Ce guerrier redoutable connaissait le prix de la science. Il étudia

sa langue maternelle, il apprit le latin; sa rude main, si habituée à

manier l'épée, s'exerçait à conduire le stylet sur les tablettes et à

tracer d'informes caractères. Il s'entoura de savants qui formaient

dans son palais comme une Académie.

Charlemagne avait établi une école dans son palais même pour les

enfants de ses leudes et des serviteurs de son palais. Il la visitait

souvent. Les enfants les plus pauvres étudiaient avec ardeur. Charles

leur dit un jour: «Je vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à

remplir mes intentions et à rechercher de tous vos moyens votre propre

bien. Maintenant, efforcez-vous d'atteindre à la perfection, alors je

vous donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes.» Puis il se

tourna vers les enfants des grands, et d'une voix terrible il s'écria:

«Quant à vous, fils des principaux de la nation qui, vous reposant sur

votre naissance et votre fortune, avez négligé mes ordres et le soin

de votre propre gloire dans vos études, si vous ne vous hâtez pas de

réparer par une constante application votre négligence passée, vous

n'obtiendrez jamais rien de Charles!»

La renommée du puissant empereur s'était répandue au loin. Le monarque

le plus puissant de l'Asie, le chef du grand empire arabe, le calife

Haroun-al-Raschid (Haroun le Juste), lui envoya plusieurs fois des

ambassades et des présents d'une merveilleuse richesse. Parmi ces

présents, ce qui étonna le plus les Francs, ce fut un éléphant, animal

qu'ils n'avaient jamais vu, et une horloge mécanique avec des figures

qui se mettaient en mouvement pour sonner les heures.

Charles mourut en 814 à Aix-la-Chapelle, ville qu'il aimait à cause de

ses sources d'eau chaude, et où il avait élevé une grande église. On

déposa son corps dans la crypte de cette église et on l'enferma dans

un caveau, assis sur un trône de marbre, la couronne d'or sur la tête,

un sceptre d'or entre ses mains.

CHAPITRE IV

LOUIS LE PIEUX--LE TRAITÉ DE VERDUN--CHARLES LE CHAUVE--LES NORMANDS

=Louis le Pieux ou le Débonnaire.=--La famille de Charlemagne déclina

plus vite encore qu'elle n'avait grandi. L'empire qu'il avait formé

était trop vaste et se démembra dès le règne même de son fils, Louis

le Débonnaire (814-840). Louis était si faible qu'il ne sut pas même

maintenir son autorité dans sa famille. Incapable de porter seul

le fardeau que lui avait légué son père, il partagea tout de suite

l'empire entre ses trois fils, Lothaire, Pépin et Louis. Un de ses

neveux, Bernard d'Italie, protesta contre ce partage, les armes à

la main. Vaincu, il eut les yeux crevés par ordre de l'empereur et

succomba aux suites de cet horrible supplice (818). Pour expier cette

cruauté, Louis se soumit à une pénitence publique à Attigny, s'humilia

devant les évêques et commença à avilir aux yeux des peuples la

dignité impériale.

Louis le Débonnaire, ayant eu d'un second mariage un quatrième fils,

Charles, voulut aussi lui donner un royaume. Les autres fils alors se

révoltèrent en 830, et déposèrent l'empereur.

En l'an 833, a si peu de distance de la mort de Charlemagne, l'église

de Saint-Médard de Soissons fut le théâtre d'une cérémonie bien

différente de celle qui avait eu lieu à Rome en l'an 800. Louis le

Débonnaire, détrôné une première fois en 830, venait d'être renversé

une seconde fois par ses fils. Lothaire, auquel l'empereur, abandonné

de son armée, s'était rendu, se montra sans pitié pour son père.

Voulant le rendre incapable de régner, il l'obligea de faire, dans

l'église de Saint-Médard de Soissons, une confession publique de ses

fautes. On lui enleva tous les insignes de la dignité impériale, même

le baudrier et les armes du guerrier. Louis dut revêtir le costume de

pénitent et demeurer dans le cloître (833).

Les peuples, encore pleins du souvenir de Charlemagne, protestèrent

contre cette humiliation infligée à l'empereur et contre cet outrage

fait à un père par ses enfants. Louis le Germanique et Pépin

comprirent bientôt qu'ils n'avaient travaillé que pour leur aîné et

ne voulurent point reconnaître son autorité. Ils délivrèrent Louis le

Débonnaire, le ramenèrent à Saint-Denis, et le revêtirent de nouveau

des ornements impériaux (834). Cependant les guerres recommencèrent.

