conseillers du dauphin, ne donnait que trop clairement le sens de
cette tragédie. Il pouvait rentrer; Marcel lui avait fait place libre
par la mort de ses ennemis. Il lui avait donné un terrible gage, qui
le liait à lui pour jamais. Il était évident que tout était fini entre
Marcel et le dauphin. Ce crime avait été probablement imposé au prévôt
par Charles le Mauvais, qui n'était pas neuf aux assassinats[370].»
Marcel s'étant donné ainsi, le roi de Navarre avait désormais à voir
ce qu'il en ferait, et s'il avait plus d'avantage à l'aider ou à le
vendre.
[Note 370: M. Perrens objecte que le roi de Navarre
n'était pas à Paris, «il ne savait qu'à moitié ce
qui s'y passait, au lieu que Marcel et les autres
chefs de la bourgeoisie, voyant de leurs yeux les
deux maréchaux à l'oeuvre, et leur opposition
constante à l'autorité des États, avaient de plus
pressantes raisons de se venger.» Perrens, Étienne
Marcel, page 188, note, 1860.--Ce qui est certain,
c'est que la mort des maréchaux fut résolue dans
l'assemblée des métiers à Saint-Éloi, et qu'on ne
voulut point surseoir à l'exécution.--«Quod utinam
nunquam ad effectum finaliter devenisset. Et fuit
istud prout iste præpositus _cum suis me et multis
audientibus_ confessus est.» Cont. G. de Nangis, p.
116.]
Marcel croyait avoir gagné le roi de Navarre, et il perdit les états.
C'est-à-dire que la légalité, violée par un crime, le délaissa pour
toujours. Ce qui restait des députés de la noblesse quitta Paris, sans
attendre la clôture. Plusieurs même des commissaires des états,
chargés du gouvernement dans l'intervalle des sessions, ne voulurent
plus gouverner, et laissèrent Marcel. Lui, sans se décourager, il les
remplaça par des bourgeois de Paris[371]. Paris se chargeait de
gouverner la France. Mais la France ne voulut pas[372].
[Note 371: «Or vous dis que les nobles du royaume
de France, et les prélats de la sainte Église se
commencèrent à tanner de l'emprise et ordonnance
des trois états. Si en laissoient le prévost des
marchands convenir et aucuns des bourgeois de
Paris.» Froissart, III, ch. CCCLXXXII, p. 287.
Conf. Matt. Villani, l. VIII, ch. XXXVIII, 492.]
[Note 372: «Rien ne peut donner l'idée de l'esprit
d'opposition qui régnait dans les provinces: les
habitants relevaient avec aigreur des détails sans
importance, par exemple, le traitement que
recevaient les députés chargés de lever le
subside... On accusait Marcel et les siens de ne se
servir de leur pouvoir que pour piller le royaume
et amasser des richesses immenses.» Perrens,
Étienne Marcel, p. 141. 1860.]
La Picardie, qui avait si vivement pris parti en délivrant le roi de
Navarre, fut la première à refuser d'envoyer de l'argent à Paris. Les
états de Champagne s'assemblèrent, et Marcel ne fut pas assez fort
pour empêcher le dauphin d'y aller. Dès lors, il devait périr tôt ou
tard. Le pouvoir royal n'avait besoin que d'une prise, pour ressaisir
tout. Le dauphin alla à ces états, accompagné des gens de Marcel; et
d'abord il n'osa rien dire contre ce qui s'était passé à Paris. Mais
les nobles de Champagne ne manquèrent pas de parler. Le comte de
Braîne lui demanda si les maréchaux de Champagne et de Normandie
avaient mérité la mort. Le dauphin répondit qu'ils l'avaient toujours
et bien loyalement servi. Même scène à Compiègne, aux états de
Vermandois[373]. Le dauphin, tout à fait rassuré, prit sur lui de
transférer à Compiègne les états de la Langue d'oil, qui étaient
convoqués pour le 1er mai à Paris. Peu de monde y vint. C'était
toutefois une représentation telle quelle du royaume contre Paris.
[Note 373: «Ut illos principales occidi faceret,
vel si non posset... expugnaret viriliter civitatem
et tam diu dictam urbem Parisiensem... _per
impedimentum suorum victualium_ molestaret.»
Contin. G. de Nangis, p. 117.]
