LA PASTOURE FRANC-COMTOISE

Les _pignards_--peigneurs de chanvre--étaient, à l'époque où naissait

Jeanne, les mainteneurs jurés des traditions, les descendants dégénérés

des troubadours, dont la gaie science était funeste à la vertu,

généralement imperméable, des châtelaines féodales. Ils transportaient

de village en village leur métier et les chansons à l'aide desquelles

ils trompaient la monotonie de leur rude tâche, les Noëls naïfs

issus en droite ligne des fabliaux et des libres mystères où, sous

le couvert d'une piété théâtrale, se donnait carrière l'inspiration

aristophanesque:

Ai dédjà veu lou do,

Qué courint d'vant l'êdiise,

Qué potchint in gros falot,

Qué courint quement lou bise...[3].

[Note 3: Noël bisontin:--«J'ai déjà vu deux personnes,--qui

couraient devant l'église,--qui portaient un gros falot,--qui couraient

comme la bise.»]

Le père de Jeanne Lanternier rythma, sans doute, sa besogne ingrate au

son de ces refrains populaires, de ces mélodies aux vagues paroles où

s'exprimait la lourde mélancolie d'une race dolente, inhabile aux beaux

cris de la passion, dont la plainte sans éclat garde comme un accent de

résignation navrée.

Et tout de suite après, il est permis de le supposer, c'étaient,

dans une note plus alerte, le récit en une prose gaillarde, soutenue

d'assonances familières, les contes bleus d'antan, les histoires

merveilleuses qui plaisent aux peuples enfants, celle, par exemple, des

rois mages revenant de Bethléem et s'égarant jusqu'au pays comtois par

le chemin des écoliers. Dame, ils n'avaient plus leur étoile! Peut-être

avaient-ils même marché sur l'_herbe à la recule_ qui trompe les pas

du voyageur malchanceux. Les pèlerins orientaux gagnèrent les environs

de Dôle, qu'ils prirent pour Antioche, firent un crochet et, harassés,

finirent par s'asseoir en pleins champs, sur une pierre, au bord d'une

source propice.

L'un d'eux but de l'eau et la reconnaissance s'exhala de son gosier

desséché en une exclamation simpliste:

--Elle est très bonne!

Un village se forma à cet endroit qui s'appelle encore aujourd'hui

_Étrabonne_, en souvenir de la parole du mage.

Cependant, la maisonnée des Lanternier vivait chichement et, sur la

table de famille, où le nombre des infortunés convives s'accroissait

régulièrement d'année en année, les _gaudes_ paraissaient plus souvent

que la poule au pot du seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.

Non sans que la mère eût jeté par-dessus l'épaule gauche le premier

_pochon_. Offrande naïve aux mauvais génies de la contrée, usage

renouvelé des libations païennes.

En vain, Jeanne mettait-elle, la veille de Noël, ses petits sabots

dans l'âtre en priant tout bas la _tante Arie_, qui venait visiter

les cabanes des pauvres, apporter des jouets et des friandises

aux enfants déshérités et récompenser les fileuses émérites. En

vain l'appelait-elle dès qu'elle entendait au dehors un bruit de

_sonnailles_, prélude obligé du passage de la bonne fée montée sur son

âne. Arie, Arie, cri de surprise et de douce supplication, demeuré dans

le patois de l'est, altération probable d'_Aeria_, la déesse aérienne,

un des surnoms de l'altière Junon!

Si Jeanne s'enfonçait dans la forêt de Chaux, toute proche, une des

plus nobles de France, puisqu'elle remonte aux premiers âges de la

Gaule et affiche la prétention d'être un débris mutilé des forêts

primitives, elle ne manquait pas de saluer les arbres-fées, les chênes

magnifiques, issus directement de ceux qui offraient le gui sacré à la

faucille d'or des druides. Tout en aidant sa mère à ramasser le bois

mort et à composer le fagot, il lui était malaisé de ne pas penser à

l'histoire, souvent entendue, de la belle Mélusine, origine du serpent

ailé qui figurait dans les armes de la puissante famille de Mathay,

importation orientale aussi, transposition fantastique du mythe d'Amour

et Psyché.

Un jour, une inconnue, une créature de rêve surprend le sire de Mathay

accablé par la fatigue de la chasse, endormi au pied d'un chêne, et

le baise aux lèvres. Il se réveille, s'amourache de l'apparition,

l'épouse. Mais il a juré qu'il ne chercherait jamais à savoir ce

qu'elle devient les nuits de vendredi. La curiosité, la jalousie,

quelque diable aussi le poussant, il ne peut résister à la tentation

d'épier l'adorée dans ses promenades hebdomadaires. Une nuit, il

l'aperçoit, transformée en sirène, se baignant dans une cuve d'albâtre.

