Il la vit pour la dernière fois en septembre 1347. C'était au milieu

d'un cercle de femmes. Elle était sérieuse et pensive, sans perles,

sans guirlandes. Tout était déjà plein de la terreur de la contagion.

Le poète, ému, se retira, pour ne pas pleurer....... La nouvelle de sa

mort lui parvint, l'année suivante, à Vérone. Il y écrivit la note

touchante qu'on lit encore sur son Virgile. Il y remarque qu'elle est

morte au même mois, au même jour et à la même heure, où il l'avait vue

trente ans auparavant pour la première fois.

Le poète avait vu périr en quelques années toutes ses espérances, tous

les rêves de sa vie[317]. Jeune, il avait espéré que la chrétienté se

réconcilierait et trouverait la paix intérieure dans une belle guerre

contre les infidèles. Il avait écrit le célèbre canzone: «Ô aspettata

in ciel beata e bella...» Mais quel pape prêchait la croisade? Jean

XXII, le fils d'un cordonnier de Cahors, avocat avant d'être pape,

_cahorsin_ et usurier lui-même, qui entassait les millions, et brûlait

ceux qui parlaient d'amour pur et de pauvreté.

[Note 317: «Que faisons-nous maintenant, mon frère?

Nous avons tout éprouvé, et nulle part n'est le

repos. Quand viendra-t-il? où le chercher? Le temps

nous fuit, pour ainsi dire entre les doigts, nos

vieilles espérances dorment dans la tombe de nos

amis. L'an 1348 nous a isolés, appauvris, non point

de ces richesses que les mers des Indes ou de

Carpathie peuvent renouveler... Il n'est qu'une

seule consolation; nous suivrons ceux qui nous ont

devancés... Le désespoir me rend plus calme. Que

pourrait craindre celui qui tant de fois a lutté

contre la mort:

Una salus victis nullam sperare salutem.

Tu me verras de jour en jour agir avec plus d'âme,

parler avec plus d'âme; et si quelque digne sujet

s'offre à ma plume, ma plume sera plus forte.»

Pétrarch., Épist. fam. Præf., p. 570.]

L'Italie, sur laquelle Pétrarque plaça ensuite son espoir, n'y

répondit pas davantage. Les princes flattaient Pétrarque, se disaient

ses amis, mais aucun ne l'écoutait. Quels amis pour le crédule poète

que ces féroces et rusés Visconti de Milan!... Naples valait mieux, ce

semble. Le savant roi Robert avait voulu donner lui-même à Pétrarque

la couronne du Capitole. Mais lorsqu'il se rendit à Naples, Robert

n'était plus. La reine Jeanne lui avait succédé[318]. Le poète, à

peine arrivé, vit avec horreur les combats de gladiateurs renouvelés

dans cette cour par une noblesse sanguinaire. Il prévit la catastrophe

du jeune époux de Jeanne, étranglé peu après par les amants de sa

femme... Il écrit lui-même de Naples: «Heu! fuge crudeles terras, fuge

littus avarum!»

[Note 318: «Ita me Reginæ junioris novique Regis

adolescentia, ita me Reginæ alterius ætas et

propositum; ita me tandem territant aulicorum

ingenia equos duos multorum custodiæ luporum

creditos video, regnumque sine rege...» p. 639.

«Neapolim veni, Reginas adii et reginarum consilio

interfui. Proh pudor! quale monstrum. Auferat ab

Italico coelo Deus genus hoc pestis...» Ibid., p.

640-1;--«Nocturnum iter hic non secus atque inter

densissimas silvas, anceps ac periculis plenum,

obsidentibus vias nobilibus adolescentulis

armatis... Quid miri est... cum luce media,

inspectantibus regibus ac populo, infamis ille

gladiatorius ludus in urbe itala celebretur,

plusquam barbarica feritate...» Ibid., p. 645-6.]

Cependant on parlait de la restauration de la liberté romaine par le

tribun Rienzi. Pétrarque ne douta point de la réunion prochaine de

l'Italie, du monde, sous le _bon état_. Il chanta d'avance les vertus

du libérateur et la gloire de la nouvelle Rome. Cependant Rienzi

menaçait de mort les amis de Pétrarque, les Colonna. Celui-ci refusa

longtemps d'y croire; il écrivit au tribun une lettre triste et

inquiète, où il le prie de démentir ces mauvais bruits[319].

