Il y a un lieu assez fort au petit village près Compiègne, lequel

dépend du monastère de Saint-Corneille. Les habitants, voyant qu'il y

avait péril pour eux si les Anglais s'en emparaient, l'occupèrent,

avec la permission du régent et de l'abbé, et s'y établirent avec des

armes et des vivres. D'autres y vinrent des villages voisins, pour

être plus en sûreté. Ils jurèrent à leur capitaine de défendre ce

poste jusqu'à la mort. Ce capitaine, qu'ils s'étaient donné du

consentement du régent, était un des leurs, un grand et bel homme,

qu'on appelait Guillaume aux Allouettes. Il avait avec lui pour le

servir un autre paysan d'une force de membres incroyable, d'une

corpulence et d'une taille énorme, plein de vigueur et d'audace, mais,

avec cette grandeur de corps, ayant une humble et petite opinion de

lui-même. On l'appelait le Grand-Ferré[414]. Le capitaine le tenait

près de lui _comme sous le frein_, pour le lâcher à propos. Ils

s'étaient donc mis là deux cents, tous laboureurs ou autres gens qui

gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les

Anglais, qui campaient à Creil, n'en tinrent grand compte, et dirent

bientôt: «Chassons ces paysans, la place est forte et bonne à

prendre.» On ne s'aperçut pas de leur approche, ils trouvèrent les

portes ouvertes et entrèrent hardiment. Ceux du dedans, qui étaient

aux fenêtres, sont d'abord tout étonnés de voir ces gens armés. Le

capitaine est bientôt entouré, blessé mortellement. Alors le

Grand-Ferré et les autres se disent: «Descendons, vendons bien notre

vie; il n'y a pas de merci à attendre.» Ils descendent en effet,

sortent par plusieurs portes, et se mettent à frapper sur les

Anglais, comme s'ils battaient leur blé dans l'aire[415]; les bras

s'élevaient, s'abattaient, et chaque coup était mortel. Le Grand,

voyant son maître et capitaine frappé à mort, gémit profondément, puis

il se porta entre les Anglais et les siens qu'il dominait également

des épaules, maniant une lourde hache, frappant et redoublant si bien

qu'il fit place nette; il n'en touchait pas un qu'il ne fendit le

casque ou n'abattit les bras. Voilà tous les Anglais qui se mettent à

fuir; plusieurs sautent dans le fossé et se noient. Le Grand tue leur

porte-enseigne, et dit à un de ses camarades de porter la bannière

anglaise au fossé. L'autre lui montrant qu'il y avait encore une foule

d'ennemis entre lui et le fossé: «Suis-moi donc,» dit Le Grand. Et il

se mit à marcher devant, jouant de la hache à droite et à gauche,

jusqu'à ce que la bannière eût été jetée à l'eau... Il avait tué en ce

jour plus de quarante hommes... Quant au capitaine, Guillaume aux

Allouettes, il mourut de ses blessures, et ils l'enterrèrent avec bien

des larmes, car il était bon et sage... Les Anglais furent encore

battus une autre fois par Le Grand. Mais cette fois hors des murs.

Plusieurs nobles Anglais furent pris, qui auraient donné de bonnes

rançons, si on les eût rançonnés, _comme font les nobles_[416]; mais

on les tua, afin qu'ils ne fissent plus de mal. Cette fois Le Grand,

échauffé par cette besogne, but de l'eau froide en quantité, et fut

saisi de la fièvre. Il s'en alla à son village, regagna sa cabane et

se mit au lit, non toutefois sans garder près de lui sa hache de fer

qu'un homme ordinaire pouvait à peine lever. Les Anglais, ayant appris

qu'il était malade, envoyèrent un jour douze hommes pour le tuer. Sa

femme les vit venir, et se mit à crier: «Ô mon pauvre Le Grand, voilà

les Anglais! que faire?...» Lui, oubliant à l'instant son mal, il se

lève, prend sa hache, et sort dans la petite cour: «Ah! brigands, vous

venez donc pour me prendre au lit! vous ne me tenez pas encore...»