L'empereur mourut en combattant son fils Louis le Germanique. «Je lui

pardonne, disait-il tristement, mais qu'il sache qu'il me fait mourir.»

=Les fils de Louis le Débonnaire (840-843).=--Des fils qui avaient

outrage l'autorité paternelle ne pouvaient se respecter les uns les

autres. Ils luttèrent entre eux comme ils avaient lutté contre leur

père.

Pépin était mort, mais Louis le Germanique, Charles et Lothaire se

disputèrent les provinces de l'empire. Charles et Louis se liguèrent

contre leur aîné, Lothaire, qui seul portait le titre d'empereur. Ils

le battirent à la journée de Fontanet (841), près d'Auxerre. Dans

chaque camp il y avait des hommes de même nation, et on vit ainsi

se battre frères contre frères, Francs contre Francs, Saxons contre

Saxons. Charles et Louis demeurèrent vainqueurs.

Les deux frères resserrèrent leur union par un serment mutuel qu'ils

prononcèrent devant leurs armées, à Strasbourg, l'un en langue

germanique, l'autre en langue romane (ou romaine) (842). Lothaire

consentit alors à un partage définitif, à Verdun, en 843. Louis le

Germanique conserva tous les pays au delà du Rhin (Saxe et Bavière) et

qui devaient former l'Allemagne.

Charles garda les pays qu'il gouvernait, c'est-à-dire la Gaule, mais

non dans toute son étendue. Lothaire conservait l’Italie et recevait,

en outre, les pays compris entre la Meuse et le Rhin, entre la Saône

et le Jura, entre le Rhône et les Alpes (Belgique, Lorraine, Alsace,

comté de Bourgogne, Dauphiné et Provence).

Ce partage de famille, semblable à tous ceux qui s'étaient faits

jusqu'alors, eut cependant les plus déplorables conséquences. Les

pays qui formaient la part de Lothaire n'étant rattachés ni à la

Gaule, ni à la Germanie, et trop divers pour devenir eux-mêmes un

État, devaient être la cause de guerres sans fin. La Bourgogne, le

Dauphiné, la Provence firent plus tard retour à la Gaule comme la

nature l'indiquait; mais le territoire entre la Meuse et le Rhin, la

riante vallée de la Moselle, la pittoresque et riche vallée du Rhin,

restèrent un éternel sujet de discorde entre la France qui réclame et

l'Allemagne qui détient aujourd'hui ces pays jadis gaulois, romains et

francs.

=Charles le Chauve (843-877).=--Prince faible, Charles le Chauve, qui

avait reçu la Gaule mutilée, ne pouvait même y exercer son autorité.

Les ducs et les comtes établis dans les provinces s'y déclaraient

souverains. La France allait se décomposant en petits États. Pour

comble de malheur, arrivaient de nouveaux barbares, les Normands.

=Les Normands.=--Nommés ainsi parce qu'ils venaient des pays du nord,

de la Scandinavie, les Normands étaient d'intrépides marins, habiles

à manier la rame et la voile. Leurs chants ordinaires suffisent à

les peindre: «Que le pirate dorme sur son bouclier, le ciel bleu lui

sert de tente.--Quand le vent souffle avec furie, hisse ta voile

jusqu'au haut du mât. Les vagues bouleversées repoussent le pirate;

laisse aller; qui amène sa voile est un lâche: mieux vaut mourir.--Si

le marchand passe, protège son navire, mais qu'il ne refuse pas

le tribut. Tu es le roi sur les vagues, il est l'esclave de son

gain.--Les blessures honorent le pirate; elles parent l'homme quand

elles se trouvent sur sa poitrine ou sur son front.»

Ces rois de la mer, montés sur leurs barques grossièrement construites

et ornées à l'avant de figures de serpents et de chevaux, arrivent à

l'embouchure des fleuves: ils se saisissent d'un îlot ou d'un poste de

difficile accès qui leur sert de cantonnement, de retraite en cas de

besoin. Le jour, ils restent immobiles dans des baies solitaires ou

cachés dans les forêts du rivage; la nuit, ils abordent, escaladent

couvents et châteaux forts, pillent le pays, organisent une sorte de

cavalerie avec les chevaux qu'ils rencontrent et courent en tous sens

jusqu'à trente ou quarante lieues de leur flotille. A la vue de ces

guerriers couverts d'un tissu de lames de fer disposées en écailles,

armés d'une lourde hache, d'une épée à deux tranchants ou d'une longue

lance, l'effroi des populations est indicible; les prières de l'époque

l'attestent: «De la fureur des Normands délivrez-nous, Seigneur!»

s'écriaient-elles dans leur terreur.

