En 1859, le fuyard d'Isly succédait à son père. Voilà la paysanne de
Châtelay sultane!
Tout fait supposer que son farouche époux lui avait conservé son rang
et son influence dans cette immense population féminine qui grouillait,
à divers titres, au harem impérial. Abd-er-Rhaman était renommé pour
sa cupidité. Il spéculait ouvertement sur le blé et l'orge, faisait,
au besoin, métier d'usurier, et les légendes les plus fabuleuses
couraient sur son trésor, dissimulé à Mequinez ou dans le Tafilalet,
où s'entassaient, disait-on, l'or et les marchandises précieuses. On
parlait de cinq cents millions! Il n'est rien resté de cette réserve.
Abd-el-Aziz n'a rien à envier à la civilisation européenne; c'est un
souverain moderne, il s'est procuré des dettes.
Sidi-Mohammed, d'ailleurs, avait contribué pour une large part à la
dispersion du trésor d'Abd-er-Rhaman. Il faisait acheter sans cesse des
esclaves et il ne légua à Mouley-Hassan, son fils, que des charges.
«La grosse dépense, dit M. Ludovic de Campou[39], est le harem. Voilà
la ruine du budget. Le sultan (_Mouley-Hassan_), ayant hérité du harem
de son prédécesseur Sidi-Mohammed, a, outre les femmes légitimes, les
concubines et les esclaves attachées à leur service, un personnel
féminin de près de deux mille têtes, personnel qu'il faut nourrir,
habiller, parer de bracelets et de bijoux, parfumer et distraire. Des
juifs de Fez m'ont montré des comptes de plus de 100,000 francs pour
des fournitures de soieries et de drap pour les vêtements de ces dames.
Il y a, en outre, le harem à renouveler... Je ne parle pas des achats
fantaisistes, que le sultan fait en Europe, d'horloges perfectionnées,
de fusils, de canons, de pianos mécaniques, de montres à répétition et
de diamants...»
[Note 39: _Un Empire qui croule_, 1 vol. Paris, Plon.]
C'est un peu avant son élévation au trône que Sidi-Mohammed aurait
permis à Jeanne Lanternier de renouer avec sa famille, de s'enquérir
du sort des siens. A quelle date faut-il placer cet acte de haute
tolérance? Il semble qu'il a dû suivre la bataille d'Isly. D'après la
légende qui a cours encore dans le Jura, la validé aurait fini par
retrouver ses sœurs, aurait correspondu avec elles et réussi à les
attirer au Maroc, où elles auraient épousé des dignitaires du maghzen.
Ce qui est certain, c'est que les trois sœurs de Jeanne, Claudine,
Anne-Antoinette et Anne-Claude Lanternier, dont les noms continuent
à figurer au registre des naissances de la commune de Châtelay,
disparurent dans des conditions mystérieuses, s'évanouirent un matin,
comme des héroïnes de ballades. Ni à Châtelay, ni à Dely-Ibrahim, ni
à Alger, l'état civil n'a gardé trace de leur décès. Aucun papier
officiel ne mentionne leurs noms. C'est bien étrange.
Marrakech était, pour Sidi-Mohammed, comme pour son père, la cité
de prédilection. Il retrouvait, dans ce cadre archaïque, parmi
ces populations hostiles à l'étranger, fermées à la civilisation
occidentale, un milieu approprié à ses instincts de bas despotisme et
de lâcheté cruelle. Le palais impérial était situé hors de la ville,
en face de l'Atlas, avec de merveilleux jardins et des pavillons de
retraite, séjour enchanté où semblaient revivre le faste insolent et
les splendeurs magiques des sultans de légende servis par les fées et
les génies.
On dit que, pareille à Aline, reine de Golconde, Jeanne Lanternier
trompa sa nostalgie en faisant planter des arbres de France, dont
quelques-uns subsisteraient encore. Elle aurait même, nouvelle
Marie-Antoinette, obtenu de son seigneur la construction d'un Trianon
en réduction, ou, tout au moins, d'une cabane rustique sur le modèle
des chaumières de son pays. Mais les fées changèrent ici le dénouement
du charmant conte du chevalier de Boufflers. Lorsque la pastoure
franc-comtoise reparut au Val d'Amour, elle n'avait plus son pot au
lait; elle avait délaissé les attributs symboliques qui rendirent à
Aline le cœur de son volage adorateur et firent, par miracle, refleurir
ses amours vierges, ainsi que cela se pratique, dit-on, au paradis de
Mahomet. Puissance divine de l'illusion!
