«Sans figure de jugement.» Commission des trois

élus des États pour les diocèses de Clermont et de

Saint-Flour. 3 mars 1356 (1359). Ordonn. IV, 181.

«Lesquels jureront aux saints évangiles de Dieu,

qu'ils ne donneront ni distribueront ledit argent à

notre seigneur le Roy, ni à nous, ni à d'autres, si

ce n'est aux gens d'armes... Et si aucun de nos

officiers vouloit le prendre, nous voulons que

lesdits receveurs puissent leur résister, et s'ils

ne sont pas assez forts qu'ils appellent leurs

voisins des bonnes villes (art. 2). Le duc de

Bourgogne, le comte de Flandre et autres nobles ou

députés des villes, qui ne sont pas venus aux

États, sont requis d'y venir à la Quasimodo, avec

intimation que s'ils ne viennent, ils seront tenus

à ce qu'auront ordonné ceux qui y viendront (art.

5).» Ordon., III, 126-7.

«Seulement, dans les voyages du roi, de la reine et

du dauphin, leurs maîtres d'hôtel pourront, hors

des villes, faire prendre par les gens de la

justice du lieu, des tables, des coussins, de la

paille et des voitures, le tout en payant, et

seulement pour un jour.» Ibidem.

Défense aux conseillers et officiers de faire

marchandise. «Les denrées sont aucunes foiz par

leurs mauvaistiez grandement enchéries; et qui pis

est, pour leur gautesse, il est peu de personnes

qui osent mettre aux denrées que eulz ou leurs

facteurs pour eux bent avoir ou acheter...» Art.

31. Ibidem.

Ceci n'est pas dans l'ordonnance, mais dans la

Remontrance déjà citée. On y dit aussi «que ceux

qui vouloient gouverner n'étant que deux ou trois,

les choses souffroient de longs délais; que ceux

qui poursuivoient la court, chevaliers, écuyers et

bourgeois, étoient si dommagés par ces délais,

qu'ils vendoient leurs chevaux, et partoient sans

réponse, mal contens, etc.» _Ms. de la Bibl.

royale, fonds Dupuys_, nº 646, _et Brienne_, nº

276.]

Ils exigeaient que dans l'intervalle des assemblées il gouvernât avec

l'assistance de trente-six élus des états, douze de chaque ordre.

D'autres élus devaient être envoyés dans les provinces avec des

pouvoirs presque illimités. Ils pouvaient punir sans forme de procès,

emprunter et contraindre, instituer, salarier, châtier les agents

royaux, assembler des états provinciaux, etc.

Les états accordaient de quoi payer trente mille hommes d'armes. Mais

ils faisaient promettre au dauphin que l'aide _ne seroit levée ni

employée par ses gens, mais par bonnes gens sages, loyaux et

solvables, ordonnés par les trois états_[354]. Une nouvelle monnaie

devait être faite, mais conforme _à l'instruction et aux patrons qui

sont entre les mains du prévôt des marchands de Paris_. Nul changement

dans les monnaies sans le consentement des états.

[Note 354: L'aide n'est accordée que pour un an.

Les états, convoqués ou non, s'assembleront à la

Quasimodo.]

Nulle trêve, nulle convocation d'arrière-ban sans leur autorisation.

Tout homme en France sera obligé de s'armer.

Les nobles ne pourront quitter le royaume sous aucun prétexte. Ils

suspendront toute guerre privée: «Que si aucun fait le contraire, la

justice du lieu, ou s'il est besoin, _ces bonnes gens du pays,

prennent tels guerriers_... et les contraignent sans délai par retenue

de corps et exploitement de leurs biens, à faire paix et à cesser de

guerroyer.» Voilà les nobles soumis à la surveillance des communes.

Le droit de prise cesse. On pourra résister aux procureurs, et

_s'assembler contre eux par cri, ou par son de cloche_.

Plus de don sur le domaine. Tout don est révoqué, en remontant jusqu'à

Philippe le Bel.--Le dauphin promet de faire cesser autour de lui

toute dépense superflue et _voluptuaire_.--Il fera jurer à tous ses

officiers de ne lui rien demander qu'en présence du grand conseil.

Chacun se contentera d'un office.--Le nombre des gens de justice sera

réduit.--Les prévôtés, vicomtés, ne seront plus données à ferme.--Les

prévôts, etc., ne pourront être placés dans les pays où ils sont nés.

