La bourgeoisie parisienne, en prenant part à la

Jacquerie, communique sa modération aux chefs et

aux paysans. «C'est un fait certain que, partout où

elle parut, la vie même de ses plus cruels ennemis

fut respectée: il n'y a rien à sa charge dans le

volumineux recueil du Trésor des Chartes, ni dans

les chroniqueurs, si ce n'est la ruine de quelques

châteaux qui la menaçaient incessamment. On y voit

même que les colonnes bourgeoises parcouraient le

pays en annonçant, au nom du prévôt des marchands,

qu'il était défendu, sous peine de mort, de tuer

les femmes ou les enfants des gentilshommes; elles

offraient en outre un asile aux familles de leurs

ennemis, lorsque ces familles ne portaient pas un

nom trop notoirement odieux aux Parisiens.»

Perrens, Ét. Marcel, p. 251, 254. (1860.)]

La duchesse d'Orléans, la duchesse de Normandie, une foule de nobles

dames, de demoiselles et d'enfants, s'étaient jetées dans le Marché de

Meaux, environné de la Marne. De là elles voyaient et entendaient les

Jacques qui remplissaient la ville. Elles se mouraient de peur. D'un

moment à l'autre, elles pouvaient être forcées, massacrées.

Heureusement il leur vint un secours inespéré. Le comte de Foix et le

captal de Buch (ce dernier au service des Anglais) revenaient de la

croisade de Prusse, avec quelques cavaliers. Ils apprirent à Châlons

le danger de ces dames, et chevauchèrent rapidement vers Meaux.

Arrivés dans le Marché: «Ils firent ouvrir tout arrière, et puis se

mirent au-devant de ces vilains, noirs et petits et très-mal armés, et

lancèrent à eux de leurs lances et de leurs épées. Ceux qui étoient

devant et qui sentoient les horions reculèrent de _hideur_ et

tomboient les uns sur les autres. Alors issirent les gens d'armes hors

des barrières et les abattoient à grands monceaux et les tuoient ainsi

que bêtes et les reboutèrent hors de la ville. Ils en mirent à fin

plus de sept mille et boutèrent le feu en la désordonnée ville de

Meaux (9 juin 1358)[395].»

[Note 395: Froissart.--Lire en regard des

exagérations passionnées de Froissart le récit de

M. Perrens, fait ici d'après le Trésor des Chartes.

(1860.)]

Les nobles firent partout main basse sur les paysans, sans s'informer

de la part qu'ils avaient prise à la Jacquerie; et ils firent, dit un

contemporain, tant de mal au pays, qu'il n'y avait pas besoin que les

Anglais vinssent pour la destruction du royaume. Ils n'auraient jamais

pu faire ce que firent les nobles de France[396].»

