Deux cardinaux légats, dont un du nom de Talleyrand, s'entremirent

pour empêcher l'effusion du sang chrétien. Le prince de Galles offrait

de rendre tout ce qu'il avait pris, places et hommes, et de jurer de

ne plus servir de sept ans contre la France. Jean refusa, comme il

était naturel; il eût été honteux de laisser aller ces pillards. Il

exigeait qu'au moins le prince de Galles se rendit avec cent

chevaliers. Les Anglais s'étaient fortifiés sur le coteau de

Maupertuis près Poitiers, colline roide, plantée de vignes, fermées de

haies et de buissons d'épines. Le haut de la pente était hérissé

d'archers anglais. Il n'y avait pas besoin d'attaquer. Il suffisait de

les tenir là; la soif et la faim les auraient apprivoisés au bout de

deux jours. Jean trouva plus chevaleresque de forcer son ennemi.

Il n'y avait qu'un étroit sentier pour monter aux Anglais. Le roi de

France y employa des cavaliers. Il en fut à peu près comme à la

bataille de Morgarten. Les archers firent tomber une pluie de traits,

criblèrent les chevaux, les effarouchèrent, les jetèrent l'un sur

l'autre. Les Anglais saisirent ce moment pour descendre[336]. Le

trouble se répandit dans cette grande armée. Trois fils du roi se

retirèrent du champ de bataille, par l'ordre de leur père, emmenant

pour escorte un corps de huit cents lances.

[Note 336: «Sitôt que ces gens d'armes furent là

embattus, archers commencèrent à traire à exploit,

et à mettre main en oeuvre à deux cotés de la haye,

et à verser chevaux et à enfiler tout dedans de ces

longues sajètes barbues. Ces chevaux qui traits

estoient et qui les fers de ces longues sajètes

sentoient, se ressoignoient, et ne vouloient avant

aller, et se tournoient l'un de travers, l'autre de

costé, ou ils cheoient et trébuchoient dessous

leurs maîtres.» Froiss., c. CCCLVI, p.

202-206.--Les archers d'Angleterre portèrent

très-grand avantage à leurs gens, et trop ébahirent

les François, car ils traioient si omniement et si

épaissement, que les François ne savoient de quel

costé entendre qu'ils ne fussent atteints du

trait.» Ibid., c. CCCLVII, p. 204.--Dit messire

Jean Chandos au prince: «Sire, sire, chevauchez

avant, la journée est vostre, Dieu sera huy en

vostre main; adressons-nous devers vostre

adversaire le roi de France; car cette part gît

tout le sort de la besogne. Bien sçais que par

vaillance, il ne fuira point; si vous demeurera,

s'il plaît à Dieu et à saint Georges...» Ces

paroles évertuèrent si le prince, qu'il dit tout en

haut: «Jean, allons, allons, vous ne me verrez mais

huy retourner, mais toujours chevaucher avant.»

Adoncques, dit à sa bannière: «Chevauchez avant,

bannière, au nom de Dieu et de saint Georges.»

Ibid., c. CCCLVIII, p. 205. Je suis ici le

continuateur de Guillaume de Nangis de préférence à

Froissart. Voyez l'importante lettre du comte

d'Armagnac, publiée par M. Lacabane, dans son

excellent article _Charles V_, Dictionnaire de la

Conversation. Froissart n'y voit que le côté

chevaleresque: «Et ne montra pas semblant de fuir

ni de reculer quand il dit à ses hommes: «À pied! à

pied!» «Et fit descendre tous ceux qui à cheval

estoient, et il mesme ce mit à pied devant tous les

siens, une hache de guerre en ses mains, et fit

passer avant ses bannières au nom de Dieu et de

saint Denys.» Ibid., c. CCCLX, p. 211.]

Cependant le roi tenait ferme. Il avait employé des cavaliers pour

forcer la montagne; avec le même bon sens, il donna ordre aux siens de

mettre pied à terre, pour combattre les Anglais qui venaient à cheval.

