Les nobles qui revenaient d'Angleterre, et qui se sentaient méprisés,

n'étaient pas moins cruels que ces brigands. La ville de Péronne, qui

s'était bravement gardée elle-même, prit querelle avec Jean d'Artois.

Ce fut comme une croisade des nobles contre le peuple. Jean d'Artois,

soutenu par le frère du roi et par la noblesse, prit à sa solde des

Anglais; il assiégea Péronne, la prit, la brûla. Ils traitèrent de

même Chauny-sur-Oise et d'autres villes.--En Bourgogne, les nobles

servaient eux-mêmes de guide aux bandes qui pillaient le pays[441].

Les brigands de toute nation se disant Anglais, le roi défendait de

les attaquer. Il pria Édouard d'en écrire à ses lieutenants[442].

[Note 441: «Ils avoient de leur accord aucuns

chevaliers et écuyers du pays, qui les menoient et

conduisoient.» Froissart.]

[Note 442: «Mais les pillards n'en tenoient compte,

et disoient qu'ils faisoient la guerre en l'ombre

et nom du roi de Navarre.» Ibid.]

Ces pillards s'appelaient eux-mêmes les Tard-Venus; venus après la

guerre, il leur fallait aussi leur part. La principale compagnie

commença en Champagne et en Lorraine, puis elle passa en Bourgogne: le

chef était un Gascon, qui voulait, comme l'Archiprêtre, les mener voir

le pape à Avignon, en passant par le Forez et le Lyonnois. Jacques de

Bourbon, qui se trouvait alors dans le Midi, était intéressé à

défendre le Forez, pays de ses neveux et de sa soeur.--Ce prince,

généralement aimé, réunit bientôt beaucoup de noblesse. Il avait avec

lui le fameux Archiprêtre, qui avait laissé le commandement des

compagnies. S'il eût suivi les conseils de cet homme, il les aurait

détruites. Étant venu en présence à Brignais, près Lyon, il donna dans

un piége grossier, crut l'ennemi moins fort qu'il n'était, l'attaqua

sur une montagne, et fut tué avec son fils, son neveu, et nombre des

siens (2 avril 1362). Cette mort toutefois fut glorieuse. Le premier

titre des Capets est la mort de Robert le Fort à Brisserte; celui des

Bourbons, la mort de Jacques à Brignais: tous deux tués en défendant

le royaume contre les brigands.

Les compagnies n'avaient plus rien à craindre, elles couraient les

deux rives du Rhône. Un de leurs chefs s'intitulait: Ami de Dieu,

ennemi de tout le monde[443]. Le pape, tremblant dans Avignon,

prêchait la croisade contre eux. Mais les croisés se joignaient plutôt

aux compagnies[444]. Heureusement pour Avignon, le marquis de

Monferrat, membre de la ligue Toscane contre les Visconti, en prit une

partie à sa solde, et les mena en Italie, où ils portèrent la peste.

Le pape[445], pour décider leur départ, leur donna 30,000 florins et

l'absolution.

[Note 443: Froissart.]

[Note 444: «Plusieurs s'en allèrent cette part,

chevaliers, écuyers et autres, qui cuidoient avoir

grands bienfaits du pape avecques les pardons

dessus dit, mais on ne leur vouloit rien donner, si

s'en partoient... et se mettoient en la mauvaise

compagnie qui toudis croissoit de jour en jour.»

Froiss., ch. CCCCLXIX, p. 142.]

[Note 445: «Dont le roi Jean et tout le royaume

furent grandement réjouis... mais encore en

retournèrent assez en Bourgogne.» Froissart.]

La mortalité qui dépeuplait le royaume lui donna au moins un bel

héritage. Le jeune duc de Bourgogne mourut, ainsi que sa soeur; la

première maison de Bourgogne se trouva éteinte: la succession

comprenait les deux Bourgognes, l'Artois, les comtés d'Auvergne et de

Boulogne. Le plus proche héritier était le roi de Navarre. Il

demandait qu'on lui laissât prendre possession de la Bourgogne, ou au

moins de la Champagne qu'il réclamait depuis si longtemps. Il n'eut ni

l'une ni l'autre. Il était impossible de remettre ces provinces à un

roi étranger, à un prince odieux. Jean les déclara réunies à son

domaine[446]; et partit pour en prendre possession, «cheminant à

petites journées et à grands dépens, et séjournant de ville en ville,

de cité en cité, en la duché de Bourgogne[447].»

[Note 446: Le roi de Navarre descendait d'une soeur

aînée, mais à un degré inférieur. Jean allégua:

«Que la loi écrite si dit que outre les fils des

frères, nul lien n'a représentation, mais l'emporte

le plus prochain du sang et du côté.» Secousse,

Preuves de l'Hist. de Ch. le M., t. II, p. 201.]