[Note 396: Contin. G. de Nangis.--Marcel trace le

tableau de cette effroyable réaction dans la lettre

qu'il écrit, le 11 juillet 1358, «aux bonnes villes

de France et de Flandre:» «... Nous pensons que

vous ayez bien oy parler comment très-grant

multitude de nobles, tant de vostre paiis de

Flandres, d'Artois, de Boulonois, de Guinois, de

Ponthieu, de Haynault, de Corbiois, de Beauvoisis

et de Vermendois, comme de plusieurs autres lieux

par manière universele de nobles universaument

contre non nobles, sens faire distinction

quelconques de coulpables ou non coulpables, de

bons ou de mauvais, sont venuz en armes par manière

d'ostilité, de murdre et de roberie, de ça l'yaue

de la Somme et aussi deçà l'yaue d'Oise, et combien

que à plusieurs d'euls rien ne leur ait esté

meffait, toutevoies il ont ars les villes, tué les

bonnes gens des paiis, sens pitié et miséricorde

quelconques, robé et pillié tout quanques il ont

trouvé, femmes, enfans, prestres, religieux, mis à

crueuses gehines pour savoir l'avoir des gens, et

ycels prendre et rober, et plusieurs d'iceuls fait

morir ès gehines... les pucelles corrompues et les

femmes violées en présence de leurs maris, et

briefment fait plus de mauls plus cruelment et plus

inhumainement que oncques ne firent les Wandres, ne

Sarrazins... et encore ès-dits mauls persévèrent de

jour en jour, et tous marchans qu'ils treuvent

mettent à mort en raençonnent et ostent leurs

marchandises, tout homme non noble de bonnes villes

ou de plat paiis et les laboureurs tous mettent à

mort et robent et dérobent... Et bien savons que

monseigneur le duc (le régent), nous, noz biens et

de tout le plat paiis a mis en habandon aus nobles

et de ce qu'il ont fait et feront sur nous, les a

advoez, ne n'ont autres gaiges de li que ce que il

peuvent rober, et combien que lidit noble, depuis

la prise du roy nostre sire, ne se soient volu

armer contre les ennemis du royaume, si comme

chascun a veu et sceu, ne aussi monseigneur le duc,

toutevoies contre nous se sont armé et contre le

commun, et pour la très-grant hayne qu'ils ont à

nous, et à tout le commun et les grant pilles et

roberies que il font sur le peuple, il en vient

grant et si grant quantité que c'est merveille.»

Lettre d'Étienne Marcel aux bonnes villes de France

et de Flandre (publiée par M. Kervyn de

Lettenhove).--V. aussi Perrens, p. 263 et 401 et

seq.

Le régent, qui n'eut pas un mot de blâme pour les

gentilshommes qui s'étaient rendus coupables de ces

meurtres et de ces spoliations, nous apprend

lui-même qu'au mois d'août (1358) les nobles

continuaient «de piller, de voler, de violer dans

les environs de Reims (et ailleurs), malgré les

défenses par lui faites.» Les habitants de diverses

villes, entre autres Saint-Thierry, Talmersy, le

Grand et le Petit-Pouillon, Villers-Sainte-Anne,

Chenay, Châlon-sur-Vesle, et Villers-Franqueux

voulurent s'opposer à ces indignes traitements; les

nobles en tuèrent plus de cinquante. Cependant le

prévôt forain de Laon accuse les bourgeois d'avoir

attaqué les gentilshommes au service du régent et

les veut condamner à l'amende, «et que pis est les

diz nobles accompaigniez de plusieurs autres se

soient depuis efforciez et s'efforcent encore de

jour en jour de chevauchier et chevauchent

continuellement ès dites villes de mettre à mort et

peurs genz et chevaux de harnais et autres, à

rançonner villes et genz, pour lesquelles choses il

a convenu tous les diz habitanz desdites villes

aler demourer hors d'icelles sanz que aucun y soit

demouré, mais sont les maisons demourées vagues et

les biens qui sont au pais perissent aus champs et

aussi les autres heritages demeurent gastes,

incultives et inutiles, dont très-grant domage et

inconveniens se pourroient ensuir, car le pais en

pourroit estre desers, les villes despeupliees et

la bonne ville de Remz perie laquelle des villes du

plat pais se gouverne par ycelle.» Lettres de

Rémission pour les habitans de Saint-Thierry, etc.

(_Trésor des Chartes, Reg. 86, fo. 130_).

V. Perrens, p. 265,--p. 267: «Le régent avoue, dans

les lettres de rémission, que les nobles

incendiaient et détruisaient les villes qui

n'avaient pris aucune part à la Jacquerie, par

exemple, dans la seule prévôté de Vitry,

Heislemarrois, Strepey, Vitry, Bugnicourt et

Dully.» Lettres de Rémission pour les habitants de

Heislemarrois, etc. (_Trésor des Chartes, reg. 81,

fo. 122_).--«Les incendies qu'ils allumèrent, dit le

continuateur de Nangis, font encore verser des

larmes.»

Lire Perrens, chap. X, sur cette réaction

nobiliaire: «Les cruautés des nobles et de leurs

hommes d'armes surpassèrent celles des paysans par

le nombre et la durée.» Froissart parle de cent

mille hommes qui auraient pris part à la Jacquerie,

tandis que le continuateur de Nangis dit six mille

seulement.--La Jacquerie avait commencé le 21 mai

1358, et non en novembre 1357, comme le dit

Froissart. Le 9 juin, jour du départ de

l'expédition contre Meaux, elle était déjà

terminée: elle avait donc, en réalité, duré moins

de trois semaines. Les représailles des nobles

étaient déjà commencées le 9 juin, et au mois

d'août, quand le régent rentra dans Paris, elles

duraient encore: elles avaient eu pour théâtre à

peu près tout le pays de langue d'oil.»--Pages 240,

271, Étienne Marcel, 1860.]