Les états rendirent hommage aux réformes de la grande ordonnance, en
les adoptant pour la plupart. L'aide qu'ils votèrent devait être
perçue par des députés des états. Cette affectation de popularité
effraya Marcel. Il engagea l'Université à implorer pour la ville la
clémence du dauphin. Mais il n'y avait plus de paix possible. Le
prince insistait pour qu'on lui livrât dix ou douze des plus
coupables. Il se rabattit même à cinq ou six, assurant qu'il ne les
ferait pas mourir...
Marcel ne s'y fia pas. Il acheva promptement les murs de Paris, sans
épargner les maisons de moines qui touchaient l'enceinte[374]. Il
s'empara de la tour du Louvre. Il envoya en Avignon louer des
_brigands_[375].
[Note 374: En continuant ces travaux, on retrouva
la fondation de tours qu'on regarda comme des
constructions des Sarrasins. Là, selon les
anciennes chroniques, avait existé autrefois un
camp appelé Altum-Folium (rue _Hautefeuille_, rue
_Pierre-Sarrasin_).]
[Note 375: Jean Donati partit le 8 mai 1358 pour
Avignon, portant à Pierre Maloisel 2,000 florins
d'or au Mouton, de la part de Marcel, qui l'avait
chargé de lever des _brigands_, et pour y acheter
des armes.--Marcel avait aussi dans Paris, dit
Froissart, un grand nombre de gens d'armes et
soudoyers Navarrois et Anglois, archers et autres
compagnons. Secousse, p. 224-5. V. aussi Perrens,
Étienne Marcel, p. 229. 1860: «Il envoyait de
toutes parts pour enrôler des hommes aguerris et
pour acheter des armes. Mais presque partout il
était victime des malversations de ses agents et de
la mauvaise foi des mercenaires... Marcel y vit,
non sans raison, combien il lui serait difficile de
se faire une armée, et par suite, de quelle
importance il était de gagner définitivement le roi
de Navarre, qui en avait une.»]
La noblesse et la commune allaient combattre et se mesuraient,
lorsqu'un tiers se leva auquel personne n'avait songé. Les souffrances
du paysan avaient passé la mesure; tous avaient frappé dessus, comme
une bête tombée sous la charge; la bête se releva enragée, et elle
mordit.
Nous l'avons déjà dit. Dans cette guerre chevaleresque que se
faisaient à armes courtoises[376] les nobles de France et
d'Angleterre, il n'y avait au fond qu'un ennemi, une victime des maux
de la guerre; c'était le paysan. Avant la guerre, celui-ci s'était
épuisé pour fournir aux magnificences des seigneurs, pour payer ces
belles armes, ces écussons émaillés, ces riches bannières qui se
firent prendre à Crécy et à Poitiers. Après, qui paya la rançon? ce
fut encore le paysan.
[Note 376: «Les chevaliers et les écuyers
rançonnoient-ils assez courtoisement, à mise
d'argent, ou à coursiers ou à roncins; ou d'un
pauvre gentilhomme qui n'avoit de quoi rien payer,
le prenoient bien le service un quartier d'an, ou
deux ou trois,» Froissart, III, 333.]
Les prisonniers, relâchés sur parole, vinrent sur leurs terres,
ramasser vitement les sommes monstrueuses qu'ils avaient promises sans
marchander sur le champ de bataille. Le bien du paysan n'était pas
long à inventorier. Maigres bestiaux, misérables attelages, charrue,
charrette, et quelques ferrailles. De mobilier, il n'y en avait point.
Nulle réserve, sauf un peu de grain pour semer. Cela pris et vendu,
que restait-il sur quoi le seigneur eût recours? le corps, la peau du
pauvre diable. On tâchait encore d'en tirer quelque chose.
Apparemment, le rustre avait quelque cachette où il enfouissait. Pour
le lui faire dire, on le travaillait rudement. On lui chauffait les
pieds. On n'y plaignait ni le fer ni le feu.
Il n'y a plus guère de châteaux; les édits de Richelieu, la
Révolution, y ont pourvu. Toutefois maintenant encore, lorsque nous
cheminons sous les murs de Taillebourg ou de Tancarville, lorsqu'au
fond des Ardennes, dans la gorge de Montcornet, nous envisageons sur
nos têtes l'oblique et louche fenêtre qui nous regarde passer, le
coeur se serre, nous ressentons quelque chose des souffrances de ceux
qui, tant de siècles durant, ont langui au pied de ces tours. Il n'est
même pas besoin pour cela que nous ayons lu les vieilles histoires.
Les âmes de nos pères vibrent encore en nous pour des douleurs
oubliées, à peu près comme le blessé souffre à la main qu'il n'a plus.
