Quelle fut, au juste, l'existence de Jeanne Lanternier, de cette
enfant de seize ans, transplantée, par un brutal caprice de la
destinée, des champs paternels dans le mystère troublant d'un harem
princier constitué à l'ancienne mode, que la Turquie elle-même,
d'après des révélations récentes, a adoucie et réformée? Que devint
cette _désenchantée_, enfermée, sans espoir de retour, dans le
«gynécée patriarcal et sensuel d'un Orient féroce et doux, barbare et
décadent[32]»?
[Note 32: Henry BAÜER, _Écho de Paris_.]
Les Sahariennes abondaient dans ce couvent voluptueux, telles que les a
décrites Mme Jean Pommerol en son livre révélateur:
«Entre les tasses de thé et les propos indécents, elles se livrent,
tantôt à des contorsions peu chastes, tantôt à des rigidités de
statue, tandis que les «regardantes» affectent des airs détachés, ou
passionnés, ou polis, ou dédaigneux. Elles paraissent vouloir, loin des
hommes, étudier ce qui pourra plaire aux sens ou à l'imagination de ces
derniers. Un souci voluptueux (parfois à leur insu) les occupe, une
instinctive recherche, qui se manifeste aussi dans leur parure et leurs
parfums. Plaire! Plaire!... et si peu souvent et pour si peu d'êtres
de l'autre sexe[33]!»
[Note 33: Mme Jean POMMEROL, _Une Femme chez les Sahariennes_.]
Dormir, manger, s'éventer, danser, s'habiller, recevoir des femmes
amies, visiter les cimetières, telles étaient les distractions du harem
à Marrakech. En 1836, l'année précisément où Jeanne Lanternier fut
promue à la dignité de chérifa, Abd-er-Rhaman fit visiter, par faveur
exceptionnelle, son harem à un officier français, le colonel Delarue;
mais il ordonna à ses femmes de se cacher derrière des persiennes,
d'où elles pouvaient tout voir sans être vues. «A peine eurent-elles
jeté les yeux sur le colonel, qu'elles poussèrent des cris aigus et
bruyants, espèce de musique sauvage que font entendre les femmes
marocaines pour exprimer leur parfaite satisfaction. Le lendemain,
en effet, elles firent demander au colonel quel était le joli oiseau
apprivoisé qui se tenait si bien sur sa tête et qui les avait si fort
ravies. Elles avaient pris pour un oiseau la plume de coq tricolore qui
surmontait son chapeau d'uniforme[34].»
[Note 34: Journal _la Presse_, 13 août 1844.]
Très semblables les unes aux autres, les retraites où les princes
marocains enfermaient leur bétail féminin. Une terrasse sur laquelle
ouvraient des cellules. Au seuil de chaque cellule, comme dans les
ruelles mal famées des villes algériennes, des femmes accroupies,
fumant, s'interpellant d'une porte à l'autre. Alentour, un jardin aux
vastes allées, bordées de la luxuriante végétation des climats de feu.
De loin, le profane ne distingue qu'un grand pavillon surmonté d'une
sorte de dôme en bulbe, de couleur éclatante.
Quelle différence entre cette vie claustrale, où les recluses, abruties
par l'isolement et l'oisiveté, résignées au caprice du maître,
comblaient les heures lentes par des distractions puériles, en jouant
avec leurs doigts de pied, ou, plus simplement, «en s'endormant du
pesant sommeil des bêtes lasses et repues,» et les libres années, où
Jeanne errait dans la forêt de Chaux, où, plus tard, fortifiée par les
rudes travaux de la ferme paternelle, elle dansait sans contrainte avec
les fils des colons de Dely-Ibrahim au son d'une musique de rencontre!
Et quelles jalousies elle dut exciter, parmi ces Soudaniennes qui se
savaient condamnées à un rang subalterne, que l'on conduirait au marché
du jeudi, un jour, lorsque, décidément, elles auraient cessé de plaire
au maître!
Plus d'une fois, les esclaves noires, même les Circassiennes achetées
à grands frais à Constantinople, grincèrent des dents et murmurèrent
de rauques imprécations, lorsqu'elles virent Sidi-Mohammed, fidèle
au rituel du palais, annoncé par un signal mystérieux des eunuques,
passer sans s'arrêter devant leur seuil, «diriger sa marche où étaient
ses amours,» s'éloigner ensuite, au son des trompettes, pour aller
se purifier du contact féminin, suivant les prescriptions du livre
saint[35]!
