HISTOIRE DE FRANCE
TIRÉE DE DUCOUDRAY
PAR
O. B. SUPER
PROFESSEUR AU COLLÈGE DICKINSON
[Illustration: logo]
NEW YORK
HENRY HOLT AND COMPANY
1900
[Illustration: FRANCE
A series of maps to illustrate the period between A.D. 900 and A.D.
1871.]
Copyright, 1900
BY
HENRY HOLT CO.
PRÉFACE
Ce livre est tiré des différents cours d'histoire de Ducoudray et peut
être considéré comme un livre de «Lectures Françaises» sur l'histoire
de France plutôt que comme une histoire de France.
Les histoires de France ne manquent pas, mais les unes sont si
élémentaires, quelquefois les faits y sont présentés sous une
forme si enfantine qu'elles ne peuvent guère intéresser que les
enfants--auxquels, du reste, elles sont destinées--les autres sont
si volumineuses que nous ne saurions nous en servir dans nos classes
élémentaires. Aussi ai-je cherché à éviter l'un et l'autre de ces
extrêmes et à faire, sous une forme abrégée, un livre qui réponde
réellement à nos besoins et que nous puissions mettre entre les mains
de nos élèves de première ou de deuxième année.
Je dois des remerciments à Messieurs Fabregou et Bergeron, professeurs
au collège de la ville de New York.
O. B. S.
COLLÈGE DICKINSON,
août 1900.
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE I
LA GAULE ET LES GAULOIS
Les Gaulois et les Romains; Conquête de la Gaule par
Jules César 1
CHAPITRE II
LES FRANCS
L’Invasion barbare; Clovis et ses Fils; Décadence des
Mérovingiens; Pépin le Bref 9
CHAPITRE III
CHARLEMAGNE
Guerres en Espagne contre les Arabes; Guerres contre les
Saxons 23
CHAPITRE IV
LOUIS LE DÉBONNAIRE ET SES FILS
Traité de Verdun; Charles le Chauve; Les Normands;
Charles le Gros; Les Ducs des Francs 32
CHAPITRE V
LA FÉODALITÉ
Les Seigneurs et les Fiefs; Le Château 41
CHAPITRE VI
LES CROISADES; LA CHEVALERIE
Les premiers Capétiens; Conquête de l'Angleterre par les
Normands; La première Croisade; Philippe Auguste
et Richard Cœur de Lion; Louis IX et la dernière
Croisade 45
CHAPITRE VII
PHILIPPE LE BEL ET SES FILS; GUERRE DE CENT ANS
Bataille de Crécy; Prise de Calais; Bertrand du Guesclin 61
CHAPITRE VIII
CHARLES VI
Minorité de Charles VI; Bataille d'Azincourt 71
CHAPITRE IX
CHARLES VII; JEANNE D'ARC
La France en 1429; Exploits de Jeanne d'Arc 75
CHAPITRE X
LOUIS XI 81
CHAPITRE XI
CHARLES VIII; LOUIS XII; FRANÇOIS Ier
Bataille de Marignan; Bataille de Pavie; François Ier et
Charles Quint 87
CHAPITRE XII
LES GUERRES DE RELIGION
Henri II; La Réforme; Catherine de Médicis; La Sainte-Barthélemy;
Henri III; Henri IV 99
CHAPITRE XIII
LOUIS XIII
Régence de Marie de Médicis; Ministère de Richelieu 111
CHAPITRE XIV
LOUIS XIV
Mazarin; Turenne; Colbert; Vauban; Guerre de la Succession
d'Espagne 119
CHAPITRE XV
LOUIS XV
La Régence; Guerre de Sept Ans; Le Canada 142
CHAPITRE XVI
LOUIS XVI; LA RÉVOLUTION
Guerre d'Amérique; Les États Généraux; Prise de la Bastille;
Fuite de Varennes 151
CHAPITRE XVII
LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
La Convention; Mort de Louis XVI; La Terreur; Le
Directoire; Le Général Bonaparte 164
CHAPITRE XVIII
LE CONSULAT
Bataille de Marengo; Organisation de la Société nouvelle 174
CHAPITRE XIX
L’EMPIRE
Napoléon Ier; Bataille d'Austerlitz; Campagne de Russie;
Bataille de Waterloo; Napoléon à Sainte Hélène 178
CHAPITRE XX
LA FRANCE DEPUIS 1815
La Restauration; Louis XVIII; Charles X; Louis Philippe
Ier; République de 1848; Napoléon III; Guerre
de 1870-71; Troisième République 194
HISTOIRE DE FRANCE
CHAPITRE I
LES GAULOIS
De la plus haute cime des monts d'Auvergne, au centre de la France, on
verrait, si l'œil était assez perçant, comme limites de notre pays, au
midi la chaîne des Pyrénées qui se dresse entre lui et l'Espagne; une
vaste nappe d'eau, la Méditerranée qui peut nous conduire en Afrique
et en Orient; les Alpes, les plus hautes montagnes de l'Europe, notre
barrière contre l'Italie. A l'est, les Alpes prolongeraient leurs
sommets couverts de neige jusqu'à une autre muraille, le Jura qui
nous sépare de la Suisse; le large fleuve du Rhin laisserait, au delà
de ses rives, distinguer l'Allemagne; c'est lui qui autrefois nous
servait de limite dans tout son cours et protégeait notre pays au nord
aussi bien qu'à l'est. A l'ouest, au delà du bras de mer qu'on appelle
la Manche, on apercevrait, à demi-cachée dans la brume, une grande
île, l'Angleterre; enfin, le soleil couchant offrirait un spectacle
magnifique en éteignant ses dernières clartés dans l'océan Atlantique.
A nos pieds nous verrions de larges fleuves quelquefois terribles,
de nombreuses et belles rivières dont quelques-unes sont paresseuses;
un pays âpre et montueux au centre et au midi, uni vers le nord, mais
partout fertile, ni trop humide ni trop aride, assez bien fermé pour
la défense, néanmoins ouvert au commerce et, à l'intérieur, plus
ouvert encore aux échanges mutuels entre les habitants de chaque
région.
La France, dans les temps anciens, s'appelait la Gaule. Elle ne
présentait qu'une suite de vastes forêts, entremêlées de marécages.
Les chênes, les hêtres, les érables, les bouleaux remplissaient les
vallées et couronnaient les montagnes. Ces arbres formaient une voûte
de feuillage que pouvaient à peine percer les rayons du soleil.
Dans ces bois presque continus abondaient les loups, les ours, les
sangliers et des troupeaux de porcs aussi dangereux que les sangliers.