Alors s'adossant à un mur, il en tue cinq en un moment; les autres

s'enfuient. Le Grand se remit au lit; mais il avait chaud, il but

encore de l'eau froide: la fièvre le reprit plus fort, et au bout de

quelques jours, ayant reçu les sacrements de l'Église, il sortit du

siècle, et fut enterré au cimetière de son village. Il fut pleuré de

tous ses compagnons, de tout le pays; car, lui vivant, jamais les

Anglais n'y seraient venus[417].

[Note 414: «Et juxtà ejus corporis magnitudinem,

habebat in se humilitatem et reputationis

intrinsecæ parvitatem, nomine Magnus Ferratus.»

Contin. G. de Nangis.]

[Note 415: «Super Anglicos ita se habebant, ac si

blada in horreis more suo solito flagellassent.»

Contin. G. de Nangis.]

[Note 416: «Sicut nobiles viri faciunt.» Idem.]

[Note 417: «Migravit de soeculo... Quandiu

vixisset, ad locum illum Anglici non venissent.»

Contin. G. de Nangis.]

Il est difficile de ne pas être touché de ce naïf récit. Ces paysans

qui ne se mettent en défense qu'en demandant permission, cet homme

fort et humble, ce bon géant, qui obéit volontiers, comme le saint

Christophe de la légende, tout cela présente une belle figure du

peuple. Ce peuple est visiblement simple et brute encore, impétueux,

aveugle, demi-homme et demi-taureau... Il ne sait ni garder ses

portes, ni se garder lui-même de ses appétits. Quand il a battu

l'ennemi comme blé en grange, quand il l'a suffisamment charpenté de

sa hache, et qu'il a pris chaud à la besogne, le bon travailleur, il

boit froid, et se couche pour mourir. Patience; sous la rude éducation

des guerres, sous la verge de l'Anglais, la brute va se faire homme.

Serrée de plus près tout à l'heure, et comme tenaillée, elle

échappera, cessant d'être elle-même, et se transfigurant; Jacques

deviendra Jeanne, Jeanne la Vierge, la Pucelle.

Le mot vulgaire, _un bon Français_, date de l'époque des Jacques et

des Marcel[418]. La Pucelle ne tardera pas à dire: «_Le coeur me

saigne quand je vois le sang d'un François._»

[Note 418: «Volo esse _bonus Gallicus_.» Contin. G.

de Nangis, ann. 1359.]

Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai commencement

de la France. Depuis lors, nous avons une patrie. Ce sont des Français

que ces paysans, n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple Français,

c'est vous, ô France! Que l'histoire vous les montre beaux ou laids,

sous le capuce de Marcel, sous la jaquette des Jacques, vous ne devez

pas les méconnaître. Pour nous, parmi tous les combats des nobles, à

travers les beaux coups de lance où s'amuse l'insouciant Froissart,

nous cherchons ce pauvre peuple. Nous l'irions prendre dans cette

grande mêlée, sous l'éperon des gentilshommes, sous le ventre des

chevaux. Souillé, défiguré, nous l'amènerons tel quel au jour de la

justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui dire, à ce vieux

peuple du XIVe siècle: «Vous êtes mon père, vous êtes ma mère. Vous

m'avez conçu dans les larmes. Vous avez sué la sueur et le sang pour

me faire une France. Bénis soyez-vous dans votre tombeau! Dieu me

garde de vous renier jamais!»

Lorsque le dauphin rentra dans Paris, appuyé sur le meurtrier, il y

eut, comme toujours en pareille circonstance, des cris, des

acclamations. Ceux qui le matin s'étaient armés pour Marcel cachaient

leurs capuces rouges, et criaient plus fort que les autres[419].

[Note 419: «Illa rubea capucia, quæ anteâ pomposè

gerebantur, abscondita...» Cont. G. de Nangis.]

Avec tout ce bruit, il n'y avait pas beaucoup de gens qui eussent

confiance au dauphin. Sa longue taille maigre, sa face pâle et son

_visage longuet_[420], n'avaient jamais plu au peuple. On n'en

attendait ni grand bien, ni grand mal; il y eut cependant des

confiscations et des supplices contre le parti de Marcel[421]. Pour

lui, il n'aimait, il ne haïssait personne. Il n'était pas facile de

l'émouvoir. Au moment même de son entrée, un bourgeois s'avança

hardiment et dit tout haut: «Par Dieu! sire, si j'en fusse cru, vous

n'y fussiez entré; mais on y fera peu pour vous.» Le comte de

Tancarville voulait tuer le vilain; le prince le retint et répondit:

«On ne vous croira pas, beau sire[422].»

