LE TROMPETTE ESCOFFIER

Une question se pose ici, urgente, décisive.

Que vaut le récit, inexact et artificiel sur tant de points, de M.

Ernest Alby, qui fait de Jeanne Lanternier, s'il est admissible,

l'aïeule d'Abd-el-Aziz? Certes, M. Ernest Alby s'est révélé, en cette

occasion, un littérateur à l'imagination très éveillée. Il est né à

Marseille et il l'a bien fait voir. Il a oublié parfois ses propres

indications; il a affublé son héroïne d'un état civil douteux, que

dément nettement le registre de la commune de Châtelay. Il a corsé son

histoire d'incidents fabuleux, absolument inutiles, comme l'aventure de

la gitane et celle de la fosse aux lions d'où Jeanne se serait tirée

avec autant de bonheur que le prophète de la Bible. Ces bons animaux

lui léchaient les pieds!!!

Il est probable aussi que les dialogues, touchants ou dramatiques, dont

il a émaillé son exposé, ont été inventés de toutes pièces, et c'est

pourquoi je les ai négligés à dessein comme de vains développements.

La vraisemblance, les véritables mœurs du pays, la géographie même ont

été trop souvent méconnus dans ce roman, où l'on voit des personnages

s'exprimer dans le style du Châtelet, franchir les distances et

esquiver les difficultés avec autant d'aisance que la princesse de

Bengale des contes, emportée par le cheval enchanté de l'Indien.

Oui, n'est-ce qu'un roman? Voilà le grand mot lâché!

M. Alby s'est défendu par avance contre cette accusation. Le

principal témoin qu'il invoque est le trompette Escoffier, «qui

demeura prisonnier dix-huit mois chez les Arabes et les Marocains.

Quelque temps après la bataille d'Isly, l'émir l'envoya à l'empereur

Muley-Abd-er-Rhaman. Son voyage dans le Maroc commence à Ouchda et

se termine à Tanger, en remontant par Taza et par Fez... Ainsi les

lecteurs ont déjà pu comprendre que _c'était en partie par Escoffier_

que nous avions été mis à même de compléter l'histoire des femmes

Lanternier et des deux Allemandes.»

C'est à l'affaire de Sidi-Yussef, en 1843, qu'Escoffier a été fait

prisonnier. Il y a, là-dessus, un rapport probant de Lamoricière à

Bugeaud, daté du 22 septembre.

La veille, au plus fort de ce rapide engagement, le

capitaine-adjudant-major Cotte, s'étant laissé emporter au milieu des

ennemis, eut son cheval tué et, blessé, ne put battre en retraite. Il

courait le risque d'être sabré ou capturé. Alors le trompette Escoffier

sauta à terre, donna son cheval à l'officier, qui put ainsi rallier

l'escadron de chasseurs.

Mais Escoffier fut entouré; il ramassa un fusil, brûla vingt et une

cartouches, tomba, la jambe traversée. Les soldats d'Abd-el-Kader le

recueillirent et l'emmenèrent, avec ses camarades, Wolff, qui devait

mourir misérablement après Isly, Briant, Chapuis, Gressart.

Remis aux autorités marocaines, il vit de loin la bataille d'Isly,

assista, à l'Oued-Malouya, au supplice de son compagnon Wolff, fut

dirigé sur Fez. Dans cette ville, il rencontra deux déserteurs

français, Dumoulin, qui avait pris à l'abjuration le nom d'Abdallah,

et Joseph Grémillet, qui avait pris celui de Mustapha. Par eux, il

apprit les extraordinaires aventures des femmes Lanternier. Un haut

fonctionnaire marocain, le pacha Bousselam, «vint confirmer, de son

côté, l'exactitude des faits relatés par les deux renégats au sujet

de Mlle Lanternier et de son mariage avec Sidi-Mohammed, commandant

en chef de l'armée marocaine à la bataille d'Isly et fils aîné de

l'empereur Muley-Abd-er-Rhaman.»

En 1845, Escoffier et son camarade Briant sont rapatriés par les soins

du consulat français de Tanger, que gérait alors M. Maubussin. Après

un court passage à Alger, l'ex-trompette revient à Besançon, sa ville

natale, où il reçoit un accueil enthousiaste. La garde nationale

s'émeut, une fête est ordonnée en son honneur, on le couronne de

lauriers.