L'aurochs, taureau sauvage, aux cornes longues et terribles, et dont
l'espèce a presque disparu de l'Europe, était le plus fort de ces
animaux et le roi des forêts de la Gaule.
Toujours en lutte contre les bêtes féroces, les peuples primitifs
savaient les pousser dans certaines parties des bois et les faire
tomber dans des filets tendus aux arbres ou dans des fosses cachées
sous le feuillage. Là, à coups de flèches et de piques, ils les
tuaient plus aisément. Souvent aussi ils les attaquaient en face. Dans
leurs villages, de nombreuses têtes de loups et d'aurochs suspendues
aux portes des cabanes indiquaient la demeure des plus intrépides
chasseurs. Ils avaient pour armes défensives des boucliers aussi
hauts qu'un homme, et que chacun ornait à sa manière: quelques-uns
y faisaient graver des figures d'airain en bosse et travaillées avec
beaucoup d'art. Leurs casques d'airain avaient de grandes saillies
et donnaient à ceux qui les portaient un aspect tout fantastique. A
ces casques étaient fixées des cornes, des figures d'oiseaux ou de
quadrupèdes. Ils avaient des trompettes barbares, d'une construction
particulière, qui rendaient un son rauque et approprié au tumulte
guerrier. Les uns portaient des cuirasses de mailles de fer, les
autres combattaient nus; au lieu d'épées, ils avaient des espadons
suspendus à leur flanc droit par des chaînes de fer ou d'airain.
Le courage avec lequel ils se servaient de ces armes et affrontaient
la mort sous tous ses aspects, provenait aussi bien d'un de leurs
dogmes religieux que de leur naturel hardi. Les Gaulois possédaient
«la croyance la plus ferme et la plus claire de l'immortalité de
l'âme: toutes leurs coutumes étranges ou naïves, touchantes ou
cruelles, s'expliquent par cette foi.»
Une des principales fêtes de la religion gauloise était la récolte du
gui, en l'honneur du dieu Hésus.
Le gui, plante parasite qui croît sur des arbres comme le pommier,
mais rare sur le chêne, possédait, selon la croyance des druides, la
vertu de guérir tous les maux. Chaque année, à la fin de l'hiver,
les druides le cherchaient. Sitôt qu'ils l'avaient trouvé, le peuple
accourait en foule. Le chef des druides, armé d'une faucille d'or,
s'approchait de l'arbre chéri des dieux et coupait le gui sacré. On
immolait deux taureaux sans tache, et la fête se terminait par de
bruyants banquets.
Malheureusement, les animaux n'étaient pas toujours les seules
victimes offertes en sacrifice. Les druides croyaient devoir, pour
apaiser les dieux, leur immoler des hommes. Dans quelques tribus,
dit-on, on remplissait d'hommes vivants de grands mannequins d'osier,
on y mettait le feu, et les victimes, innocentes ou coupables,
périssaient enveloppées par les flammes.
Peu de peuples furent aussi remuants que les populations gauloises.
Les révolutions de leur pays les rejetaient toujours sur les contrées
voisines, et leur humeur aventureuse les entraînait plus loin. Le
soleil et les richesses de l'Italie les attirèrent dès l'année 400
avant Jésus-Christ. Vers l'an 390, une de leurs tribus, les Sénons,
s'avancent jusqu'à Clusium en Étrurie; ils réclament des terres;
une députation part de Rome pour jouer le rôle d'arbitre, mais elle
oublie bien vite cette haute mission et combat au lieu de négocier.
Un chef gaulois est même tué par un des députés: on demande à Rome
réparation; le crédit dont jouit la famille du coupable empêche de
faire droit à cette juste demande. Les Barbares marchent alors sur
Rome et rencontrent l'armée romaine à une demi-journée de la ville,
sur les bords de l'Allia. Frappés d'une terreur panique à la vue de
ces sauvages ennemis, les Romains se débandent et courent se réfugier,
partie dans la ville, partie dans les villes alliées. Bientôt les
Gaulois arrivent: ils ne trouvent dans la cité que de vieux magistrats
qui, ne voulant pas fuir et ne pouvant combattre, ont refusé de
s'enfermer dans la forteresse du Capitole. Un des Barbares ayant
touché la barbe du vieux Papirius, celui-ci le frappe de son bâton;
le Gaulois irrité le tue, et dès lors commence le massacre; bientôt
l'incendie le suit et dévore une cité déjà grande qui comptait plus de
trois siècles d'existence.
La citadelle, où tous les hommes qui savent tenir une épée ont accouru
pour défendre la patrie, est assiégée; un jour même, sans le cri des
oies consacrées à la déesse Junon, qui réveillent le brave Manlius
et quelques amis, le Capitole était pris. Les Romains parviennent à
repousser cette attaque, mais épuisés, sans vivres, ils se rendent.
Pour peser la rançon de mille livres d'or, les vainqueurs apportèrent
de faux poids, et leur chef ne répondit aux réclamations qu'en
jetant encore dans la balance sa lourde épée, puis son baudrier, et
en répétant le mot qui retentit souvent dans l'antiquité, où l'on
ne connaissait guère la pitié: «Malheur aux vaincus!» (390 avant
Jésus-Christ). Un vaillant chef, Camille, accourut de l'exil, fit
honte aux Romains de leur lâcheté, rompit tout traité et mit en fuite
l'armée gauloise. C'est du moins le récit de l'historien de Rome,
Tite Live, qui a voulu, adoptant la tradition populaire, couvrir une
défaite réelle par une victoire tardive et douteuse.
Longtemps encore les Gaulois furent la terreur de Rome, et cette
fameuse république n'acheva que deux siècles plus tard la soumission
de ceux qui occupaient le nord de l'Italie. Les Romains passèrent
ensuite les Alpes, formèrent d'abord une province en Gaule, et à
partir de l'année 125, y fondèrent deux villes, Aix et Narbonne.
Puis, un grand capitaine, Jules César, soumit presque tous les peuples
gaulois, de 58 à 52 avant Jésus-Christ. Dans la dernière année
seulement, les Gaulois comprirent la nécessité de l'union et, conduits
par Vercingétorix, essayèrent de repousser l'ennemi commun. Mais,
après une année de lutte, ils essuyèrent, sous les murs d'Alésia, une
défaite irrémédiable.
Les Gaulois, inférieurs aux Romains en discipline, en science
militaire, ne surent pas en outre s'entendre pour leur résister. Jules
César battit les différents peuples les uns après les autres, et en 53
avait à peu près soumis la Gaule.