[Note 420: «De corsage estoit hault et bien formé,

droit et lé par les espaules, et haingre par les

flans; groz bras et beauls membres, visage un peu

longuet, grant front et large; la chière ot assez

pale, et croy que ce, et ce qu'il estoit moult

maigre, luy estoit venu par accident de maladie;

chault, furieus en nul cas n'estoit trouvé.»

Christ. de Pisan.]

[Note 421: «Le régent ne se contenta pas de

dépouiller ceux dont il épargnait la vie: il

prenait les biens de ceux-là mêmes que la hache

avait frappés, en sorte que personne, en mourant,

ne pouvait se flatter d'avoir épuisé la vengeance

royale...--Ses rigueurs ne frappaient pas seulement

les citoyens qui étaient suspects d'avoir pris une

part active à la révolution populaire; la vengeance

royale s'acharnait jusque sur les boulangers qui

avaient fourni du pain, fût-ce par contrainte, à la

faction vaincue. Les personnes qu'on arrêtait pour

les mettre à mort étaient soumises à des tortures

affreuses, et on leur arrachait ainsi tous les

aveux qu'on voulait, même les moins véritables.»

Perrens, Étienne Marcel, c. XIV, 1860.]

[Note 422: «Pensa ce prudent prince, ajoute

Christine de Pisan, que si l'on tuoit cet homme, la

ville se fust bien pu émouvoir.»]

La situation de Paris n'était pas meilleure. Le dauphin n'y pouvait

rien. Le roi de Navarre occupait la Seine au-dessus et au-dessous. Il

ne venait plus de bois de la Bourgogne, ni rien de Rouen. On ne se

chauffait qu'en coupant des arbres[423]. Le setier de blé qui se donne

ordinairement pour douze sols, dit le chroniqueur, se vend maintenant

trente livres et plus.--Le printemps fut beau et doux, nouveau chagrin

pour tant de pauvres gens des campagnes qui étaient enfermés dans

Paris, et qui ne pouvaient cultiver leurs champs, ni tailler leurs

vignes[424].

[Note 423: «Unde arbores per itinera et vineas

incidebantur, et annulus lignorum, qui ante pro

duobus solidis dabatur, nunc pro unius floreni

pretio venditur.» Contin. G. de Nangis, p.

121.--«Quarta autem boni vini... viginti quatuor

solidi.» Ibid., p. 125, conf. 129.]

[Note 424: «Vineæ quæ amoenissimum illum

desideratum liquorem ministrant, qui lætificare

solet cor hominis... non cultivatæ.» Cont. G. de

Nangis.]

Il n'y avait pas moyen de sortir. Les Anglais, les Navarrais couraient

le pays. Les premiers s'étaient établis à Creil, qui les rendait

maîtres de l'Oise. Ils prenaient partout des forts, sans s'inquiéter

des trêves. Les Picards essayaient de leur résister. Mais les gens de

Touraine, d'Anjou et de Poitou, leur achetaient des sauf-conduits,

leur payaient des tribus[425].

[Note 425: «Nullus salvus, nisi ab eis salvum

conductum litteratorie obtinebat.» Cont. G. de

Nangis, p. 122. «... Se eis tributarios

reddiderunt.» Ibid., p. 125.]

Le roi de Navarre, en voyant les Anglais se fixer ainsi au coeur du

royaume, finit par en être lui-même plus effrayé que le dauphin. Il

fit sa paix avec lui, sans stipuler aucun avantage, et promit d'être

_bon Français_[426]. Les Navarrais n'en continuèrent pas moins de

rançonner les bateaux sur la haute Seine. Toutefois cette

réconciliation du dauphin et du roi de Navarre donnait à penser aux

Anglais. En même temps des Normands, des Picards, des Flamands, firent

ensemble une expédition pour délivrer, disaient-ils, le roi Jean[427].