La résistance de Jean fut aussi funeste au royaume que la retraite de

ses fils. Ses confrères de l'ordre de l'Étoile furent, comme lui,

fidèles à leur voeu; il ne reculèrent pas. «Et se combattoient par

troupeaux et par compagnie, ainsi que ils se trouvoient et

recueilloient:» Mais la multitude fuyait vers Poitiers qui ferma ses

portes: «Aussi y eut-il sur la chaussée et devant la porte si

grand'horribleté de gens occire, navrer et abattre, que merveille

seroit à penser; se rendoient les François de si loin qu'ils pouvoient

voir un Anglois.»

Cependant le champ de bataille était encore disputé: «Le roi Jean y

faisoit de sa main merveilles d'armes, et tenoit la hache, dont trop

bien se défendoit et combattoit.» À ses côtés, son plus jeune fils,

qui mérita le surnom de Hardi, guidait son courage aveugle, lui criant

à chaque nouvel assaut: Père, gardez-vous à droite, gardez-vous à

gauche. Mais le nombre des assaillants redoublait, tous accouraient à

cette riche proie: «Tant y survinrent Anglois et Gascons de toutes

parts, que par force ils ouvrirent et rompirent la presse de la

bataille du roi de France et furent les François si entortillés entre

leurs ennemis qu'il y avoit bien cinq hommes d'armes sur un

gentilhomme.» C'était autour du roi qu'on se pressait, «pour la

convoitise de le prendre; et lui crioient ceux qui le connoissoient et

qui le plus près de lui étoient: «Rendez-vous, rendez-vous, autrement

vous êtes mort. Là avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer qu'on

appeloit Denys de Morbecque. Si se avance en la presse, et à la force

des bras et du corps, car il étoit grand et fort, et dit au roi, en

bon françois où le roi s'arrêta plus que aux autres: «Sire, sire,

rendez-vous.» Le roi qui se vit en un dur parti... et aussi que la

défense ne lui valoit rien, demanda en regardant le chevalier: «À qui

me rendrai-je? à qui? Où est mon cousin le prince de Galles? Si je le

véois, je parlerois.»--«Sire, répondit messire Denys, il n'est pas ci,

mais rendez-vous à moi, je vous mènerai devant lui.»--«Qui êtes vous?»

dit le roi.--«Sire, je suis Denys de Morbecque, un chevalier d'Artois,

mais je sers le roi d'Angleterre, pour ce que je ne puis au royaume de

France demeurer, et que je y ai forfait tout le mien.»--Adoncques,

répondit le roi de France: «Et je me rends à vous.» Et lui bailla son

destre gand. Le chevalier le prit qui en eut grand'joie. Là eut

grand'presse et grand tireis entour le Roi: car chacuns s'efforçoit de

dire: «Je l'ai pris, je l'ai pris.» Et ne pouvoit le roi aller avant,

ni messire Philippe son maisné (jeune) fils[337].»

[Note 337: Froissart.]

Le prince de Galles fit honneur à cette fortune inouïe qui lui avait

mis entre les mains un tel gage. Il se garda bien de ne pas traiter

son captif en roi, ce fut pour lui le vrai roi de France, et non _Jean

de Valois_, comme les Anglais l'appelaient jusqu'alors. Il lui

importait trop qu'il fût roi en effet, pour que le royaume parût pris

lui-même en son roi, et se ruinât pour le racheter. Il servit Jean à

table après la bataille. Quand il fit son entrée à Londres, il le mit

sur un grand cheval blanc (signe de suzeraineté), tandis qu'il le

suivait lui-même sur une petite haquenée noire.

Les Anglais ne furent pas moins courtois pour les autres prisonniers.