Cette faiblesse les enhardissait: Paris, Orléans, Toulouse furent

pillés; les Normands perdent même l'habitude de retourner dans leur

pays pendant l'hiver. Une seule famille se distingue par son courage

contre ces ravageurs, celle de Robert le Fort, comte d'Anjou. Robert

acquit une grande renommée en repoussant les pirates, mais il périt au

combat de Brissarthe (865) près d'Angers.

=L'empereur Charles le Gros (884-888).=--Le fils de Charles le Chauve,

Louis le Bègue, ses petits-fils Louis III et Carloman ne firent que

passer sur le trône. La Gaule tomba sous l'autorité d'un descendant de

Louis le Germanique, l'empereur Charles le Gros, qui reconstitua, en

884, l'empire entier de Charlemagne. Mais ce prince qui méritait bien

son surnom était aussi faible en Germanie qu'en Gaule.

Dans l'été de 885, une nombreuse flottille normande conduite par deux

redoutables chefs, Godefried et Siegfried, remonta le cours de la

Seine. Elle comptait plus de trois mille barques longues et plates

qu'ornaient de grossières figures de serpents ou de dragons. Instruits

par les malheurs précédents, les Parisiens avaient protégé, par des

tours, sur chaque rive du fleuve, les deux ponts qui mettaient leur

île en communication avec le pays. Deux cents seigneurs, avec leurs

hommes, avaient répondu à l'appel du comte de Paris Eudes, digne fils

de Robert le Fort, et s'étaient enfermés dans la ville. Aussi le roi

des pirates, Siegfried, essaya-t-il de négocier: il ne demandait que

le passage pour aller en Bourgogne. Mais l'évêque de Paris, Gozlin,

lui répondit: «L'empereur Charles nous a donné Paris à garder; si par

hasard la défense de ses murs eût été confiée à ta foi, ferais-tu pour

nous ce que tu demandes pour toi?--Si je le faisais, s'écria fièrement

le barbare, ma tête devrait tomber sous la hache et être jetée aux

chiens.» Les Normands commencèrent le siège (novembre 885).

Un an entier les Parisiens repoussèrent les assauts des pirates.

Une crue subite de la Seine emporta une partie du Petit-Pont, et

douze guerriers restèrent isolés dans la tour construite sur la rive

gauche: un jour entier ils tinrent tête à l'armée des barbares qui

finirent par incendier la tour. Les douze Parisiens se retirèrent sur

les débris du pont et continuèrent à combattre: sur la foi qu'ils

auraient la vie sauve, ils se rendirent; mais ils furent massacrés, et

l'un d'eux, Hérivée, qu'on voulait épargner, refusa noblement de se

racheter par une rançon.

Cependant la misère de Paris croissait, car la famine était venue,

et la peste. L'évêque Gozlin, qui soutenait les combattants par ses

prières et son exemple, mourut. Alors le comte Eudes s'échappa pour

aller solliciter le secours de l'empereur Charles le Gros. Eudes

parvint ensuite à rentrer dans la ville, malgré les Normands. Enfin,

au mois d'octobre (886), sur les hauteurs de Montmartre, parut l'armée

de Charles lui-même: les Parisiens s'attendaient à voir exterminer

leurs ennemis. Charles, au lieu de combattre, acheta la retraite des

Normands au prix de sept cents livres d'argent.

Charles le Gros montrait partout la même lâcheté. Aussi les grands de

tous les pays l'abandonnèrent et le déposèrent à la diète de Tribur en

Allemagne (887). On ne lui nomma pas de successeur comme empereur, et

chaque nation se choisit un chef particulier: l'empire de Charlemagne

était à jamais détruit. La Gaule donna la couronne au vaillant

défenseur de Paris, le duc des Francs, Eudes. L’Italie se partagea

entre plusieurs princes. Tout le monde d'ailleurs voulait devenir

roi: il y avait des rois de Bourgogne, de Provence, de Lorraine, de

Navarre, etc., mais en réalité trois grandes nations sortirent seules

de ce démembrement de l'empire carolingien: la nation française, la

nation italienne, la nation allemande.