Ils voulaient traiter Senlis comme Meaux. Ils s'en firent ouvrir les

portes, disant venir de la part du régent, puis ils se mirent à crier:

«Ville prise! ville gagnée.» Mais ils trouvèrent tous les bourgeois en

armes, et même d'autres nobles qui défendaient la ville. On lança sur

eux, par la pente rapide de la grande rue, des charrettes qui les

renversèrent. L'eau bouillante pleuvait des fenêtres. «Les uns

s'enfuirent à Meaux conter leur déconfiture et se faire moquer; les

autres qui restèrent sur la place, ne feront plus de mal aux gens de

Senlis[397].»

[Note 397: «Qui vero mortui remanserunt, genti

Silvanectensi ampliùs non nocebunt.» Contin. G. de

Nangis.]

C'est un prodige qu'au milieu de cette dévastation des campagnes,

Paris ne soit pas mort de faim. Cela fait grand honneur à l'habileté

du prévôt des marchands. Il ne pouvait nourrir longtemps cette grande

et dévorante ville sans avoir pour lui la campagne; de là l'apparente

inconstance de sa conduite. Il s'allia aux Jacques, puis au roi de

Navarre, destructeur des Jacques. La cavalerie de ce prince lui était

indispensable pour garder quelques routes libres, tandis que le

dauphin tenait la rivière. Il fit donner à Charles le Mauvais le titre

de capitaine de Paris (15 juin). Mais le prince lui-même n'était pas

libre. Il fut abandonné de plusieurs de ses gentilshommes, qui ne

voulaient pas servir la canaille contre les honnêtes gens. Cependant

les bourgeois mêmes tournaient contre lui; ils lui en voulaient

d'avoir détruit les Jacques, et ils soupçonnaient bien que leur

capitaine ne faisait pas grand cas d'eux.

Cependant les vivres enchérissaient. Le dauphin, avec trois mille

lances, était à Charenton et arrêtait les arrivages de la Seine et de

la Marne. Les bourgeois sommèrent le roi de Navarre de les défendre,

de sortir, de faire enfin quelque chose. Il sortit, mais pour traiter.

Les deux princes eurent une longue et secrète entrevue, et se

séparèrent bons amis. Le roi de Navarre ayant encore osé rentrer dans

Paris, ses plus déterminés partisans et Marcel lui-même lui ôtèrent

le titre de capitaine de la ville. Il se retira en se plaignant fort;

Navarrais et bourgeois se querellèrent, et il y eut quelques hommes de

tués.

La position de Marcel devenait mauvaise. Le dauphin tenait la haute

Seine, Charenton, Saint-Maur; le roi de Navarre, la basse,

Saint-Denis. Il battait toute la campagne. Les arrivages étaient

impossibles. Paris allait étouffer. Le roi de Navarre, qui le voyait

bien, se faisait marchander par les deux partis. La dauphine et

beaucoup de _bonnes_ gens, c'est-à-dire des seigneurs, des évêques,

s'entremettaient, allaient et venaient. On offrait au roi de Navarre

quatre cent mille florins, pourvu qu'il livrât Paris et Marcel[398].

Le traité était déjà signé, et une messe dite, où les deux princes

devaient communier de la même hostie. Le roi de Navarre déclara qu'il

ne pouvait, n'étant pas à jeûn[399].

[Note 398: Froissart.]

[Note 399: Secousse.]

Le dauphin lui promettait de l'argent. Marcel lui en donnait. Toutes

les semaines il envoyait à Charles le Mauvais deux charges d'argent

pour payer ses troupes. Il n'avait d'espoir qu'en lui; il l'allait

voir à Saint-Denis; il le conjurait de se rappeler que c'étaient les

gens de Paris qui l'avaient tiré de prison, et eux encore qui avaient

tué ses ennemis. Le roi de Navarre lui donnait de bonnes paroles; il

l'engageait: «À se bien pourvoir d'or et d'argent, et à l'envoyer

hardiment à Saint-Denis; qu'il leur en rendrait bon compte[400].»

[Note 400: Froissart.]

Ce roi des bandits ne pouvait, ne voulait sans doute les empêcher de

piller. Les bourgeois voyaient leur argent s'en aller aux pillards, et

les vivres n'en venaient pas mieux. Le prévôt était toujours sur la

route de Saint-Denis, toujours en pourparlers. Cela leur donnait à

penser. De tant d'argent que levait Marcel, n'en gardait-il pas bonne

part? Déjà on avait épilogué sur les salaires que les commissaires des

états s'étaient libéralement attribués à eux-mêmes[401].