Ils en avaient deux fois plus qu'ils n'étaient d'hommes pour les

garder. Ils les renvoyèrent pour la plupart sur parole, leur faisant

promettre de venir payer aux fêtes de Noël les rançons énormes

auxquelles ils les taxaient. Ceux-ci étaient trop bons chevaliers pour

y manquer. Dans cette guerre entre gentilshommes, le pis qui pût

arriver au vaincu était d'aller prendre sa part des fêtes des

vainqueurs, d'aller chasser, jouter en Angleterre, de jouir bonnement

de l'insolente courtoisie des Anglais[338], noble guerre, sans doute,

qui n'écrasait que le vilain.

[Note 338:--«Si étoit le roi de France monté sur un

grand blanc coursier, très-bien arréé et appareillé

de tout point, et le prince de Galles sur une

petite haquenée noire de lès lui. Ainsi fut-il

convoyé tout le long de la cité de Londres...»

Froiss., c. CCCLXXV, p. 267-8.--«Un peu après fut

le roi de France, translaté de l'hôtel de Savoie et

remis au chastel de Windsor, et tous ces hostels et

gens. Si alloit voler, chasser, déduire et prendre

tous ses esbattements environ Windsor, ainsi qu'il

lui plaisoit.» Ibid., p. 269.]

L'effroi fut grand à Paris, quand les fuyards de Poitiers, le dauphin

en tête, vinrent dire qu'il n'y avait plus ni roi, ni barons en

France, que tout était tué ou pris. Les Anglais, un instant éloignés

pour mettre en sûreté leur capture, allaient sans doute revenir. On

devait s'attendre cette fois à ce qu'ils prissent non pas Calais, mais

Paris et le royaume même.

CHAPITRE III

--SUITE--

ÉTATS GÉNÉRAUX--PARIS--JACQUERIE--PESTE

1356-1364

Il n'y avait pas à espérer grand'chose du dauphin, ni de ses frères.

Le prince était faible, pâle, chétif; il n'avait que dix-neuf ans. On

ne le connaissait que pour avoir invité les amis du roi de Navarre au

funeste dîner de Rouen, et donné à la bataille le signal du

sauve-qui-peut.

Mais la ville n'avait pas besoin du dauphin. Elle se mit d'elle-même

en défense. Le prévôt des marchands, Étienne Marcel, mit ordre à tout.

D'abord, pour prévenir les surprises de nuit, on forgea et l'on

tendit des chaînes. Puis on exhaussa les murs de parapets; on y mit

des balistes et autres machines, avec ce qu'on avait de canons. Mais

les vieux murs de Philippe-Auguste ne contenaient plus Paris; il avait

débordé de toutes parts. On éleva d'autres murailles qui couvraient

l'université, et qui de l'autre côté, allaient de l'Ave-Maria à la

porte Saint-Denis, et de là au Louvre. L'île même fut fortifiée. On y

fixa sur les remparts sept cent cinquante guérites. Tout cet immense

travail fut terminé en quatre ans[339].

[Note 339: «Sur la rive gauche, les progrès de la

population n'ayant guère été sensibles, il n'y eut

qu'à réparer les murailles et à les reculer de deux

ou trois cents pas. Mais sur la rive droite, où les

Parisiens se portaient de préférence, Marcel dut

ordonner qu'on construisît une muraille flanquée de

tours. Cette muraille, partant de la porte

Barbette, sur le quai des Ormes, passait par

l'Arsenal, les rues Saint-Antoine, du Temple, Saint

Martin, Saint-Denis, Montmartre, des

Fossés-Montmartre, la place des Victoires, l'Hôtel

de Toulouse (la Banque actuelle), le Jardin du

Palais-Royal, la rue Richelieu, et arrivait à la

porte Saint-Honoré par la rue de ce nom, et

jusqu'au bord de la Seine. Sur les deux rives du

fleuve, des bastilles furent construites pour

protéger les portes, et l'on fortifia d'un fossé

l'île Saint-Louis, qu'on appelait en ce temps-là

l'île Notre-Dame, afin qu'elle pût, dans le besoin,

devenir un lieu de refuge pour les habitants de

Paris.