Mais un peuple qui, de l'aveu de ses ennemis, s'était placé au-dessus
de tous les autres par sa vertu guerrière, ne pouvait, sans une
vive douleur, subir le joug des Romains. Au fond des bois, les plus
importants personnages des cités se réunissent; ils jurent sur les
enseignes militaires de combattre et de mourir plutôt que de perdre la
gloire et la liberté qu'ils ont reçues de leurs pères. Les Carnutes
(habitants de Chartres) doivent donner le signal, et la révolte
éclate, à la fin de l'année 53, par le massacre des Romains établis
dans la ville de Genabum (Gien ou Orléans), sur les bords de la Loire.
En un jour la nouvelle de ce massacre arrive, transmise par des cris
dans les campagnes, jusqu'aux monts d'Auvergne, à Gergovie (près de la
ville actuelle de Clermont).
Là vivait un jeune homme d'une noble et puissante famille,
Vercingétorix. Son père avait tenu le premier rang dans la Gaule,
et ses concitoyens l'avaient fait mourir parce qu'il aspirait à la
royauté. Le fils n'en avait pas moins gardé une foule d'amis et
de clients, qu'il enflamma de son amour de la patrie et à la tête
desquels il se rendit maître de Gergovie. Puis il envoya des députés
pour déterminer les peuples de la Gaule à se soulever: presque tous
répondirent a son appel.
Nommé seul chef des peuples gaulois, Vercingétorix tint tête une année
entière aux armées romaines. César même fut battu sous les murs de la
ville de Gergovie dont il avait essayé de s'emparer. Mais le général
romain reprit l'avantage et força enfin Vercingétorix à se réfugier
dans la ville d'Alésia ou Alise.
Située sur une colline, la cité d'Alise ne pouvait guère être enlevée
d'assaut. César résolut de la prendre par la famine. Les soldats
romains, exercés aux plus durs travaux, creusèrent autour de la
colline d'Alise des fossés et construisirent un retranchement protégé
en avant par de grands rameaux fourchus. En outre, vingt-trois tours
placées de distance en distance le défendaient.
Vercingétorix appela à lui tous les peuples de la Gaule. Deux cent
quarante mille guerriers accoururent pour le délivrer. Mais César
avait prévu cette attaque. De même qu'il avait creusé des fossés
du côté de la ville, il en avait fait creuser aussi du côté de la
campagne et se trouvait garanti en avant et en arrière. Vainement
les Gaulois d'Alise descendirent de leur colline pour combattre
les Romains, tandis que l'armée gauloise du dehors les attaquait.
Assaillis de toute part, mais bien abrités, les Romains résistèrent de
toute part. Après une bataille qui se prolongea trois jours, la grande
armée gauloise fut vaincue, presque anéantie.
Désormais sans espoir, épuisés par la famine, les défenseurs d'Alise
se rendirent à César. Alors un cavalier, paré comme pour la bataille,
sortit de la ville. Il alla droit à un tertre de gazon où s'élevait le
tribunal de César, en fit le tour, s'arrêta devant le vainqueur, jeta
ses armes à ses pieds et garda le silence. C'était Vercingétorix, qui
se livrait aux Romains pour qu'on épargnât la ville. Les principaux
chefs gaulois le suivaient (52 avant Jésus-Christ). Sans se laisser
toucher par une si grande infortune, César les fit tous enchaîner et
jeter en prison. Il emmena plus tard à Rome Vercingétorix, le promena
en triomphe et le fit décapiter.
La résistance ayant cessé, César se montra moins rigoureux: il ménagea
les Gaulois pour les tributs (près de 8 millions de francs seulement),
et encore ce tribut fut déguisé sous le nom de solde militaire. Il
engagea à tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions; il en
composa une tout entière dont les soldats portaient sur leurs casques
une alouette, d'où son nom, légion de l'Alouette. On ne peut dire s'il
eût mieux valu pour la Gaule garder sa propre civilisation et son
indépendance; mais sous la domination de Rome, elle s'initia bien vite
aux arts, à la riche culture, à l'esprit, au raffinement des Grecs et
des Romains.
Les Romains avaient, à côté des cirques, construit des écoles où les
jeunes Gaulois se pressaient aux leçons de maîtres célèbres. Les
Gaulois d'ailleurs rivalisèrent bientôt avec leurs maîtres dans les
sciences et dans les arts: ils ne parlèrent plus que la langue latine,
qui, persistant à travers les siècles, a contribué à former la langue
française.
CHAPITRE II
LES FRANCS
Quatre siècles après la conquête, à voir les forêts défrichées, des
routes ouvertes, des villes opulentes, des monuments magnifiques dont
il reste de magnifiques débris, un peuple actif, enrichi, policé,
parlant latin et rivalisant d'esprit, comme d'élégance, avec ses
maîtres, on n'aurait pu reconnaître la Gaule. La religion même avait
changé; vainqueurs et vaincus se rapprochaient, pour la plupart, dans
le culte du vrai Dieu; la foi chrétienne, grâce à l'héroïsme des
martyrs, avait fait reculer et le culte farouche des druides et le
culte honteux des idoles païennes. Mais l'invasion barbare ne tarda
pas, facilitée par les divisions de l'empire et l'affaiblissement des
populations corrompues, à replonger notre pays dans les combats, les
souffrances, la misère et l'ignorance. Des nuées de Germains, venus
du centre de l'Europe, envahissent la Gaule, comme les autres parties
de l'empire, et, à plusieurs reprises, la ravagent en tous sens. Au
cinquième siècle après Jésus-Christ, la domination romaine a presque
disparu dans notre pays. Les Francs dominent au nord; les Burgondes à
l'est; les Wisigoths, venus par le midi, au midi. Puis une nouvelle
invasion, plus terrible encore, menace ces barbares qui commencent
à se fixer, c'est celle des Huns, sortis des steppes de l'Asie. Ils
sont conduits au pillage du monde par un chef terrible, Attila, qui
s'intitule lui-même le _fléau de Dieu_, et foule tellement la terre,
«que l'herbe ne croît plus où son cheval a passé.» Vingt villes de la
Gaule sont détruites. Mais Romains, Francs, Burgondes, Wisigoths, tous
réunis contre l'ennemi de tous, arrivent, repoussent Attila et lui
font essuyer un sanglant désastre dans les plaines de Méry-sur-Seine
(451).
Les Huns vaincus s'enfermèrent dans leur camp derrière leurs nombreux
chariots. Attila se tenait près d'un bûcher autour duquel les Huns
se rangèrent, une torche à la main, prêts à mettre le feu si le camp
était forcé. Mais les coalisés ne commencèrent point l'attaque. Attila
partit, emmenant avec lui comme otage l'évêque de Troyes.
Deux ans après, le roi des Huns mourait, et ce peuple cessa d'être
redoutable.
