La bataille de Crécy révéla un secret dont personne ne se doutait,

l'impuissance militaire de ce monde féodal, qui s'était cru le seul

monde militaire. Les guerres privées des barons, de canton à canton,

dans l'isolement primitif du moyen âge, n'avaient pu apprendre cela;

les gentilshommes n'étaient vaincus que par des gentilshommes. Deux

siècles de défaites pendant les Croisades n'avaient pas fait tort à

leur réputation. La chrétienté tout entière était intéressée à se

dissimuler les avantages des mécréants. D'ailleurs les guerres se

passaient trop loin, pour qu'il n'y eût pas toujours moyen d'excuser

les revers; l'héroïsme d'un Godefroi, d'un Richard, rachetait tout le

reste. Au XIIIe siècle, lorsque les bannières féodales furent

habituées à suivre celle du roi, lorsque, de tant de cours

seigneuriales, il s'en fit une seule, éclatante au delà de toutes les

fictions des romans, les nobles, diminués en puissance, crurent en

orgueil; abaissés en eux-mêmes, ils se sentirent grandis dans leur

roi. Ils s'estimèrent plus ou moins selon qu'ils participaient aux

fêtes royales. Le plus applaudi dans les tournois était cru, se

croyait lui-même, le plus vaillant dans les batailles. Fanfares,

regards du roi, oeillades des belles dames, tout cela enivrait plus

qu'une vraie victoire.

L'enivrement fut tel, qu'ils abandonnèrent sans mot dire à Philippe le

Bel leurs frères, les Templiers; ces chevaliers étaient généralement

les cadets de la noblesse. Elle fit bon marché des moines chevaliers,

tout comme des autres moines ou prêtres. Toujours elle aida les rois

contre les papes. Ces décimes arrachés au clergé, sous semblant de

croisade ou autre prétexte, les nobles en avaient bonne part[300]. Le

temps venait pourtant où le noble, après avoir aidé le roi à manger le

prêtre, pourrait aussi avoir son tour.

[Note 300: «Illis autem diebus (1346) levabat

dominus rex decimas ecclesiarum de voluntate domini

papæ... et sic infinitæ pecuniæ per diversas

cautelas levabantur, sed revera quanto plures nummi

in Francia per tales extorquebantur, tanto magis

Dominus Rex depauperabatur; pecuniæ militibus

multis et nobilibus, ut patriam et regnum juvarent

et defensarent, contribuebantur, sed omnia ad usus

inutiles ludorum, ad taxillos et indecentes jocos

contumaciter exponebantur.» Contin. G. de Nangis,

p. 108.]

À Courtrai, les nobles alléguèrent leur héroïque étourderie, le fossé

des Flamands. À Mons-en-Puelle, à Cassel, deux faciles massacres

relevèrent leur réputation. Pendant plusieurs années, ils accusèrent

le roi qui leur défendait de vaincre. À Crécy, ils étaient à même;

toute la chevalerie était là réunie, toute bannière flottait au vent,

ces fiers blasons, lions, aigles, tours, besans des croisades, tout

l'orgueilleux symbolisme des armoiries. En face, sauf trois mille

hommes d'armes, c'étaient les va-nu-pieds des communes anglaises, les

rudes montagnards de Galles, les porchers de l'Irlande[301]; races

aveugles et sauvages, qui ne savaient ni français, ni anglais, ni

chevalerie. Ils n'en visèrent pas moins bien aux nobles bannières;

ils n'en tuèrent que plus. Il n'y avait pas de langue commune pour

prier ou traiter. Le Welsh ou l'Irishman n'entendait pas le baron

renversé qui lui offrait de le faire riche: il ne répondait que du

couteau.

[Note 301: Sur trente-deux mille hommes dont se

composait l'armée d'Édouard, Froissart dit

expressément qu'il n'y avait que quatorze mille

Anglais (4,000 hommes d'armes, 10,000 archers). Les

autres dix-huit mille étaient Gallois et Irlandais

(12,000 Gallois, 6,000 Irlandais).]