Ils se contentèrent de brûler une ville anglaise. Du moins les Anglais

surent aussi ce que c'étaient que les maux de la guerre.

[Note 426: «Volo esse bonus Gallicus de cætero.»

Ibid.]

[Note 427: «Posuerunt se in mare, ut ad Angliam

invadendum transfretarent.» Cont. G. de Nangis.]

Les conditions qu'ils voulaient d'abord imposer à la France étaient

monstrueuses, inexécutables. Ils demandaient non-seulement tout ce qui

est en face d'eux, Calais, Montreuil, Boulogne, le Ponthieu,

non-seulement l'Aquitaine (Guyenne, Bigorre, Agénois, Quercy,

Périgord, Limousin, Poitou, Saintonge, Aunis), mais encore la

Touraine, l'Anjou, et de plus la Normandie; c'est-à-dire qu'il ne leur

suffisait pas d'occuper le détroit, de fermer la Garonne; ils

voulaient aussi fermer la Loire et la Seine, boucher le moindre jour

par où nous voyons l'Océan, crever les yeux de la France.

Le roi Jean avait signé tout, et promis de plus quatre millions d'écus

d'or pour sa rançon. Le dauphin, qui ne pouvait se dépouiller ainsi,

fit refuser le traité par une assemblée de quelques députés des

provinces, qu'il appela états généraux. Ils répondirent: «Que le roi

Jean demeurât encore en Angleterre, et que quand il plairoit à Dieu,

il y pourvoiroit de remède[428].»

[Note 428: Froissart.]

Le roi d'Angleterre se mit en campagne, mais cette fois pour conquérir

la France. Il voulait d'abord aller à Reims, et s'y faire sacrer[429].

Tout ce qu'il y avait de noblesse en Angleterre l'avait suivi à cette

expédition. Une autre armée l'attendait à Calais, sur laquelle il ne

comptait pas. Une foule d'hommes d'armes et de seigneurs d'Allemagne

et des Pays-Bas, entendant dire qu'il s'agissait d'une conquête, et

espérant un partage, comme celui d'Angleterre par les compagnons de

Guillaume le Conquérant, avaient voulu être aussi de la fête. Ils

croyaient déjà «tant gagner qu'ils ne seroient jamais pauvres[430].»

Ils attendirent Édouard jusqu'au 28 octobre, et il eut grand'peine à

s'en débarrasser. Il fallut qu'il les aidât à retourner chez eux,

qu'il leur prêtât de l'argent, à ne jamais rendre.

[Note 429: Cont. G. de Nangis.]

[Note 430: Froissart.]

Édouard avait amené avec lui six mille gens d'armes couverts de fer,

son fils, ses trois frères, ses princes, ses grands seigneurs. C'était

comme une émigration des Anglais en France. Pour faire la guerre

confortablement, ils traînaient six mille chariots, des fours, des

moulins, des forges, toute sorte d'ateliers ambulants. Ils avaient

poussé la précaution jusqu'à se munir de meutes pour chasser, et de

nacelles de cuir pour pêcher en carême[431]. Il n'y avait rien en

effet à attendre du pays, c'était un désert; depuis trois ans, on ne

semait plus[432]. Les villes, bien fermées, se gardaient elles-mêmes;

elles savaient qu'il n'y avait pas de merci à attendre des Anglais.

[Note 431: Froissart.]

[Note 432: Id.]

Du 28 octobre au 30 novembre, ils cheminèrent à travers la pluie et la

boue, de Calais à Reims. Ils avaient compté sur les vins. Mais il

pleuvait trop; la vendange ne valut rien. Ils restèrent sept semaines

à se morfondre devant Reims, gâtèrent le pays tout autour, mais Reims

ne bougea pas. De là ils passèrent devant Châlons, Bar-le-Duc, Troyes;

puis ils entrèrent dans le duché de Bourgogne. Le duc composa avec eux

pour deux cent mille écus d'or. Ce fut une bonne affaire pour

l'Anglais, qui autrement n'eût rien tiré de toute cette grande

expédition.