Eudes, proclamé roi des Francs en 887, régna jusqu'en 898. Mais s'il

commençait dans la Gaule devenue la France, une nouvelle famille

de rois, les descendants de Charlemagne conservaient encore des

partisans: un petit-fils de Charles le Chauve, Charles le Simple,

succéda au roi Eudes.

=Charles le Simple (898-922).=--Ce prince qui méritait bien son

surnom, car il était naïf et simple d'esprit, mit fin pourtant, en 912

par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, aux incursions des Normands:

il concéda à leur chef Rollon, qui se fit baptiser et épousa la fille

de Charles, les rives verdoyantes et fertiles de la basse Seine: ce

pays forma dès lors le duché de Normandie.

Grâce à la sévérité de Rollon, les Normands perdirent leurs habitudes

de pillage, la sécurité revint et les anciennes populations, soumises

à leur autorité, travaillèrent avec une telle ardeur que la Normandie

devint rapidement une des plus riches provinces.

Charles le Simple, comme ses prédécesseurs, affaiblissait par ses

libéralités le domaine royal, sans pour cela empêcher les grands de

se révolter contre lui. Il fut renversé du trône en 922 et mourut, au

château de Péronne, captif d'Héribert, comte de Vermandois.

=La famille d'Eudes; les ducs des Francs.=--La famille d'Eudes,

au sein de laquelle s'était maintenu le titre de duc des Francs,

l'emporta de nouveau jusqu'en 936 avec Robert I^{er} (922-923), Raoul

de Bourgogne (923-936). Mais le petit-fils d'Eudes, Hugues, comte de

Paris, duc des Francs, et connu dans l'histoire sous le nom de Hugues

le Grand, ne jugea pas encore venu le moment de déposséder tout à fait

la famille de Charlemagne. Il rappela lui-même d'Angleterre où on

l'avait emmené, le jeune fils de Charles le Simple, Louis IV, surnommé

pour cette raison d'Outre-mer (936). Toutefois il entendait bien

gouverner comme avaient fait jadis les maires du palais.

A la mort de Louis IV, Hugues ne chercha pas non plus à prendre une

couronne qui ne pouvait tarder à échoir à sa famille; il reconnut

Lothaire, fils de Louis. Il mourut lui-même en 956, laissant trois

fils, dont l'aîné, Hugues Capet, recueillit, avec le comté de Paris,

le titre de duc des Francs. Lothaire (954-986) était un prince actif

qui ne put cependant secouer la tutelle de Hugues Capet. Il mourut en

986.

Hugues Capet fit reconnaître le jeune Louis V. Mais Louis V mourut, au

bout d'un an, à la suite d'un accident de chasse. Les seigneurs alors,

rejetant les prétentions de son oncle, Charles de Lorraine, élurent

pour roi Hugues Capet comte de Paris et duc des Francs. Ce fut le chef

d'une famille qui devait régner durant huit siècles.

CHAPITRE V

LA FÉODALITÉ

=Les seigneurs et les fiefs.=--Hugues Capet proclamé roi, en 987,

n'avait reçu qu'un vain titre: il n'était rien, car tous les seigneurs

étaient rois. Les seigneurs, c'étaient les anciens compagnons, les

anciens leudes du prince. Les rois francs avaient donné à leurs

compagnons, pour les récompenser de leurs services, des chevaux, des

armes, puis des terres, des forêts, de vastes domaines. Ceux qui

étaient ainsi récompensés devaient engager leur fidélité au roi,

leur _foi_. Les terres données ainsi s'appelèrent les _fiefs_, et du

mot _féod_ nous avons fait féodal. La société fut appelée _société

féodale_, et nous nommons ce régime _la féodalité_.

Celui qui recevait un fief s'agenouillait devant son seigneur. Il

jurait d'être son _homme_. Quelques-uns, trop fiers ou trop puissants,

restaient debout en prêtant serment. Le seigneur, à son tour,

remettait à son homme une motte de gazon, un rameau d'arbre comme

symbole de la terre que l'autre reconnaissait devoir à sa générosité.

