DÉCLARATIONS DE M. PICHON

«Je suis pris au dépourvu pour répondre aux diverses questions qui

me sont posées à une heure où je m'efforce d'oublier dans le calme

reposant de mon cher Jura les grosses affaires qui ne tarderont pas à

m'absorber d'une façon complète.

«Ce n'est certes pas que je néglige les intérêts franco-africains,

confiés pour une part à ma garde, et qui sont, d'ailleurs, tellement

importants que je serais bien coupable de m'en désintéresser, même

lorsque j'ai acquis par un labeur acharné, dont je suis loin de me

plaindre, le droit au congé réglementaire.

«Nos forêts, nos rivières, nos montagnes sont si attachantes pour nous

qui sommes nés et avons vécu près d'elles et qui n'aspirons qu'à y

mourir après une vie bien remplie! Que _le Rappel_ ne s'étonne donc

pas si mes réponses improvisées se ressentent des préoccupations bien

différentes que j'éprouve dans ma villégiature,--hélas! sur le point

de se terminer. Le Maroc? Je préférerais parler du _Lac de Chalain_,

que d'ignobles travaux sont en train de déshonorer; de la pêche

dans l'_Angillon_, ce petit affluent de l'Ain qui a été créé pour

rafraîchir ma vallée; d'excursions dans l'Écosse française qu'est

notre Comté: je serais plus à l'aise pour satisfaire la curiosité

du reporter. Quoi qu'il en soit, puisque l'on invoque à la fois ma

connaissance des choses d'Orient, des populations musulmanes et des

affaires de Tunisie,--liées, en somme, à celles du Maroc, ne pouvant

être séparées de tout ce qui concerne l'avenir de notre empire

africain,--je ne puis refuser de dire en deux mots ce que j'en pense.

«Le _roghi_, ses prétentions, ses actions de piraterie, les légendes

qu'elles provoquent, feux de paille que tout cela! On sait que

l'autorité du sultan du Maroc ne s'exerce que sur une faible partie

du pays, sur le _Bled-el-Maghzen_. Le reste est désigné sous le nom

de _Bled-Siba_. Les tribus y sont indépendantes. Elles n'ont entre

elles ni communauté d'intérêts ni lien politique. Le concert qui peut

s'établir entre tribus voisines est tout à fait éphémère. Si le sultan

n'a point d'armée--et cela ne paraît pas contestable--le roghi en a

moins encore. Il a pu lui arriver de réunir un nombre considérable

de fusils. Quelques jours après, il ne lui restait qu'une escorte

insignifiante. Les provisions épuisées,--et je n'ai pas besoin de dire

comment ils se les procuraient,--ses contingents étaient repartis.

D'après les relations les plus autorisées, il ne semble pas que le chef

des rebelles ait un grand ascendant sur les montagnards, ni qu'il ait

pris la moindre part aux actes de piraterie d'El-Raissouli. Celui-ci

n'a agi que pour son propre compte.

Sultane française au Maroc · 第 9 / 48 题