Abd-el-Kader tenait à s'assurer à tout prix la protection du sultan
marocain. Il avait résolu de lui adresser, suivant l'usage oriental,
des cadeaux destinés à symboliser la flatteuse déférence qu'il
témoignait en toute occasion à son puissant beau-père. Subitement,
il décida que les quatre femmes blanches enlevées par ses réguliers
seraient envoyées à Abd-er-Rhaman, avec un lot d'animaux féroces et de
gazelles dont s'orneraient, sans doute, les jardins impériaux de Fez ou
de Marrakech. Cet homme pensait à tout. Don barbare qui symbolisait
bien l'état d'âme des deux alliés.
On fit venir à la hâte de Mascara à Nedroma des cadres recouverts de
toiles, espèces de tentes fixes maintenues par une ossature de bois,
pour dissimuler à tous les yeux, pendant le voyage, les femmes de
Sa Hautesse, désormais sacrées, et des cages pour enfermer les deux
lionceaux, les deux panthères, les gazelles et les autruches qui
complétaient ce singulier tribut. Il s'y joignit un tapis brodé d'or
et de soie, un burnous de drap bleu et un de drap rouge, des tapis de
bazar, quatre chevaux, quatre mules et quatre caisses de numéraire.
Quand tout fut prêt, les chaouchs de l'émir présentèrent au caïd de
Nedroma, qui gardait les prisonnières et en avait la responsabilité, un
ordre écrit de leur livrer les chrétiennes. Elles furent enveloppées de
haïks épais, hissées dans les cadres, et la caravane se mit en marche
vers Tefza.
Au début, les captives, laissées dans une ignorance complète des
intentions de l'émir, se bercèrent de l'espoir qu'elles allaient être
bientôt délivrées sur une démarche pressante des autorités françaises.
Les égards nouveaux dont on les entourait contribuaient à les
entretenir dans cette illusion. Le respect chevaleresque de la femme
d'autrui, surtout de la femme d'un prince, est traditionnel en pays
d'Islam. La Roque, chargé par Louis XIV d'une mission auprès du grand
émir, chef des Bédouins, ou arabes scénites, disait, dans sa relation,
en parlant des femmes des cheiks: «Elles font quelquefois de petits
voïages d'une ou deux lieues pour visiter les autres princesses. Aucun
homme ne les accompagne, et c'est assés, pour toute garde, de sçavoir
que ce sont des femmes pour n'en approcher en aucune façon[14].»
[Note 14: _Revue de l'Islam_, 1897, p. 31. Article de M. Henri
Carnoy.]
Voilà donc nos héroïnes chevauchant à dos de mulets, dans une sorte
de prison mobile, séparées du monde entier, allant à l'inconnu,
n'entendant que les cris des conducteurs, les hurlements des fauves
tout proches, excités par les saccades de la marche. Ce ne fut qu'en
arrivant à Ouchda qu'elles furent fixées sur leur sort. Les chaous de
l'émir les menèrent dans la maison du caïd, et, là, on leur apprit
sans ménagement qu'elles étaient devenues de fait la propriété de
Muley-Abd-er-Rhaman et qu'elles n'avaient aucune chance d'être
comprises au nombre des prisonniers français que l'émir échangeait
chaque jour contre les Arabes déportés à Marseille.
On devine leur désespoir. Elles se savaient dès lors condamnées
au harem; ravies sans espoir à leur famille, à leur pays, à leur
religion; soumises aux caprices d'un maître, héritier de la piraterie
barbaresque sans foi ni loi, qui pouvait, s'il le voulait, les jeter
en pâture aux fauves, leurs compagnons de route, pour distraire
son ennui souverain. Elles se remémorèrent avec horreur les mille
légendes qui couraient parmi les premiers colons algériens sur cette
race mystérieuse des Maures, «jetée, dit un diplomate français qui
l'a longtemps pratiquée, M. Cotte, aux extrémités du vieux monde et
agonisant entre une mer de sable qui la presse, l'océan qu'elle n'a
jamais su franchir, l'Espagne qui l'a refoulée dans ses limites[15].»
[Note 15: Narcisse COTTE, _le Maroc contemporain_. Paris, 1 vol.]
A quelles fantaisies sauvages ne se portaient pas les descendants
du Prophète, les sultans du Maghreb-el-Agka, entre leur troupeau
de concubines et leur escorte de bourreaux! Tel ce Mouley-Ismaël,
qui avait muré vifs des chrétiens dans les fondations de Mesquinez.
N'allait-on pas, pour amuser le maître, livrer les captives sous ses
yeux aux féroces Aïssaouas, dont les étranges exercices se propageaient
sur la frontière indécise de l'Algérie; qui, dans leur frénésie,
dévoraient vivants des ânes, des moutons, des scorpions, jusqu'à des
enfants? Ou bien, après avoir servi de jouet à ces «soldats à tête
de vautour» dont elles entrevoyaient de hideux échantillons autour
d'elles, aux haltes, les laisserait-on tomber dans un de ces silos
profonds, oubliettes africaines qui ne s'ouvrent qu'une fois l'an?