Malgré la romanesque bravoure de Jean de Bohême et de maint autre, les

brillantes bannières furent tachées ce jour-là. D'avoir été traînées,

non par le noble gantelet du seigneur, mais par les mains calleuses,

c'était difficile à laver. La religion de la noblesse eut dès lors

plus d'un incrédule. Le symbolisme armorial perdit tout son effet. On

commença à douter que ces lions mordissent, que ces dragons de soie

vomissent feu et flammes. La vache de Suisse et la vache de Galles

semblèrent aussi de bonnes armoiries.

Pour que le peuple s'avisât de tout cela, il fallut bien du temps,

bien des défaites. Crécy ne suffit pas, pas même Poitiers. Cette

réprobation des nobles qui s'éleva hardiment après la bataille

d'Azincourt, elle est muette encore et respectueuse sous Philippe de

Valois. Il n'y a ni plainte, ni révolte; mais souffrance, langueur,

engourdissement sous les maux. Peu d'espoir sur terre, guère ailleurs.

La foi est ébranlée; la féodalité, cette autre foi, l'est davantage.

Le moyen âge avait sa vie en deux idées, l'empereur et le pape.

L'empire est tombé aux mains d'un serviteur du roi de France; le pape

est dégradé, de Rome à Avignon, valet d'un roi; ce roi vaincu, la

noblesse humiliée.

Personne ne disait ces choses, ni même ne s'en rendait bien compte. La

pensée humaine était moins révoltée que découragée, abattue et

éteinte. On espérait la fin du monde; quelques-uns la fixaient à l'an

1365. Que restait-il, en effet, sinon de mourir?

Les époques d'abattement moral sont celles de grande mortalité. Cela

doit être, et c'est la gloire de l'homme qu'il en soit ainsi. Il

laisse la vie s'en aller, dès qu'elle cesse de lui paraître grande et

divine... «Vitamque perosi projecere animas...» La dépopulation fut

rapide dans les dernières années de Philippe de Valois. La misère, les

souffrances physiques ne suffiraient pas à l'expliquer; elles

n'étaient pas parvenues au point où elles arrivèrent plus tard.

Cependant, pour ne citer qu'un exemple, dès l'an 1339, la population

d'une seule ville, de Narbonne, avait diminué, en quatre ou cinq ans,

de cinq cents familles[302].

[Note 302: Narbonne demande qu'on lui allége les

contributions de guerre: «L'inondation de l'Aude

nous a extrêmement incommodés, et le nombre de feux

est diminué de cinq cents depuis quatre à cinq ans;

plusieurs habitants sont réduits à la mendicité,

etc.» D. Vaissette, Hist. de Lang., IV, 231.]

Par-dessus cette dépopulation trop lente, vint l'extermination, la

grande _peste noire_, qui d'un coup entassa les morts par toute la

chrétienté. Elle commença en Provence, à la Toussaint de l'an 1347.

Elle y dura seize mois, et y emporta les deux tiers des habitants. Il

en fut de même en Languedoc. À Montpellier, de douze consuls il en

mourut dix. À Narbonne, il périt trente mille personnes. En plusieurs

endroits, il ne resta qu'un dixième des habitants[303]. L'insouciant

Froissart ne dit qu'un mot de cette épouvantable calamité, et encore

par occasion. «... Car en ce temps par tout le monde généralement une

maladie que l'on clame épidémie couroit, dont bien la tierce partie du

monde mourut.»

[Note 303: D. Vaissette.]

Le mal ne commença dans le Nord qu'au mois d'août 1348, d'abord à

Paris et à Saint-Denis. Il fut si terrible à Paris, qu'il y mourait

huit cents personnes par jour, selon d'autres cinq cents[304].