Plus de jugement par commission.--Les criminels ne pourront composer,

«mais il sera fait pleine justice.»

Quoique l'un des principaux rédacteurs de l'ordonnance, Le Coq, soit

un avocat, un président du Parlement, les magistrats y sont traités

sévèrement. On leur défend de faire le commerce; on leur interdit les

coalitions, les empiétements sur leurs juridictions respectives. On

leur reproche leur paresse. On réduit leurs salaires en certains cas.

Les réformes sont justes; mais le langage est rude, le ton aigre et

hostile. Il est évident que le Parlement se refusait à soutenir les

états et la commune.

Les présidents, ou autres membres du Parlement, commis aux enquêtes,

ne prendront que quarante sols par jour. «Plusieurs ont accoustumé de

prendre salaire trop excessif, et d'aller à quatre ou cinq chevaux,

quoique s'ils alloient à leurs dépens, il leur suffiroit bien d'aller

à deux chevaux ou à trois.»

Le grand conseil, le Parlement, la chambre des Comptes, sont accusés

de négligence. _Des arrêts qui devroient avoir été rendus, il y a

vingt ans, sont encore à rendre._ Les conseillers viennent tard, leurs

dîners sont longs, leurs après-dîners _peu profitables_. Les gens de

la chambre des Comptes «jureront aux saints évangiles de Dieu, que

bien et loyalement ils délivreront la bonne gent et par ordre, _sans

eux faire muser_.» Le grand conseil, le Parlement, la chambre des

Comptes, doivent s'assembler _au soleil levant_. Les membres du grand

conseil qui ne viendront pas _bien matin_ perdront les gages de la

journée.--Ces membres, malgré leur haute position, sont, comme on

voit, traités sans façon par les bourgeois législateurs.

Cette grande ordonnance de 1357, que le dauphin fut obligé de signer,

était bien plus qu'une réforme. Elle changeait d'un coup le

gouvernement. Elle mettait l'administration entre les mains des états,

substituait la république à la monarchie. Elle donnait le gouvernement

au peuple. Constituer un nouveau gouvernement au milieu d'une telle

guerre, c'était une opération singulièrement périlleuse, comme celle

d'une armée qui renverserait son ordre de bataille en présence de

l'ennemi. Il y avait à craindre que la France ne pérît dans ce

revirement.

L'ordonnance détruisait les abus. Mais la royauté ne vivait guère que

d'abus[355].

[Note 355: Ceci n'excuse point la royauté, mais

l'incrimine au contraire de n'avoir voulu que les

perpétuer (1860).--M. Perrens dit très-bien, page

11: «Il n'est point vrai de dire que, pour faire

contrepoids à la noblesse, le pouvoir royal fit

alliance avec les classes populaires: il se servait

tantôt de l'une, tantôt des autres, et, à la faveur

de leurs discordes, poussait chaque jour plus loin

ses empiétements et ses progrès. Si la nation s'est

affranchie à la longue, ce n'est point par son

concours, mais malgré les obstacles qu'il mettait

sur sa route. L'histoire de nos rois n'est, le plus

souvent, qu'une longue suite de conjurations qu'ils

croyaient légitimes, puisqu'ils se regardaient

comme investis d'un droit supérieur pour commander

aux autres hommes. Que fût-il arrivé si les

successeurs de Hugues Capet, si les Valois et les

Bourbons, eussent fait le personnage populaire

qu'on a cru voir dans leur histoire? Selon toute

apparence, la Révolution française en eût été

avancée de quelques siècles, et elle n'eût coûté ni

tant de sang ni tant de ruines.»]

Dans la réalité, la France existait-elle comme personne politique?

pouvait-on lui supposer une volonté commune? Ce qu'on peut affirmer,

c'est que l'autorité lui apparaissait tout entière dans la royauté.

Elle ne souhaitait que des réformes partielles. L'ordonnance approuvée

des états n'était, selon toute vraisemblance, que l'oeuvre d'une

commune, d'une grande et intelligente commune, qui parlait au nom du

royaume, mais que le royaume devait abandonner dans l'action.

Les nobles conseillers du dauphin, dans leur haine de nobles contre

les bourgeois, dans leurs jalousies provinciales contre Paris,

poussaient leur maître à la résistance. Au mois de mars, il avait

signé l'ordonnance présentée aux états; le 6 avril, il défendit de

payer l'aide que les états avaient votée. Le 8, sur les

représentations du prévôt des marchands, il révoqua la défense. Le

jeune prince flottait ainsi entre deux impulsions, suivant l'une

aujourd'hui, demain l'autre, et peut-être de bonne foi. Il y avait

grandement à douter dans cette crise obscure. Tout le monde doutait,

personne ne payait. Le dauphin restait désarmé, les états aussi. Il

n'y avait plus de pouvoir public, ni roi, ni dauphin, ni états.