«Ces travaux, poussés avec une activité extrême, se

continuèrent durant quatre années, et coûtèrent

cent quatre-vingt-deux mille cinq cent vingt livres

parisis, qui font huit cent mille livres de notre

monnaie, somme énorme pour ce temps-là. Tout

l'honneur en revient à Étienne Marcel; à une époque

où Paris était si souvent menacé, personne, avant

lui, n'avait pensé qu'il fût nécessaire de le

mettre en état de défense.» Perrens, Étienne

Marcel, page 80 (1860).]

Je ne puis faire comprendre la révolution qui va suivre, et le rôle

que Paris y joua, sans dire ce que c'est que Paris.

Paris a pour armes un vaisseau. Primitivement, il est lui-même un

vaisseau, une île qui nage entre la Seine et la Marne, déjà réunies,

mais non confondues[340].

[Note 340: À l'île Louviers, on distingue souvent

les deux rivières à la couleur de leurs eaux.]

Au sud la ville savante, au nord la ville commerçante[341]. Au centre

de la cité, la cathédrale, le palais, l'autorité.

[Note 341: De ce côté, dès le temps de Charles le

Chauve, nous trouvons la foire du Landit, entre

Saint-Denis et La Chapelle.]

Cette belle harmonie d'une cité flottant entre deux villes diverses,

qui l'enserrent gracieusement, suffirait pour faire de Paris la ville

unique, la plus belle qui fut jamais. Rome, Londres, n'ont rien de

tel; elles sont jetées sur un seul côté de leur fleuve[342]. La forme

de Paris est non seulement belle, mais vraiment organique.

L'individualité primitive est dans la Cité, à quoi sont venues se

rattacher les deux universalités de la science et du commerce, le tout

constituant la vraie capitale de la sociabilité humaine.

[Note 342: Elles n'ont de l'autre côté qu'un

faubourg.]

L'autorité, la Cité, c'était l'île. Mais sur les deux rives, deux

asiles s'ouvraient à l'indépendance. L'Université avait sa juridiction

pour les écoliers, le Temple la sienne pour les artisans[343].

[Note 343: Cinq siècles après la chute des

Templiers, l'enclos du Temple, bien réduit il est

vrai, protégeait encore les petits commerçants

contre les règlements des corporations.]

Lorsque Guillaume de Champeaux, battu par Abailard aux écoles de

Notre-Dame, alla se réfugier à l'abbaye de Saint-Victor, l'invincible

argumentateur l'y poursuivit et campa à Sainte-Geneviève. Cette

guerre, cette _secessio_ sur un autre Aventin, fut la fondation des

écoles de la montagne. Abailard, dont la parole suffisait pour créer

une ville au désert, fut ainsi l'un des fondateurs de notre Paris

méridional. La ville éristique naquit de la dispute.

Au couchant, elle ne pouvait s'étendre. Elle heurtait l'immuable

muraille de Saint-Germain-des-Prés. La vieille abbaye, qui avait vu la

ville toute petite, qui l'avait d'abord aidée à grandir, en était

entourée, assiégée. Mais elle résistait. Cette ville, née de la Seine,

s'étendait du moins sur l'autre rive. Elle y mit ses halles, ses

boucheries, son cimetière des Innocents. Mais une fois bornée de ce

côté entre le Louvre[344] et le Temple, elle enfla, ne pouvant

allonger, et prit ce ventre qui va du Châtelet à la porte

Saint-Denis[345].

[Note 344: «Luparam prope Parisios.»

Philippe-Auguste en acheva la construction vers

1204.]

[Note 345: Le _parloir aux bourgeois_, siége des

délibérations des échevins, était situé aux

environs du Châtelet. Marcel acheta aux frais de la

municipalité, en 1357, sur la place de Grève,

l'hôtel au Dauphin ou la _maison aux piliers_.

L'Hôtel de Ville actuel ne fut commencé qu'en

1525.]