[Note 401: Ordonn. III. Voyez aussi Villani.]

Les Navarrais, Anglais et autres mercenaires, avaient suivi la plupart

le roi de Navarre à Saint-Denis. D'autres étaient restés à Paris pour

manger leur argent. Les bourgeois les voyaient de mauvais oeil. Il y

eut des batteries, et l'on en tua plus de soixante. Marcel, qui ne

craignait rien tant que de se brouiller avec le roi de Navarre, sauva

les autres en les emprisonnant, et le soir même il les renvoya à

Saint-Denis[402]. Les bourgeois ne le lui pardonnèrent pas.

[Note 402: Chroniques de France.]

Cependant les Navarrais poussaient leurs courses jusqu'aux portes; on

n'osait plus sortir. Les Parisiens se fâchèrent; ils déclarèrent au

prévôt qu'ils voulaient châtier ces brigands. Il fallut leur

complaire, les faire sortir, pour chercher les Navarrais. Ayant couru

tout le jour vers Saint-Cloud, ils revenaient fort las (c'était le 22

juillet), traînant leurs épées, ayant défait leurs bassinets[403], se

plaignant fort de n'avoir rien trouvé, lorsqu'au fond d'un chemin ils

trouvent quatre cents hommes qui se lèvent et tombent sur eux. Ils

s'enfuirent à toutes jambes, mais avant d'atteindre les portes, il en

périt sept cents; d'autres encore furent tués le lendemain lorsqu'ils

allaient chercher les morts. Cette déconfiture acheva de les exaspérer

contre Marcel: c'était sa faute, disaient-ils; il était rentré avant

eux[404], il ne les avait pas soutenus; probablement il avait averti

l'ennemi.

[Note 403: «Et portoit l'un son bassinet en sa

main, l'autre à son col, les autres par lâcheté et

ennui traînoient leurs épées ou les portoient en

écharpe.» Froissart.]

[Note 404: V. dans Perrens la discussion de ce

fait, si Marcel rentra en ville avant ou après le

combat de la porte Saint-Honoré. «Il est probable

que si Marcel était rentré avant le combat, il n'en

eut la nouvelle que lorsque la lutte était

terminée.» Page 305, note. 1860.]

Le prévôt était perdu. Sa seule ressource était de se livrer au roi de

Navarre, lui et Paris, et le royaume s'il pouvait. Charles le Mauvais

touchait au but de son ambition[405]. Marcel aurait promis au roi de

Navarre de lui livrer les clefs de Paris, pour qu'il se rendit maître

de la ville, et tuât tous ceux qui lui étaient opposés. Leurs portes

étaient marquées d'avance[406].

[Note 405: «Ad hoc totis viribus anhelabat.»

Contin. G. de Nangis.]

[Note 406: Le plus grave historien de ce temps,

témoin oculaire de toute cette révolution, le

Continuateur de Guillaume de Nangis qui rapporte

ces bruits, semble les révoquer en doute. «On a du

moins, dit-il, accusé _depuis_ le prévôt et ses

amis de toutes ces choses.» V. Perrens, Étienne

Marcel. (1860.)]

La nuit du 31 juillet au 1er août, Étienne Marcel entreprit de livrer

la ville qu'il avait mise en défense, les murailles qu'il avait

bâties. Jusque-là, il semble avoir toujours consulté les échevins,

même sur le meurtre des deux maréchaux. Mais cette fois, il voyait

que les autres ne songeaient plus qu'à se sauver en le perdant.

Celui des échevins sur lequel il comptait le plus, qui s'était le plus

compromis, qui était son compère, Jean Maillart, lui avait cherché

querelle le jour même. Maillart s'entendit avec les chefs du parti du

dauphin, Pépin des Essarts et Jean de Charny; et tous trois, avec

leurs hommes, se trouvèrent à la bastille Saint-Denis, que Marcel

devait livrer.