«C'était, dit le Continuateur de Nangis, une effroyable mortalité

d'hommes et de femmes, plus encore de jeunes gens que de vieillards,

au point qu'on pouvait à peine les ensevelir; ils étaient rarement

plus de deux ou trois jours malades, et mouraient comme de mort subite

en pleine santé. Tel aujourd'hui était bien portant, qui demain était

porté dans la fosse: on voyait se former tout à coup un gonflement à

l'aine ou sous les aisselles; c'était signe infaillible de mort... La

maladie et la mort se communiquaient par imagination et par contagion.

Quand on visitait un malade, rarement on échappait à la mort. Aussi en

plusieurs villes, petites et grandes, les prêtres s'éloignaient,

laissant à quelques religieux plus hardis le soin d'administrer les

malades... Les saintes soeurs de l'Hôtel-Dieu, rejetant la crainte de

la mort et le respect humain, dans leur douceur et leur humilité, les

touchaient, les maniaient. Renouvelées nombre de fois par la mort,

elles reposent, nous devons le croire pieusement, dans la paix du

Christ[305].»

[Note 304: Contin. G. de Nangis, p. 110, _et le

traducteur contemporain de la petite chronique de

Saint-Denis, ms. Coaslin, n. 110, Bibl. Reg._--«Ad

sepeliendos mortuos vix sufficere poterant. Patrem

filius, et filius patrem in grabato relinquebat.»

_Contin. Can. de S. Victore, ms. Bibl. Reg., n._

818, _petit in-4º_.

V., entre autres ouvrages, la thèse remarquable de

M. Schmidt de Strasbourg, sur les mystiques du XIVe

siècle.]

[Note 305: Contin. G. de Nangis.]

«Comme il n'y avait alors ni famine, ni manque de vivres, mais au

contraire grande abondance, on disait que cette peste venait d'une

infection de l'air et des eaux. On accusa de nouveau les juifs; le

monde se souleva cruellement contre eux, surtout en Allemagne. On tua,

on massacra, on brûla des milliers de juifs sans distinction[306]...»

[Note 306: Contin. G. de Nangis.]

La peste trouva l'Allemagne dans un de ses plus sombres accès de

mysticisme. La plus grande partie de ce pauvre peuple était depuis

longtemps privée des sacrements de l'Église. Nos papes d'Avignon, pour

faire plaisir au roi de France, froidement et de gaieté de coeur,

avaient plongé l'Allemagne dans le désespoir. Tous les pays qui

reconnaissaient Louis de Bavière étaient frappés de l'interdit.

Plusieurs villes, particulièrement Strasbourg, restaient fidèles à

leur empereur, même après sa mort, et souffraient toujours les effets

de la sentence pontificale. Point de messe, point de viatique. La

peste tua dans Strasbourg seize mille hommes, qui se crurent damnés.

Les dominicains, qui avaient persisté quelque temps à faire le service

divin, finirent par s'en aller comme les autres. Trois hommes

seulement, trois mystiques, ne tinrent compte de l'interdit, et

persistèrent à assister les mourants: le dominicain Tauler, l'augustin

Thomas de Strasbourg, et le chartreux Ludolph. C'était la grande

époque des mystiques. Ludolph écrivait sa _Vie du Christ_, Tauler son

_Imitation de la pauvre vie de Jésus_, Suso son livre des _Neuf

rochers_. Tauler lui-même allait consulter dans la forêt de Soigne,

près Louvain, le vieux Ruysbroek, le _docteur extatique_.

Mais l'extase dans le peuple, c'était fureur. Dans l'abandon où les

laissait l'Église, dans leur mépris des prêtres[307], ils se passaient

de sacrements; ils mettaient à la place des mortifications sanglantes,

des courses frénétiques. Des populations entières partirent, allèrent

sans savoir où, comme poussées par le vent de la colère divine. Ils

portaient des croix rouges; demi-nus sur les places, ils se frappaient

avec des fouets armés de pointes de fer, chantant des cantiques qu'on

n'avait jamais entendus[308]. Ils ne restaient dans chaque ville qu'un

jour et une nuit, et se flagellaient deux fois le jour; cela fait

pendant trente-trois jours et demi, ils se croyaient purs comme au

jour du baptême[309].