Parmi les peuples qui avaient combattu les Huns, on avait remarqué
les Francs sous les ordres de Mérovée, chef de la tribu des Saliens,
et qui seul de toute sa tribu portait une longue chevelure, signe
distinctif de la royauté.
Les guerriers francs relevaient leurs cheveux sur le sommet du front
en forme d'aigrette; leur visage était entièrement rasé, à l'exception
de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la
bouche. Grands, vigoureux, serrés dans leurs habits de toile, ils
ressemblaient par leur visage et leur caractère aux anciens Gaulois,
surtout à ceux des pays du Nord. Ils lançaient avec adresse leur
francisque (hache à deux tranchants) et manquaient rarement l'endroit
qu'ils avaient mesuré de l'œil; ils se servaient aussi d'une pique,
armée de plusieurs crochets recourbés comme des hameçons.
Idolâtres comme les anciens Gaulois, les Francs se faisaient des
images des arbres, des oiseaux, des bêtes sauvages, et les adoraient.
Ils croyaient que les braves allaient dans les palais de leur grand
dieu Odin goûter les joies d'un éternel banquet, et cette croyance les
poussait à braver la mort avec une audace extraordinaire.
=Clovis (481-511).=--Clovis, fils de Childéric, fut, à l'âge de quinze
ans, promené sur un bouclier suivant la coutume des Francs et proclamé
roi (481). Animé d'une ardeur guerrière, il entraîna son peuple à la
conquête de la Gaule. Il attaqua les troupes romaines qui occupaient
encore une partie de la Gaule et les défit avec leur général Syagrius,
près de Soissons (486). Cette ville devint des lors sa capitale.
Clovis n'était guère le maître de ses soldats que pendant le combat.
Les Francs ayant pillé une église de la ville de Reims et emporté un
vase très précieux, l'évêque Remi fit réclamer ce vase. «Suivez-moi
jusqu'à Soissons, dit Clovis aux envoyés, parce que là sera partagé
tout ce qui a été gagné; lorsque ce vase sera tombé dans mon lot, je
remplirai le désir de l'évêque.»
Tout le butin étant réuni, Clovis dit: «Je vous prie, mes braves
guerriers, de ne pas me refuser ce vase en dehors de ma part.»
Les soldats consentaient, lorsque l'un d'eux, plus envieux, refusa et
frappa le vase avec sa hache en disant: «Tu n'auras rien, ô roi, que
ce que le sort t'accordera.» Clovis garda le silence et ne manifesta
point sa colère.
L'année suivante, il passait une revue de ses guerriers et examinait
leurs armes. Lorsqu'il arriva devant le soldat qui avait brisé le
vase: «Nul, lui dit-il, n'a ici des armes aussi mal entretenues que
les tiennes.» Puis, lui prenant sa hache, il la jeta par terre, et
comme le soldat se baissait pour la ramasser, Clovis leva sa propre
hache et lui fendit la tête, en s’écriant: «Qu'il te soit fait ainsi
que tu as fait au vase, l'an passé, dans Soissons!» Il inspira ainsi
une grande crainte.
Clovis épousa en 493 Clotilde, nièce de Gondebaud, roi des Burgondes.
Or Clotilde était chrétienne. Elle s'appliqua à convertir à sa
religion son époux, encore païen.
Clovis avait déjà, grâce à ce mariage, gagné plusieurs villes, entre
autres Paris. Une victoire sur les Alamans le rendit encore plus
docile aux exhortations de la reine et de l'évêque saint Remi. Les
Alamans passaient le Rhin en grand nombre pour prendre aussi leur part
de cette Gaule que les Francs semblaient vouloir s'attribuer tout
entière. Toutes les tribus franques accoururent autour de Clovis, et
la bataille s'engagea à Tolbiac, près de Cologne (496). Les Francs
plient un instant. Clovis, qui avait laissé baptiser deux de ses
enfants, invoque, dit-on, le Dieu de Clotilde et promet de se faire
chrétien s'il est vainqueur. La victoire lui revient et les Alamans
sont rejetés au delà du Rhin. Clovis alors se fit baptiser par saint
Remi, avec 3000 de ses soldats.
Tous les évêques de la Gaule félicitèrent le nouveau converti, et
tout le pays entre la Seine et la Loire se soumit au prince que
l'Église appelait déjà «sa colonne de fer.» Clovis, excité par la
reine Clotilde, toujours préoccupée de venger sa famille détruite
par le cruel Gondebaud, battit ce roi près de Dijon et lui imposa un
tribut. Des lors il domina sur les bords de la Saône.
Restaient les Wisigoths. Les évêques du Midi, que persécutait ce
peuple, appelaient Clovis. Celui-ci réunit ses farouches guerriers et
leur dit: «Je supporte avec grand chagrin que ces impies possèdent
une partie des Gaules. Marchons avec l'aide de Dieu, et, après les
avoir vaincus, réduisons leur pays en notre pouvoir.» Cette nouvelle
expédition plut singulièrement aux guerriers francs: ils approuvèrent;
on passa la Loire. Clovis avait surtout défendu de piller le
territoire de Tours, placé sous la protection spéciale de saint
Martin, alors vénéré comme le plus grand apôtre des Gaules. «Où sera
l'espoir de la victoire si nous offensons saint Martin?» disait Clovis
avec cette dévotion intéressée qui pouvait seule avoir action sur
des barbares. Un soldat, ayant arraché une botte de foin à un pauvre
homme, fut mis à mort. Les heureux augures, les merveilles même se
multiplièrent, si l'on en croit la légende, sur les pas de celui qui
se confiait en la protection de saint Martin.
Pour atteindre l'armée d’Alaric, Clovis remontait la rivière de Vienne
et cherchait un gué: «une biche d'une merveilleuse grandeur» le lui
montre en passant elle-même la rivière. Encore aujourd'hui cet endroit
porte le nom populaire de _Gué de la Biche_. Lorsqu'elle approcha
de Poitiers, l'armée des Francs vit un globe de feu qui paraissait
sortir de l'église d'un autre saint célèbre, Hilaire de Poitiers,
«sans doute, dit le chroniqueur, afin qu'aidés par la lumière du bien
heureux confesseur, ils assaillissent plus hardiment les bataillons de
ces hérétiques contre lesquels le saint évêque avait souvent combattu
pour la foi.» Alaric, roi des Wisigoths, hésitait à engager l'action
contre les Francs; il temporisait, espérant un prompt secours d'autres
barbares d’Italie, les Ostrogoths; mais les chefs n'étaient point
maîtres de leurs armées: «Nous valons bien les Francs en force et en
courage!» s'écrièrent les soldats d’Alaric, et la bataille s'engagea
a Voulon (4 lieues de Poitiers). Alaric était prudent, mais non
lâche; il le prouva en demeurant sur le champ de bataille même après
que ses lignes eurent été enfoncées. Il fut tué de la main même de
Clovis. Celui-ci toutefois courut un grand danger: deux soldats Goths
le frappèrent ensemble de leurs lances; mais les lances ne purent
entamer la cuirasse du chef des Francs qui fut sauvé. En quelques
heures la victoire fut complète et le carnage affreux. «Les cadavres,
dit le chroniqueur, étaient amoncelés en tel nombre, qu'on eût dit
des montagnes de morts.» Tout le midi de la Gaule, avec ses opulentes
cités, tomba au pouvoir des Francs qui, pendant plusieurs mois, ne
cessèrent de ravager le pays.
