LE RAPT

La Franche-Comté a toujours été féconde en hommes d'action, soldats de

fortune mêlés aux bandes aventurières, champions de la croix; médecins

gouvernant les rois comme cet étonnant Jacques Coitier, précurseur des

modernes théories sur la suggestion; diplomates mettant au service de

l'Espagne leur sagacité débrouillarde, leur finesse de vieux procureur

et leur vouloir anguleux; volontaires prêts à servir, avec une égale

ardeur, la Révolution ou Napoléon. De tout temps on trouva des

marchands et des artisans comtois sur les grands chemins d'Europe.

Sous l'aiguillon de la nécessité, les Lanternier sentirent se réveiller

en eux l'instinct nomade et l'inquiète ambition de la race. Aussi bien,

l'Algérie venait de s'ouvrir à l'influence française; elle apparaissait

aux déshérités de la nation, dans le mirage d'une rapide conquête,

comme une terre promise, un Eldorado. Le tisserand de Châtelay résolut

de s'expatrier, de quitter les horizons connus du Val d'Amour et

les champs ingrats où il peinait sans espoir. Il alla s'établir à

Dely-Ibrahim, près de Bouffarik. Aussi bien, rien ne le rattachait plus

au village. Il n'avait même plus, à la lettre, une pierre où reposer sa

tête: sa maison venait d'être dévorée par un incendie.

On ne trouve, cependant, dans les archives du gouvernement d'Alger,

nulle trace d'une concession officielle au nom de _Lanternier_. Mais il

n'est pas défendu de penser que, dans le désarroi de la conquête, les

premiers colons bénéficièrent d'une certaine exemption des formalités

usuelles. D'un autre côté, le paysan de Châtelay a pu reprendre à son

compte une exploitation existante, un domaine abandonné. Quoi qu'il en

soit, cette absence d'un document initial était à signaler.

Quelques années se passèrent. Le nouveau colon n'eut qu'à se féliciter

de sa détermination et, contrairement au proverbe, en changeant de

climat, il parut avoir lassé la mauvaise fortune. La petite ferme

qu'il exploitait prospéra. Sa femme le secondait avec intelligence et

dévouement; elle était faite aux rudes travaux des journalières de

l'Est, dont la jeunesse n'est qu'un «déjeuner de soleil», le dos déjà

courbé, la taille déviée par l'habitude des lourds fardeaux, pareille,

à trente-cinq ans, à ces douloureuses silhouettes par lesquelles Millet

a synthétisé le fatalisme pesant des esclaves de la terre, la prompte

déchéance des paysannes pauvres.

Ses enfants l'aidaient dans sa tâche quotidienne. Jeanne donnait

l'exemple de la vaillance; elle soignait les bestiaux, menait les

chevaux à l'abreuvoir, rinçait le linge de la communauté pendant la

nuit, comme les lavandières des ballades berrichonnes, mais pour une

raison moins poétique. Les heures du jour étaient toujours trop brèves

pour les multiples soins dont elle prenait sa large part. Ardente aux

distractions innocentes, du reste, mais avec une réserve instinctive,

qu'elle devait aux sévères leçons de sa vie libre, à la discipline des

vierges précoces qui savent se garder elles-mêmes.