«Et s'en vinrent un peu avant minuit... et trouvèrent ledit prévôt des

marchands, les clefs de la porte en ses mains. Le premier parler que

Jean Maillart lui dit, ce fut que il lui demanda par son nom:

«Étienne, Étienne, que faites-vous ci à cette heure?» Le prévôt lui

répondit: «Jean, à vous qu'en monte de savoir? je suis ci pour prendre

garde de la ville dont j'ai le gouvernement.»--«Par Dieu, répondit

Jean Maillart, il ne va mie ainsi; mais n'êtes ci à cette heure pour

nul bien; et je le vous montre, dit-il à ceux qui étoient de-lez

(près) lui, comment il tient les clefs des portes en ses mains pour

trahir la ville.» Le prévôt des marchands s'avança et dit: «Vous

mentez.»--«Par Dieu! répondit Jean Maillart, traître, mais vous

mentez!» et tantôt férit à lui et dit à ses gens: «À la mort, à la

mort tout homme de son côté, car ils sont traîtres.» Là eut grand

hutin et dur; et s'en fut volontiers le prévôt des marchands fui s'il

eût pu; mais il fut si hâté qu'il ne put. Car Jean Maillart le férit

d'une hache sur la tête et l'abattit à terre, quoique ce fût son

compère, ni ne se partit de lui jusqu'à ce qu'il fut occis et six de

ceux qui là étoient, et le demeurant pris et envoyé en prison[407].»

[Note 407: Froissart.]

Selon une version plus vraisemblable, Marcel et cinquante-quatre de

ses amis qui étaient venus avec lui tombèrent frappés par des gardes

obscurs de la porte Saint-Antoine[408].

[Note 408: V. Perrens, Étienne Marcel. 1860.]

Cependant les meurtriers s'en allèrent, criant par la ville et

éveillant le peuple. Le matin, tous étaient assemblés aux halles, où

Maillart les harangua. Il leur conta comment cette même nuit, la ville

devait être _courue_ et détruite, si Dieu ne l'eût éveillé lui et ses

amis, et ne leur eût révélé la trahison. La foule apprit avec

saisissement le péril où elle avait été sans le savoir; tous

joignaient les mains et remerciaient Dieu[409].

[Note 409: «Ceux qui le matin avaient pris les

armes pour «vivre et mourir avec les chefs du

peuple,» déclaraient, le soir, ne s'être armés que

pour ouvrir les portes de Paris au régent. En un

instant, tous les chaperons rouges et pers (bleu

foncé) avaient disparu, et chacun donnait des

marques bruyantes d'une joie qui n'était pas dans

les coeurs.»

Parmi ceux qui donnèrent l'exemple de la résistance

aux vainqueurs, il faut nommer surtout Nicolas de

la Courtneuve. «Garde de la Monnaie à Rouen, il

avait été nommé par Marcel aux mêmes fonctions à la

Monnaie de Paris. Il resta à son poste, et il sut

empêcher qu'aucun des ouvriers soumis à ses ordres

ne se prononçât pour Maillart et le régent. Le

lendemain de la mort du prévôt, Jean le Flament,

maître de la Monnaie du roi, s'étant présenté à

l'hôtel des Monnaies pour en prendre possession et

s'en faire remettre les clefs, Nicolas de la

Courtneuve refusa d'obéir, attendu, dit-il, qu'on

ne savait pas encore qui était le seigneur....

Lorsque enfin il se fut assuré qu'il n'y avait plus

d'espérance, plutôt que de remettre les clefs à un

officier du régent, il les donna à Pierre le

maréchal, que Marcel avait nommé maître particulier

des monnaies.» Perrens, Ét. Marcel, p. 319. 1860.]

Telle fut la première impression. Qu'on ne croie pas pourtant que le

peuple ait été ingrat pour celui qui avait tant fait pour lui. Le

parti de Marcel, qui comptait beaucoup d'hommes instruits et

éloquents[410], survécut à son chef. Quelques mois après, il y eut une

conspiration pour venger Marcel. Le dauphin fit rendre à sa veuve tous

les meubles du prévôt qui n'avaient pas été donnés ou perdus, dans le

moment qui suivit sa mort[411].

[Note 410: «Multum solemnes et eloquentes quam

plurimum et docti.» Contin. G. de Nangis.--«Les

forces de cette opposition étaient sans doute

considérables, quoique les auteurs n'en parlent

point, puisque, avant de rentrer dans Paris, le

régent crut qu'il était nécessaire de nommer une

commission chargée d'admettre les turbulents à

composition moyennant finance.» Perrens, p. 320,

d'après _Trésor des Chartes, reg._ 86, p. 431.

_Trésor des Chartes, reg._ 90, p. 382.