Les Francs dominèrent alors jusqu'aux Pyrénées. Cependant toutes les
tribus franques ne reconnaissaient pas l'autorité de Clovis. Toujours
rusé et cruel, il se délivra de leurs rois, qu'il fit tuer en secret
les uns après les autres. Il devint ainsi le seul chef des Francs.
Clovis avait fondé un État qui est le plus ancien de tous les États
de l'Europe, et fait de la Gaule la France. Il mourut en l'année 511,
dans la cité de Lutèce, qu'on appelait déjà Paris, et dont il avait
fait sa capitale.
=Les fils de Clovis; partage de la Gaule.=--L’égalité des partages
entre les enfants étant la règle des successions chez les Francs,
les quatre fils de Clovis se divisèrent toutes ses conquêtes comme
un simple butin. Chacun eut sa part de territoire et de trésors, de
villes et d'étoffes précieuses. Il y eut un roi de Paris, Childebert;
un roi de Soissons, Clotaire; un roi d'Orléans, Clodomir; un roi
de Metz, Thierry. Et, de même que Clovis, en vrai barbare, avait
dépouillé ses parents, de même ses fils cherchèrent à se dépouiller
les uns les autres. Les enfants de Clodomir furent massacrés par leurs
oncles Clotaire et Childebert.
Quelques années plus tard, Clotaire et Childebert reprirent contre la
Bourgogne la guerre et soumirent ce royaume (533-534).
=Clotaire I^{er} (558-561).=--Clotaire, d'abord roi de Soissons, puis
de Paris, survécut à ses frères et se trouva en 558 seul possesseur
des pays soumis par les Francs. Cruel, il n'hésita pas à faire périr
son fils Chramne qui s'était révolté contre lui avec l'aide du roi
des Bretons. Chramne, vaincu, fut brûlé dans une cabane où il s'était
réfugié. Clotaire mourut lui-même en 561.
Quatre fils lui restaient. Après sa mort il y eut encore quatre
royaumes. Caribert eut le royaume de Paris; Sigebert, celui de Metz;
Chilpéric, celui de Soissons; Gontran, le royaume de Bourgogne. Plus
violents encore que les fils de Clovis, ces princes, réduits bientôt
à trois par la mort de Caribert (567), se firent bientôt des guerres
acharnées. Au milieu de cette confusion on distingua surtout la
rivalité des deux royaumes de Chilpéric et de Sigebert.
=La Neustrie et l'Austrasie.=--Les Francs du royaume de Chilpéric
(Soissons) et tous ceux qui habitaient de la Somme à la Loire se
mêlaient de plus en plus avec les populations gallo-romaines,
prenaient leurs mœurs et leurs usages. Ils devenaient ainsi de jour en
jour plus différents des Francs du royaume de Sigebert (Metz), de ceux
qui habitaient les pays de l'est, les bords de la Meuse, de la Moselle
et du Rhin. Ceux-ci furent désignés sous le nom d’Austrasiens, les
autres sous le nom de Neustriens. L'animosité de ces deux peuples se
manifesta d'abord par la guerre qu'excita la rivalité de deux femmes
tristement célèbres, Brunehaut, femme de Sigebert, et Frédégonde,
femme de Chilpéric.
Brunehaut, fille d'un roi des Wisigoths et élevée en Espagne dans des
idées toutes romaines, avait voulu imposer ces idées aux guerriers
francs de l'Austrasie. Elle voulait faire disparaître les coutumes
barbares, réparait les voies que les Romains avaient construites et
qu'on laissait tomber en ruine. Mais elle était emportée, avide.
Elle faisait mettre à mort sans jugement les _leudes_[1] dont
elle convoitait les trésors. Elle persécutait les évêques qui lui
reprochaient ses violences. Elle arma même l'un contre l'autre ses
deux petits-fils, Thierry II, roi de Bourgogne, et Théodebert II, roi
d'Austrasie. Théodebert fut saisi et peu après mis à mort. Thierry
II régna alors avec Brunehaut sur l'Austrasie et sur la Bourgogne.
Mais Thierry, que Brunehaut avait laissé s'énerver dans les plaisirs,
mourut tout à coup en 613, et Brunehaut demeura seule avec quatre
arrière-petits-enfants en bas âge. Les leudes pensèrent alors que le
moment était venu de se venger de cette femme ambitieuse et altière.
De son côté, le fils de la cruelle Frédégonde, Clotaire II, trouva le
moment favorable pour attaquer Brunehaut. Celle-ci fut abandonnée par
son armée et bientôt livrée à Clotaire II.
Le roi de Neustrie se montra le digne fils de Frédégonde par le
supplice auquel il soumit la reine vaincue. Pendant trois jours elle
fut exposée aux insultes des soldats, promenée honteusement sur un
chameau, puis attachée à la queue d'un cheval fougueux qui lui brisa
le crane et traîna son cadavre mutilé sur les pierres des chemins. Ce
fut ainsi que mourut, en 613, Brunehaut, fille de roi, épouse de roi,
mère de roi, aïeule et bisaïeule de rois.
=Clotaire II (586-628).=--Le roi de Neustrie, Clotaire II, le fils
de Frédégonde, réunit sous son autorité les deux royaumes et régna
jusqu'en 628, seul maître de toute la Gaule comme l'avaient été
Clotaire I^{er} et Clovis.
=Dagobert I^{er} (628-638); grandeur du royaume franc.=--Son fils,
Dagobert I^{er}, le plus puissant des rois de la famille ou dynastie
de Mérovée, ne fut nullement le prince débonnaire que nous représente
la légende: il avait au contraire forcé les grands à l'obéissance et
se montrait terrible aux méchants. A peine prenait-il le temps de
manger et de dormir, tant le zèle de la justice l'animait. Il était
maître d'un vaste empire qui débordait bien au delà du Rhin. Il
recevait en effet tribut des Alamans, des Thuringiens, des Bavarois et
porta ses armes jusque dans la vallée du Danube où il eut à soutenir
de rudes guerres.