Nous avons de cette manifestation une preuve officielle, la

délibération prise le 24 mai 1845 par le conseil municipal de Besançon.

En voici le texte:

«Tous les membres ayant été convoqués, présents, M. Brétillot, maire,

président.

«Le conseil accueille avec empressement, au nom de la cité, la

proposition qui lui est faite par un de ses membres de donner au

trompette Escoffier, né à Besançon, un témoignage de gratitude et de

haute estime qui rappelle l'acte de sublime dévouement par lequel ce

militaire s'est signalé en Afrique, en abandonnant, dans un moment

critique, son cheval à son capitaine pour qu'il puisse se soustraire à

l'ennemi et rallier l'escadron sous ses ordres.

«En vue de réaliser cette pensée, le conseil vote au trompette

Escoffier une médaille d'or de la valeur de trois cents francs et

délibère que cette dépense sera inscrite au budget supplémentaire de

1845.»

Louis-Philippe s'émut de l'histoire du héros modeste des guerres

africaines, témoigna le désir de le voir. Escoffier se rendit donc

aux Tuileries, fut reçu par le roi, qui le nomma, avec Briant, garde

surveillant au château.

Tel est le témoin principal qui a inspiré les racontars de M. Ernest

Alby. Il faut convenir qu'il est digne de foi et que ses affirmations,

si étranges qu'elles paraissent au premier abord, ses souvenirs, si

fumeux qu'ils soient dans l'ensemble, si flottants qu'ils soient dans

les détails, ont pu avoir une source authentique. Les renégats, qu'il

a fréquentés, paraissent avoir été en rapport avec des personnages du

service du palais impérial de Marrakech, peut-être avec la négresse

Baki, la nourrice de Sidi-Mohammed, qui avait été attachée à la

personne de Jeanne Lanternier. Au plus fort des hostilités avec l'armée

française, la plupart s'étaient éloignés de Fez et s'étaient enfoncés

dans l'intérieur de l'empire.

Ces déserteurs jouissaient, du reste, d'après le voyageur Rey[31],

d'une réputation douteuse; on les accablait de démonstrations

enthousiastes et de menus cadeaux avant l'abjuration; à peine

avaient-ils prononcé la fatale formule qu'ils étaient délaissés sans

ressources. Ils tombaient alors dans la misère, menaient l'existence

hasardeuse d'aventuriers réduits aux pires expédients. D'aucuns

se livrèrent au brigandage. La population musulmane les tenait en

suspicion; ils formaient, à Marrakech et à Fez, une petite colonie

séparée, qui avait même son cimetière particulier. Et les Français,

que leurs affaires ou les malheurs de la guerre amenaient au Maroc,

furent victimes souvent des agissements de ces déclassés, qui avaient

renié leur ancienne patrie et que leur nouvelle patrie couvrait d'une

dédaigneuse protection.

[Note 31: _Souvenirs d'un voyage au Maroc_, par REY. (Bibl. nat.,

O3 j-18.)]

Parmi eux, dit encore l'auteur de l'_Histoire d'un captif_, il y avait

bon nombre d'officiers voleurs, de soldats dégradés, de repris de

justice. _Ils vivaient généralement méprisés._

L'historiographe de Jeanne Lanternier, M. Ernest Alby, qui a recueilli

les récits dispersés de la captivité des Français au Maroc à l'époque

chevaleresque, malgré ses qualités d'invention remarquables, a laissé

un honorable souvenir. Il a connu beaucoup de prisonniers; on trouve

son nom à la suite de ceux des derniers officiers français, arrachés

aux mains d'Abd-el-Kader en 1846, grâce à l'intervention d'un officier

espagnol, Demetrio Maria di Benito, gouverneur de Melilla. Il a signé

avec eux une adresse de remerciement à cet ami de la France, qui

s'était énergiquement entremis dans cette circonstance pour rendre la

liberté aux prisonniers des combats de Sidi-Brahim et d'Aïn-Témouchant.

M. Alby professait des opinions très avancées, il avait été disciple de

Saint-Simon et d'Enfantin. Sur la fin de sa vie, il fut attaché à la

Bibliothèque nationale.

Sultane française au Maroc · 第 28 / 48 题