Le royaume, sans force, se mourant, pour ainsi dire, et perdant

conscience de soi, gisait comme un cadavre. La gangrène y était, les

vers fourmillaient; les vers, je veux dire les brigands, anglais,

navarrais. Toute cette pourriture isolait, détachait l'un de l'autre

les membres du pauvre corps. On parlait du royaume; mais il n'y avait

plus d'états vraiment généraux, rien de général, plus de

communication, de route pour s'y rendre. Les routes étaient des

coupe-gorges. La campagne un champ de bataille; la guerre partout à la

fois, sans qu'on pût distinguer ami ou ennemi.

Dans cette dissolution du royaume, la commune restait vivante[356].

Mais comment la commune vivrait-elle seule, et sans secours du pays

qui l'environne? Paris, ne sachant à qui s'en prendre de sa détresse,

accusait les états. Le dauphin enhardi déclara qu'il voulait

gouverner, qu'il se passerait désormais de tuteur. Les commissaires

des états se séparèrent. Mais il n'en fut que plus embarrassé. Il

essaya de faire un peu d'argent en vendant des offices, mais l'argent

ne vint pas. Il sortit de Paris; toute la campagne était en feu. Il

n'y avait pas de petite ville où il ne pût être enlevé par les

brigands. Il revint se blottir à Paris et se remettre aux mains des

états. Il les convoqua pour le 7 novembre.

[Note 356: «Étienne Marcel donnait tous ses soins à

l'organisation des milices bourgeoises, qui

existaient depuis longtemps, mais qui manquaient de

discipline. Il donna à chaque quartier un chef

militaire qui, sous le nom de quartenier,

commandait aux cinquantainiers, lesquels

commandaient à cinquante hommes, et aux dizainiers

qui en commandaient dix. Ainsi, les ordres du

prévôt des marchands, communiqués directement aux

quarteniers, l'étaient par ceux-ci aux

cinquantainiers et par les cinquantainiers aux

dizainiers, qui pouvaient, en peu de temps, réunir

leurs hommes et se tenir prêts à tout événement. La

charge de quartenier avait pris par là une grande

importance; Marcel la releva encore en la rendant

élective...»

Marcel entrait en même temps dans les moindres

détails de l'administration municipale. Il enjoint

aux Parisiens, par une ordonnance, «de maintenir la

propreté dans les rues, chacun devant sa maison, et

de ne point laisser leurs pourceaux en liberté,

s'ils ne les voulaient voir tuer par les sergents.»

Ces règlements de police étaient d'autant plus

nécessaires qu'à cette époque la population de

Paris s'était accrue d'un grand nombre d'habitants

des campagnes, qui venaient y chercher un abri. V.

p. 315.

Marcel ne ferma jamais les portes à ces malheureux,

et préserva Paris jusqu'au dernier moment de la

famine et de la peste. (Perrens, Étienne Marcel, p.

139, 1860.)]

Dans la nuit du 8 au 9, un ami de Marcel, un Picard, le sire de

Pecquigny, enleva par un coup de main Charles le Mauvais du fort où il

était enfermé. Marcel, qui voyait toujours autour du dauphin une foule

menaçante de nobles, avait besoin d'une épée contre ces gens d'épée,

d'un prince du sang contre le dauphin. Les bourgeois, dans leurs plus

hardies tentatives de liberté, aimaient à suivre un prince. Il

semblait beau aussi et chevaleresque, quand la chevalerie se

conduisait si mal, que les bourgeois se chargeassent de réparer cette

grande injustice, de redresser le tort des rois. La foule, toujours

facile aux émotions généreuses, accueillit le prisonnier avec des

larmes de joie. Le retour de ce méchant homme, mais si malheureux,

leur semblait celui de la justice elle-même. Amené par les communes

d'Amiens, reçu à Saint-Denis par la foule des bourgeois qui étaient

allés au-devant[357], il vint à Paris, mais d'abord seulement hors des

murs, à Saint-Germain-des-Prés. Le surlendemain il _prêcha_ le peuple

de Paris. Il y avait contre les murs de l'abbaye une chaire ou

tribune, d'où les juges présidaient aux combats judiciaires qui se

faisaient au Pré-aux-Clercs, limite des deux juridictions. Ce fut de

là que parla le roi de Navarre. Le dauphin, à qui il avait demandé

l'entrée de la ville et qui n'avait pas osé refuser, était venu

l'entendre, peut-être dans l'espoir qu'il en dirait moins. Mais la

harangue n'en fut que plus hardie. Il commença en latin, et continua

en langue vulgaire[358]. Il parla à merveille. Il était, disent les

contemporains, petit, vif et d'esprit subtil.