«Chaque dimanche, dit M. Ernest Alby, un écrivain marseillais qui

a vécu en Algérie vers ce temps et a écrit, à l'intention d'Émile

de Girardin, des souvenirs anecdotiques très intéressants sur les

captifs français, tombés aux mains d'Abd-el-Kader[9], elle paraissait

la première à la danse et se retirait la dernière... Mais jamais, en

sortant de ces joyeuses réunions, on ne la voyait s'attarder le long

des murs de l'église ou dans les allées entr'ouvertes des maisons,

pour deviser d'amourette avec les galants qui la courtisaient. C'était

la fille la plus vaillante et la plus aimée du village. La _Virginie_

était la plus jolie fleur du pays et on ne citait pas, à dix lieux à

la ronde, une fille capable de la déchausser. Elle avait des cheveux

châtains, qui se lissaient en bandeaux sur ses tempes; ses yeux noirs

respiraient une vivacité et une espièglerie des plus spirituelles et

des plus émoustillantes. Le nez était d'un profil admirable par son

élégance et sa pureté, et la bouche s'épanouissait en un sourire des

plus gracieux et des plus charmants; et, chose remarquable, la boîte

osseuse de la tête affectait la petitesse de la forme que l'on observe

dans les meilleures figures de la sculpture grecque. Le cou était

un peu engagé dans les épaules par suite des fardeaux que l'enfant

avait portés sur les reins; les bras et les mains dessinaient un

galbe d'un précieux modèle; la taille offrait ce contour héroïque qui

fait pressentir dans la nubilité virginale la fécondité maternelle,

et les jambes et les pieds présentaient un type parfait de finesse,

de légèreté et d'élégance... Rien de vulgaire dans la personne de la

paysanne ne venait trahir son origine plébéienne. Tout, au contraire,

dans sa beauté et sa physionomie, révélait une distinction, un charme

expressifs...[10].»

[Note 9: _Histoire des prisonniers français depuis la conquête._

Paris, Desessart, 1 vol.; _Presse, Variétés_, 1848.]

[Note 10: _La Presse_, 1848.]

Vers le mois d'avril 1836, le père Lanternier se rendit à Bouffarik,

où il était invité à une partie de plaisir; il emmena avec lui sa

femme, sa fille aînée et deux Allemandes qui habitaient Dely-Ibrahim.

Au retour, «il tomba, dit M. Alby, dans une embuscade que lui avaient

tendue des maraudeurs arabes, et il fut vendu à l'émir (Abd-el-Kader),

ainsi que les quatre femmes qui l'accompagnaient. Ces cinq prisonniers

finirent par rejoindre, sous l'escorte de leurs ravisseurs, l'émir qui

bivouaquait aux environs de la Tafna.» Ils rencontrèrent dans le camp

M. Meurice, un colon qui avait été enlevé peu de temps avant dans la

plaine de Mitidja.

«L'émir venait de perdre contre le maréchal Bugeaud la bataille de la

Tafna, et cette déroute l'avait déconsidéré aux yeux de ses partisans,

à tel point que les réguliers et les goums refusaient de marcher à

l'ennemi et qu'ils se débandaient. La révolte, le pillage et la panique

désolaient le camp de l'émir. Son autorité était méconnue et, dans le

tumulte d'une fausse alerte nocturne, la tente impériale fut pillée et

coupée en deux.

«En présence de ces actes d'insubordination, l'émir comprit que la vie

des six prisonniers chrétiens, deux hommes et quatre femmes, n'était

plus en sûreté dans son camp. Il donna l'ordre à une troupe de trente

nègres, avec lesquels il avait composé une sorte de garde d'élite,

de conduire les chrétiens, hommes et femmes, à _Nedroma_, et de les

mettre, en son nom, sous la protection du caïd de cette ville. L'émir

commanda aux trente nègres de bien traiter les prisonniers et de

respecter les femmes.

«En arrivant à Nedroma, les deux hommes furent jetés en prison et les

femmes allèrent habiter une maison qui appartenait au caïd.

«Quelque temps après, l'émir rappela M. Meurice auprès de lui. Depuis

ce jour, toutes les fois qu'il s'agissait de traiter avec le général

français de l'échange des prisonniers, l'émir, _qui avait déjà arrêté,

sans doute, la conduite qu'il se proposait de tenir à l'égard des

Lanternier_, défendait expressément que le nom du père Lanternier fût

prononcé dans ces négociations.»

Et voilà qui explique comment les archives de la Guerre et des Affaires

étrangères n'ont gardé nulle trace du rapt qui valut, selon toute

vraisemblance, à Jeanne Lanternier le titre de sultane au harem de

Sidi-Mohammed. Bugeaud ne sonne mot de l'incident dans ses rapports

si lumineux, d'une si instructive précision, dans sa volumineuse

correspondance. Il l'ignora simplement, fut dupe du silence calculé

d'Abd-el-Kader.

«Nous sommes en droit, écrit-il au prince de Joinville au lendemain

d'Isly, d'exiger maintenant qu'Abd-el-Kader soit confiné dans une

ville de la côte où nous aurons un consul pour le surveiller; que

son armée soit dissoute immédiatement; qu'on nous rende les trois

chasseurs Briant, Wolff et Escoffier, qu'Abd-el-Kader retient encore

prisonniers...[11].» M. de Nion, notre agent diplomatique, avait

échoué complètement dans les négociations qu'il avait entamées à ce

sujet, et la réponse qu'il avait reçue était même d'une rare insolence.