C'était dans sa villa de Clichy, près de Paris, que Dagobert aimait
à résider et à déployer ses richesses. Assis sur un trône d'or, la
couronne sur la tête, il donnait audience comme un véritable empereur.
=Décadence des Mérovingiens; les rois fainéants.=--A la mort de
Dagobert les partages se renouvelèrent ainsi que les guerres civiles.
La famille de Mérovée alla sans cesse en dégénérant, et alors commença
la série des souverains appelés _rois fainéants_: reproche injuste,
car beaucoup n’arrivèrent pas à l'âge d'hommes, et ceux qui y
arrivaient étaient relégués dans quelque villa au fond des forêts. De
loin en loin un chariot traîné par des bœufs les amenait à l'assemblée
générale des guerriers, puis, lorsqu'on leur avait rendu de vains
honneurs, on les renvoyait à leurs chasses et a leurs plaisirs. Les
maires du palais gouvernaient à leur place.
Les maires du palais avaient d'abord été de simples officiers du roi,
juges des querelles qui éclataient dans les villas royales ou entre
les compagnons du roi. Élus par les leudes qu'ils conduisaient aux
combats, ils devinrent les tuteurs des rois enfants, puis les maîtres
de ceux qu'ils avaient élevés. Il y avait un maire du palais dans
chaque royaume. Et les maires combattirent entre eux comme avaient
combattu les rois.
Les maires du palais prenaient si bien la place des rois qu'il n'y
avait même déjà plus, depuis l'année 679, de rois en Austrasie. La
famille de Pépin de Landen, dans laquelle depuis longtemps les leudes
choisissaient les maires du palais, commandait seule aux Austrasiens.
Sous la conduite de guerriers remarquables sortis de cette vaillante
famille, les Austrasiens devinrent de jour en jour plus forts. Une
victoire décisive de leur chef Pépin d'Héristal, remportée à Testry
(en 687), sur les Neustriens, assura aux Austrasiens la domination de
la Gaule.
Il y eut sans doute encore des fantômes de rois en Neustrie, mais de
fait la famille de Pépin d'Héristal remplaçait déjà celle de Clovis.
De cette famille, en réalité maîtresse de la Gaule, sortit le fameux
Charles Martel, l'un des plus grands guerriers de l'époque, qui
renouvela les exploits de Clovis et annonçait ceux de Charlemagne.
Du fond de l'Arabie, péninsule qui tient à l'Asie et à l'Afrique,
un peuple ardent se précipitait à la conquête du monde, poussé par
le fanatisme et la volonté d'imposer partout la religion de son
prophète Mahomet. Celui-ci avait prêché et combattu de 622 à 632;
il avait rompu avec le culte des idoles païennes, mais ne voyait
en Jésus-Christ qu'un grand prophète et dans les Chrétiens que des
infidèles adorant plusieurs dieux. Avec la Bible, l’Évangile, les
poésies arabes, ses propres maximes et des préceptes matériels dictés
par l'intelligence du climat de l'Orient, il avait composé un livre
pour ses disciples, le Coran, où ceux-ci lurent surtout la doctrine
du fatalisme, c'est-à-dire la résignation complète à tout ce qui
peut arriver. Le zèle qui leur était recommandé pour la propagation
de la croyance au vrai Dieu et a son prophète Mahomet, transportait
les Arabes d'un enthousiasme qui excitait encore leur nature mobile
et impétueuse. En moins d'un siècle, ils s'étaient emparés de la
Syrie et de la Perse en Asie; de l'Égypte, de toutes les côtes de
l'Afrique le long de la Méditerranée, enfin de l'Espagne (711).
Bientôt ils convoitèrent la Gaule. Déjà, en 721, ils avaient attaqué
l'Aquitaine et assailli Toulouse. Le duc Eudes, avec les Aquitains et
les Gascons levés en masse, avait défendu sa capitale et gagné une
sanglante bataille. En 732, une invasion plus redoutable se prépare
sous un chef vaillant, Abdérame. Bientôt Abdérame s'empare de Bordeaux
qu'il saccage. Le duc Eudes, qui jusqu'alors n'avait pas voulu faire
soumission au duc des Francs, voyant ce torrent dévastateur se
répandre par toute l'Aquitaine, et ses sujets épouvantés en présence
de ces cavaliers rapides qu'on trouvait partout à la fois, implora le
secours de Charles.
Charles arriva avec les Francs du nord. Les Arabes se trouvaient
en face du dernier rempart de la chrétienté. Cette armée, qu'un
chroniqueur appelle avec raison «l’armée des Européens,» une fois
détruite, la religion de Mahomet (ou autrement l'islamisme), dominera
sur la terre.
=Bataille de Poitiers (732).=--Les Francs n'abordèrent pas sans
étonnement les Arabes, ces ennemis nouveaux, au teint basané, qui,
enveloppés dans des burnous blancs, montaient des chevaux vifs
et ardents. Les cavaliers arabes soulevaient des tourbillons de
poussière, paraissaient et disparaissaient, se repliaient, se
reformaient, pour revenir, avec la rapidité de l'ouragan, frapper
en courant avec leurs cimeterres ou sabres recourbés. Les Arabes, à
leur tour, s'étonnèrent de voir ces hommes du Nord, blonds, grands,
protégés par des casques et des cottes de mailles ou des casaques de
peaux, munis de longues épées, de piques, maniant habilement la hache
et la lançant au loin. Les Francs demeuraient unis, disciplinés,
présentant une forêt de piques comme un mur de fer, et résistaient,
inébranlables, à tous les assauts.
Une habile diversion organisée par Charles contre le camp arabe,
décida le succès de la journée en faveur des Chrétiens. Ne songeant
plus qu'à leurs richesses, les Arabes quittèrent leurs rangs. La nuit
empêcha les Francs de poursuivre leur avantage.
Le lendemain matin, ceux-ci revirent à la même place les tentes
arabes et craignaient une nouvelle bataille; mais les ennemis avaient
disparu; les Francs purent se jeter en toute liberté sur le prodigieux
butin que les ennemis avaient abandonné.
Charles avait frappé si fort qu'il reçut le surnom de Martel
(marteau). A son retour à Paris, il fut accueilli avec enthousiasme
et fit une entrée vraiment triomphale. Les Francs venaient de décider
une grande querelle: ils avaient sauvé la chrétienté et la vraie
civilisation, bien que les vainqueurs parussent moins civilisés et
plus grossiers que les vaincus.