[Note 319: «Cave, obsecro, speciosissimam famæ tuæ

frontem, propriis manibus deformare. Nulli fas

hominum est nisi tibi uni rerum tuarum fundamenta

convellere, tu potes evertere qui fundasti...

Mundus ergo te videbit de bonorum duce satellitem

reproborum... Examina tecum, nec te fallas, qui

sis, qui fueris, unde, quo veneris... quam personam

indueris, quod nomen assumpseris, quam spem tui

feceris, quid professus fueris, videbis te non

Dominum Reipublicæ, sed ministrum.» Ibid., p.

677-8.]

La chute du tribun lui ôtant l'espoir que l'Italie pût se relever

elle-même, il transporta son facile enthousiasme à l'empereur Charles

IV, qui alors entrait en Italie. Pétrarque se trouva sur son passage;

il lui présenta les médailles d'or de Trajan et d'Auguste; il le somma

de se souvenir de ces grands empereurs. Ce Trajan, cet Auguste, avait

passé les Alpes avec deux ou trois cents cavaliers. Il venait vendre

les droits de l'empire en Italie, avant de les sacrifier en Allemagne

dans sa bulle d'or. Le pacifique et économe empereur, avec son cortége

mal monté, était comparé par les Italiens à un marchand ambulant qui

va à la foire[320].

[Note 320: Il tira d'eux quelque argent, et s'en

retourna plus vite qu'il n'était venu. Les villes

fermaient toutes leurs portes; on lui permit avec

peine de reposer une nuit à Crémone.]

* * * * *

Le triste Pétrarque, trompé tant de fois[321], se réfugia chaque jour

davantage dans la lointaine antiquité. Il se mit, déjà vieux, à

apprendre la langue d'Homère, à épeler l'Iliade. Il faut voir quels

furent ses transports quand, pour la première fois, il toucha le

précieux manuscrit qu'il ne pouvait lire.

[Note 321: Ce qu'il y avait de plus humiliant,

c'est que le malicieux empereur avait donné la

couronne poétique à un autre que Pétrarque.]

Il erra ainsi dans ses dernières années, survivant, comme Dante, à

tout ce qu'il aimait. Ce n'était pas Dante, mais plutôt son ombre,

plus pâle et plus douce, toujours conduite par Virgile, et se faisant

de la poésie antique un Élysée. Vers la fin, inquiet pour les précieux

manuscrits qu'il traînait partout avec lui, il les légua à la

république de Venise, et déposa son Homère et son Virgile dans la

bibliothèque même de Saint-Marc, derrière les fameux chevaux de

Corinthe, où on les a retrouvés trois cents ans après, à moitié perdus

de poussière. Venise, cet inviolable asile au milieu des mers, était

alors le seul lieu sûr auquel la main pieuse du poète pût confier en

mourant les dieux errants de l'antiquité.

Pour lui, ce devoir accompli, il alla quelque temps réchauffer sa

vieillesse au soleil d'Arqua. Il y mourut dans sa bibliothèque et la

tête sur un livre[322].

[Note 322: Quelques jours auparavant, Boccace lui

avait envoyé le Décaméron. Le vieillard en retint

par coeur _la patiente Griselidis_, cette belle

histoire qui, à elle seule, purifie le reste du

livre.]

* * * * *

Ces vains regrets, cette fidélité obstinée au passé, qui pendant toute

la vie du poète lui fit poursuivre des ombres, qui lui fit placer un

crédule espoir dans le tribun, dans l'empereur, ce n'est pas l'erreur

de Pétrarque, c'est celle de tout son siècle. La France même, qui

semble avoir si rudement rompu avec le moyen âge par l'immolation des

Templiers et de Boniface, y revient malgré elle après cet effort, et

s'y engourdit. La défaite des armées féodales, la grande leçon de

Crécy, qui devrait lui faire comprendre qu'un autre monde a commencé,

ne sert qu'à lui faire regretter la chevalerie. Les archers anglais ne

l'instruisent pas. Elle n'entend point le génie moderne qui l'a

foudroyée à Crécy par l'artillerie d'Édouard.

Le fils de Philippe de Valois, le roi Jean, est le roi des

gentilshommes. Plus chevaleureux encore et plus malencontreux que son

père, il prend pour modèle l'aveugle Jean de Bohême qui combattit lié

à Crécy. Non moins aveugle que son modèle, le roi Jean, à la bataille

de Poitiers, mit pied à terre pour attendre des gens à cheval. Mais il

n'eut pas le bonheur d'être tué, comme Jean de Bohême.