S'il s'agissait d'un grand fief, duché ou comte, le symbole était un

étendard. Le vassal était obligé de suivre son suzerain à la guerre,

de contribuer à sa rançon s'il tombait aux mains de l'ennemi, de

l'assister quand il rendait la justice. Le suzerain, en retour, devait

protection à son vassal et à sa famille.

=Le château.=--Les seigneurs étaient cantonnés dans des châteaux; ces

forteresses ne furent d'abord que des palissades entourées d'un fossé

destiné à défendre le pays contre les Normands. Aux palissades les

seigneurs substituèrent des murs en pierre d'une épaisseur énorme. Les

murs furent flanqués de tours crénelées, et enveloppèrent souvent une

vaste étendue de terrain, de vastes magasins, une ferme, quelquefois

même un bourg entier. Le seigneur se sentait fort dans son château.

Au sommet de la plus haute tour veillait sans cesse le _guetteur_.

Sitôt qu'il apercevait au loin une troupe suspecte, il sonnait une

cloche. Les cors retentissants remplissaient de bruit les cours et les

salles. Les guerriers se revêtaient de leurs lourdes armures de fer.

Les archers se plaçaient derrière les créneaux; le pont-levis était

relevé, la herse abaissée.

Si l'ennemi n'était pas en grand nombre, le seigneur sortait à son

tour avec ses hommes: il repoussait ceux qui venaient envahir son

domaine et pénétrait dans celui de son ennemi, brûlant, pillant,

rendant ravage pour ravage.

L'hiver, il fallait vaincre l'ennui. C'est alors que la châtelaine

organisait des fêtes, des jeux, appelait des musiciens, ou

_ménestrels_. Un nain ou un être difforme, nommé le fou, avait mission

d'exciter le rire par ses grimaces et ses bons mots. On se réjouissait

surtout lorsque arrivait au château un de ces poètes appelés

_trouvères_[3] qui s'en allaient chantant les exploits de Charlemagne

et de Roland.

Au pied des châteaux se groupèrent les maisons des hommes dépendant

du seigneur et cultivant les terres. Ces maisons formèrent les bourgs

quand elles étaient pressées les unes contre les autres et enceintes

d'une palissade ou d'un mur, et les villages, quand elles étaient

éparses dans la campagne.

Le seigneur possédait non seulement la terre, mais les gens qui

travaillaient la terre. Les vilains devaient moissonner ses blés,

rentrer ses foins, bâtir sa demeure, réparer ses chemins sans la

moindre rétribution: c'était la corvée.

Seul le seigneur pouvait chasser en tout temps sans souci des

récoltes: c'était le droit de chasse.

Seul il avait le privilège d'avoir des pigeons qui vivaient aux dépens

des champs d'alentour: c'était le droit de colombier.

Dans ses voyages, il se faisait héberger ou il voulait: c'était le

droit de gîte.

Les vilains ou roturiers, en acquittant ces droits, ces corvées,

gardaient une certaine liberté. Ils pouvaient avoir une cabane, une

terre, s'enrichir même s'ils avaient affaire à des seigneurs doux et

pacifiques.

Au-dessous d'eux, les serfs, plus malheureux, rappelaient les esclaves

antiques. C'étaient les descendants de prisonniers de guerre ou

d'hommes réduits en servitude pour certains crimes, parce qu'ils

n'avaient pu payer l'amende, ou de pauvres gens qui s'étaient livrés

corps et biens, à cause de l'affreuse misère. D'autres, par piété ou

par repentir, s'étaient déclarés serfs des églises, des abbayes.

Le serf était comme la terre qu'il cultivait, la propriété absolue de

son maître qui pouvait le donner, l'échanger ou le vendre, comme bon

lui semblait. Les enfants d'un serf devenaient serfs en naissant. Si

un homme libre épousait une femme serve, il tombait en servitude. Le

seigneur pouvait séparer le serf de sa femme, de ses enfants, échanger

ces malheureux comme un vil bétail.

CHAPITRE VI

LES CROISADES--LA CHEVALERIE

=Les premiers Capétiens (987-1108).=--Les premiers Capétiens ne purent

remédier au désordre de la société. C'est à peine s'ils étaient égaux

aux autres seigneurs. Hugues Capet (987-996) écrivait à Adelbert,

comte de Périgord, qui refusait d'obéir. «Qui t'a fait comte?» L'autre

répondit insolemment «Qui t'a fait roi?»

Son fils Robert eut la piété d'un moine, non la fermeté d'un roi.