Une des résidences où le sultan aimait à reposer ses noirs soucis
était le palais de Saridj-Ménarah. Il s'y rendait avec son harem. Là
aussi régnait un parc ombreux, «délices des rois maures,» comme les
jardins de la romance, gardé à l'entrée par une ligne de peupliers.
Partout s'étendaient des parterres aux couleurs chatoyantes; dans les
kiosques, ménagés pour les apartés impériaux, le caprice sauvagement
raffiné du souverain se plaisait à rencontrer les élues de son cœur,
étendues à la sybarite sur des lits de roses.
Au milieu de ces splendeurs barbares, Jeanne n'oublia point la terre
natale. Elle avait conservé la propriété de la maison paternelle de
Châtelay. Ayant appris, un jour, qu'elle tombait en ruine, elle envoya
une somme d'argent à l'un de ses parents pour payer les réparations
nécessaires.
Les familles ont leur destinée.
Une des causes qui déterminèrent l'exode des Lanternier en Algérie fut
l'incendie de cette pauvre isba, où ils avaient si vaillamment nargué
la mauvaise fortune. Reconstruite par l'effet des libéralités de la
sultane française du Maroc, la maison brûla de nouveau vers 1865. Le
fait n'a point été oublié à Châtelay. Il y eut même,--on s'en souvient
là-bas,--à cette occasion, un léger scandale. Un paysan refusa de faire
la chaîne; la gendarmerie lui déclara procès-verbal et il fut poursuivi
en justice.
Il apparaît, à la tolérance dont jouit la sultane en titre, mère
d'un héritier de l'empire, aux facilités qui lui furent laissées de
correspondre avec les siens, aux privilèges qui lui furent concédés,
principalement après Isly et les révélations des prisonniers français,
qu'une faveur exceptionnelle lui était attribuée. Et pourquoi
Mouley-Hassan ne serait-il pas le fils de la chrétienne renégate?
Jamais, dans tous les cas, cette version n'a été démentie.
Les minutieuses constatations de l'état civil sont inconnues, encore
maintenant, dans les pays d'islamisme pur. Le Maroc ignorera toujours
le droit des gens. En 1844, Abd-er-Rhamam, le beau-père de Jeanne
Lanternier, n'hésita pas à retenir à Tanger les ambassadeurs et les
consuls étrangers. C'est même, très probablement, ce souvenir fâcheux
qui a porté les puissances à décliner, pour la conférence de 1906,
l'hospitalité d'Abd-el-Aziz. Elles savaient que le brigandage est, au
Maroc, une industrie honorée, et craignaient une réédition du _Roi de
la montagne_. Un brigand heureux peut devenir demain fonctionnaire,
ministre peut-être.
Qu'est au fond l'_homme à l'ânesse_, le roghi Bou-Hamara? Un frère du
sultan, un aventurier, un illuminé? Si une pareille incertitude règne
et se propage sur l'identité des princes du sang, à plus forte raison
enveloppe-t-elle les êtres de mystère recrutés pour le harem. Elles
apparaissent comme des ombres voilées, fleurissent dans la solitude
magnifique des palais, s'étiolent et meurent sans que nul ait le droit
de s'en inquiéter. En parler même est une offense au maître. Le plus
grave tort qu'Abd-el-Aziz ait porté à son autorité spirituelle de fils
du Prophète, le plus sérieux argument qu'il ait fourni à la révolte,
est la facilité avec laquelle il a laissé répandre dans le public les
instantanés représentant ses femmes, le visage nu, en des postures
familières.
Donc, Jeanne Lanternier, promue au titre d'épouse honoraire, classée
par l'âge dans le rang des _âdjaïz_ (femmes hors d'âge), et, comme
telle, autorisée à se mêler aux hommes et à sortir du palais, put fort
bien compléter de vive voix la légende qui était née des événements de
1844.
On prétend, il est vrai, pour diminuer l'importance de sa personnalité,
que Sidi-Mohammed exclut de sa succession, par un acte formel, l'aîn
de ses fils, au profit de Mouley-Hassan. Mais ne faut-il pas voir,
au contraire, dans cette préférence affichée, rapprochée des honneurs
dont il n'avait cessé d'honorer la chrétienne convertie à l'Islam, la
démonstration d'une sollicitude persistante pour la «sultane française»
et pour le fils qu'elle lui avait donné? Et n'est-ce pas au profit de
cet héritier tardif, né au lendemain de l'inoubliable défaite, qu'il
s'est résolu à écarter du trône son aîné?