Dès son avénement, Jean, pour complaire aux nobles, ordonna de

surseoir au payement des dettes[323]. Il créa pour eux un ordre

nouveau, l'ordre de l'Étoile, qui assurait une retraite à ses membres.

C'était comme les Invalides de la chevalerie. Déjà une somptueuse

maison commençait à s'élever pour cette destination dans la plaine de

Saint-Denis. Elle ne s'acheva pas[324]. Les membres de cet ordre

faisaient voeu de ne pas reculer de quatre arpents, s'ils n'étaient

tués ou pris. Ils furent pris en effet.

[Note 323: Ord., 30 mars 1351, et septembre.]

[Note 324: «En ce temps ordonna le roi Jean une

belle compagnie sur la manière de la Table ronde,

de laquelle devoient être trois cents chevaliers

des plus suffisans et eut en convent le roi Jean

aux compagnons de faire une belle maison et grande

à son coüt de lez Saint-Denis, là où tous les

compagnons devoient repairer à toutes les fêtes

solemnelles de l'an... et leur convenoit jurer que

jamais ils ne fuiroient en bataille plus loin de

quatre arpents, ainçois mourroient ou se rendroient

pris... Si fut la maison presque faite et encore

est elle assez près de Saint-Denis; et si elle

avenoit que aucuns des compagnons de l'Étoile en

vieillesse eussent mestier de être aidés et que ils

fussent affoiblis de corps et amoindris de

chevance, on lui devoit faire ses frais en la

maison bien et honorablement pour lui et pour deux

varlets, si en la maison vouloit demeurer.»

Froiss., III, 53-58.]

Ce prince, si chevaleresque, commence brutalement par tuer, sur un

soupçon, le connétable d'Eu, principal conseiller de son père. Il

jette tout à un favori, homme du midi, adroit et avide, Charles

d'Espagne, pour qui il avait «un amour désordonné[325].» Le favori se

fait connétable, et se fait encore donner un comté qui appartenait au

jeune roi de Navarre, Charles, que Jean avait déjà dépouillé de la

Champagne[326]. Charles, descendu d'une fille de Louis Hutin, se

croyait, comme Édouard III, dépouillé de la couronne de France. Il

assassina le favori, et voulait tuer Jean. Celui-ci l'emprisonna, lui

fit demander pardon à genoux. Cet homme flétri sera le démon de la

France. Il est surnommé _le mauvais_. Jean tue le connétable, tue

d'Harcourt et d'autres encore; au demeurant, c'est Jean _le bon_.

[Note 325: C'était, dit Villani, le bruit public.]

[Note 326: Charles avait aussi à se plaindre de

l'insolence du connétable qui l'avait appelé

_billonneur monnoie_ (faux-monnoyeur).]

Le _bon_ veut dire ici, le confiant, l'étourdi, le prodigue. Nul

prince en effet n'avait encore si noblement jeté l'argent du peuple.

Il allait, comme l'homme de Rabelais, mangeant son raisin en verjus,

son blé en herbe. Il faisait argent de tout, gâtant le présent,

engageant l'avenir. On eût dit qu'il prévoyait ne devoir pas rester

longtemps en France.

Sa grande ressource était l'altération des monnaies[327]. Philippe le

Bel et ses fils, Philippe de Valois, avaient usé largement de cette

forme de banqueroute. Jean les fit oublier, comme il surpassa aussi

toute banqueroute royale ou nationale qui pût jamais venir. On croit

rêver quand on lit les brusques et contradictoires ordonnances que fit

ce prince en si peu d'années. C'est la loi en démence. À son

avénement, le marc d'argent valait cinq livres cinq sous, à la fin de

l'année onze livres. En février 1352, il était tombé à quatre livres

cinq sous; un an après il était reporté à douze livres. En 1354, il

fut fixé à quatre livres quatre sous; il valait dix-huit livres en

1355. On le remit à cinq livres cinq sous, mais on affaiblit tellement

la monnaie, qu'il monta en 1359 au taux de _cent deux livres_[328].

[Note 327: «Sur plusieurs de ces monnaies, le roi

d'Angleterre était représenté sous forme de lion ou

de dragon, foulé par le roi de France.» Leblanc.]