Seraient-elles le prix de quelque brigandage heureux, le salaire
dédaigneusement accordé par le seigneur à l'un de ses braves, qui
tirerait une balle au-dessus de leurs têtes en signe de prise de
possession?
Jeanne Lanternier et sa mère avaient pour compagnes, nous l'avons dit,
deux épaisses Allemandes, à peu près du même âge qu'elles. Leurs noms
de baptême ont seuls surnagé dans le souvenir confus de cet épisode des
guerres africaines qui fait penser à un chapitre de l'épopée indienne
de Fenimore Cooper. Elles s'appelaient _Thérèse_ et _Joséphine_.
A Ouchda, le caïd, sur le vu des ordres qui lui furent remis, fournit
une escorte de vingt cavaliers marocains et, «sans prendre un moment
de repos, la caravane poursuivit sa route, s'engagea dans la région du
Riff. Elle marchait depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, campait
dans les tribus qu'elle rencontrait. D'ailleurs, les soldats avaient
mandat de traiter avec douceur les captives et de ne rien négliger dans
l'intérêt de leur santé et de leur conservation.»
La petite troupe finit par découvrir, après un monotone voyage sur
cette vieille route que le Maroc doit aux Portugais, la montagne que
couronne la ville de Taza. Ainsi, par un caprice du sort, une des
premières étapes de Jeanne, dans sa marche à l'étoile, était un lieu
prédestiné. Huit ans plus tard, son mari, Sidi-Mohammed, fuyant le
champ de bataille d'Isly, gagnait, au galop de son cheval blanc, cette
même ville de Taza qui surgit encore aujourd'hui, pareille à elle-même,
comme un château de féerie, avec son cadre de jardins embaumés, ses
murs crénelés, ses fortifications gothiques, ses tours rondes et
le dôme étincelant qui la désigne de loin au voyageur. Il revenait
là, vaincu, les yeux pleins de l'inattendue vision des «diables au
pantalon rouge qui avaient juré sa perte», et, peut-être, la paysanne
jurassienne, la fille du colon algérien, qui l'attendait, berça-t-elle
de ses caresses apaisantes son infinie détresse.
Plus tard encore, le Roghi devait tenir sur ce coteau prédestiné sa
cour guerrière, régner effectivement sur les Berbères, ces anciens
chrétiens, dit-on, mal convertis à l'islam et qui, par un obscur effet
d'atavisme, supportent si mal la domination nominale du chef de la
religion imposée à leurs ancêtres.
L'escorte franchit un pont, atteignit la porte, sous laquelle était
posté le bureau de la douane, se présenta au _fondak_ (hôtellerie
gratuite).
Mais le caïd ne voulut pas y recevoir les prisonnières, sous le
prétexte qu'elles étaient des filles de _Nâcrenis_ (Nazaréens). Il
personnifiait bien l'islamisme farouche du vieux Maroc, plus fermé
alors que la Chine aux barbares occidentaux, et pensait, sans doute,
que les femmes et les chiens ne méritaient pas d'entrer dans les
mosquées. Un explorateur raconte qu'un horloger, chargé de réparer
l'horloge de la mosquée de Tanger, suscita un incident burlesque. Il
refusait de se soumettre à l'obligation de quitter ses souliers au
seuil. Un vénérable iman tourna la difficulté en disant qu'on pouvait
laisser le mécréant pénétrer dans la maison d'Allah, puisqu'un âne y
entrait bien avec ses sabots. Mais on lava, on blanchit à la chaux
jusqu'à la place où avait passé l'ombre du roumi[16].
[Note 16: Narcisse COTTE.]
Le gouverneur de la ville, consulté, prit sur lui d'hospitaliser les
femmes du sultan dans sa propre demeure. Au matin, elles repartirent,
s'enfoncèrent au cœur du Bled-el-Siba, du «pays des fusils», dont
l'aspect, la constitution, les mœurs, un demi-siècle après cette
romanesque aventure, ont si peu varié que l'on peut transcrire ici,
comme une vérité constante, les impressions de l'explorateur suisse
Léonhardt, publiées en 1897. Il estimait, à cette date, que le
Riff était en mesure de mettre en ligne 250,000 fusils. Une guerre
d'embuscades serait là meurtrière, pleine de surprises, en raison des
ravins, des montagnes, des accidents du sol qui offrent aux sauvages
habitants, vrais mohicans africains, de sûrs abris, d'inexpugnables
retraites. Ils envoyaient chaque année à Marrakech ou à Fez des cadeaux
que le sultan consentait à décorer du nom d'impôts, mais ils se sont
toujours considérés comme indépendants au point de vue politique, liés
seulement par la tradition religieuse au descendant hypothétique de
Fatime.
Le pays est le refuge naturel des rôdeurs, des exilés, des outlaws; une
terre d'asile, un maquis, où campent les flibustiers musulmans, dont le
principal métier est la razzia[17].
[Note 17: Voir dans les _Nouvelles de Bâle_, année 1897, l'_Étude
sur le Maroc_, par LÉONHARDT.]