Il vint camper tout près de Paris, fit ses pâques à Chanteloup,

et approcha jusqu'à Bourg-la-Reine. «De la Seine jusqu'à Étampes,

dit le témoin oculaire, il n'y a plus un seul homme. Tout s'est

réfugié aux trois faubourgs de Saint-Germain, Saint-Marcel et

Notre-Dame-des-Champs... Montlhéry et Lonjumeau sont en feu... On

distingue dans tous les alentours la fumée des villages, qui monte

jusqu'au ciel... Le saint jour de Pâques, j'ai vu aux Carmes

officier les prêtres de dix communes... Le lendemain, on a donné

ordre de brûler les trois faubourgs, et permis à tout homme d'y

prendre ce qu'il pourrait, bois, fer, tuiles et le reste. Il n'a pas

manqué de gens pour le faire bien vite. Les uns pleuraient, les

autres riaient...--Près de Chanteloup, douze cents personnes,

hommes, femmes et enfants, s'étaient enfermés dans une église. Le

capitaine, craignant qu'ils ne se rendissent, a fait mettre le

feu... Toute l'église a brûlé. Il ne s'en est pas sauvé trois cents

personnes. Ceux qui sautaient par les fenêtres trouvaient en bas les

Anglais, qui les tuaient et se moquaient d'eux pour s'être brûlés

eux-mêmes. J'ai appris ce lamentable événement d'un homme qui avait

échappé, par la volonté de notre Seigneur, et qui en remerciait

Dieu[433].

[Note 433: Cont. G. de Nangis.]

Le roi d'Angleterre n'osa pas attaquer Paris[434]. Il s'en alla vers

la Loire, sans avoir pu combattre ni gagner aucune place. Il consolait

les siens en leur promettant de les ramener devant Paris aux

vendanges. Mais ils étaient fatigués de cette longue campagne d'hiver.

Arrivés près de Chartres, ils y éprouvèrent un terrible orage, qui mit

leur patience à bout. Édouard y fit voeu, dit-on, de rendre la paix

aux deux peuples. Le pape l'en suppliait. Les nobles de France, ne

touchant plus rien de leurs revenus, priaient le régent de traiter à

tout prix. Le roi Jean sans doute pressait aussi son fils. Aux

conférences de Bretigny, ouvertes le 1er mai, les Anglais demandèrent

d'abord tout le royaume; puis tout ce qu'avaient eu les Plantagenets

(Aquitaine, Normandie, Maine, Anjou, Touraine). Ils cédèrent enfin sur

ces quatre dernières provinces; mais ils eurent l'Aquitaine comme

libre souveraineté, et non plus comme fief. Ils acquirent au même

titre ce qui entourait Calais, les comtés de Ponthieu et de Guines, et

la vicomté de Montreuil. Le roi payait l'énorme rançon de trois

millions d'écus d'or, six cent mille écus sous quatre mois, avant de

sortir de Calais, et quatre cent mille par an dans les six années

suivantes. L'Angleterre, après avoir tué et démembré la France,

continuait à peser dessus, de sorte que, s'il restait un peu de vie et

de moelle, elle pût encore la sucer.

[Note 434: «Anglici... accesserunt... Nobiles qui

in urbe tunc erant, cum domino regente in bona

copia, armis protecti se extra muros posuerunt, non

multum elongantes a fortalitiis et forsatis... Non

fuit tunc præliatum.» Ibid.

«Maxima pars bigarum et curruum in viis et

itineribus imbre nimio madentibus remansit, equis

deficientibus.» Ibid.]

Ce déplorable traité excita à Paris une folle joie. Les Anglais qui

l'apportèrent pour le faire jurer au dauphin furent accueillis comme

des anges de Dieu. On leur donna en présent ce qu'on avait de plus

précieux, des épines de la couronne du Sauveur, qu'on gardait à la

Sainte-Chapelle. Le sage chroniqueur du temps cède ici à

l'entraînement général. «À l'approche de l'Ascension, dit-il, au temps

où le Sauveur, ayant remis la paix entre son Père et le genre humain,

montait au ciel dans la jubilation, il ne souffrit pas que le peuple

de France demeurât affligé... Les conférences commencèrent le dimanche

où l'on chante à l'église: _Cantate_. Le dimanche où l'on chante:

_Vocem jucundidatis_, le régent et les Anglais allèrent jurer le

traité à Notre-Dame. Ce fut une joie ineffable pour le peuple. Dans

cette église et dans toutes celles de Paris, toutes les cloches, mises

en branle, mugissaient dans une pieuse harmonie; le clergé chantait en

toute joie et dévotion: _Te Deum laudamus_... Tous se réjouissaient,

excepté peut-être ceux qui avaient fait de gros gains dans les

guerres, par exemple les armuriers... Les faux traîtres, les brigands,

craignaient la potence. Mais de ceux-ci n'en parlons plus[435].»

[Note 435: Cont. G. de Nangis.]

La joie ne dura guère. Cette paix, tant souhaitée, fit pleurer toute

la France. Les provinces que l'on cédait ne voulaient pas devenir

anglaises. Que l'administration des Anglais fût pire ou meilleure,

leur insupportable morgue les faisait partout détester. Les comtes de

Périgord, de Comminges, d'Armagnac, le sire d'Albret, et beaucoup

d'autres disaient avec raison que le seigneur n'avait pas droit de

donner ses vassaux. La Rochelle, d'autant plus française que Bordeaux

était anglais, supplia le roi, au nom de Dieu, de ne pas l'abandonner.

Les Rochellais disaient qu'ils aimeraient mieux être taillés tous les

ans _de la moitié de leur chevance_, et encore: «Nous nous soumettrons

aux Anglais des lèvres, mais de coeur jamais[436].»

[Note 436: «Et disoient bien les plus notables de

la ville: «Nous aouerons les Anglois des lèvres,

mais les cuers ne s'en mouvront jà.» Froiss., ch.

CCCCXII, p. 229-230.--Les regrets des gens de

Cahors ne sont pas moins touchants: «Responderunt

flendo et lamentando... quod ipsi non admittebant

dominum regem Angliæ, imo dominus noster, rex

Franciæ, ipsos derebinquebat tanquam orphanos.»

Note communiquée par M. Lacabane, d'après les

_Archives de Cahors_, et le _ms. de la Bibl.

royale_.]

Ceux qui restaient Français n'en étaient que plus misérables. La

France était devenue une ferme de l'Angleterre. On n'y travaillait

plus que pour payer les sommes prodigieuses par lesquelles le roi

s'était racheté. Nous avons encore, au Trésor des Chartes, les

quittances de ces payements. Ces parchemins font mal à voir; ce que

chacun de ces chiffons représente de sueur, de gémissements et de

larmes, on ne le saura jamais. Le premier (24 octobre 1360) est la

quittance des _dépens de garde_ du roi Jean, à dix mille réaux par

mois[437]: cette noble hospitalité, tant vantée des historiens,

Édouard se la faisait payer; le geôlier, avant la rançon, se faisait

compter _la pistole_. Puis vient une effroyable quittance de quatre

cent mille écus d'or (même date). Puis, quittance de 200,000 écus d'or

(déc). Autre de 100,000 (1361, Toussaint); autre de 200,000 encore, et

de plus, de 57,000 moutons d'or, pour compléter les 200,000 promis par

la Bourgogne (21 février).--En 1362: 198,000; 30,000; 60,000;

200,000.--Les payements se continuent jusqu'en 1368.--Mais nous sommes

bien loin d'avoir toutes les quittances. Les rançons de la noblesse

montaient peut-être à une somme aussi considérable.

[Note 437: _Archives, section histor._, J,

639-640.--Voir la Rançon du roi Jean par M.

Dessalles, curieux et savant.]

Le premier payement n'aurait pu se faire, si le roi n'eût trouvé une

honteuse ressource. En même temps qu'il donnait des provinces, il

donna un de ses enfants. Les Visconti, les riches tyrans de Milan,

avaient la fantaisie d'épouser une fille de France. Ils imaginaient

que cela les rendraient plus respectables en Italie. Ce féroce Galéas,

qui allait à la chasse aux hommes dans les rues, qui avait jeté des

prêtres tout vivants dans un four, demanda pour son fils, âgé de dix

ans, une fille de Jean qui en avait onze. Au lieu de recevoir une dot,

il en donnait une: trois cent mille florins en pur don, et autant pour

un comté en Champagne. Le roi de France, dit Matteo Villani, vendit sa

chair et son sang[438]. La petite Isabelle fut échangée, en Savoie,

contre les florins. L'enfant ne se laissa pas donner aux Italiens de

meilleure grâce que La Rochelle aux Anglais.