Les juridictions ecclésiastiques, Notre-Dame, Saint-Germain,

trouvèrent de rudes adversaires dans nos rois. On sait que la reine

Blanche força elle-même les prisons des chanoines pour en tirer leurs

débiteurs. Le premier prévôt royal (1032), un Étienne, avait aussi

voulu forcer Saint-Germain, mais pour y prendre, dans un besoin du

roi, la riche croix de Childebert. Ces prévôts n'étaient guère, ce

semble, dévots qu'au roi. Un autre Étienne (Étienne Boileau) obtint le

consentement de saint Louis pour pendre un voleur le vendredi saint.

Le prévôt de Charles V fut persécuté par le clergé, comme ami des

Juifs.

L'Université était souvent en guerre avec Notre-Dame et

Saint-Germain-des-Prés. Le roi la soutenait. Il donnait presque

toujours raison aux écoliers contre les bourgeois, contre son prévôt

même. Le prévôt faisait ordinairement amende honorable pour avoir fait

justice. Le roi avait besoin de l'Université: il s'appuyait volontiers

sur cette grande force, sans se douter qu'elle pouvait tourner contre

lui. Philippe le Bel appela au Temple les maîtres de l'Université pour

leur faire lire l'accusation contre les Templiers. Philippe le Long,

pour appuyer sa royauté contestée, les fit assister au serment qu'il

exigeait de la noblesse, et obtint _leur approbation_. La fille des

rois semble ici se porter pour juge des rois. Philippe de Valois la

fait juge du pape. Le pape, qui si longtemps a soutenu l'Université

contre l'évêque de Paris, est menacé par elle de condamnation[346].

Tout à l'heure, l'orgueil de l'Université sera porté au comble par le

schisme; nous la verrons choisir entre les papes, gouverner Paris,

régenter le roi.

[Note 346: Rayn., Annal. Eccles., ann. 1331.]

L'Université seule était un peuple. Lorsque le recteur, à la tête des

facultés, des _nations_, conduisait l'Université à la foire du Landit,

entre Saint-Denis et la Chapelle, lorsqu'il allait avec les quatre

parchemins de l'Université juger despotiquement les parchemins de la

banlieue, les bourgeois remarquaient avec orgueil que le recteur était

arrivé à la plaine Saint-Denis lorsque la queue de la procession était

aux Mathurins-Saint-Jacques.

Mais le Paris du Nord était encore plus peuplé. On peut en juger par

deux grandes revues qui se firent au XIVe siècle. L'Université,

composée de prêtres, d'écoliers, d'étrangers, n'y figurait pas. Dans

la première revue (1313), ordonnée par Philippe le Bel pour faire

honneur à son gendre, le roi d'Angleterre, on estima qu'il y avait

vingt mille chevaux et trente mille fantassins. Les Anglais étaient

stupéfaits. En 1383, les Parisiens, pour recevoir Charles VI, qui

revenait de Flandre, sortirent du côté de Montmartre et se rangèrent

en bataille. Il y avait plusieurs corps d'armée, un d'arbalétriers, un

de paveschiens (portant des boucliers), un autre armé de maillets, qui

à lui seul comptait vingt mille hommes.

Cette population n'était pas seulement très-nombreuse, mais

très-intelligente, et bien au-dessus de la France d'alors. Sans parler

du contact de cette grande Université, le commerce, la banque, les

lombards, devaient y importer des idées. Le Parlement, où se portaient

les appels de toutes les justices de France, attirait à Paris un monde

de plaideurs. La chambre des Comptes, ce grand tribunal de finances,

l'_empire de Galilée_, comme on l'appelait, ne pouvait manquer

d'attirer beaucoup de gens, à cette époque fiscale. Les bourgeois

remplissaient les plus grandes charges. Barbet, maître de la monnaie

sous Philippe le Bel, Poilvilain, trésorier du roi Jean, étaient des

bourgeois de Paris. Le roi faisait montre de sa confiance pour la

bonne ville. Malgré la révolte des monnaies en 1306, il les avait

appelés lui-même à son jardin royal, lors de l'affaire des

Templiers[347].