Ruiné par son seigneur, le paysan n'était pas quitte. Ce fut le
caractère atroce de ces guerres des Anglais; pendant qu'ils
rançonnaient le royaume en gros, ils le pillaient en détail. Il se
forma par tout le royaume des compagnies, dites d'Anglais ou de
Navarrais. Le Gallois Griffith désolait tout le pays entre Seine et
Loire, l'Anglais Knolles la Normandie. Le premier à lui seul saccagea
Montargis, Étampes, Arpajon, Montlhéry, plus de quinze villes ou gros
bourgs[377]. Ailleurs, c'étaient l'Anglais Audley, les Allemands
Albrecht et Frank Hennekin. Un de ces chefs, Arnaud de Cervoles, qu'on
appelait l'archiprêtre, parce qu'en effet, quoique séculier, il
possédait un archiprêtré, laissa les provinces déjà pillées, traversa
toute la France jusqu'en Provence, mit à sac Salon et Saint-Maximin
pour épouvanter Avignon. Le pape tremblant invita le brigand, le reçut
comme un fils de France[378], le fit dîner avec lui, et lui donna
quarante mille écus, de plus l'absolution. Cervoles, en sortant
d'Avignon, n'en pilla pas moins la ville d'Aix, d'où il alla en
Bourgogne pour en faire autant.
[Note 377: Froissart.]
[Note 378: Froissart.]
Ces chefs de bande n'étaient pas, comme on pourrait croire, des gens
de rien, de petits compagnons, mais des nobles, souvent des seigneurs.
Le frère du roi de Navarre pillait comme les autres[379]. Dans les
sauf-conduits qu'ils vendaient aux marchands qui approvisionnaient les
villes, ils exceptaient nommément les choses propres aux nobles, les
parures militaires: «Chapeaux de castor, plumes d'autruche et fers de
glaive[380].»
[Note 379: Philippe le Hardi, duc de Bourgogne,
l'appelait son compère. Froissart l'appelle
Monseigneur.]
[Note 380: Froissart.]
Les chevaliers du XIVe siècle avaient une autre mission que ceux des
romans, c'était d'écraser le faible. Le sire d'Aubrécicourt volait et
tuait au hasard _pour bien mériter de sa dame_, Isabelle de Juliers,
nièce de la reine d'Angleterre: «Car il était jeune et amoureux
durement.» Il se faisait fort de devenir au moins comte de
Champagne[381]. La dissolution de la monarchie donnait à ces pillards
des espérances folles. C'était à qui entrerait par ruse ou par force
dans quelque château mal gardé. Les capitaines des places se croyaient
libres de leurs serments. Plus de roi, plus de foi. Ils vendaient,
échangeaient leurs places, leurs garnisons.
[Note 381: Froissart.]
Cette vie de trouble et d'aventures, après tant d'années d'obéissance
sous les rois, faisait la joie des nobles. C'était comme une échappée
d'écoliers, qui ne ménagent rien dans leurs jeux. Froissart, leur
historien, ne se lasse pas de conter ces belles histoires. Il
s'intéresse à ces pillards, prend part à leurs bonnes fortunes: «Et
toujours gagnoient pauvres brigands, etc.[382]» Il ne lui arrive
nulle part de douter de leur loyauté. À peine doute-t-il de leur
salut[383].
[Note 382: «Et toujours gagnoient pauvres brigands
à piller villes et châteaux... ils épioient une
bonne ville ou châtel, une journée ou deux loin, et
puis s'assembloient et entroient en cette ville
droit sur le point du jour, et boutoient le feu en
une maison ou deux; et ceux de la ville cuidoient
que ce fussent mille armures de fer;... si
s'enfuyoient.. et ces brigands brisoient maisons,
coffres et écrins.. Et gagnèrent ainsi plusieurs
châteaux et les revendirent. Entre les autres, eut
un brigand qui épia le fort châtel de Combourne en
Limosin, avec trente de ses compagnons et
l'échellèrent, et gagnèrent le seigneur dedans, et
le mirent en prison en son châtel même, et le
tinrent si longtemps, qu'il se rançonna atout
vingt-quatre mille écus, et encore détint ledit
brigand le châtel. Et par ses prouesses le roi de
France le voulut avoir de lez lui, et acheta son
châtel vingt mille écus et fut huissier d'armes du
roi de France. Et étoit appelé ce brigand Bacon.»]