[Note 447: Froissart.]

Il y apprit, sans aller plus vite, la mort de Jacques de Bourbon. Vers

la fin de l'année, il descendit à Avignon, et y passa six mois dans

les fêtes. Il espérait y faire une nouvelle conquête en pleine paix.

Jeanne de Naples, comtesse de Provence, celle qui avait laissé tuer

son premier mari, se trouvait veuve du second. Jean prétendait être le

troisième. Il était veuf lui-même; il n'avait encore que

quarante-trois ans. Captif, mais après une belle résistance, ce roi

soldat[448] intéressait la chrétienté, comme François 1er après Pavie.

Le pape ne se soucia pas de faire un roi de France maître de Naples et

de la Provence. Il donna à cette reine de trente-six ans un tout jeune

mari, non pas un fils de France, mais Jacques d'Aragon, fils du roi

détrôné de Majorque.

[Note 448: V. la chronique en prose de Duguesclin.]

Pour consoler Jean, le pape l'encouragea dans un projet qui semblait

insensé au premier coup d'oeil, mais qui eût effectivement relevé sa

fortune. Le roi de Chypre était venu à Avignon demander des secours,

proposer une croisade. Jean prit la croix et une foule de grands

seigneurs avec lui[449]. Le roi de Chypre alla proposer la croisade en

Allemagne; Jean en Angleterre. Un de ses fils donné en otage venait de

rentrer en France, au mépris des traités. Le retour de Jean à Londres

avait l'apparence la plus honorable. Il semblait réparer la faute de

son fils. Quelques uns prétendaient qu'il n'y allait que par ennui des

misères de la France, ou pour revoir quelque belle maîtresse[450].

Cependant les rois d'Écosse et de Danemark devaient venir l'y trouver.

Comme roi de France, il présidait naturellement toute assemblée de

rois. Humilié par le nouveau système de guerre que les Anglais avaient

mis en pratique, le roi de France eût repris, par la croisade, sous

le vieux drapeau du moyen âge, le premier rang dans la chrétienté. Il

aurait entraîné les compagnies, il en aurait délivré la France[451].

Les Anglais mêmes et les Gascons, malgré la mauvaise volonté du roi

d'Angleterre qui alléguait son âge pour ne pas prendre la croix[452],

disaient hautement au roi de Chypre: «Que c'étoit vraiment un voyage

où tous gens de bien et d'honneur devoient entendre, et que s'il

plaisoit à Dieu que le passage fut ouvert, il ne le feroit pas seul.»

La mort de Jean détruisit ces espérances. Après un hiver passé à

Londres en fêtes et en grands repas, il tomba malade, et mourut

regretté, dit-on, des Anglais, qu'il aimait lui-même, et auxquels il

s'était attaché, simple qu'il était et sans fiel, pendant sa longue

captivité. Édouard lui fit faire de somptueuses funérailles à

Saint-Paul de Londres. On y brûla, selon des témoins oculaires, quatre

mille torches de douze pieds de haut, et quatre mille torches cierges

de dix livres pesant.

[Note 449: «Après la prédication faite, qui fut

moult humble et moult douce et dévote, le roi de

France par grand'dévotion emprit la croix..., et

pria doucement le pape qu'il lui vousist accorder.»

Froissart.]

[Note 450: «Causâ joci,» dit le sévère historien du

temps. Contin. G. de Nangis.]

[Note 451: «Pour traire hors du royaume toutes

manières de gens d'armes appelées compagnies... et

pour sauver leurs âmes.» Froissart.]

[Note 452: «Oil, dit le roi d'Angleterre, je ne

leur débattrois jamais, si autres besognes ne me

sourdent, et à mon royaume dont je ne me donne

garde.--Onques le roi ne put autre chose impetrer

fors tant que toujours il fut liement et

honorablement traité en dîners et en grands

soupers.» Froiss., ch. CCCLXXVIII, p. 167.]

La France, toute mutilée et ruinée qu'elle était, se retrouvait

encore, de l'aveu de ses ennemis, la tête de la chrétienté. C'est son

sort, à cette pauvre France, de voir de temps à autre l'Europe

envieuse s'ameuter contre elle, et conjurer sa ruine. Chaque fois, ils

croient l'avoir tuée; ils s'imaginent qu'il n'y aura plus de France;

ils tirent ses dépouilles au sort; ils arracheraient volontiers ses

membres sanglants. Elle s'obstine à vivre. Elle survécut en 1361, mal

défendue, trahie par sa noblesse; en 1709, vieillie de la vieillesse

de son roi; en 1815 encore, quand le monde entier l'attaquait... Cet

accord obstiné du monde contre la France prouve sa supériorité mieux

que des victoires. Celui contre lequel tous sont facilement d'accord,

c'est qu'apparemment il est le premier.