=Pépin le Bref (741-768).=--Charles Martel laissa deux fils, Pépin et
Carloman, qui commandèrent d'abord ensemble aux Francs. Carloman, en
747, se fit moine et Pépin gouverna seul. Il se trouva bientôt assez
puissant pour écarter le fantôme de roi mérovingien que sa famille
avait maintenu. Il fit couper la chevelure du dernier Mérovingien,
Childéric III, qui fut tonsuré comme un clerc et relégué dans un
monastère à Saint-Omer (752 après Jésus-Christ).
Proclamé roi à Soissons, Pépin se fit sacrer par Boniface, archevêque
de Mayence. Il se fit même couronner une seconde fois, à Saint-Denis,
par le pape Étienne II.
Or les Lombards menaçaient Rome. Pépin, reconnaissant de l'appui
que lui avait donné le pape, marcha à son secours et triompha des
Lombards. Il concéda au Saint-Siège la province de Ravenne, et
le pape eut alors une puissance temporelle. Pépin ensuite soumit
définitivement la grande province du Midi, l'Aquitaine. La Gaule
entière obéit dès lors aux Francs.
Pépin était surnommé le Bref à cause de sa petite taille. Mais il
prouva que la force et le courage ne dépendaient pas de la taille.
Un jour il assistait, dans un cirque, avec ses leudes à un combat
d'animaux: un taureau se défendait contre un lion; mais le lion sauta
au cou du taureau et allait le déchirer. Pépin demanda si quelqu'un
oserait porter secours au taureau. Personne n'ayant répondu, Pépin
s’élança dans l'arène et, d'un coup d’épée, abattit la tête du lion.
Les leudes admirèrent la vigueur de leur chef, et nul ne fut mieux
obéi, malgré sa petite taille.
CHAPITRE III
CHARLEMAGNE (768-814)
Bien qu'il eût lui-même rétabli l'unité de commandement, Pépin le
Bref, avant de mourir, céda encore aux coutumes des Francs, car il
partagea la Gaule entre ses fils Charles et Carloman. Les deux frères
ne vécurent pas en bonne intelligence, mais la mort de Carloman (771)
permit bientôt de rétablir l'unité. Charles écarta les enfants de
Carloman et se fit reconnaître seul chef des Francs. C'est lui qui
devait porter au plus haut degré la gloire de sa famille et mériter
d'être appelé le _Grand_ ou _Charlemagne_.[2]
Charlemagne était né dans un des domaines de Pépin le Bref, sur les
bords du Rhin.
Il fut élevé, comme tous les rois de ce temps, non dans des palais
(il n'y en avait plus), mais dans des fermes établies au milieu des
forêts. Gros, robuste, d'une taille très haute, presque un géant,
il avait dans toute sa personne un air de grandeur et de dignité.
Intrépide et infatigable, toujours en chasse ou en guerre, il ne
quittait presque jamais le cheval et jamais l'épée.
La renommée avait tellement exalté la puissance de Charlemagne que
son aspect seul inspirait la plus vive frayeur, si nous en croyons un
vieux récit.
Sous la conduite de Charlemagne, les Francs sortirent de la Gaule de
tous côtés et soumirent tous les peuples qui occupaient le centre et
le midi de l'Europe.
Afin de délivrer Rome et le pape du danger qui les menaçait sans
cesse, Charlemagne détruisit le royaume des Lombards (774-776). Il
prit alors le titre de roi d’Italie. Il vint à Rome et confirma au
pape Adrien la possession des vastes domaines que Pépin avait accordés
en 756 au pape Étienne II.
Le roi des Francs marchait contre Didier, roi des Lombards, qui avait
recueilli plusieurs de ses ennemis, et parmi eux un ancien officier
de Charles, le comte Oger. Lorsqu'on annonça l'approche des Francs,
Didier monta, avec Oger, sur une des plus hautes tours de la ville de
Pavie: Il aperçut d'abord les bagages et les machines et dit à Oger:
«Est-ce que Charles est dans cette armée?--Non, répondit le comte, pas
encore!»
On vit ensuite l'armée même, la foule des peuples rassemblés des
contrées les plus lointaines. «Vraiment, dit le roi, Charles doit
être au milieu de ces troupes.--Mais non, répondit le comte, pas
encore! pas encore!» Et voici, comme il parlait, qu'on aperçut ceux
qui formaient la garde de Charles et qui ne connaissaient pas le
repos. «Est-ce Charles? s’écrie Didier étonné.--Non, dit Oger, pas
encore. Quand tu verras, ajouta-t-il, la moisson frémir d'horreur dans
les champs et le fleuve refléter la couleur du fer, alors tu pourras
croire à l'arrivée de Charles.»
Il n'avait pas encore fini de parler qu'on crut apercevoir un nuage
ténébreux. Charles approchait et de ses armés sortait un éclat
sinistre. Il apparut enfin, couvert de fer, avec son casque de fer,
portant de sa main gauche une lance de fer et sa main droite appuyée
sur son invincible épée. Tous ceux qui marchaient devant lui, à ses
côtés, derrière lui, avaient le même aspect terrible.
«Le voici! le voici! celui que tu demandais!» s'écria Oger, et tous
deux tombèrent évanouis.
Charlemagne enveloppa de son armée la ville de Pavie. La famine et la
maladie décimèrent les défenseurs de la cité, qui fut obligée de se
rendre.
Didier vint lui-même se livrer à Charlemagne, qui le fit enfermer pour
le reste de ses jours dans un cloître, ainsi qu'Oger.
=Guerres en Espagne contre les Arabes.=--Charlemagne franchit les
Pyrénées et refoula au delà de l'Èbre les Arabes d'Espagne (778).
Mais, au retour, son arrière-garde fut écrasée dans la vallée de
Roncevaux par les Basques ou Vascons qui occupaient les montagnes et
firent rouler sur les Francs d'énormes quartiers de rocs. Là périt le
neveu de Charlemagne, Roland, que les poètes célébrèrent beaucoup et
vantèrent comme le modèle des guerriers.
Selon les légendes, un traître, Ganelon, aurait indiqué aux ennemis la
route que le neveu de Charles devait prendre, et ceux-ci l'attaquèrent
au passage de Roncevaux. De tous côtés les traits pleuvaient, des
arbres entiers déracines, des quartiers de roches étaient précipités
sur les Francs entassés dans l'étroite vallée. Roland, qui combattait
vaillamment, sonna de son cor pour avertir Charlemagne. Le bruit en
arriva jusqu'aux oreilles de Charles: «C'est mon neveu qui m'appelle,
dit-il avec inquiétude.--Non, dit Ganelon qui l'accompagnait, votre
neveu chasse à travers la montagne.» Et le roi continua sa route.