[Note 307: Johannes Vitoduranus.]

[Note 308: «Noviter adinventas.» Contin. G. de

Nangis, III.--M. Mazure, bibliothécaire de

Poitiers, a publié un cantique fort remarquable que

les frères de la Croix avaient coutume de chanter

dans leurs cérémonies:

Or avant, entre nous tous frères

Battons nos charognes bien fort

En remembrant la grant misère

De Dieu et de sa piteuse mort,

Qui fut pris en la gent amère

Et vendus et traïs à tort.

Et battu sa char vierge et dère...

Au nom de ce, battons plus fort, etc.]

[Note 309: Ms. des Chroniques de Saint-Denis, cité

par M. Mazure.]

Les flagellants allèrent d'abord d'Allemagne aux Pays-Bas. Puis cette

fièvre gagna en France, par la Flandre, la Picardie. Elle ne passa pas

Reims. Le pape les condamna; le roi ordonna de leur courir sus. Ils

n'en furent pas moins, à Noël (1349), près de huit cent mille[310]. Et

ce n'était plus seulement du peuple, mais des gentilshommes, des

seigneurs. De nobles dames se mettaient à en faire autant[311].

[Note 310: Ms. des Chroniques de Saint-Denis, cité

par M. Mazure.]

[Note 311: Contin. G. de Nangis.]

Il n'y eut point de flagellants en Italie. Ce sombre enthousiasme de

l'Allemagne et de la France du nord, cette guerre déclarée à la chair,

contraste fort avec la peinture que Boccace nous a laissée des moeurs

italiennes à la même époque.

Le prologue du Décaméron est le principal témoignage historique que

nous ayons sur la grande peste de 1348. Boccace prétend qu'à Florence

seulement, il y eut cent mille morts. La contagion était

effroyablement rapide. «J'ai vu, dit-il, de mes yeux, deux porcs qui,

dans la rue, secouèrent du groin les haillons d'un mort; une petite

heure après, ils tournèrent, tournèrent et tombèrent; ils étaient

morts eux-mêmes... Ce n'étaient plus les amis qui portaient les corps

sur leurs épaules, à l'église indiquée par le mourant. De pauvres

compagnons, de misérables croque-morts portaient vite le corps à

l'église voisine... beaucoup mouraient dans la rue; d'autres tout

seuls dans leur maison, mais on _sentait_ les maisons des morts...

Souvent on mit sur le même brancard la femme et le mari, le fils et

le père... On avait fait de grandes fosses où l'on entassait les corps

par centaines, comme les marchandises dans un vaisseau... Chacun

portait à la main des herbes d'odeur forte. L'air n'était plus que

puanteur de morts et de malades, ou de médecines infectes... Oh! que

de belles maisons restèrent vides! que de fortunes sans héritiers! que

de belles dames, d'aimables jeunes gens, dînèrent le matin avec leurs

amis, qui, le soir venant, s'en allèrent souper avec leurs aïeux!...»