[Note 328: De 1351 à 1360, la livre tournois

changea soixante et onze fois de valeur. M. Natalis

de Wailly met ce régime en balance avec celui des

assignats. (Mémoire sur les variations de la livre

tournois.) _Note de 1860_. Leblanc, Traité des

monnaies, ibid., p. 261. Jean avait d'abord cherché

à tenir secrètes ces honteuses falsifications; il

mandait aux officiers des monnaies: «Sur le serment

que vous avez au Roy, tenez cette chose secrette le

mieux que vous pourrez... que par vous ne aucuns

d'eux les changeurs ne autres ne puissent savoir ne

sentir aucune chose; car si par vous est sçu en

serez punis par telle manière, que tous autres y

auront exemple.» (24 mars 1350)... «Si aucun

demande à combien les blancs sont de loy, feignez

qu'ils sont à six deniers.» Il leur enjoignait de

les frapper bien exactement aux anciens coins:

«Afin que les marchands ne puissent apercevoir

l'abaissement à peine d'estre déclarés traîtres.»

Philippe de Valois avait usé aussi autrefois de ces

précautions, mais à la longue il avait été plus

hardi et avait proclamé comme un droit ce qu'il

cachait d'abord comme une fraude. Jean ne pouvait

être moins hardi que son père. «Ja soit,» dit-il,

«ce que à nous seul, et pour le tout de nostre

droit royal, par tout nostre royaume appartiègne de

faire teles monnoyes comme il nous plaît, et de

leur donner cours.» Ord. III, p. 556. Et comme si

ce n'était pas le peuple qui en souffrait, il

donnait cette ressource pour un revenu privé qu'il

faisait servir aux dépenses publiques «desquelles

sans le trop grand grief du peuple dudit Royaume

nous ne pourrions bonnement finer, si n'estoit pas

le demaine et revenue du prouffit et émolument des

monnoyes. Préf., Ord. III.]

Ces banqueroutes royales sont au fond celles des nobles sur les

bourgeois. Les seigneurs, les nobles chevaliers assiégent le bon roi

et lui prennent tout ce qu'il prend aux autres. La seule reine Blanche

avait obtenu pour elle la confiscation des Lombards; elle poursuivait

à son profit leurs débiteurs par tout le royaume[329].

[Note 329: Les États de 1355 exigèrent qu'on

suspendît ces poursuites.]

La noblesse, commençant à vivre loin de ses châteaux, séjournant à

grands frais près du roi, devenait chaque jour plus avide. Elle ne

voulait plus servir gratis. Il fallait la payer pour combattre, pour

défendre ses terres des ravages de l'Anglais. Ces fiers barons

descendaient de bonne grâce à l'état de mercenaires[330],

paraissaient à leur rang dans les grandes _montres_ et revues royales,

et tendaient la main au payeur. Sous Philippe de Valois, le chevalier

s'était contenté de dix sous par jour. Sous Jean, il en exigea vingt,

et le seigneur banneret en eut quarante. Cette dépense énorme obligea

le roi Jean d'assembler les États plus souvent qu'aucun de ses

prédécesseurs. Les nobles contribuèrent ainsi, indirectement et à leur

insu, à donner une importance toute nouvelle aux États, surtout au

tiers-état, à l'état qui payait.

[Note 330: En 1338, les nobles du Languedoc se

plaignirent de ce que les gages qu'on leur avait

payés pendant la guerre de Gascogne n'étaient pas

proportionnés à ceux qu'ils avaient reçus dans les

autres guerres qui avaient été faites en ce pays.

On était au moment de la reprise de la guerre

contre les Anglais. Le roi fit droit à la requête.]

Déjà, en 1343, la guerre avait forcé Philippe de Valois de demander

aux États un droit de quatre deniers par livre sur les marchandises,

lequel devait être perçu à chaque vente. Ce n'était pas seulement un

impôt, c'était une intolérable vexation, une guerre contre le

commerce. Le percepteur campait sur le marché, espionnait marchands et

acheteurs, mettait la main à toutes les poches, demandait (comme il

arriva sous Charles VI) sa part sur un sou d'herbe. Ce droit, qui

n'est autre que l'alcavala espagnol, alors récemment établi à

l'occasion des guerres des Maures, a tué l'industrie de l'Espagne.

Philippe de Valois promit en récompense de frapper de bonne monnaie,

_comme du temps de saint Louis_.

Nouveaux besoins, nouvelles promesses. Dans la crise de 1346, le roi

promit aux États du nord de restreindre le droit de prise «aux

nécessités de son hôtel, de sa chère compagne la reine et de ses

enfants.» Il supprima des places de sergents, abolit des juridictions

opposées entre elles, retira les lettres de répit par lesquelles il

permettait aux seigneurs d'ajourner le payement de leurs dettes. Les

États du midi accordèrent dix sous par feu, sur la promesse qu'on leur

fit de supprimer la gabelle et le droit sur les ventes.