[Note 383: «Le coursier de Croquard trébucha et
rompit à son maître le col. Je ne sais que son
avoir devint ni qui eut l'âme, mais je sais que
Croquard fina ainsi.» Froissart.]
L'effroi était tel à Paris, que les bourgeois avaient offert à
Notre-Dame une bougie qui, disait-on, avait la longueur du tour de la
ville[384]. On n'osait plus sonner dans les églises, si ce n'est à
l'heure du couvre-feu, de crainte que les habitants en sentinelle sur
les murailles n'entendissent venir l'ennemi. Combien la terreur
n'était-elle pas plus grande dans les campagnes! Les paysans ne
dormaient plus. Ceux des bords de la Loire passaient les nuits dans
les îles, ou dans des bateaux arrêtés au milieu du fleuve. En
Picardie, les populations creusaient la terre et s'y réfugiaient. Le
long de la Somme, de Péronne à l'embouchure, on comptait encore au
dernier siècle trente de ces souterrains[385]. C'est là qu'on pouvait
avoir quelque impression de l'horreur de ces temps. C'étaient de
longues allées voûtées de sept ou huit pieds de large, bordées de
vingt ou trente chambres, avec puits au centre, pour avoir à la fois
de l'air et de l'eau. Autour du puits, de grandes chambres pour les
bestiaux. Le soin et la solidité qu'on remarque dans ces constructions
indiquent assez que c'était une des demeures ordinaires de la triste
population de ces temps. Les familles s'y entassaient à l'approche de
l'ennemi. Les femmes, les enfants, y pourrissaient des semaines, des
mois, pendant que les hommes allaient timidement au clocher voir si
les gens de guerre s'éloignaient de la campagne.
[Note 384: Chroniques de Saint-Denis.]
[Note 385: Ces souterrains paraissent avoir été
creusés dès l'époque des invasions normandes. Ils
furent probablement agrandis d'âge en âge. Une
partie du territoire de Santerre, qui à elle seule
possédait trois de ces souterrains, était appelée
Territorium sanctæ liberationis. Mém. de l'abbé
Leboeuf, dans les Mém. de l'Acad. des inscr.,
XXVII, 179.]
Mais ils ne s'en allaient pas toujours assez vite pour que les pauvres
gens pussent semer ou récolter. Ils avaient beau se réfugier sous la
terre, la faim les y atteignait. Dans la Brie et le Beauvoisis
surtout, il n'y avait plus de ressources[386]. Tout était gâté,
détruit. Il ne restait plus rien que dans les châteaux. Le paysan,
enragé de faim et de misère, força les châteaux, égorgea les nobles.
[Note 386: «Dont un si cher temps vint en France,
que on vendoit un tonnelet de harengs trente écus,
et toutes autres choses à l'avenant, et mouroient
les petites gens de faim, dont c'étoit grand'pitié;
et dura cette dureté et ce cher temps plus de
quatre ans.» Froissart.--Les ecclésiastiques
eux-mêmes souffrirent beaucoup: «Multi abbates et
monachi depauperati et etiam abbatissæ varia et
aliena loca per Parisios et alibi, divitiis
diminutis, quærere cogebantur. Tunc enim qui olim
cum magna equorum scutiferorum caterva visi fuerant
incedere, nunc peditando unico famulo et monacho
cum victu sobrio poterant contentari.» Contin. G.
de Nangis, II, 122.--La misère et les insultes des
gens de guerre inspirèrent souvent aux
ecclésiastiques un courage extraordinaire. Nous
voyons dans une occasion le chanoine de Robesart
abattre trois Navarrais de son premier coup de
lance. Ensuite il fit merveille de sa hache.
L'évêque de Noyon faisait aussi une rude guerre à
ces brigands. Froissart, II, 353. Secousse, I,
340-1.]
Jamais ceux-ci n'auraient voulu croire à une telle audace. Ils avaient
ri tant de fois, quand on essayait d'armer ces populations simples et
dociles, quand on les traînait à la guerre! On appelait par dérision
le paysan Jacques Bonhomme, comme nous appelons Jeanjeans, nos
conscrits[387]. Qui aurait craint de maltraiter des gens qui portaient
si gauchement les armes? C'était un dicton entre les nobles: «Oignez
vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra[388].»
[Note 387: Contin. G. de Nangis. Les autres
étymologies sont ridicules. Voyez Baluze, Pap.
Aven., I, 333, etc.]