[Note 357: «Et mesmement le duc de Normandie le

festa grandement. Mais faire le convenoit, car le

prévost des marchands et ceux de son accord le

ennortèrent à ce faire.» Froissart, III. p. 290.]

[Note 358: «In latino valde pulchro.» Contin. G. de

Nangis.]

Le texte du discours, tiré, selon l'usage du temps, de la sainte

Écriture, prêtait aux développements pathétiques: _Justus Dominus et

dilexit justitias; vidit æquitatem vultus ejus_. Le roi de Navarre,

s'adressant, avec une insidieuse douceur, au dauphin lui-même, le

prenait à témoin des injures qu'on lui avait faites. On avait bien

tort de se défier de lui; n'était-il pas Français de père et de mère?

n'était-il pas plus près de la couronne que le roi d'Angleterre qui la

réclamait? il voudrait vivre et mourir en défendant le royaume de

France... Le discours fut si long, qu'_on avait soupé dans Paris quand

il cessa_[359]. Mais, quoique le bourgeois n'aime pas à se

_desheurer_[360], il n'en fut pas moins favorable au harangueur. Ce

fut à qui lui donnerait de l'argent.

[Note 359: Chroniques de Saint-Denis.]

[Note 360: Comme dit le cardinal de Retz.]

De Paris, il alla à Rouen et y exposa ses malheurs avec la même

faconde[361]. Il fit descendre du gibet les corps de ses amis qui

avaient été mis à mort au terrible dîner de Rouen[362], et les suivit

à la cathédrale au son des cloches et à la lueur des cierges. C'était

le jour des Saints-Innocents (28 décembre); il parla sur ce texte:

«Des Innocents et des justes s'étaient attachés à moi, parce que je

tenais pour vous, ô Seigneur!»

[Note 361: «Miserias suas exposuit... eleganter.»

Cont. G. de Nangis.]

[Note 362: «Le corps du comte d'Harcourt avait déjà

été enlevé depuis longtemps. Les trois autres corps

furent ensevelis par trois rendus (frères convers)

de la Madeleine de Rouen. Chacun de ces corps fut

ensuite mis dans un coffre, et il y eut un

quatrième coffre vide en représentation du comte

d'Harcourt. Ce dernier coffre fut mis dans un char

à dames.» Secousse, p. 165.--«Campanis pulsatis...

sermone per ipsum regem prius facto, ubi assumpsit

thema istud: Innocentes et recti adhæserunt mihi

(Ps. XXIV, 21).» Cont. G. de Nangis.]

Le dauphin _prêchait_ aussi à Paris. Il haranguait aux halles, Marcel

à Saint-Jacques[363]. Mais le premier n'avait pas la foule. Le peuple

n'aimait pas la mine chétive du jeune prince. Tout sage et sensé qu'il

pouvait être, c'était un froid harangueur, à côté du roi de Navarre.

[Note 363: Le dauphin voulait, disait-il, vivre et

mourir avec eux; les gendarmes qu'il réunissait

étaient pour défendre le royaume contre les ennemis

qui le ravageaient impunément par la faute de ceux

qui s'étaient emparés du gouvernement; il aurait

déjà chassé ces ennemis s'il avait eu

l'administration de la finance, mais il n'avait pas

touché un denier ni une maille de tout l'argent

levé par les états.--Marcel, averti de l'effet

produit par ce discours, fit à son tour assembler

le peuple à Saint-Jacques de l'Hôpital. Le duc y

vint, mais ne put se faire entendre. Consac,

partisan du prévôt, parla contre _les officiers_;

il y avait tant de mauvaises herbes, disait-il, que

les bonnes ne pouvaient fructifier. L'avocat Jean

de Saint-Onde, un des généraux des aides, déclara

qu'une partie de l'argent avait été mal employée,

et que plusieurs chevaliers, qu'il nomma, avaient

reçu, par ordre du duc de Normandie, 40,000 ou

50,000 moutons d'or. «Si comme les rooles le

notoient.» Secousse, Hist. de Charles le Mauvais,

170.]