FIN DU QUATRIÈME VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE V

CHAPITRE III

Pages.

L'or.--Le Fisc.--Les Templiers ............................ 3

L'or ................................................ 3

Le fisc ............................................. 4

L'alchimie .......................................... 6

La sorcellerie ...................................... 7

Le juif ............................................. 7

1305. Bertrand de Gott (Clément V) ....................... 11

1306. Poursuites contre Boniface VIII .................... 16

Le Temple .......................................... 18

Puissance, priviléges du Temple .................... 19

Cérémonies ......................................... 22

Accusations dirigées contre cet ordre .............. 25

Richesse des Templiers ............................. 29

Ils font la guerre aux chrétiens ................... 30

Griefs de la maison de France ...................... 31

Philippe le Bel ruiné attaque les Templiers ........ 33

Les moines et les nobles les abandonnent ........... 35

Ils refusent de se réunir aux Hospitaliers ......... 36

Les chefs de l'ordre arrêtés à Paris ............... 38

1307. Instruction du procès .............................. 41

CHAPITRE IV

Suite.--Destruction de l'Ordre du Temple. 1307-1314 ...... 44

1307. Opposition du pape ................................. 44

L'instruction continue ............................. 45

1307. Aveux obtenus par les tortures ..................... 46

1308. Adhésion des États du royaume aux poursuites ....... 47

Difficultés suscitées par le pape .................. 49

Le pape se réfugie à Avignon ....................... 50

Concessions mutuelles .............................. 52

1309. Commission pontificale. Faiblesse du grand-maître .. 53

1310. Poursuites contre la mémoire de Boniface ........... 57

Défense des Templiers entravée ..................... 62

Protestation des Templiers ......................... 64

Intérêt qu'ils excitent ............................ 66

Consultation du pape en leur faveur ................ 69

Concile provincial tenu à Paris .................... 70

Supplice de cinquante-quatre Templiers ............. 71

1311. L'ordre supprimé par toute la chrétienté ........... 78

Compromis entre le pape et le roi .................. 79

1312. Concile de Vienne .................................. 80

Condamnation des mystiques béghards, franciscains .. 84

Abolition du Temple ................................ 89

Fin du procès de Boniface VIII ..................... 90

1314. Exécution des chefs de l'ordre ..................... 92

Causes de la chute du Temple ....................... 94

CHAPITRE V

Suite du Règne de Philippe le Bel.--Ses trois Fils.