En 1351, Jean, demandant aux États son droit de joyeux avénement, se

montra facile à leurs réclamations, quelque diverses et

contradictoires qu'elles fussent[331]. Il promit aux nobles Picards de

tolérer les guerres privées, aux bourgeois normands de les interdire.

Les uns et les autres lui accordèrent six deniers par livre sur les

ventes. Il assura aux fabricants de Troyes la fabrique exclusive des

toiles étroites ou _couvre-chefs_, aux maîtres des métiers de Paris un

règlement qui fixait les salaires des ouvriers, élevés outre mesure

par suite de la dépopulation et de la peste. Les bourgeois de Paris,

consultés par eux-mêmes et non par députés, à leur assemblée du

_parloir aux bourgeois_, accordèrent la taxe des ventes. Le roi les

appelle au _parloir_; ils s'y rendront bientôt sans lui.

[Note 331: Ord. II, p. 395, 15º et 447-8.--Ord. II,

p. 408, 27º.--Ord. II, p. 344.--Ord. II, p.

350.--Ibid., p. 422, 432, 434. «Lettres par

lesquelles le Roi deffend que ses gens n'emportent

les matelats et les coussins des maisons de Paris

où il ira loger.» Autre ord., 435-7.--Ord. III, p.

26-29.--Ord. III, p. 22 et seq. Froiss., III, c.

340, p. 450.]

En 1346, le roi avait promis des réformes; les États avaient cru, voté

docilement. Tout avait été fini en un jour. En 1351, les nobles

Picards refusent de laisser payer leurs vassaux, s'ils ne sont

eux-mêmes exempts, et si les vassaux du roi et des princes ne payent.

En 1355, les Anglais ravageant le Midi, il fallut bien encore demander

de l'argent. Les États du nord ou de la langue d'Oil, convoqués le 30

novembre, se montrèrent peu dociles. Il fallut leur promettre

l'abolition du vol direct qu'on appelait _droit de prise_, et du vol

indirect qui se faisait sur les monnaies. Le roi déclara que le nouvel

impôt s'étendrait à tous, clercs et nobles; qu'il le payerait

lui-même, ainsi que la reine et les princes.

Ces bonnes paroles ne rassurèrent pas les États. Ils ne se fièrent pas

à la parole royale, aux receveurs royaux. Ils voulurent recevoir

eux-mêmes par des receveurs de leur choix, se faire rendre compte,

s'assembler de nouveau au 1er mars, puis un an après, à la

Saint-André.

Voter et recevoir l'impôt, c'est régner. Personne alors ne sentit

toute la portée de cette demande hardie des États, pas même

probablement Marcel, le fameux prévôt des marchands, que nous voyons à

la tête des députés des villes[332].

[Note 332: «Protestèrent les bonnes villes par la

bouche de Étienne Marcel, lors prévost des

marchands à Paris, que ils estoient tous prests de

vivre, de mourir avec le roi.» Froiss.--Lire sur

Étienne Marcel et la révolution de 1356-58

l'excellent travail de M. Perrens. MM. H. Martin et

J. Quicherat (Plutarque Français) avaient déjà bien

indiqué le caractère des événements de cette grande

époque sur lesquels M. Perrens a concentré la plus

vive lumière en les racontant et les discutant avec

détail (1860).]

L'Assemblée achetait cette royauté par la concession énorme de six

millions de livres parisis pour solder trente mille gens d'armes. Cet

argent devait être levé par deux impôts, sur le sel et sur les ventes;

mauvais impôts sans doute, et sur le pauvre, mais quel autre imaginer

dans un besoin pressant, lorsque tout le midi était en proie?...

La Normandie, l'Artois, la Picardie n'envoyèrent point à ces États.

Les Normands étaient encouragés par le roi de Navarre, le comte

d'Harcourt et autres, qui déclarèrent que la gabelle ne serait point

levée sur leurs terres: «Qu'il ne se trouveroit point si hardi homme

de par le roi de France qui la dût faire courir, ni sergent qui

enlevât amende, qui ne la payât de son corps[333].»

[Note 333: Froissart.]

Les États reculèrent. Ils supprimèrent les deux impôts, et y

substituèrent une taxe sur le revenu: 5 pour 100 sur les plus pauvres,

4 pour 100 sur les biens médiocres, 2 pour 100 sur les riches. Plus on

avait, et moins l'on payait.