Il y a dans tout le récit de Boccace quelque chose de plus triste que

la mort, c'est le glacial égoïsme qui y est avoué. «Plusieurs, dit-il,

s'enfermaient, se nourrissaient avec une extrême tempérance des

aliments les plus exquis et des meilleurs vins, sans vouloir entendre

aucune nouvelle des malades, se divertissant de musique ou d'autres

choses, sans luxure toutefois. D'autres, au contraire, assuraient que

la meilleure médecine, c'était de boire, d'aller chantant, et de se

moquer de tout. Ils le faisaient comme ils disaient, allant jour et

nuit de maison en maison; et cela d'autant plus aisément, que chacun,

n'espérant plus vivre, laissait à l'abandon ce qu'il avait, aussi bien

que soi-même; les maisons étaient devenues communes. L'autorité des

lois divines et humaines était comme perdue et dissoute, n'y ayant

plus personne pour les faire observer... Plusieurs, par une pensée

cruelle, _et peut-être plus prudente_[312], disaient qu'il n'y avait

remède que de fuir; ne s'inquiétant plus que d'eux-mêmes, ils

laissaient là leur ville, leurs maisons, leurs parents; ils s'en

allaient aux champs, comme si la colère de Dieu n'eût pu les

précéder... Les gens de la campagne, attendant la mort, et peu

soucieux de l'avenir, s'efforçaient, s'ingéniaient à consommer tout ce

qu'ils avaient. Les boeufs, les ânes, les chèvres, les chiens même,

abandonnés, s'en allaient dans les champs où les fruits de la terre

restaient sur pied, et comme créatures raisonnables, quand ils étaient

repus, ils revenaient sans berger le soir à la maison... À la ville,

les parents ne se visitaient plus. L'épouvante était si forte au coeur

des hommes, que la soeur abandonnait le frère, la femme le mari; chose

presque incroyable, les pères et mères évitaient de soigner leurs

fils. Ce nombre infini de malades n'avait donc d'autres ressources que

la pitié de leurs amis (et de tels amis, il n'y en eut guère), ou bien

l'avarice des serviteurs; encore ceux-ci étaient-ils des gens

grossiers, peu habitués à un tel service, et qui n'étaient guère bons

qu'à voir quand le malade était mort. De cet abandon universel résulta

une chose jusque-là inouïe, c'est qu'une femme malade, tant belle,

noble et gracieuse fût-elle, ne craignait pas de se faire servir par

un homme, même jeune, ni de lui laisser voir, si la nécessité de la

maladie l'y obligeait, tout ce qu'elle aurait montré à une femme; ce

qui peut-être causa diminution d'honnêteté en celles qui guérirent.»

[Note 312: Matteo Villani blâme ceux qui se

retirèrent.]

Pour la maligne bonhomie, tout aussi bien que pour l'insouciance,

Boccace est le vrai frère de Froissart. Mais le conteur ici en dit

plus que l'historien. Le Décaméron, dans sa forme même, dans le

passage du tragique au plaisant, ne représente que trop les

jouissances égoïstes qui suivent les grandes calamités[313]. Son

prologue nous introduit par le funèbre vestibule de la peste de

Florence aux jolis jardins de Pampinea, à cette vie de rire, de _rien

faire_ et d'oubli calculé, que mènent ses conteurs, près de leurs

belles maîtresses, dans une sobre et discrète hygiène. Machiavel, dans

son livre sur la peste de 1527, a moins de ménagements. Nulle part

l'auteur du Prince ne me semble plus froidement cruel. Il se prend

d'amour et de galants propos dans une église en deuil. Ils se revoient

avec surprise, comme des revenants, se savent bon gré de vivre, et se

plaisent. L'entremetteuse, c'est la mort.

[Note 313: Thucydide nous a retracé le même effet

dans la description de la peste de l'Attique. Il

exprime aussi un remarquable progrès du

scepticisme, lorsqu'il rappelle la fausse

interprétation donnée aux paroles de l'oracle

([Grec: limos], faim, pour [Grec: loimos],

peste).

«... Sed quod supra modum admirationem facit, est

quod dicti pueri nati post tempus illud

mortalitatis supradictæ, et deinceps dum ad ætatem

dentium devenerunt, non nisi vigenti vel viginti

duos in ore communiter habuerunt, cum ante dicta

tempora homines de communi cursu triginta duos

dentes et supra simul in mandibulis habuissent.»

Contin. G. de Nangis, p. 110.]