L'engouement de Paris pour celui-ci était étrange[364]. Que demandait

ce prince si populaire? Qu'on affaiblît encore le royaume, qu'on mît

en ses mains des provinces entières, les provinces les plus vitales de

la monarchie, toute la Champagne et une partie de la Normandie, la

frontière anglaise, le Limousin, une foule de places et de

forteresses. Mettre en des mains si suspectes nos meilleures

provinces, c'eût été perdre d'un trait de plume autant qu'on avait

perdu par la bataille de Poitiers.

[Note 364: «Omnibus amabilis et dilectus,» dit le

second continuateur de Guillaume de Nangis.]

Les bourgeois de Paris s'imaginaient que si le roi de Navarre était

satisfait, il allait les délivrer des bandes de brigands qui

affamaient la ville et qui se disaient Navarrais. Au fond, ils

n'étaient ni au roi de Navarre, ni à personne. Il eût voulu rappeler

tous ces pillards qu'il ne l'aurait pu.

Cependant les bourgeois, le prévôt, l'Université, entouraient,

assiégeaient le dauphin. Ils le sommaient de faire justice à ce pauvre

roi de Navarre. Un jacobin, parlant au nom de l'Université, lui

déclara qu'il était arrêté que le roi de Navarre ayant une fois fait

toutes ses demandes, le dauphin lui rendrait ses forteresses; que sur

le reste, la ville et l'Université aviseraient. Un moine de

Saint-Denis vint après le Jacobin: «Vous n'avez pas tout dit, maître,

s'écria-t-il. Dites encore que si monseigneur le duc ou le roi de

Navarre ne se tient à ce qui est décidé, nous nous déclarons contre

lui.»

Il n'y avait pas à dire non. Le dauphin promettait gracieusement. Puis

il faisait répondre par les commandants et capitaines qu'ayant reçu

leurs places du roi ils ne pouvaient les rendre sur un ordre du

dauphin.

Celui-ci, au milieu d'une ville ennemie, n'avait d'autre moyen de se

procurer quelque argent que par de nouvelles altérations de monnaies

(22, 23 janvier, 7 février). Les états, réunis le 11 février, lui

firent prendre le titre de régent du royaume, sans doute afin

d'autoriser tout ce qu'ils ordonneraient en son nom. Peut-être aussi

la commission des trente-quatre, choisie sous l'influence de Marcel,

mais composée en majorité de nobles et d'ecclésiastiques,

voulait-elle rendre force au dauphin contre les bourgeois de Paris.

Un événement tragique avait porté au comble le mauvais vouloir de

ceux-ci. Un clerc, apprenti d'un changeur, nommé Perrin Marc, ayant

vendu, pour le compte de son maître, deux chevaux au dauphin et

n'étant pas payé, arrêta dans la rue Neuve-Saint-Merry Jean Baillet,

trésorier des finances. Le trésorier refusait de payer, sans doute

sous prétexte du droit de prise. Une dispute s'éleva, Perrin tua

Baillet et se jeta à quartier dans Saint-Jacques-la-Boucherie. Les

gens du dauphin, Robert de Clermont, maréchal de Normandie, Jean de

Châlons et Guillaume Staise, prévôt de Paris, s'y rendirent, forcèrent

l'asile, traînèrent Perrin au Châtelet, lui coupèrent les poings et le

firent pendre. L'évêque se plaignit bien haut de cette violation des

immunités ecclésiastiques, il obtint le corps de Perrin et l'enterra

honnêtement à Saint-Merry. Marcel assista au service tandis que le

dauphin suivait l'enterrement de Baillet.

Une collision était imminente. Marcel, pour encourager les bourgeois

par la vue de leur nombre, leur fit porter des chaperons bleus et

rouges, aux couleurs de la ville[365]. Il écrivit aux bonnes villes

pour les prier de prendre ces chaperons. Amiens et Laon n'y

manquèrent pas. Peu d'autres villes consentirent à en faire autant.

[Note 365: «Dans la première semaine de janvier,

ceux de Paris ordonnèrent que ils auroient tous

chapperons my partis de drap rouge et pers.» _Ms._

«Outre ces chaperons, les partisans du prévôt

portèrent encore des fermeilles d'argent mi-partiz

d'esmail vermeil et asuré, au dessous avoit escript

_à bonne fin_, en signe d'alience de vivre et morir

avec ledit prévôt contre toutes personnes.» Lettres

d'abolition du 10 août 1358. Secousse, ibid., p.