[Note 35: _Histoire d'un captif racheté au Maroc_, p. 25.]
Dès ce moment, sans doute, Jeanne dut s'entendre appeler d'un surnom
symbolisant sa faveur, l'influence persistante qu'elle exerçait sur
l'héritier désigné d'Abd-er-Rhaman. Les sultanes d'origine européenne
étaient qualifiées par leurs compagnes du titre de reines, suivi du nom
de leur pays d'origine. Il y avait ainsi au harem la reine d'Espagne,
la reine d'Angleterre; Jeanne devint naturellement la _reine de France_.
Cet état d'âme enfantin des emmurées du sérail, fruit d'une vie futile
et animale, ne vous fait-il pas souvenir de la naïveté de ces filles
des Chambââs qui, au dire des voyageurs, n'ayant vu que de loin en loin
des officiers français, pensaient _que la race française ne comportant
qu'un sexe, le fort, le sexe féminin n'existait pas chez nous_[36]?
[Note 36: Voir l'ouvrage cité plus haut de Mme Jean POMMEROL.]
Dans cette étrange société, dit encore un témoin bien renseigné, M.
Jules Erckmann, capitaine d'artillerie, chef d'une mission militaire
au Maroc, neveu du romancier populaire[37], «les femmes font bande à
part; dès qu'elles ne sont plus très jeunes, elles sont abandonnées
par leurs maris, qui leur préfèrent de jeunes négresses achetées au
marché. Elles ne sortent guère que pour voir leurs parents, aller au
hammam, quand il n'y en a pas dans la maison, et visiter les tombeaux
le vendredi.
[Note 37: _Le Maroc moderne_, par Jules ERCKMANN, p. 181 et
suivantes. Paris, 1885.]
«Elles prient rarement; on ne leur apprend rien, parce qu'on trouve
qu'elles ne valent pas la peine d'être instruites de quoi que ce soit.
Lorsqu'elles n'ont pas de servantes, elles passent une partie de la
journée à moudre le blé et à faire le pain. Elles prennent l'air sur
les terrasses, où, d'un commun accord, les hommes s'interdisent de
monter, et se livrent quelquefois à une gymnastique fort dangereuse
pour aller se rendre visite les unes aux autres.»
Abd-el-Aziz lui-même, bien que condamné, dit-on, par la nature à
observer dans son gynécée une neutralité bienveillante, fut souvent
victime des caprices des grands enfants qui décoraient son intimité.
Il les amusait, au beau temps de son insouciance, en leur montrant la
lanterne magique, en leur exhibant des bibelots européens, en prenant
d'elles des instantanés, dont quelques-uns ont été reproduits par les
journaux.
On raconte qu'une nuit, il envoya les soldats du palais réveiller un
négociant anglais pour lui demander de livrer sur l'heure toutes les
boîtes de sardines que contenait son magasin. La veille, le sultan
avait donné à l'une de ses favorites, une Circassienne, des conserves
de Marseille. L'aimable personne avait fait part des petits poissons à
ses compagnes, qui jugèrent le mets délicieux et se rebellèrent contre
leurs gardiens parce qu'on ne leur en servait pas au dîner. Il y eut un
beau vacarme.
En d'autres temps, on eût cousu quelques-unes dans un sac, pour
l'exemple. Mais Abd-el-Aziz déteste les scènes et les violences. Sa
jeunesse, passée tout entière parmi les femmes, sous la dépendance de
la validé sa mère, l'éloignement de toute occupation guerrière, l'ont
médiocrement préparé aux actes de décision. Il céda au vœu général
et calma d'un mot condescendant la sédition, renouvelée vaguement de
Lysistrata, qui menaçait son repos, sinon sa félicité!
Pauvre Abd-el-Aziz! Qu'il se montre à cheval, drapé de la géba, du
linceul blanc à capuchon, sous le parasol légendaire, dans l'attitude
qu'ont retracée les peintres, au milieu d'un cortège moyenâgeux
de cavaliers armés de lances; qu'il revête, au grand scandale des
croyants, le fantaisiste uniforme de général anglais imaginé par
le caïd Mac Lean; qu'il donne une audience particulière sur un
fauteuil de canne, au seuil de la porte en fer à cheval qui ouvre,
à l'extrémité de la terrasse de son palais, l'accès des appartements
secrets, il me fait irrésistiblement songer à une mélancolique effigie
de Pharaon qui est au Louvre. Vous la trouverez dans la salle des
antiquités égyptiennes. C'est une statuette en stéatite jaune, finement
travaillée, qui représente le roi eunuque de la dix-huitième dynastie,
Aménophis ou Aménothès IV.
