu
de la seconde journée (un vendredi, le 14 juillet 1099) les croisés
réussirent à pénétrer dans la ville, et un horrible carnage suivit la
victoire.
Les croisés s'accordèrent à choisir, pour garder et gouverner le
nouveau royaume chrétien, Godefroy de Bouillon, qui, loin de s'en
montrer plus fier, n'en fut que plus humble. Il ne voulut pas prendre
le titre de roi, mais celui de _défenseur du saint sépulcre_. Il dit:
«qu'il ne voulait pas porter une couronne d'or là où le roi des rois
avait porté une couronne d'épines.» Les députés d'une peuplade étant
venus lui parler le trouvèrent assis sur un sac de paille; ils s'en
étonnèrent. «La terre, leur dit-il, doit être le siège des hommes
pendant leur vie, puisqu'elle leur sert de sépulture après leur mort.»
=Louis VI.=--La croisade avait amené l'éloignement et la mort d'un
grand nombre de seigneurs; les efforts des villes qui cherchaient
à obtenir des chartes de commune, embarrassaient les autres. Cet
affaiblissement des seigneurs profita au roi de France qui n'avait pas
bougé de ses châteaux.
Le fils de Philippe I^{er}, Louis VI (1108-1137), surnommé le Gros,
mais plus justement appelé l’Éveillé, releva l'autorité royale. Modèle
des chevaliers, toujours prêt à défendre le pauvre et l'orphelin, il
fit, durant son règne de vingt-neuf ans, une guerre sans merci aux
seigneurs pillards que les auteurs du temps comparent à des loups
dévorants.
=Louis VII (1137-1180).=--Le roi Louis VII fut un prince moins habile
que son père. Il fit une guerre contre le comte de Champagne. Dans
cette guerre, l'église de Vitry fut brûlée et treize cents personnes
périrent (1142). Louis VII, alors plein de repentir, voulut diriger
une expédition en Terre Sainte. Ce fut la deuxième croisade, que
prêcha saint Bernard, mais elle n'eut pas de brillants résultats.
Louis VII avait épousé une riche héritière, Eléonore d'Aquitaine.
Mais, après la croisade, il la répudia. Le roi perdit ainsi la dot que
la reine lui avait apportée, les plus belles provinces du Centre et du
Midi, plus de treize de nos départements.
Eléonore épousa Henri Plantagenet,[5] comte d'Anjou, héritier de la
Normandie et, quelques années après, roi d'Angleterre, sous le nom de
Henri II. Une grande partie de la France (équivalant à vingt et un de
nos départements) appartint alors aux rois anglais.
=Philippe Auguste (1180-1223).=--Le fils que Louis VII, après son
divorce avec Eléonore, avait eu d'un autre mariage, Philippe, devait
mériter le surnom d'Auguste. Arrivé au trône à l'âge de quinze
ans (en 1180), il sut résister aux barons indociles comme au roi
d'Angleterre, organiser ses domaines, et il compte parmi les plus
grands rois. Philippe fit la guerre au roi d'Angleterre, Henri II, et
soutint ses fils révoltés contre lui. L'un d'eux, Richard, était même
devenu l'ami de Philippe, mangeait à sa table et combattait avec lui
contre le roi Henri. Celui-ci étant mort en 1189, Richard lui succéda.
D'abord rien ne parut changé. Philippe et Richard restèrent amis.
Le royaume de Jérusalem venait d'être détruit. La ville sainte avait
dû se rendre au sultan Saladin (1187). Guillaume, archevêque de Tyr,
vint raconter en Europe les malheurs de la Palestine. Philippe Auguste
partit pour la troisième croisade et Richard promit de le suivre
(1190). En Palestine, les croisés assiégèrent et prirent Ptolémaïs.
Mais les deux amis se brouillèrent. Richard, querelleur, hautain, ne
tarda pas à blesser Philippe, plus calme, plus avisé. Philippe, en
prince prudent, se hâta de revenir dans son royaume (1192).
=Richard Cœur de Lion.=--Richard était demeuré longtemps en Asie à
batailler contre les Sarrasins. Il revenait toujours de la mêlée
hérissé de flèches, «semblable à une pelote couverte d'aiguilles.»
