Il semble à peu près certain que Jeanne fut violemment séparée de
son père avant de prendre le chemin du Maroc. Mais, auparavant, elle
fut exposée à une cruelle aventure. Nous avons dit qu'Abd-el-Kader,
vivement pressé par Bugeaud et n'étant qu'à moitié sûr de la docilité
de ses partisans, avait résolu d'éloigner de son camp ses prisonniers,
notamment les Lanternier, les deux Allemandes enlevées avec eux et M.
Meurice, un colon qui avait été surpris par des maraudeurs, le 25
avril 1836, en allant visiter son domaine de la Mitidja.
Les trente nègres qui devaient conduire ces malheureux à Nedroma
appartenaient à la garde particulière de l'émir. Ils avaient pour sa
personne un culte farouche, mais, en revanche, ils étaient habitués à
vivre de pillage, redoutés pour leur férocité bestiale, parce qu'on les
savait disposés à escompter largement, en toute rencontre, l'indulgence
calculée de leur maître. Ils n'hésitèrent donc pas à passer outre à la
consigne qui leur avait été donnée de traiter les hommes avec douceur
et les femmes avec respect. En cours de route, dans un lieu désert, ils
attachèrent les hommes à un arbre et, sous leurs yeux, assaillirent
les prisonnières. Ce fut une scène sauvage dont la réalité n'a été que
trop confirmée par le témoignage de M. Meurice et de ses compagnons de
captivité.
A Nedroma, le père Lanternier fut jeté en prison avec M. Meurice; il ne
devait plus revoir sa femme et sa fille.
Le 31 juillet, M. Meurice est rappelé au camp de l'émir, où ne
tardent pas à le rejoindre deux déserteurs français et deux marins
sardes capturés en mer. Deux mois après, des pourparlers s'engagent
pour l'échange des prisonniers, _les Lanternier compris_, avec le
baron Rapatel, lieutenant général, commandant de la place d'Alger.
Abd-el-Kader exige qu'on lui rende vingt des siens. Il était alors
sous l'impression d'un concours efficace promis par le sultan du Maroc,
Abd-el-Rhaman.
Le 28 octobre, M. Meurice voit arriver un Français âgé d'une
cinquantaine d'années, «portant une longue barbe, une épaisse moustache
fauve qui tombaient incultes et sales sur sa poitrine nue. Il était
sanglant, déguenillé. Depuis la sortie de Mascara, la populace arabe
s'acharnait sur le chien de chrétien. _Il reconnut le père Lanternier_,
voulut lui parler, mais les chaouchs brandirent leurs bâtons et
conduisirent le prisonnier dans la tente impériale...»
Malgré le bon vouloir apparent d'Abd-el-Kader, Lanternier est
maltraité. Ses gardiens fanatiques lui reprochent sa résistance
prolongée à la volonté de Dieu, ses protestations contre l'éloignement
des siens. Son dos meurtri par les coups n'est qu'une plaie. Il est
d'office ramené à la prison de Mascara, d'où il a été extrait, et
refait en sens inverse sa voie douloureuse. Dans la même ville se
trouvait le lieutenant de France, enlevé pendant une partie de chasse,
qui peut parvenir jusqu'à lui et recueillir ses tristes confidences.
Un autre blanc lui montre aussi quelque pitié: c'est le déserteur Jean
Mardulin, ancien légionnaire.
Le 12 novembre, M. Meurice succombe. Ses papiers ont été rendus en
partie à sa mère, qui habitait à Paris, 16, rue Cadet.
Cependant, Lanternier ignorait le sort de sa femme et de sa fille.
Deux heureuses nouvelles lui étaient parvenues: il allait rejoindre
ses compatriotes retenus au camp d'Abd-el-Kader et les négociations
pour un prochain échange de prisonniers étaient menées avec diligence.
Il figurait, en effet, sur la liste des otages libérables avec le
lieutenant de France, le colon Pic et son domestique, la cantinière
Laurent, les soldats Bourgeois et Devienne du 11e de ligne, Fleury et
Lefort du 61e, Léonard de la 7e compagnie de discipline.
Une forte escorte les conduit successivement à El-Borgl, sur les bords
de l'Oued-Méria, près de l'Oued-Cheliff, à Milianah. Ils touchent,
pensent-ils, au salut. Mais, là, une difficulté de forme se présente,
compliquée de la duplicité musulmane. Après de longs délais, on annonce
enfin que six prisonniers vont être relaxés et Lanternier est du
nombre. Malheureusement, il est dans un état d'extrême faiblesse, la
fièvre le mine. On juge qu'il ne saurait supporter le voyage à Alger et
à sa place on emmène le domestique du colon Pic.
Cette suprême désillusion lui porte le coup de grâce. Le 9 janvier
1837, il a le chagrin de voir s'en aller vers la liberté, vers la
France, ses six compagnons, et il acquiert l'atroce conviction que la
mort seule le délivrera.
Le 8 mars 1837, Bourgeois, Devienne, Lefort, Fleury, Léonard sont
conduits à Bouffarik. Les Arabes évitent de parler du colon Pic et
de Lanternier, comptant sur un marchandage avantageux. Ce n'est qu'en
avril que Pic est rendu, et les émissaires de l'émir qui l'amènent au
colonel Marey avouent que _Lanternier est mort_.
L'événement a été certifié par les différentes personnes mêlées à ces
pénibles pourparlers et par les soldats internés au Maroc, comme le
trompette Escoffier, dont il sera question plus loin.