[Note 438: Mat. Villani, XIV, 617.--«Le roi de

France, qui se veoit en danger, pour avoir l'argent

plus appareillé s'y accorda légèrement.» Froiss.

IV, ch. CCCCXLIX, p. 79.]

Ce malheureux argent d'Italie servit à faire sortir le roi de Calais.

Il en sortit pauvre et nu. Il lui fallut, le 5 décembre (1360),

imposer une aide nouvelle à ce peuple ruiné. Les termes de

l'ordonnance sont remarquables. Le roi demande, en quelque sorte,

pardon à son peuple de parler d'argent. Il rappelle, en remontant

jusqu'à Philippe de Valois, tous les maux qu'il a soufferts, _lui et

son peuple; il a abandonné à l'aventure de la bataille son propre

corps et ses enfants_; il a traité à Bretigni, _non pas pour sa

délivrance tant seulement, mais pour éviter la perdition de son

royaume et de son bon peuple_. Il assure qu'il va faire bonne et

loyale justice, qu'il supprimera tout nouveau péage, qu'il fera bonne

et forte monnaie d'or et d'argent, _et noire monnaie par laquelle on

pourra faire plus aisément des aumônes aux pauvres gens_. «Nous avons

ordonné et ordonnons que nous prendrons sur ledit peuple de langue

d'oil ce qui nous est nécessaire, _et qui ne grèvera pas tant notre

peuple comme feroit la mutation de notre monnoie_, savoir: 12 deniers

par livres sur les marchandises, ce que payera le vendeur, une aide du

cinquième sur le sel, du treizième sur le vin et les autres breuvages.

Duquel aide, _pour la grande compassion que nous avons de notre

peuple_, nous nous contenterons; et elle sera levée seulement jusqu'à

la perfection de l'entérinement de la paix.»

Quelque douce et paternelle que fût la demande, le peuple n'en était

pas plus en état de payer: tout argent avait disparu. Il fallut

s'adresser aux usuriers, aux juifs, et cette fois leur donner un

établissement fixe. On leur assura un séjour de vingt années. Un

prince du sang était établi gardien de leurs priviléges et il se

chargeait spécialement de _les faire payer de leurs dettes_. Ces

priviléges étaient excessifs. Nous en parlerons ailleurs. Pour les

acquérir, ils devaient payer vingt florins en rentrant dans ce

royaume, et de plus sept par an. Un Manassé, qui prenait en ferme

toute la juiverie, devait avoir pour sa peine un énorme droit de deux

florins sur les vingt, et d'un par an sur les sept.

Les tristes et vides années qui suivent, 1361, 1362, 1363, ne

présentent au dehors que les quittances de l'Anglais, au dedans que la

cherté des vivres, les ravages des brigands, la terreur d'une comète,

une grande et effroyable mortalité. Cette fois le mal atteignait les

hommes, les enfants, plutôt que les vieillards et les femmes. Il

frappait de préférence la force et l'espoir des générations. On ne

voyait que mères en pleurs, que veuves, que femmes en noir[439].

[Note 439: Contin. G. de Nangis.]

La mauvaise nourriture était pour beaucoup dans l'épidémie. On

n'amenait presque rien aux villes. On ne pouvait plus aller de Paris à

Orléans, ni à Chartres, le pays était infesté de Gascons et de

Bretons[440].

[Note 440: Les brigands avaient surpris un fort

près de Corbeil. Beaucoup d'hommes d'armes se

chargèrent de le reprendre et firent encore plus de

mal au pays; les défenseurs nuisaient plus que les

ennemis; les chiens aidaient les loups à manger le

troupeau. Le Continuateur de Nangis raconte la

fable.]

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 22 / 23 段