--Procès.--Institutions. 1314-1328. ................... 101

Le diable ......................................... 102

Procès atroces .................................... 104

1314. Mort de Philippe le Bel ........................... 108

Activité, éducation de Philippe le Bel ............ 110

Il ménage l'Université ............................ 112

Institutions ...................................... 114

Ordonnances contradictoires ....................... 115

Hypocrisie de ce gouvernement ..................... 121

Attaques contre la noblesse ....................... 123

Confédération de la noblesse du nord et de l'est .. 124

-- Louis X; réaction féodale ...................... 125

Lutte des barons et des légistes .................. 129

1315. Lois nouvelles sur les monnaies ................... 132

Ordonnance pour l'affranchissement des serfs ...... 132

1316. Philippe le Long .................................. 134

Application de la loi Salique ..................... 135

Les villes sont armées ............................ 136

Tentative pour la réforme des poids et des mesures. 137

Règlements de finances ............................ 137

1316-1322. Le parlement se constitue .................... 138

La royauté se constitue ........................... 140

1320. Pastoureaux ....................................... 142

Les Juifs et les lépreux .......................... 143

1322-1328. Charles IV, le Bel ........................... 149

Édouard II, roi d'Angleterre, renversé par sa femme,

Isabelle de France .............................. 150

1328. Mort de Charles IV ................................ 155

LIVRE VI

CHAPITRE PREMIER

L'Angleterre.--Philippe de Valois. 1328-1349 ............ 156

1328. Avénement de Philippe de Valois ................... 156

L'Angleterre sous Édouard III ..................... 156

Flandre, Angleterre; esprit commercial ............ 157

Routes du commerce depuis les croisades ........... 159

Commerce de l'Angleterre .......................... 164

Caractère guerrier et mercantile du XIVe siècle ... 168

Caractère opposé de la France ..................... 168

Premières années du règne de Philippe VI .......... 169

Guerre de Flandre. Bataille de Cassel ............. 170

1329. Procès de Robert d'Artois ......................... 173

1332. Robert s'enfuit en Flandre, puis en Angleterre .... 178

1333. Poursuites contre sa famille ...................... 179

1336. Ordonnances sur les impôts et sur les marchandises. 180

Rapports de Philippe VI avec le pape .............. 181

Mécontentement général ............................ 182

Édouard III relève son autorité ................... 182

Guerre indirecte entre la France et l'Angleterre .. 183

Émigration des ouvriers flamands en Angleterre .... 184

1337. Révolte des Gantais. Jacquemart Artevelde ......... 185

Ordonnances et préparatifs d'Édouard III .......... 187

Armée féodale et mercenaire de Philippe VI ........ 188

1338. Les Anglais en Flandre ............................ 188

Édouard III, vicaire impérial ..................... 189

1339. Les Anglais en France ............................. 191

Édouard III roi de France ......................... 193

1340. Bataille de l'Écluse .............................. 194

La guerre de Flandre sans résultats ............... 196

1341. Guerre de Bretagne. Blois de Montfort ............. 197

1342. Philippe VI soutient Charles de Blois; Édouard III

soutient Jean de Montfort ....................... 201

1345. Édouard III perd à la fois Montfort et Artevelde .. 205

1346. Édouard III attaque la Normandie .................. 208

Les Anglais brûlent Saint-Germain, Saint-Cloud,

Boulogne ........................................ 211

Philippe VI les poursuit .......................... 212

Bataille de Crécy ................................. 213

Siége de Calais ................................... 217

Persistance d'Édouard III; ses succès en Écosse et

en Bretagne ..................................... 219

Tentatives de Philippe pour faire lever le siége

de Calais ....................................... 220

1347. Prise de Calais: dévouement de six bourgeois ...... 222

Calais peuplé d'Anglais ........................... 223

Les mercenaires, les fantassins remplacent les

troupes féodales ................................ 225

Humiliation du pape, de l'empereur, du roi, de la

noblesse ........................................ 226

Abattement moral; attente de la fin du monde;

mortalité ....................................... 228

1348. La _Peste noire_ .................................. 228

Mysticisme de l'Allemagne; flagellants ............ 230

Boccace; prologue du Décaméron .................... 232

Suites de la peste ................................ 234

1349-1350. Le roi se remarie; il acquiert Montpellier et

le Dauphiné ..................................... 236

Noces et fêtes .................................... 236

1350. Mort de Philippe VI ............................... 237

CHAPITRE II

Jean.--Bataille de Poitiers. 1350-1356 .................. 238

Laure, Pétrarque .................................. 238

Le XIVe siècle s'obstine dans sa fidélité au passé. 244

1350. Avénement de Jean ................................. 245

Création de l'ordre de l'Étoile ................... 245

Charles d'Espagne, Charles de Navarre ............. 246

1350-1359. Rapides variations de monnaies ............... 247

États généraux, sous Philippe de Valois, sous Jean. 249

1355. Gabelle votée par les États. Résistance de la

Normandie et du comte d'Harcourt ................ 251

Le comte d'Harcourt décapité ...................... 252

1356. Le prince de Galles ravage le Midi ................ 253

Bataille de Poitiers .............................. 254

Le roi prisonnier ................................. 258

CHAPITRE III

Suite. États généraux.--Paris.--Jacquerie. 1356-1364 .... 260

1356. Le dauphin Charles. Le prévôt des marchands,

Étienne Marcel .................................. 260

Paris ............................................. 262

1357. États généraux .................................... 266

États provinciaux ................................. 268

Robert le Coq et Étienne Marcel ................... 269

Désastres de la France ............................ 275

Charles le Mauvais à Paris ........................ 276

1358. Nouveaux États; le dauphin régent du royaume ...... 280

Révolte de Paris .................................. 282

Meurtre des maréchaux de Champagne et de Normandie. 283

Règne de Marcel ................................... 284

La Champagne, le Vermandois pour le dauphin ....... 285

États de la Langue d'oil à Compiègne .............. 286

Souffrances du paysan ............................. 288

Jacquerie ......................................... 292

Charles le Mauvais, capitaine de Paris ............ 301

Marcel s'appuie sur Charles le Mauvais et essaye de

lui livrer Paris ................................ 304

Marcel assassiné .................................. 305

1359. Le dauphin rentre à Paris ......................... 314

Négociations avec les Anglais ..................... 316

Leurs propositions rejetées par les États ......... 317

Édouard III en France ............................. 318

Les Anglais aux portes de Paris ................... 319

1360. Traité de Bretigny ................................ 320

Désolation des provinces cédées ................... 321

Rançon du roi ..................................... 322

Le roi en liberté; ses premières ordonnances ...... 323

Ordonnance en faveur des Juifs .................... 324

1360-1363. Misère, ravage, mortalité .................... 325

Les Tard-venus .................................... 326

1362. Jean réunit au domaine la Bourgogne et la Champagne 327

1363. Il va prêcher la croisade en Angleterre ........... 328

1364. Mort du roi Jean à Londres ........................ 329

PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr), rue J.-J. Rousseau, 61.

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 23 / 23 段