[Note 347: Allusion à la rue de Galilée, près de

laquelle siégeait la cour.]

Le chef naturel de ce grand peuple était, non le prévôt royal,

magistrat de police, presque toujours impopulaire, mais le prévôt des

marchands[348], président naturel des échevins de Paris. Dans

l'abandon où le royaume se trouvait après la bataille de Poitiers,

Paris prit l'initiative, et dans Paris le prévôt des marchands.

[Note 348: Chef de la _marchandise de l'eau_, dont

le privilége exclusif remontait à 1192.]

Les états du nord de la France, assemblés le 17 octobre, un mois après

la bataille, réunirent quatre cents députés des bonnes villes, et à

leur tête Étienne Marcel, prévôt des marchands. Les seigneurs, la

plupart prisonniers, n'y vinrent guère que par procureurs. Il en fut

de même des évêques. Toute l'influence fut aux députés des villes, et

surtout à ceux de Paris. Dans l'ordonnance de 1357, résultat mémorable

de ces états, on sent la verve révolutionnaire et en même temps le

génie administratif de la grande commune. On ne peut expliquer

qu'ainsi la netteté, l'unité des vues qui caractérisent cet acte. La

France n'eût rien fait sans Paris.

Les états, assemblés d'abord au Parlement, puis aux Cordeliers,

nommèrent un comité de cinquante personnes pour prendre connaissance

de la situation du royaume. Ils voulurent «encore savoir plus avant

que le grand trésor qu'on avoit levé au royaume du temps passé, en

dixièmes, en maltôtes, en subsides, et en forges de monnoies, et en

toute autre extorsion, dont leurs gens avoient été formenés et

triboulés, et les soudoyers mal payés, et le royaume mal gardé et

défendu, étoit devenu; mais de ce ne savoit nul à rendre compte[349].»

[Note 349: Froissart.]

Tout ce qu'on sut, c'est qu'il y avait eu prodigalité monstrueuse,

malversation, concussion. Le roi, au plus fort de la détresse

publique, avait donné cinquante mille écus à un seul de ses

chevaliers. Des officiers royaux, pas un n'avait les mains nettes. Les

commissaires firent savoir au dauphin que, dans la séance publique,

ils lui demanderaient de poursuivre ses officiers, de délivrer le roi

de Navarre, et de permettre que trente-six députés des états, douze de

chaque ordre, l'aidassent à gouverner le royaume.

Le dauphin, qui n'était pas roi, ne pouvait guère mettre ainsi le

royaume entre les mains des états. Il ajourna la séance, sous prétexte

de lettres qu'il aurait reçues du roi et de l'empereur. Puis il invita

les députés à retourner chez eux pour prendre l'avis des leurs, tandis

qu'il consulterait aussi son père[350].

[Note 350: En les renvoyant ainsi à leurs

provinces, il comptait sans doute sur les

dissentiments infinis qui devaient s'élever entre

des intérêts si divers, sur la jalousie des nobles

contre les villes, des villes contre Paris, dont

l'influence avait décidé la dernière révolution.]

Les états du Midi, assemblés à Toulouse, et si près du danger, se

montrèrent plus dociles. Ils votèrent de l'argent et des troupes. Les

états provinciaux, ceux d'Auvergne, par exemple, accordèrent aussi,

mais toujours en se réservant l'administration de ce qu'ils

accordaient. Le dauphin était pendant ce temps à Metz pour recevoir

son oncle, l'empereur Charles VI; triste dauphin, triste empereur, qui

ne pouvaient rien l'un pour l'autre. De son côté, la reine-mère s'en

allait à Dijon marier son petit duc de Bourgogne, qu'elle avait eu

d'un premier lit, avec la petite Marguerite de Flandre. Ce voyage

coûteux avait l'avantage lointain de rattacher la Flandre à la France.

Que devenait Paris, ainsi abandonné, sans roi, ni reine, ni dauphin?