Son rêve finit en queue de poisson. Et jamais plus il ne revit

l'enchanteresse.

Les Maures, les Sarrasins ont dû mêler à ce symbolisme attirant la

féerie de leurs contes prodigieux, où c'est un commun passe-temps,

pour les rois d'aventure, de couronner la beauté vertueuse, d'épouser

les bergères. Cela parut de tout temps naturel sur cette terre

imprégnée plus qu'une autre de l'esprit et de la poésie de la

chevalerie.

Un village du canton de Salins, englouti par un glissement de montagne

en 1649, s'appelait _Sarcenne_, rappelant la grande invasion du

huitième siècle. Un faubourg de la ville de Poligny, _Charcigny_,--en

patois _Sarceny_,--se rattachait à la même étymologie. Le _Bois des

Sarrasins_, la _Baume des Sarrasins_, _Geraize_, autant de noms de

lieux qui accusaient le passage de l'Orient.

Mais aucune légende ne dut parler plus à l'imagination de Jeanne

que celle du Val d'Amour, inspirée de l'antiquité classique, des

malheureuses amours de Héro et Léandre:

«Cinq ou six siècles en ça, a écrit en 354 Hilaire, évêque de Besançon,

vivait à Clair-Vent (non loin de Châtelay) un riche homme de Bourgogne,

qui joignait la déplaisance à la fierté. Les tourelles de son château

se miraient dans le lac de la Loue. Il avait une fille belle à ravir et

qui n'était pourtant mie glorieuse. Cette jolie pucelle aimait un gent

menestreux de Montbarrey, mais Rainfroy, dur et chiche, ne voulait pas

qu'elle épousât le pauvre Philippe, et la vive Alicette fut mise en

étroite prison, malgré ses pleurs. Philippe, alors, creusa un chêne à

l'aide du feu, et quand la lune était à son décours, il traversait le

lac, guidé par un fanal qu'allumait la nourrice d'Alicette. Il baisait

les mains de sa mie à travers les barreaux de la tour et revenait

content de sa soirée. Mais sa boursette s'épuisa bien vite à payer la

nourrice avaricieuse. La maudite goyne souffla une nuit son cierge et

le canot mal dirigé dévala tout à fond. Philippe se noya tristement.

Peu de jours après, Rainfroy passa lui-même de vie à trépas, et sa

fille, libre enfin, jura de retrouver son amant mort ou vif. Elle fit

rompre à Parrecey la digue qui retenait les eaux du lac, et on le

retrouva en effet à Chissey où il avait chust, déjà tout défiguré.

Alicette garda de lui perpétuelle souvenance et bâtit la chapelle

d'Ounans, où elle fut inhumée à côté de son doux ami[4].»

[Note 4: DUSILLET, _Yseult de Dôle_; ROUSSET, _Dictionnaire, ut

suprà_.]

Cette légende du Val d'Amour ou Val-Loue, un simple terrain d'alluvion,

est confirmée par l'historien Gollut[5]:

[Note 5: GOLLUT, _Mémoires de la République séquanaise_.]

«Nos pères disent que au Val-Loue, l'un des plus fertiles quartiers qui

soient en Gaule, la Loue estoit arrestée, et qu'elle y faisoit un grand

et profond lac; mais que le terrain estant dehument nivellé, lon luy

havoit faict carrière, pour la faire couler plus librement jusques au

Doubs, où présentement elle se décharge par un cours non plus arresté,

mais continué.

«Et de vray, par tout le Val-Loue, lon remarque un rivage fort relevé

et fort éminent qui borde et environne en un long circuit toute la

vallée, et monstre que autrefois ce lac y estoit composé, courant au

milieu cette rapide rivière, laquelle par son cours rapide et par sa

gueule ravissante de Louve, se seroit faict ouverture aux endroits

abaissés et plus foibles, ou bien lon luy auroit tranché son issue par

le travail des homes, pour gaigner ce très-beau Val-Loue, non jamais

assez loué pour sa fertilité très-grande.»

Que de fois Jeanne dut entendre ce récit naïf! Que de larmes

innocentes elle dut verser au souvenir du doux troubadour et de son

amie! «Puisse, répétaient les bonnes femmes de Châtelay en forme de

conclusion, la nuit me prendre où sont mes amours!»