Selon le continuateur de Guillaume de Nangis: «Ceux qui restaient,

hommes et femmes, se marièrent en foule. Les survivantes concevaient

outre mesure. Il n'y en avait pas de stériles. On ne voyait d'ici et

de là que femmes grosses. Elles enfantaient qui deux, qui trois

enfants à la fois.» Ce fut, comme après tout grand fléau, comme après

la peste de Marseille, comme après la Terreur, une joie sauvage de

vivre[314], une orgie d'héritiers. Le roi, veuf et libre, allait

marier son fils à sa cousine Blanche; mais quand il vit la jeune

fille, il la trouva trop belle pour son fils et la garda pour lui. Il

avait cinquante-huit ans, elle dix-huit. Le fils épousa une veuve qui

en avait vingt-quatre, l'héritière de Boulogne et d'Auvergne, qui de

plus lui donnait, avec la tutelle de son fils enfant, l'administration

des deux Bourgognes. Le royaume souffrait, mais il s'arrondissait. Le

roi venait d'acheter Montpellier et le Dauphiné. Le petit-fils du roi

épousa la fille du duc de Bourbon, le comte de Flandre celle du duc de

Brabant. Ce n'était que noces et que fêtes.

[Note 314: Matteo Villani.]

Ces fêtes tiraient un bizarre éclat des modes nouvelles qui s'étaient

introduites depuis quelques années en France et en Angleterre. Les

gens de la cour, peut-être pour se distinguer davantage des

_chevaliers ès lois_, des hommes de robe longue, avaient adopté des

vêtements serrés, souvent mi-partie de deux couleurs; leurs cheveux

serrés en queue, leur barbe touffue, leurs monstrueux souliers à la

poulaine, qui remontaient en se recourbant, leur donnaient un air

bizarre, quelque chose du diable ou du scorpion. Les femmes

chargeaient leur tête d'une mitre énorme, d'où flottaient des rubans,

comme les flammes d'un mât. Elles ne voulaient plus de palefrois; il

leur fallait de fougueux destriers. Elles portaient deux dagues à la

ceinture.--L'Église prêchait en vain contre ces modes orgueilleuses et

impudentes. Le sévère chroniqueur en parle rudement: «Ils s'étaient

mis, dit-il, à porter barbe longue, et robes courtes, si courtes

qu'ils montraient leurs fesses... Ce qui causa parmi le populaire une

dérision non petite; ils devinrent, comme l'événement le prouva

souvent, d'autant mieux en état de fuir devant l'ennemi[315].» Ces

changements en annonçaient d'autres. Le monde allait changer d'acteurs

comme d'habits. Ces folies parmi les malheurs, ces noces précipitées

le lendemain de la peste, devaient avoir aussi leurs morts. Le vieux

Philippe de Valois ne tarda pas à languir près de sa jeune reine, et

laissa la couronne à son fils (1350).

[Note 315: Chaucer, 198. Gaguin, apud Spond. 488.

Lingard, ann. 1350, t. IV, p. 106-7 de la trad. «Ad

fugiendum coram inimicis magis apti.» C. G. de

Nangis, p. 105.]

CHAPITRE II

JEAN--BATAILLE DE POITIERS

1350-1356

La peste de 1348 enleva, entre autres personnages célèbres,

l'historien Jean Villani et la belle Laure de Sades, celle qui,

vivante ou morte, fut l'objet des chants de Pétrarque.

Laure, fille de messire Audibert, syndic du bourg de Noves, près

d'Avignon, avait épousé Hugues de Sades, d'une vieille famille

municipale de cette ville. Elle vécut honorablement à Avignon avec son

mari, dont elle eut douze enfants. Cette union pure et fidèle, cette

belle image de la famille, au milieu d'une ville si décriée pour ses

moeurs, est sans doute ce qui toucha Pétrarque. Ce fut le 6 avril 1327

que Laure apparut pour la première fois au jeune exilé florentin, le

vendredi de la semaine sainte, dans une église, entourée, comme il est

probable, de son époux et de ses enfants. Dès lors cette noble image

de jeune femme lui resta devant l'esprit.