Longtemps les musulmans parlèrent de ses exploits. Lorsqu'un cheval,
effrayé par quelque buisson, se cabrait, son maître lui disait:
«Crois-tu donc que ce soit l'ombre du roi Richard?» Le roi anglais
ne put néanmoins reprendre Jérusalem. Il quitta la Terre Sainte
après avoir conclu un traité avec Saladin. Richard, au retour de la
Palestine, fut obligé de traverser le duché d'Autriche, dont il
avait, à la croisade, insulté le souverain. Reconnu, arrêté, livré à
l'empereur d'Allemagne, Henri VI, il subit quatorze mois de captivité.
Selon la légende, un fidèle trouvère, Blondel, découvrit sa prison en
chantant près de sa tour ses airs favoris. Les barons et le peuple
anglais rachetèrent leur roi au prix de 150.000 marcs d'argent (1194).
Devenue libre, Richard voulut se venger du roi de France. Une guerre
de cinq ans n'aboutit qu'à d'inutiles ravages. Incapable de repos et
toujours avide de gain, Richard courut dans le Limousin assiéger le
château de Chalus, dont le seigneur, disait-on, cachait un trésor: il
périt frappé d'une flèche (1199), et son frère Jean se fit reconnaître
roi d'Angleterre.
Jean, homme à la fois lâche et cruel, poignarde son neveu Arthur
qu'on voulait lui opposer. Philippe profite de l'indignation soulevée
par ce crime pour citer son vassal homicide devant les seigneurs de
sa cour (1203). Jean se garde bien de paraître. La cour prononce la
confiscation des provinces qu'il tenait, en fief, du roi de France, et
Philippe a bientôt mis la main sur la Normandie, l'Anjou, la Touraine,
le Poitou. Jean ne voulut pas même se déranger d'une partie d'échecs
pour répondre aux habitants de Rouen qui venaient le prier de les
secourir. Puis regrettant ses belles provinces, il appela l'empereur
d'Allemagne, Otton IV, pour l'aider à reprendre les pays qu'il n'avait
pas su défendre. Les comtes de Flandre et de Boulogne entrèrent dans
la ligue, voulant arrêter les progrès de la royauté française qui
cherchait à ressaisir, à réunir ses domaines épars. Mais le plus
grand nombre des seigneurs, avec les milices communales, se réunirent
autour de Philippe Auguste qui marcha au-devant de l'armée ennemie,
composée de Flamands, d'Allemands et d'Anglais.
=La bataille de Bouvines.=--A mi-chemin de Tournai à Lille, en
Flandre, se trouve le village de Bouvines. La petite rivière de la
Marque coule près de là et on la franchissait sur un pont rustique.
Philippe faisait passer cette rivière à ses troupes; une partie des
milices communales l'avait déjà franchie; le roi fatigué et accablé
par la chaleur (c'était le 27 juillet 1214), se reposait sous l'ombre
d'un frêne, près d'une chapelle, lorsque l'on annonça que l'ennemi
approchait. Aussitôt le roi se leva, entra dans l'église et, après une
courte prière, il se fit armer et monta à cheval d'un air tout joyeux
comme s'il eût été convié à une noce ou à quelque fête. On criait
de toutes parts dans la plaine: Aux armes, barons! aux armes! les
trompettes sonnaient et les corps de bataille qui avaient déjà passé
le pont retournaient en arrière.
A midi on vit déboucher toute l'armée des coalisés. L'empereur
Otton avec le comte de Flandre, Fernand, et le comte de Boulogne
commandaient les principaux corps des alliés: au centre de leur armée
on voyait un char traîné par quatre chevaux où se dressaient les armes
impériales; «l'aigle d'or tenait dans sa serre un énorme dragon dont
la gueule béante, tournée vers les Français, paraissait vouloir tout
avaler,» dit un chroniqueur. Pour Philippe, il était venu se placer
au premier rang et n'avait pas même, dans son impatience; attendu
l'_oriflamme_, bannière que les rois de France partant en guerre
allaient prendre à l'abbaye de Saint-Denis.
Le combat fut d'abord acharné du côté des Flamands. Mais le comte
de Flandre, Fernand, est blessé et pris; de ce côté, la victoire
est bientôt assurée. Au centre, Philippe Auguste avait couru un
grand danger. Les Allemands avaient pénétré jusqu'à lui et l'avaient
renversé de cheval au moyen de leurs hallebardes. Un seigneur est
presque seul à le protéger, frappant d'une main et élevant de l'autre
la bannière royale en signe de détresse. Les chevaliers accourent.
Philippe est délivré. Otton, enveloppé à son tour, faillit bien aussi
être pris ou tué. Son cheval est blessé, se cabre, se dégage et dégage
en même temps son maître, qui s'enfuit au plus vite hors de la mêlée.