Châtelay, ne possédant point d'église, dépendait, dépend encore de

la paroisse de Chissey. L'église de ce dernier village, classée avec

raison parmi les monuments historiques, est un intéressant échantillon

de l'art roman, une des plus belles de la province. Jeanne Lanternier

y fit sa première communion vers 1831. Quand elle fut captive «dans la

tant vieille tour du Maure que le soleil dore», comme dit la romance de

Chateaubriand, elle dut se rappeler avec émotion le porche monumental

par où l'on accède dans le vénérable sanctuaire, le Christ-aux-liens

du tympan entre ses deux apôtres fidèles, l'escalier mystérieux qui

mène à «la chambre des fous», les nefs silencieuses et fraîches comme

une tombe, avec la lugubre procession des suppliciés qui grimacent

encore aux corniches, suspendue ainsi qu'un avertissement symbolique

au-dessus des croyants prosternés. Elle regretta sûrement, ayant

réalisé son rêve de devenir une princesse lointaine, ses douces

rêveries de paysanne tentée de bonne heure par l'impossible. L'amour

tyrannique réveilla en elle la curiosité du bonheur simple.

Hélas! de nuict, elle est mieux que gardée,

Et sur le jour de cent yeux regardée,

Plus que jadis n'estoit Io d'Argus,

Qui eust au chef cent yeulx clers et agus.

Si ne fault pas s'ébahyr grandement,

Si on la garde ainsi songneusement,

Car voulentiers la chose précieuse

Est mise à part en garde soucieuse[6].

[Note 6: Clément MAROT.]

Il vaut mieux, en effet, rêver la vie la plus heureuse que la vivre.

Mais la vierge comtoise n'en était encore qu'à la préface idéale de son

extraordinaire roman. Elle se laissait aller doucement à la pente de sa

nature à la fois songeuse et confiante, montrant seulement un faible

pour les belles histoires où se reflétait un passé de légende, pour le

symbolisme ardent qui avait enveloppé son enfance et qui la vengeait

provisoirement des cruautés du sort.

Dans son nom patronymique se vérifie la théorie risquée de la

concordance des noms et des destinées. _Lanternier_, au sens figuré,

exprime, en langage populaire, une propension à la paresse rêveuse.

Elle trouva, d'ailleurs, un autre aliment à ses songeries dans la

chaumière de son père, homme de belle stature et d'un parfait équilibre

physique, descendant évident des robustes émigrants alamans, de ces

_amaves_ que Constance Chlore battit et réduisit à l'état de colons.

Elle avait appris à lire du _frater_ du village, si j'en crois un

document dont a eu connaissance Émile de Girardin[7]. Et quelques

livres s'éparpillaient sur la commode du tisserand à côté des almanachs

qui formaient alors le fonds de toute bibliothèque rurale: un résumé de

l'histoire de la Révolution, Racine--ô Bajazet!--_Clarisse Harlowe_, un

choix des poésies de Voltaire, _Gil Blas_.

[Note 7: _La Presse_, 1848.]

En cette jeune âme façonnée par la nature, par la tradition, par

l'obscur instinct d'une race errante, par les dures leçons du foyer,

par la sentimentalité éparse, une ivresse naquit, très pure, voisine de

l'inspiration prophétique.

Quand Jeanne s'esseulait le soir, à l'orée de la forêt mystérieuse,

sur les routes désertes du Val d'Amour, l'Irréel semblait frémir et

murmurer derrière chaque buisson; de tous les coins de la plaine

légendaire, une ombre héroïque ou plaintive se levait à l'appel de son

imagination surexcitée. Le plus curieux est qu'elle devint elle-même

une légende vivante; elle réalisa, créa ses idées; «elle en fit des

êtres; elle leur communiqua, du trésor de sa vie virginale, une

splendide et toute-puissante existence, à faire pâlir les misérables

réalités de ce monde[8].»

[Note 8: MICHELET, _Histoire de France_, t. II.]

Comme l'autre Jeanne, la bonne Lorraine, la pastoure franc-comtoise,

ayant respiré l'atmosphère du merveilleux, appris à lire dans les vieux

fabliaux, suspendu des couronnes aux chênes magiques, vu passer mille

fois en imagination le beau chevalier redresseur de torts, entendit

confusément des voix dans le maigre jardin de son père; s'étonna moins,

plus tard, lorsque, jetée, ainsi qu'un butin de guerre, aux pieds du

sultan d'outre-mer, après des aventures sans nombre dont elle sortit

avec le même bonheur que la fiancée du roi de Garbes, elle entendit «le

propre fils du souverain» lui proposer de partager son trône éventuel.

C'était son rêve d'enfant qui continuait:

Par ces perles dont la chaîne

Rehausse, ô ma souveraine,

Ton cou blanc comme le lait,

Je ferai ce qui te plaît,

Si tu veux bien que je prenne

Ton collier pour chapelet.

Sultane française au Maroc · 第 16 / 48 题