[Note 11: Archives de la Guerre, 1844. _Correspondance d'Algérie_.]

Dans la tente du vaincu d'Isly, Sidi-Mohammed, tombée au pouvoir de nos

soldats, Bugeaud trouva des lettres très compromettantes qui révélaient

l'astucieuse pensée de la cour chérifienne, jusqu'à des autographes du

sultan:

«Au nombre des conditions posées par la France, écrivait à son fils,

le 1er août 1844, Abd-er-Rhaman, est celle-ci: «Celui qui fuira de

chez nous pour se réfugier chez eux, et réciproquement, sera rendu.»

Je ne puis accepter cette condition. J'ai ordonné à mon secrétaire,

Mohammed-ben-Dris, de dire au consul anglais, qui s'est posé comme

intermédiaire entre moi et les Français, que je ne réclamerai pas ceux

des nôtres qui iront chez les Français et _vice versa_[12].»

[Note 12: Archives de la Guerre, _ut suprà_.]

L'épée de Bugeaud trancha à Isly le nœud gordien de cette politique

entortillée. Mais les captifs français ne furent pas pour cela remis

en liberté. Revenant à la charge auprès du prince de Joinville, le

maréchal victorieux lui mandait, à la date du 25 août: «Il faut

également demander qu'on nous rende les trois chasseurs prisonniers

qu'il a encore entre les mains. Ils s'appellent Briant (brigadier),

Escoffier (trompette) et Wolff (chasseur).»

Les prisonniers n'attendirent pas l'effet de ce bon vouloir énergique.

Grâce à l'ingéniosité d'un officier, ils purent s'évader. Une seule

femme resta aux mains des Marocains, la cantinière Morali, qui, étant

dans un état de grossesse avancée, refusa de suivre ses compagnons.

L'histoire du trompette Escoffier a été longuement narrée dans la

presse du temps et nous y reviendrons. Mais aucune démarche officielle,

aucune tentative ne fut faite pour retrouver les traces de Mme

Lanternier et de sa fille, que des brigands mercenaires avaient

entraînées vers une destinée mystérieuse.

Un seul homme réussit à pénétrer en partie cette horrible énigme. Il

s'inquiéta du sort réservé à la petite paysanne franc-comtoise; apprit,

non sans étonnement, que sa fuite éperdue dans le désert, évocatrice de

la terrible aventure de Mazeppa, l'avait faite plus que reine. Mais au

prix de quelles cruelles séparations, de quels durs sacrifices!

M. Ernest Alby, au cours de son long séjour en Algérie, avait recueilli

des indices certains sur la condition des prisonniers français faits

par les réguliers d'Abd-el-Kader ou par des gens du Riff, oubliés des

leurs, disparus dans un mystère. Tel ce malheureux Georges Forret,

parti de Tanger le 19 janvier 1900, que le bruit public représenta

plus tard comme ayant été assassiné par les Beni-Selman. Mais sa

mère n'ajouta jamais foi à cette information et l'un des compagnons

de mission de M. de Ségonzac, M. Réné de Flotte Roquevaire, n'hésita

pas à écrire, dans une note publiée sous les auspices de la Société

de géographie commerciale, «qu'un secret espoir lui restait que le

vaillant explorateur devait être prisonnier dans une de ces tribus

berbères, tombeau discret qui se referme sur vous, comme la mer, sans

laisser de trace[13].»

[Note 13: _Bulletin de la Société de géographie commerciale_, année

1901.]

M. Alby chercha et trouva la piste des Lanternier. Il avait été mis

en relation avec Émile de Girardin par l'intermédiaire de son frère

Louis, directeur d'une importante filature dans le Nord. _La Presse_

donna donc, sous sa signature, le résultat de ses investigations, qui

avait déjà paru en brochure; malgré quelques erreurs de détail, comme

l'origine prétendue alsacienne de la famille Lanternier, il semble

s'appuyer sur de curieux indices, conformes à la légende locale de

Châtelay, aux rares renseignements qui nous sont parvenus dans la

suite. Girardin a dû posséder, sur cette affaire, des papiers assez

explicites. Que sont-ils devenus?

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons que nous en référer au récit vivant

et pittoresque tracé par M. Alby, en élaguant les épisodes visiblement

fantaisistes dont il l'a corsé.

Sultane française au Maroc · 第 17 / 48 题