[Note 388: «Quand on était dans les bons jours, que
l'on ne voulait pas tuer ou qu'on ne le voulait que
par hasard et par accident, il y avait une facétie
qui se reproduisait souvent et qui était devenue
traditionnelle. On enfermait le mari dans la huche
où l'on pétrit le pain, et, jetant la femme dessus
comme sur un lit, on la violait. S'il y avait là
quelque enfant dont les cris importunaient, au
moyen d'un lien très-court on attachait à cet
enfant un chat retenu par un de ses membres.
Voyez-vous d'ici la figure de Jacques Bonhomme
sortant de sa huche, blémissant encore de rage sous
cette couche de farine qui le rend grotesque et lui
ôte jusqu'à la dignité de son désespoir; le
voyez-vous retrouvant sa femme et sa fille
souillées, son enfant ensanglanté, dévisagé, tué
quelquefois par le chat en fureur?» Bonnemère,
Histoire des Paysans. _Note de_ 1860.]
Les Jacques payèrent à leurs seigneurs un arriéré de plusieurs
siècles. Ce fut une vengeance de désespérés, de damnés. Dieu semblait
avoir si complétement délaissé ce monde!... Ils n'égorgeaient pas
seulement leurs seigneurs, mais tâchaient d'exterminer les familles,
tuant les jeunes héritiers, tuant l'honneur en violant les dames[389].
Puis, ces sauvages s'affublaient de beaux habits, eux et leurs femmes,
se paraient de belles dépouilles sanglantes.
[Note 389: «Quærentes nobilis et eorum maneria cum
uxoribus et liberis exstirpare... Dominas nobiles
suas vili libidine opprimebant.» Cont. G. de
Nangis. 119.]
Et toutefois, ils n'étaient pas tellement sauvages, qu'ils n'allassent
avec une sorte d'ordre, par bannières, et sous un capitaine, un des
leurs, un rusé paysan qui s'appelait Guillaume Callet[390]: «Et en ces
assemblées avoit gens de labour le plus, et si y avoit de riches
hommes bourgeois et aultres[391].»--«Quand on leur demandoit, dit
Froissart, pourquoi ils faisoyent ainsi, ils répondoient qu'ils ne
savoient, mais qu'il faisoyent ainsi qu'ils veoyent les autres faire;
et pensoyent qu'ils dussent en telle manière destruire tous les nobles
et gentilhommes du monde.»
[Note 390: Ou Caillet, dans les Chroniques de la
France; Karle, dans le Continuateur de Nangis;
Jacques Bonhomme, selon Froissart et l'auteur
anonyme de la première Vie d'Innocent VI: «Et
l'élurent le pire des mauvais, et ce roi on
appeloit Jacques Bonhomme.» Froissart.--V. sur
Calle, M. Perrens, page 247. 1860.]
[Note 391: Chron. de Saint-Denis.--«Chaque village
voulait avoir son chef, et au lieu de le prendre
parmi les plus forcenés, ces paysans, qui
paraissent dans l'histoire comme des bêtes fauves,
s'adressaient de préférence au plus honorable, au
plus considérable et souvent au plus modéré. Dans
le Valois, on trouve au nombre de ces chefs Denisot
Rebours, capitaine de Fresnoy; Lambert de
Hautefontaine, frère de Pierre de Demeuille, qui
était président au Parlement et conseiller du duc
de Normandie; Jean Hullot d'Estaneguy, «homme de
bonne fame et renommée,» disent les lettres de
rémission; Jean Nerenget, curé de Gélicourt;
Colart, le meunier, gros bourgeois de la comté de
Clermont; la dame de Bethencourt, fille du seigneur
de Saint-Martin le Guillart.» Perrens, Étienne
Marcel, page 245, d'après le _Trésor des Chartes_,
1860.]
Aussi les grands et les nobles se déclarèrent tous contre eux, sans
distinction de parti. Charles le Mauvais les flatta, invita leurs
principaux chefs[392] et pendant les pourparlers il fit main basse
sur eux. Il couronna le roi des Jacques d'un trépied de fer rouge. Il
les surprit ensuite près de Montdidier, et en fit un grand carnage.
Les nobles se rassurèrent, prirent les armes, et se mirent à tuer et
brûler tout dans les campagnes, à tort ou à droit[393].
[Note 392: «Blanditiis advocavit.» Cont. G. de N.]