Les images que nous avons conservées de ce prince nous reportent à la
célèbre division du règne de Louis XIV: _avant la fistule, après_. Il
y eut, dans la vie du roi, une catastrophe inconnue qui bouleversa
sa manière d'être et se traduisit par une dégénérescence analogue à
l'infantilisme. Fut-il, comme le pensait Mariette, malheureux dans
une guerre avec les Abyssins et dépouillé de sa virilité, suivant la
coutume? On ne sait. Mais ses statues lui donnent, à partir d'une
certaine époque, un aspect tout différent, l'aspect d'un féminisé
imberbe, aux joues flasques et pendantes, au menton gras en saillie, au
regard doux, aux cuisses fortes, aux hanches plantureuses.
Abd-el-Aziz ressemble étrangement à Aménothès IV, «le plus paradoxal
des souverains qui régnèrent sur l'Égypte pendant l'antiquité.»
D'origine servile comme lui, dominé par l'influence du sang nubien qui
coule en abondance dans ses veines, comme dans celles du Pharaon,
il scandalisa aussi ses sujets par l'abandon apparent des pratiques
religieuses de ses ancêtres et se laissa aller à un modernisme
déconcertant.
Aménothès IV--rapprochement instructif--tenta une révolution religieuse
et sociale en remplaçant le culte symbolique d'Atonou, fonda une ville
nouvelle et changea jusqu'à son nom. «Il se distingue à peine de son
père, dit M. Maspéro, dont l'autorité s'impose en pareille matière,
dans les premiers portraits qu'on a de lui; il a les traits réguliers
et un peu lourds, le corps idéalisé, la tournure conventionnelle des
Pharaons orthodoxes. Khonniatonou (Aménothès, sous son nom nouveau)
affecte un front fuyant, un grand nez aquilin, pointu, une bouche
mince, un menton énorme, saillant en avant, se rattachant à un cou
maigre et prolixe; peu d'épaules, peu de muscles, mais des seins si
ronds, un abdomen si gonflé, des hanches si plantureuses, qu'on dirait
une femme[38].»
[Note 38: MASPÉRO, _Histoire ancienne_, t. II, p. 326.]
Et les serviteurs groupés autour de lui dans les figurations
d'El-Amarna, qui sont venues témoigner par miracle d'un passé si
nuageux, ressemblent au maître déchu, avec leurs profils anguleux,
leurs poitrines molles, leurs allures équivoques et leurs ventres
ballonnés jusqu'à la caricature.
Escoffier et les déserteurs français, au dire de M. Ernest Alby,
ont soutenu qu'après Isly, le crédit de Jeanne Lanternier n'avait
pas failli. Il se consolida du fait de la naissance d'un fils. Elle
habitait le plus souvent, avec son mari, le palais de Marrakech.
Peut-être s'ébattit-elle dans l'_Aguedal_, cet immense jardin, Eldorado
barbare, où joua insouciamment Abd-el-Aziz, quand il n'était encore
qu'un sultan fainéant. Elle suivit son seigneur, cachée dans ces sortes
de tabernacles richement drapés qui dérobent aux regards masculins les
traits des dames du harem.
Nous la revoyons par la pensée, assise à la turque sur les divans,
mélancolique au souvenir de sa patrie absente, de sa famille
dispersée, son frais visage encadré par les plis flottants et les
reflets dorés de la _hantouze_ et des _hafidas_, sous le diadème qui la
désignait à ses rivales comme l'aimée entre toutes.
Elle promena ses rêveries sous les oliviers, les palmiers alternés
de cyprès, parmi la forêt odorante des mimosas et des orangers, au
bord des ruisseaux, frangés de lauriers-roses, qui entretenaient une
fraîcheur exquise dans cette retraite enchantée.
Souvent, elle connut l'ivresse de régner sur le cœur du futur sultan
dans un des kiosques mystérieux aménagés pour l'intimité.
Et elle agaçait en riant les lions et les panthères qui, accroupis
dans leurs cages, semblaient les gardiens farouches et étonnés des
divertissements secrets du Sidnâ.