Le roi, cruellement blessé de la résistance du roi de Navarre et de

ses amis, avait dit «qu'il n'auroit jamais parfaite joie tant qu'ils

fussent en vie.» Il partit d'Orléans avec quelques cavaliers,

chevaucha trente heures, et les surprit au château de Rouen, où ils

étaient à table. Le dauphin les avait invités. Il fit couper la tête à

d'Harcourt et à trois autres; le roi de Navarre fut jeté en prison et

menacé de la mort. On répandit le bruit qu'ils avaient engagé le

dauphin à s'enfuir chez l'Empereur pour faire la guerre au roi son

père.

La résistance aux impôts votés par les États, livrait le royaume à

l'Anglais. Le prince de Galles se promenait à son aise dans nos

provinces du midi. Il lui suffisait d'une petite armée, composée cette

fois en bonne partie de gens d'armes, de chevaliers. La guerre n'en

était pas plus chevaleresque. Ils brûlaient, gâtaient comme des

brigands qui passent pour ne pas revenir. D'abord ils coururent le

Languedoc, pays intact qui n'avait pas souffert encore[334]. La

province fut ravagée, mise à sac, comme la Normandie en 1346. Ils

ramenèrent à Bordeaux cinq mille charrettes pleines. Puis, ayant mis

leur butin à couvert, ils reprirent méthodiquement leur cruel voyage,

par le Rouergue, l'Auvergne et le Limousin, entrant partout sans coup

férir, brûlant et pillant, chargés comme des porte-balles, soûlés des

fruits, des vins de France. Puis ils descendirent dans le Berri, et

coururent les bords de la Loire. Trois chevaliers pourtant, qui

s'étaient jetés dans Romorantin avec quelques hommes, suffirent pour

les arrêter. Ils furent tout étonnés de cette résistance. Le prince de

Galles jura de forcer la place et y perdit plusieurs jours[335].

[Note 334: «Sachez que ce pays de Carcassonnois et

de Narbonnois et de Toulousain, où les Anglois

furent en cette saison, étoit en devant un des gras

pays du monde, bonnes gens et simples gens qui ne

savoient que c'étoit de guerre, car oncques ne

furent guerroyés, ni avoient été en devant ainçois

que le prince de Galles y conversast.» Froissart,

III, 104.--«Ni les Anglois ne faisoient compte de

peines (velours) fors de vaisselle d'argent ou de

bons florins.» Ibid., p. 103. XIX addit. «Si fut

tellement pararse (brûlée) et detruite des Anglois

que oncques n'y demeura de ville pour héberger un

cheval, ni à peine savoient les héritiers, ni les

manants de la ville rassener (assigner) ni dire de

voir (vrai): «Ci sits mon héritage.--Ainsi fut-elle

menée.» Ibid., p. 120.]

[Note 335: Il dut déployer contre ces trois

chevaliers tout un appareil de siége «canons,

carreaux, bombardes et feux grégeois.» Froissart.]

Le roi Jean, qui avait commencé la campagne par prendre en Normandie

les places du roi de Navarre où il aurait pu introduire l'Anglais,

vint enfin au-devant avec une grande armée, aussi nombreuse qu'aucune

qu'ait perdue la France. Toute la campagne était couverte de ses

coureurs; les Anglais ne trouvaient plus à vivre. Du reste, les deux

ennemis ne savaient trop où ils en étaient; Jean croyait avoir les

Anglais devant, et courait après, tandis qu'il les avait derrière. Le

prince de Galles, aussi bien informé, croyait les Français derrière

lui. C'était la seconde fois, et non la dernière, que les Anglais

s'engageaient à l'aveugle dans le pays ennemi. À moins d'un miracle,

ils étaient perdus. C'en fut un que l'étourderie de Jean.

L'armée du prince de Galles, partie anglaise, partie gasconne, était

forte de deux mille hommes d'armes, de quatre mille archers, et de

deux mille _brigands_ qu'on louait dans le midi, troupes légères. Jean

était à la tête de la grande cohue féodale du ban et de l'arrière-ban,

qui faisait bien cinquante mille hommes. Il y avait les quatre fils de

Jean, vingt-six ducs ou comtes, cent quarante seigneurs bannerets avec

leurs bannières déployées; magnifique coup d'oeil, mais l'armée n'en

valait pas mieux.

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 17 / 23 段