163.]

Cependant la désolation des campagnes amenait, entassait dans Paris

tout un peuple de paysans. Les vivres devenaient rares et chers. Les

bourgeois qui avaient beaucoup de petits biens dans l'Île-de-France,

et qui en tiraient mille douceurs, oeufs, beurre, fromages, volailles,

ne recevaient plus rien. Ils trouvaient cela bien dur[366]. Le 22

février, le dauphin rendit une nouvelle ordonnance pour altérer encore

les monnaies.

[Note 366: «Admirantibus de hoc et dolentibus

præposito mercatorum et civibus, quod per regentem

et nobiles qui circa eum erant non remediabatur,

ipsum pluries adierunt oxorantes... Qui optime eis

facere promittebat, sed... Quinimo magis gaudere de

malis insurgentibus in populis et afflictionibus,

et tunc et postea Nobiles videbantur.» Cont. G. de

Nangis, p. 116.]

Le lendemain, le prévôt des marchands assembla en armes à Saint-Éloi

tous les corps de métiers. À neuf heures, cette foule armée reconnut

dans la rue un des conseillers du dauphin, avocat au parlement, maître

Regnault Dacy, qui revenait du Palais chez lui, près Saint-Landry. Ils

se mirent à courir sur lui; il se jeta dans la maison d'un pâtissier,

et y fut frappé à mort; il n'eut pas le temps de pousser un cri.

Cependant le prévôt, suivi d'une foule de bonnets rouges et bleus,

entra dans l'hôtel du dauphin, monta jusqu'à sa chambre, et lui dit

aigrement qu'il devait mettre ordre aux affaires du royaume; que ce

royaume devant après tout lui revenir, c'était à lui à le garder des

compagnies qui gâtaient tout le pays. Le dauphin, qui était entre ses

conseillers ordinaires les maréchaux de Champagne et de Normandie,

répondit avec plus de hardiesse que de coutume: «Je le ferais

volontiers, si j'avais de quoi le faire; mais c'est à celui qui a les

droits et profits à avoir aussi la garde du royaume[367].» Il y eut

encore quelques paroles aigres, et le prévôt éclata: «Monseigneur,

dit-il au dauphin, ne vous étonnez de rien de ce que vous allez voir;

il faut qu'il en soit ainsi.» Puis, se tournant vers les hommes aux

capuces rouges, il leur dit: «Faites-vite ce pourquoi vous êtes

venu[368].» À l'instant, ils se jetèrent sur le maréchal de Champagne

et le tuèrent près du lit du dauphin. Le maréchal de Normandie s'était

retiré dans un cabinet; ils l'y poursuivirent et le tuèrent aussi. Le

dauphin se croyait perdu; le sang avait rejailli jusque sur sa robe.

Tous ses officiers avaient fui. «Sauvez-moi la vie,» dit-il au prévôt.

Marcel lui dit de ne rien craindre. Il changea de chaperon avec lui,

le couvrant ainsi des couleurs de la ville. Toute la journée, Marcel

porta hardiment le chaperon du dauphin. Le peuple l'attendait à la

Grève. Il le harangua d'une fenêtre, dit que ceux qui avaient été tués

étaient des traîtres, et demanda au peuple s'il le soutiendrait.

Plusieurs crièrent qu'ils l'avouaient de tout, et se dévouaient à lui

à la vie et à la mort.

[Note 367: Froissart.]

[Note 368: «Eia breviter facite hoc propter quod

huc venistis.» Cont. G. de Nangis.]

Marcel retourna au palais avec une foule de gens armés qu'il laissa

dans la cour. Il trouva le dauphin plein de saisissement et de

douleur. «Ne vous affligez pas, monseigneur, lui dit le prévôt. Ce qui

s'est fait, s'est fait pour éviter le plus grand péril, _et de la

volonté du peuple_[369]. Et il le priait de tout approuver.

[Note 369: Chronique de Saint-Denis.]

Il fallait que le dauphin approuvât, ne pouvant mieux. Il lui fallut

encore faire bonne mine au roi de Navarre, qui rentra quatre jours

après. Marcel et Le Coq les avaient réconciliés, bon gré mal gré, et

les faisaient dîner ensemble tous les jours.

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 19 / 23 段