[Note 393: Chateaubriand, Études hist., édit. 1831,
t. IV, p. 170: «Nous avons encore les complaintes
latines que l'on chantait sur les malheurs de ces
temps, et ce couplet:
Jacques Bonhomme,
Cessez, cessez, gens d'armes et piétons,
De piller et manger le Bonhomme,
Qui de longtemps Jacques Bonhomme
Se nomme.»
Ce couplet est-il bien ancien?--Pour les
complaintes latines, voyez Mém. collection Petitot,
t. V, p. 181.]
La guerre des Jacques avait fait une diversion utile à celle de Paris.
Marcel avait intérêt à les soutenir[394]. Les communes hésitaient.
Senlis et Meaux les reçurent. Amiens leur envoya quelques hommes, mais
les fit bientôt revenir. Marcel, qui avait profité du soulèvement pour
détruire plusieurs forteresses autour de Paris, se hasarda à leur
envoyer du monde pour les aider à prendre le Marché de Meaux. D'abord
le prévôt des monnaies leur conduisit cinq cents hommes, auxquels se
joignirent trois cents autres sous la conduite d'un épicier de Paris.
[Note 394: «Si Marcel était trop politique pour ne
pas profiter d'une diversion si opportune, il ne
pouvait ni la prévoir, puisqu'elle ne fut pas
concertée, ni la provoquer, puisque, malgré
l'alliance de quelques bonnes villes, il n'exerçait
directement aucune action hors de Paris. Tous ses
actes sont d'un homme que les événements ont
surpris et qui ne songe qu'après coup à en tirer
parti. «Plaise vous sçavoir, écrivait-il le 11
juillet (1358), que les dites choses furent en
Beauvoisis commencées et faictes sans nostre sceu
et volenté.» On objecte qu'il avait intérêt à nier
la part qu'il venait de prendre à la Jacquerie;
mais il ne la nie que pour les premiers jours.»
Perrens, page 239.--«... Et mieuls ameriens estre
mort que avoir apprové les fais par la manière
qu'ils furent commencié par aucuns des gens du plat
paiis de Beauvoisis, mais envoiasmes bien trois
cens combatans de noz gens et lettres de credance
pour euls faire désister de grans mauls qu'il
faisoient, et pour ce qu'il ne voudrent désister
des choses qu'il faisoient, ne encliner à nostre
requeste, nos gens se départirent d'euls et de
nostre commandement firent crier bien en soixante
villes sur paine de perdre la teste que nuls ne
tuast femmes, ne enfans de gentil homme, ne gentil
femme se il n'estoit ennemi de la bonne ville de
Paris, ne ne robast, pillast, ardeist, ne abatist
maisons qu'il eussent, et au temps de lors avoit en
la ville de Paris plus de mille que gentils hommes
que gentils femmes et y estoit ma dame de Flandres,
ma dame la royne Jehanne et ma dame d'Orliens, et à
tous on ne fit que bien et honneur et encores en y
a mil qui y sont venus à seurté, ne à bons gentils
hommes, ne à bonnes gentils femmes qui nul mal
n'ont fait au peuple, ne ne veulent faire, nous ne
voulons nul mal...» Lettre d'Étienne Marcel aux
bonnes villes de France et de Flandre (publiée par
M. Kervyn de Lettenhove, dans les Bulletins de
l'Acad. roy. de Belg., t. XX, nº 9).
«Quand Marcel vit les efforts intelligents de
Guillaume Calle pour former un faisceau de tant de
bandes dispersées, il comprit le parti qu'on
pouvait tirer de cette nouvelle force en la
réglant. C'est pourquoi, sur divers points, il
indiqua aux Jacques les chefs qu'ils devaient
choisir, tandis qu'ailleurs il communiquait avec
ceux qu'ils avaient élus d'eux-mêmes... il leur
recommandait de raser tous les châteaux qui
pouvaient nuire aux Parisiens. S'il redoutait les
ravages et les meurtres inutiles, il acceptait le
but de cette guerre, qui devait être l'abaissement
de la noblesse.
«Mais bientôt il put se convaincre qu'il ne
suffisait pas de diriger de loin, par ses conseils,
des alliés indociles, et qu'il fallait tout
ensemble leur envoyer des hommes d'armes et des
chefs qui leur donnassent l'exemple. Il organisa
une double expédition de Parisiens et de
mercenaires à leur solde. L'une, sous les ordres de
l'épicier Pierre Gilles et de l'orfèvre Pierre
Desbarres, devait attaquer les châteaux,
principalement au sud de Paris... L'autre, dirigée
par Jean Vaillant, prévôt des monnaies, devait se
joindre à Guillaume Calle...»