Roland sonna si fort que les veines de son cou se rompirent. Sur le
point de mourir, il ne voulait pas que sa terrible épée, sa Durandal,
comme on l'appelait, tombât entre les mains des ennemis; il chercha un
rocher pour la briser; ce fut, disent les poètes, l’épée qui fendit le
rocher. Ne pouvant briser Durandal, Roland la jeta dans une fontaine
où elle doit rester, toujours d'après la légende, jusqu'à la fin des
temps.
Charlemagne avait fini par comprendre les sons désespérés du cor de
Roland; il était revenu en toute hâte sur ses pas, mais trop tard, et
ne put que venger la mort de son neveu.
=Guerres contre les Saxons.=--Mais la guerre la plus longue, la plus
acharnée que Charlemagne eut à soutenir, fut la guerre contre les
Saxons. A dix-huit reprises différentes, dans l'espace de trente-trois
ans, il pénétra dans le pays compris entre le Rhin et l’Elbe.
Charles s'appliqua surtout à convertir les Saxons à la religion
chrétienne. Il détruisit leurs bois sacrés, renversa leurs idoles,
entre autres l’Irminsul, tronc d'arbre énorme et sculpté en forme de
statue.
Un chef surtout avait excité les Saxons à la résistance, Witikind.
Ardent, infatigable, habile, Witikind se dérobait à toutes les
recherches: quand il ne pouvait plus lutter, il se retirait chez les
Danois et reparaissait dès que Charlemagne s'éloignait.
Le bruit du désastre de Roncevaux étant parvenu jusque dans la Saxe,
Witikind souleva toute la Germanie et osa se montrer sur les bords du
Rhin (778). Charles fut obligé de recommencer la conquête du pays.
Il y resta trois années pour y fonder des monastères, y bâtir des
châteaux forts, y créer des évêchés.
Charles alors croit pouvoir s’éloigner. Mais Witikind reparait et
détruit une armée franque. Charles aussitôt revient au milieu des
Saxons en ennemi irrité et inflexible. Witikind lui échappe encore,
mais quatre mille cinq cents prisonniers sont décapités en un seul
jour à Verden (782).
Ce terrible massacre fut le signal d'une nouvelle guerre sans merci.
Les Saxons, épuisés, à la fin se soumirent. Witikind, ne trouvant plus
de soldats, fatigué lui-même et apprenant que Charles lui ferait grâce
s'il voulait se convertir, vint reconnaître l'autorité de Charlemagne
et recevoir le baptême à la villa royale d’Attigny sur Aisne (785).
La soumission de Witikind termina la grande guerre de Saxe. Plusieurs
tribus se révoltèrent encore plus d'une fois jusqu'en l'année 804, et
Charlemagne, las de vaincre et de punir «cette race au cœur de fer,»
dut transplanter des milliers de familles en d'autres régions et
changer les habitants de la Saxe. C'est ainsi que le redoutable roi
des Francs créa le pays qu'on a depuis appelé l'Allemagne.
Le roi des Francs se trouvait à Rome au moment ou l'on célébrait le
huit centième anniversaire de la naissance du Christ, et c'était
précisément le premier jour de l'an 800, car on comptait alors les
années à partir de Noël. Pendant la messe, comme Charles priait
agenouillé dans l'église de Saint-Pierre et Saint-Paul, le pape
Léon III, tenant une couronne d'or, alla tout à coup la lui placer
sur la tête en disant: «A Charles très pieux, auguste, couronné de
Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire!» Les
guerriers francs, flattés dans leur orgueil, s'unirent aux Romains
pour répéter avec enthousiasme: «A Charles, empereur des Romains, vie
et victoire!»
Le pape se prosterna devant le nouvel empereur d'Occident, qui revêtit
un costume magnifique: tunique ornée de broderies, manteau fleuri de
rameaux d'or, brodequins étincelants de pierres précieuses. Et toute
la ville de Rome fut en joie: elle se croyait rappelée à son antique
splendeur.
Cette pompe toutefois, cette magnificence plaisaient peu au redoutable
guerrier. En dehors des cérémonies, Charles conserva ses habitudes
simples et le grossier costume des soldats francs. Ses compagnons
aimaient au contraire à se parer des riches vêtements qu'ils avaient
trouvés en abondance dans les villes d'Italie.
Or, un dimanche, après la messe, Charles dit à ses compagnons: «Sans
entrer au logis, vêtus comme nous le sommes, partons pour la chasse.»
Il tombait une pluie fine et froide. Tout le jour on courut sous la
pluie, dans les broussailles, au milieu des bois; les vêtements fins
et délicats furent trempés, déchirés. Charles ordonna à ses compagnons
de reparaître le lendemain devant lui avec le même costume. Ils
se présentèrent tout honteux de leur triste équipage, et Charles
plaisanta ses compagnons sur leurs somptueuses guenilles.
Charles n'aurait point mérité le surnom de Grand, s'il n'eût effacé la
barbarie du conquérant par la sagesse du législateur; il s'appliqua
à faire régner dans son vaste empire l'ordre et la justice. «Une
chronique raconte qu'il avait fait suspendre une cloche à la porte
de son palais; tous ceux qui voulaient former appel à sa justice,
sonnaient cette cloche et le roi, suffisamment averti, leur donnait
audience tous les jours. La nuit même, car il avait l'habitude de se
lever et de s'habiller plusieurs fois durant la nuit, Charles faisait
introduire dans sa chambre des plaideurs de toutes conditions, les
priait d'exposer leurs griefs mutuels et se prononçait comme en plein
tribunal sur la question en litige.»
Il établit dans les provinces, des comtes, des vicaires, des juges.
Il avait l'œil et la main partout. Des envoyés royaux devaient, à
chaque saison de l'année, parcourir les provinces et réprimer les
excès des officiers. Au printemps et à l'automne, à la veille ou au
retour de ces expéditions, l'empereur tenait les assemblées ordinaires
chez les Francs; c'est là qu'il publiait ses _capitulaires_, lois
diverses qui réglaient la police de l'État ou l'administration de
ses fermes. Charles n'avait d'autres revenus que ceux de ses vastes
domaines; aussi le voit-on s'occuper, en même temps que de l'ordre de
la société, de la vente de ses bœufs et de ses porcs, des œufs de ses
basses-cours, des poissons de ses étangs, des foins de ses prairies,
même du superflu des légumes de son jardin. «Un père de famille,
a-t-on dit avec raison, pourrait apprendre dans ses lois à gouverner
sa maison.»