Le char impérial d'Otton fut brisé en mille pièces. Les Anglais furent
les derniers rompus, mais le comte de Boulogne, qui les commandait,
fut pris. De toutes parts la victoire était complète.
Le retour de Philippe Auguste fut un vrai triomphe. A Paris, les
bourgeois et la multitude des écoliers firent une fête sans égale;
le jour ne suffisant pas, ils festoyèrent la nuit avec de nombreuses
lumières. Le peuple sentait l'importance de cette victoire sur les
étrangers: c'était la première victoire nationale.
=Saint Louis.=--Philippe Auguste mourut en 1223, laissant un royaume
agrandi et surtout bien administré, car il fut un prince législateur
aussi bien que guerrier. Son fils Louis VIII, prince brave et surnommé
Cœur de Lion, régna peu, mais réussit à pacifier le Midi, où les
seigneurs du Nord avaient fait contre les Albigeois, qu'on accusait
d'hérésie, une croisade terrible et sanglante. La royauté recueillit
les fruits de cette sinistre expédition sans s'y compromettre, et
le Languedoc fut dès lors rattaché aux domaines de la couronne.
Louis VIII laissa plusieurs enfants dont l'aîné n'avait que douze
ans (1226). La reine Blanche de Castille prit en mains la régence;
pieuse et charitable, Blanche n'en était pas moins d'une rare fermeté;
elle conjura tous les périls, triompha d'une ligue que les seigneurs
avaient formée contre la royauté, et livra un pouvoir affermi à
son fils Louis IX que ses belles leçons avaient orné de toutes les
qualités et de toutes les vertus.
Blanche de Castille avait surtout rendu le plus grand service à son
fils en veillant avec une extrême sollicitude à son éducation. Elle
l'élevait comme un enfant appelé à gouverner un grand royaume et le
nourrit dans les sentiments de la plus austère piété, lui mettant
devant les yeux bons exemples et bons enseignements. Louis rappelait
plus tard que sa mère lui avait fait entendre qu'elle aimerait mieux
le voir mort que le voir commettre un seul péché mortel.
Même quand il allait, pour se récréer, en bois ou en rivière, il était
toujours accompagné de son maître, qui ne cessait de l'instruire.
Aussi devint-il un prince savant pour son temps, et, comme il
inclinait naturellement aux vertus que sa mère s'appliquait à lui
faire aimer, il ne cessa de les pratiquer sur le trône.
=La croisade d’Égypte.=--Louis IX, en 1244, tomba gravement malade.
Il fit vœu alors, s'il guérissait, d'aller en Terre Sainte. Ce fut
la septième croisade. L'expédition fut dirigée contre l'Égypte, parce
que le sultan de ce pays s'était emparé de Jérusalem. L'armée débarqua
devant Damiette en Égypte (1249). Louis IX, impatient, se jeta, l’épée
au poing, dans la mer pour aller attaquer les Sarrasins rangés sur le
rivage. Les Sarrasins s'enfuirent; la ville fut prise.
L'année suivante, la peste envahit l'armée, et il fallut songer à la
retraite. Mais les musulmans enveloppèrent les Français, qui furent
obligés de se rendre.
Les malheurs de ces expéditions mirent dans tout son relief la fermeté
et la patience de Louis IX. Malade lui-même et pouvant à peine se
soutenir, il avait voulu néanmoins demeurer à l'arrière-garde.
Prisonnier, il montra une sérénité inaltérable.
Le sultan demanda, pour la rançon de Louis IX, Damiette et un million
de pièces d'or. Louis répondit qu'il rendrait Damiette pour sa rançon
et payerait pour celle de ses gens le million de pièces: car «un roi
de France, dit-il, ne devait point se racheter à prix d'argent.» Mais
quelques jours après, le sultan était égorgé par les émirs. Louis IX
fut en péril. Un émir furieux se présenta à lui, tenant à la main un
glaive ensanglanté: «Que me donneras-tu, dit-il, pour avoir tué ton
ennemi qui t'eût fait mourir s'il eût vécu?» Louis ne répondit point.
On dit même que les émirs, pleins d'admiration pour sa noblesse d'âme,
songèrent un moment à le prendre pour roi. Enfin ils le délivrèrent,
lui et l'armée. Un seigneur vint dire joyeusement qu'en pesant l'or de
la rançon on avait fait tort aux Sarrasisn de dix mille livres. Le
roi se fâcha et ordonna de les rendre.