Secousse.--V. dans Perrens le complot et la mort

héroïque de Martin Pisdoé, «changeur fort riche et

fort estimé.» Décembre 1359, chap. XV, pages 346 et

suiv. (1860.)]

[Note 411: «Marguerite des Essarts, veuve d'Étienne

Marcel, ne voulut point se remarier. Ce fut en

souvenir des services rendus par son père, Pierre

des Essarts, à Philippe de Valois, que le régent

lui fit restituer tous ses biens meubles et

accorder pour elle et ses six enfants en bas âge

une rente annuelle de soixante livres parisis,

faible compensation de la perte des trois mille

écus d'or qu'elle avait apportés en dot, et de tous

les biens de Marcel.» Perrens, chap. XIV, page 339.

(_Trésor des Chartes, reg._ 90, fo. 49.) 1860.]

La carrière de cet homme fut courte et terrible. En 1356, il sauve

Paris, il le met en défense. De concert avec Robert Le Coq, il dicte

au dauphin la fameuse ordonnance de 1357. Cette réforme du royaume

par l'influence d'une commune ne peut se faire que par des moyens

violents. Marcel est poussé de proche en proche à une foule d'actes

irréguliers et funestes. Il tire de prison Charles le Mauvais pour

l'opposer au dauphin, mais il se trouve avoir donné un chef aux

bandits. Il met la main sur le dauphin, il lui tue ses conseillers,

les ennemis du roi de Navarre.

Abandonné des états, il tue les états en les faisant comme il les

veut, en créant des députés, en remplaçant les députés des nobles par

des bourgeois de Paris[412]. Paris ne pouvait encore mener la France,

Marcel n'avait pas les ressources de la Terreur; il ne pouvait

assiéger Lyon, ni guillotiner la Gironde. La nécessité des

approvisionnements le mettait dans la dépendance de la campagne. Il

s'allia aux Jacques, et, les Jacques échouant, au roi de Navarre.

Celui à qui il s'était donné, il essaya de lui donner le royaume; il y

périt.

[Note 412: Ce fut un des principaux griefs contre

Marcel qu'il ait peu à peu laissé convertir le

conseil en une réunion secrète de ses seuls amis

qu'il présidait lui-même et qui s'imposait aux

Parisiens comme la seule autorité. À cela l'on

répond qu'il était naturel que le prévôt s'appuyât

sur ses amis et ne mît pas ses adversaires dans le

secret de ses desseins. Ces conciliabules secrets

n'en excitèrent pas moins les accusations les plus

passionnées, et quand plus tard le dauphin accorda

des lettres de rémission à la ville de Paris, il

eut soin d'en excepter les membres du conseil

secret, comme coupables de haute trahison. (V.

Perrens, Étienne Marcel, p. 142.) (1860.)]

La doctrine classique du _Salus populi_, du droit de tuer les tyrans,

avait été attestée, au commencement du siècle, par le roi contre le

pape. Un demi-siècle est à peine écoulé; Marcel la tourne contre la

royauté elle-même, contre les serviteurs de la royauté.

Cette tache sanglante dont la mémoire d'Étienne Marcel est restée

souillée ne peut nous faire oublier que notre vieille charte est en

partie son ouvrage. Il dut périr, comme ami du Navarrais, dont le

succès eût démembré la France; mais dans l'ordonnance de 1357, il vit

et vivra.

Cette ordonnance est le premier acte politique de la France, comme la

Jacquerie est le premier élan du peuple des campagnes. Les réformes

indiquées dans l'ordonnance furent presque toutes accomplies par nos

rois. La Jacquerie, commencée contre les nobles, continua contre

l'Anglais. La nationalité, l'esprit militaire, naquirent peu à peu. Le

premier signe peut-être de ce nouvel esprit se trouve, dès l'an 1359,

dans un récit du continuateur de Nangis. Ce grave témoin, qui note

jour par jour tout ce qu'il voit et entend, sort de sa sécheresse

ordinaire, pour conter tout au long une de ces rencontres où le peuple

des campagnes laissé à lui-même commença à s'enhardir contre

l'Anglais. Il s'y arrête avec complaisance: «C'est, dit-il naïvement,

que la chose s'est passée près de mon pays, et qu'elle a été menée

bravement par les paysans, _par Jacques Bonhomme_[413].

[Note 413: Per rusticos, seu _Jacques Bonhomme_,

strenuè expeditum.» Contin. G. de Nangis.]

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 21 / 23 段