Il voyait arriver par toutes ses portes les paysans avec leurs

familles et leurs petits bagages; puis, par longues files lugubres,

les moines, les religieuses des environs. Tous ces fugitifs

racontaient des choses effroyables de ce qui se passait dans les

campagnes. Les seigneurs, les prisonniers de Poitiers, relâchés sur

parole, revenaient sur leurs terres pour ramasser vitement leurs

rançons, et ruinaient le paysan. Par-dessus, arrivaient les soldats

licenciés, pillant, violant, tuant. Ils torturaient celui qui n'avait

plus rien pour le forcer à donner encore[351]. C'était dans toute la

campagne une terreur, comme celle des _chauffeurs_ de la Révolution.

[Note 351: «Une autre compagnie roboit tout le pays

entre Seine et Loire, parquoi nul n'osoit aller de

Paris à Vendôme, à Orléans, à Montargis; ni nul

n'osoit y demeurer, ainsi étoient tous les gens du

plat pays affuis à Paris ou à Orléans.»

Froissart.--«Duce Normandiæ, qui regnum jure

hæreditario... defendere et regere tenebatur, nulla

remedia apponente, magna pars populi rusticani...

ad civitatem Parisiensem... cum uxoribus et

liberis... accurrere... Nec parcebatur in hoc

Religiosis quibuscumque. Propter quod monachi et

moniales... sorores de Poissiaco, de Longocampo,

etc.» Contin. G. de Nangis, p. 116.]

Les états étant de nouveau réunis le 5 février 1357, Marcel et Robert

le Coq, évêque de Laon, leur présentèrent le cahier des doléances, et

obtinrent que chaque député le communiquerait à sa province. Cette

communication, très-rapide pour ce temps-là et surtout en cette

saison, se fit en un mois. Le 3 mars, le dauphin reçut les doléances.

Elles lui furent présentées par Robert le Coq, ancien avocat de Paris,

qui avait été successivement conseiller de Philippe de Valois,

président du Parlement, et qui, s'étant fait évêque-duc de Laon, avait

acquis l'indépendance des grands dignitaires de l'Église. Le Coq, tout

à la fois homme du roi, homme des communes, allait des uns aux autres,

et conseillait les deux partis. On le comparait à la _besaguë_ du

charpentier (bis-acuta), _qui taille des deux bouts_[352]. Après qu'il

eut parlé, le sire de Péquigny pour les nobles, un avocat de Bâville

pour les communes, Marcel pour les bourgeois de Paris, déclarèrent

qu'ils l'avouaient de tout ce qu'il venait de dire.

[Note 352: M. Perrens s'est attaché à réfuter les

calomnies qui ont obscurci ce caractère, p. 85 à

88, Étienne Marcel (1860). Voir aussi sur Le Coq,

la judicieuse appréciation qu'en fait M. Henri

Martin, t. V, p. 159 (1858).]

Cette remontrance des états[353] était tout à la fois une harangue

et un sermon. On conseillait d'abord au dauphin de craindre Dieu, de

l'honorer ainsi que ses ministres, de garder ses commandements. Il

devait éloigner les mauvais de lui, ne rien _ordonner par les jeunes,

simples et ignorants_. Il ne pouvait douter, lui disait-on, que les

états n'exprimassent la pensée du royaume, puisque les députés étaient

près de huit cents et qu'ils avaient consulté leurs provinces. Quant à

ce qu'on lui avait dit que les députés songeaient à faire tuer ses

conseillers, c'était, ils le lui assuraient, un mensonge, une

calomnie.

[Note 353: Un document publié par M. Douet d'Arcq

en donne la liste, lorsqu'une nouvelle victoire de

la bourgeoisie modifie la composition de ce

conseil. Le clergé obtint d'y être représenté par

onze prélats, les nobles par six des leurs, le

tiers par dix-sept bourgeois. Bibliothèque de

l'École des Chartes, t. II, p. 360 et suiv. V.

Perrens, p. 60, Étienne Marcel (1860).

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 18 / 23 段