Louis ne veut pas encore rentrer en Europe; il va en Syrie
fortifier les derniers boulevards des chrétiens, Césarée, Ascalon,
Saint-Jean-d'Acre. Il y resta même près de deux ans après la mort de
sa mère Blanche de Castille, dont l'administration vigilante avait
conservé la paix au royaume. Un épisode du retour achève de faire
connaître saint Louis. En vue de Chypre, son vaisseau qui a heurté un
écueil est sur le point de sombrer; on supplie instamment le roi de
passer sur un autre vaisseau, avec sa femme Marguerite de Provence,
qui l'a suivi dans sa terrible expédition. «Non, dit le roi, si je
quitte ce navire le pilote en prendra moins de soin, et cinq cents
personnes qui aiment autant leur vie que moi la mienne, périront;
j'aime mieux mettre mon corps, ma femme et mes enfants en la main de
Dieu que de faire si grand dommage à tant de gens.»
Louis IX était la charité même. Comme les seigneurs murmuraient de
voir tant d'argent employé en charités, le roi dit: «J'aime mieux
que l'excès de mes dépenses soit fait en aumônes pour l'amour de
Dieu, qu'en luxe ou en vaine gloire de ce monde.» On le voyait réunir
deux cents, trois cents pauvres autour de lui et leur distribuer de
l'argent. Une fois, à l'entrée d'une ville, une pauvre vieille femme
qui était à la porte de sa maisonnette, dit au roi en lui montrant un
pain qu'elle tenait en sa main: «Bon roi, de ce pain qui est de ton
aumône est soutenu mon mari qui est malade.» Alors le roi prit le pain
en sa main, et dit: «C'est d'assez dur pain.» et il entra dans la
maison pour visiter le malade.
Un jour, on le vit, à Compiègne, servir cent trente-quatre malades
de sa personne. Il ne craignait pas d'approcher des lépreux, et de
les secourir, de leur donner lui-même à manger. Le pieux roi fonda
la maison des aveugles de Paris, appelée les _Quinze-Vingts_, parce
qu'elle était destinée à trois cents aveugles (quinze fois vingt).
=La huitième croisade.=--Louis IX ne pouvait se consoler de l'issue
malheureuse de sa première croisade. Affaibli par l'âge et les
austérités, il voulut en entreprendre une nouvelle: ce fut la huitième
et dernière croisade.
La flotte française se dirigea du côté de l'Afrique. A peine débarqué
sur le rivage de Tunis, près de l'ancienne Carthage, Louis IX fut
atteint avec une grande partie de ses soldats par la peste. Il voulut,
sentant sa dernière heure approcher, et pour donner encore un exemple
d'humilité, qu'on le couchât sur un lit de cendres. Les dernières
paroles qu'il adressa à son fils sont le plus beau testament royal:
«Beau fils, dit-il, aie le cœur doux et compatissant aux pauvres:
ne mets pas de trop grands impôts sur ton peuple, si ce n'est par
nécessité, pour ton royaume défendre. Fais justice et droiture à
chacun, tant au pauvre qu'au riche.»
Le pieux roi montrait la plus sereine résignation au milieu de
ses souffrances. Il rendit l'âme le 25 août 1270 au milieu de la
désolation générale. Au même moment, on entendit le son de joyeuses
trompettes. C'était le frère de saint Louis, Charles d'Anjou, roi de
Naples et de Sicile, qui annonçait son arrivée. Charles ne put que
recueillir et ramener les débris de l'armée.
Aujourd'hui le drapeau français flotte sur cette plage de Tunis
illustrée par la mort de saint Louis.
=Philippe le Hardi (1270-1285).=--Le fils de saint Louis, Philippe le
Hardi, fut un prince sage et pieux, mais ne justifia nullement durant
son règne de quinze ans le surnom de Hardi qu'on lui avait donné sur
la plage de Tunis. Le seul résultat important de son règne fut la
réunion du comte de Toulouse à la couronne après la mort d'Alphonse
de Poitiers, comte de Toulouse (1270), oncle de Philippe, qui avait
épousé l’héritière de cette riche province. Cette réunion, accomplie
en exécution du traité de Meaux de 1229, achevait de joindre la France
du midi à celle du nord.