Qu'on ne nous reproche pas comme une digression le peu que nous disons

d'une Française qui inspira une si durable passion au plus grand poète

du siècle. L'histoire des moeurs est surtout celle de la femme. Nous

avons parlé d'Héloïse et de Béatrix. Laure n'est pas, comme Héloïse,

la femme qui aime et se donne. Ce n'est point la Béatrix de Dante,

dans laquelle l'idéal domine et qui finit par se confondre avec

l'éternelle beauté. Elle ne meurt pas jeune; elle n'a pas la glorieuse

transfiguration de la mort. Elle accomplit toute sa destinée sur la

terre. Elle est épouse, elle est mère, elle vieillit, toujours

adorée[316]. Une passion si fidèle et si désintéressée à cette époque

de sensualité grossière, méritait bien de rester parmi les plus

touchants souvenirs du XIVe siècle. On aime à voir dans ces temps de

mort une âme vivante, un amour vrai et pur, qui suffit à une

inspiration de trente années. On rajeunit, à regarder cette belle et

immortelle jeunesse d'âme.

[Note 316: «Non tam corpus amasse quam animam...

Quo illa magis in ætate progressa est... eo firmior

in opinione permansi; et si enim visibiliter in

vere flos tractu temporis languesceret, animi decus

augebatur...» Pétrar., p. 356. Il semble qu'il ait

reconnu plus tard la vanité de ses amours:

«Quotiens tu ipse... in hac civitate (quæ malorum

tuorum omnium non dicam causa, sed officina est),

postquam tibi convaluisse videbaris... per vicos

notos incedens ac sola locorum facie admonitus

veterum vanitatum, ad nullius occursum stupuisti,

suspirasti, substitisti, denique vix lacrymas

tenuisti, et mox semisaucius fugiens dixisti tecum:

Agnosco in his locis adhuc latere nescio quas

antiqui hostis insidias; reliquiæ mortis hic

habitant...» De Cont. mundi, p. 360, ed. Basileæ,

1581.--Voyez aussi, entre autres ouvrages relatifs

à Pétrarque, les Mémoires de l'abbé de Sades,

l'ouvrage récent, intitulé, Viaggi di Petrarcha,

l'article de la Biographie universelle, par M.

Foisset, etc.

«Laure, illustre par ses propres vertus, et

longtemps célébrée par mes vers, parut, pour la

première fois à mes yeux, au premier temps de mon

adolescence, l'an 1327, le 6 du mois d'avril, à la

première heure du jour (six heures du matin), dans

l'église de Sainte-Claire d'Avignon, et dans la

même ville, au même mois d'avril, le même jour 6,

et à la même heure, l'an 1348, cette lumière fut

enlevée au monde, lorsque j'étais à Vérone, hélas!

ignorant mon triste sort. La malheureuse nouvelle

m'en fut apportée par une lettre de mon ami Louis:

elle me trouva à Parme, la même année, le 19 mai,

au matin. Ce corps si chaste et si beau fut déposé

dans l'église des Frères-Mineurs, le soir du jour

même de sa mort. Son âme, je n'en doute pas, est

retournée au ciel, d'où elle était venue. Pour

conserver la mémoire douloureuse de cette perte,

j'éprouve un certain plaisir mêlé d'amertume à

écrire ceci; et je l'écris préférablement sur ce

livre, qui revient souvent à mes yeux, afin qu'il

n'y ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et

que, mon lien le plus fort étant rompu, je sois

averti, par la vue fréquente de ces paroles, et par

la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est

temps de sortir de Babylone; ce qui, avec le

secours de la grâce divine, me deviendra facile par

la contemplation mâle et courageuse des soins

superflus, des vaines espérances et des événements

inattendus qui m'ont agité pendant le temps que

j'ai passé sur la terre.» Trad. de M. Foisset,

Biogr. univ., XXXI, p. 457.]

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 16 / 23 段