Les guerres devinrent si nombreuses, les famines si affreuses, qu'on

crut à une prédiction qui annonçait la fin du monde pour l'an 1000.

Cette terreur augmenta la puissance et la richesse de l'Église à

laquelle les seigneurs, pour obtenir le pardon de leurs fautes,

firent de grandes générosités. L’Église, du reste, chercha à remédier

au désordre affreux de la société. Sous le règne de Henri I^{er}

(1031-1060), elle publia la _Trêve de Dieu_ (1041). La guerre était

interdite du mercredi soir au lundi matin de chaque semaine, durant

le carême et l'avent. Après Henri I^{er} règne Philippe I^{er}

(1060-1108), qui demeure presque toujours renfermé dans ses châteaux

ou occupé à combattre les vassaux de son domaine.

=Conquête de l'Angleterre par les Normands.=--Guillaume, duc

de Normandie, était le parent d'un roi saxon qui régnait sur

l'Angleterre: il prétendit à son héritage. En 1066 il réunit autour

de lui ses vassaux et appela une foule d'aventuriers, leur promettant

argent et domaines. Avec une flotte nombreuse, il traversa la Manche

et aborda sur la côte méridionale de la grande île. Le duc ne vint à

terre que le dernier de tous, il fit un faux pas et tomba sur la face.

Un murmure s'éleva; des voix crièrent: «Dieu nous garde! C'est mauvais

signe.» Mais Guillaume, se relevant, dit aussitôt: «Qu'avez-vous?

Quelle chose vous étonne? J'ai saisi cette terre de mes mains et, par

la splendeur de Dieu, tant qu'il y en a, elle est à vous.»

Les Saxons avaient élu pour roi Harald auquel on conseillait d'éviter

le combat et de faire retraite vers Londres en ravageant tout le pays

pour affamer les étrangers. «Moi, répondit Harald, que je ravage le

pays qui m'a été donné en garde! Par ma foi, ce serait trahison et je

dois plutôt tenter les chances de la bataille avec le peu d'hommes que

j'ai, mon courage et ma bonne cause.»

L'armée de Guillaume se trouva bientôt, à Hastings, en vue du camp

saxon qui était assis sur une longue chaîne de collines et fortifié

par un rempart de pieux et de claies d'osier. Un Normand, appelé

Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna

le chant, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En

chantant, il jouait avec son épée, la lançait en l'air avec force et

la recevait dans sa main droite. Les Normands répétaient ses refrains

et criaient: «Dieu aide! Dieu aide!»

La bataille fut vive et acharnée, mais les Saxons, ayant commis

l'imprudence de quitter leurs retranchements, furent vaincus. Harald

périt au milieu de la mêlée; beaucoup de Saxons ne voulurent point

survivre à ce désastre et se défendirent jusqu'à la mort. Guillaume,

maître du pays, y fixa les Normands et partagea les terres entre ses

soldats. La langue française se parla au delà de la Manche, et la

langue anglaise en a retenu quantité de mots et d'expressions.

=La première croisade (1095-1099).=--On vit bientôt des expéditions

autrement grandes et fameuses. La Palestine avec Jérusalem était

devenue la proie des Arabes musulmans, puis des Turcomans,[4] bien

plus farouches.

Or les chrétiens allaient en grand nombre visiter Jérusalem et les

lieux saints. C'était le pèlerinage, comme on disait. Les chrétiens

qui accomplissaient ce pèlerinage furent exposés à de violents

outrages. Un pèlerin français, Pierre l'Ermite, vint raconter aux

peuples de l'Europe ces persécutions, les excitant à la guerre

sainte. Pierre l'Ermite s'appelait de son vrai nom Pierre d'Achères

(des environs d'Amiens). Il avait été guerrier, puis s'était fait

ermite, d'où son surnom de Pierre l'Ermite. Ayant fait le pèlerinage

de la Terre Sainte, il fut vivement ému des souffrances des chrétiens

d'Orient et vint les raconter au pape Urbain II. Encouragé par lui,

Pierre l'Ermite traversa l’Italie, puis la France. Monté sur une

mule, un crucifix à la main, les pieds nus, portant une pauvre

robe attachée par une grosse corde, il prêcha la guerre contre les

infidèles et appela les chrétiens à la délivrance du tombeau du Christ.

Histoire de France Tirée de Ducoudray · 第 2 / 13 段