Un frère de saint Louis, Charles d'Anjou, était devenu roi de Naples
et de Sicile. Mais la tyrannie des Français amena un soulèvement
en Sicile et un affreux massacre des Français, à Palerme, le lundi
de Pâques 1282, à l'heure des vêpres. De là, le nom de _vêpres
siciliennes_ donné à ce massacre que Philippe le Hardi voulut venger
en faisant la guerre au roi d'Aragon, qui avait soutenu les Siciliens.
Cette expédition (1248) fut stérile et Philippe mourut au retour
(1285), à Perpignan.
CHAPITRE VII
PHILIPPE LE BEL ET SES FILS--LES VALOIS--GUERRE DE CENT ANS
=Philippe le Bel (1285-1314).=--Philippe le Bel fut en tout l'opposé
de son aïeul saint Louis. Autant l'un avait aimé la justice et la
paix; autant l'autre chercha le succès par une politique déloyale et
guerrière. Tous deux poursuivaient le même but; fortifier l'autorité
royale. Saint Louis y réussit naturellement, par la sagesse de son
administration et le prestige de ses vertus. Philippe le Bel se vit
sur le point d'échouer par suite de ses violences.
Philippe avait d'abord enlevé la Guyenne à Édouard I^{er}
d'Angleterre; mais il fut forcé de la lui rendre en 1299 et crut bien
faire en mariant sa fille Isabelle au fils d'Édouard. Ce mariage
devait être plus tard la cause des prétentions des rois d'Angleterre à
la couronne de France.
Toujours à court d'argent, Philippe le Bel ne cessait d'en demander au
clergé et le pape protestait. Boniface VIII, d'ailleurs, renouvelant
les traditions de plusieurs papes célèbres, surtout de Grégoire
VII, prétendait régenter les rois. La querelle devint si vive que
Boniface appela le clergé français à Rome afin de travailler avec lui
à la correction du roi et du gouvernement de la France. Philippe
chercha contre le pape un appui dans la nation. Il convoqua, pour la
première fois, avec les nobles et le clergé, les députés des villes
qui formaient ainsi le troisième ordre ou tiers état. C'est ce qu'on
appelle la réunion des _Trois États_ ou _États généraux_. La lutte
devint si vive que le pape voulait déposer le roi. Mais Philippe
envoya un de ses légistes en Italie, Guillaume de Nogaret, qui se
rendit maître de la personne du pape. Boniface VIII, outragé, mourut
de douleur (1303), et Philippe fit arriver au trône pontifical Clément
V, qui transporta le Saint-Siège à Avignon en France.
=Les fils de Philippe le Bel (1314-1328).=--Les trois fils de Philippe
le Bel régnèrent et moururent l'un après l'autre dans l'espace de
quatorze ans (1314-1328). Louis X le Hutin ou le Querelleur sacrifia
d'abord aux vengeances des seigneurs un des ministres de son père,
Enguerrand de Marigny. Puis il affranchit les serfs du domaine royal.
Il ne laissait point de fils et, en vertu de la loi salique, Philippe,
frère de Louis X, lui succéda. Philippe V (1316-1322) rendit de sages
ordonnances, mais lui-même n'eut que des filles, qui furent écartées
du trône. Le frère de Philippe, Charles IV, mourut également sans
laisser de fils, et la ligne des Capétiens directs s'éteignit (1328).
=Philippe VI de Valois (1328-1350); la guerre de Cent Ans.=--Le roi
d'Angleterre, Édouard III, petit-fils de Philippe le Bel par sa
mère Isabelle, réclamait la couronne de France. Mais on avait déjà
appliqué deux fois la loi salique, et les barons français ne voulaient
point y renoncer au moment où elle devenait une garantie pour la
nationalité française. Ils ne voulaient point d'un roi anglais.
Aussi choisirent-ils pour roi un prince français, Philippe de Valois,
qui descendait de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Cette
famille était donc une branche collatérale des Capétiens. L'avènement
de Philippe de Valois, ravivant l'ancienne rivalité de la France et de
l'Angleterre, fut la cause d'une guerre acharnée qui, sauf quelques
intervalles, devait durer cent ans.
=Bataille de Crécy.=--En 1346, Édouard III envahit et pilla la
Normandie. Les barons de France accoururent en si grand nombre sous
la bannière de Philippe, que les Anglais, forcés de se replier,
se trouvèrent dans une situation dangereuse. Édouard III, avec le
sang-froid qui caractérisait déjà les Anglais, s'arrêta près du
village de Crécy, prit position sur une colline et fit faire un grand
parc avec les charrettes de l'armée. Ses archers se placèrent, les uns
sur les chariots, les autres dessous, cherchant à se bien couvrir.