Les Anglais ayant trouvé les ponts coupés à Rouen, remontèrent la rive

gauche, brûlant sur leur passage Vernon, Verneuil, et le

Pont-de-l'Arche. Édouard s'arrêta à Poissy pour y construire un pont

et fêter l'Assomption, pendant que ses gens allaient brûler

Saint-Germain, Bourg-la-Reine, Saint-Cloud, et même Boulogne, si près

de Paris.

Tout le secours que le roi de France donna à la Normandie, ce fut

d'envoyer à Caen le connétable et le comte de Tancarville qui s'y

firent prendre. Son armée était dans le Midi à cent cinquante lieues.

Il crut qu'il serait plus court d'appeler ses alliés d'Allemagne et

des Pays-Bas. Il venait de faire élire empereur le jeune Charles IV,

fils de Jean de Bohême. Mais les Allemands chassèrent l'empereur élu,

qui vint se mettre à la solde du roi. Son arrivée, celle du roi de

Bohême, du duc de Lorraine et autres seigneurs allemands, fit déjà

réfléchir les Anglais.

C'était assez de bravades et d'audace. Ils se trouvaient engagés au

coeur d'un grand royaume, parmi des villes brûlées, des provinces

ravagées, des populations désespérées. Les forces du roi de France

grossissaient chaque jour. Il avait hâte de punir les Anglais, qui lui

avaient manqué de respect jusqu'à approcher de sa capitale. Les

bourgeois de Paris, si bonnes gens jusque-là, commençaient à parler.

Le roi ayant voulu démolir les maisons qui touchaient à l'enceinte de

la ville, il y eut presque un soulèvement.

Édouard entreprit de s'en aller par la Picardie, de se rapprocher des

Flamands qui venaient d'assiéger Béthune, de traverser le Ponthieu,

héritage de sa mère. Mais il fallait passer la Somme. Philippe faisait

garder tous les ponts, et suivait de près l'ennemi; de si près, qu'à

Airaines il trouva la table d'Édouard toute servie et mangea son

dîner.

Édouard avait envoyé chercher un gué; ses gens cherchèrent et ne

trouvèrent rien. Il était fort pensif, lorsqu'un garçon de la

Blanche-Tache se chargea de lui montrer le gué qui porte ce nom.

Philippe y avait mis quelques mille hommes; mais les Anglais, qui se

sentaient perdus s'ils ne passaient, firent un grand effort et

passèrent. Philippe arriva peu après; il n'y avait plus moyen de les

poursuivre, le flux remontait la Somme; la mer protégea les Anglais.

La situation d'Édouard n'était pas bonne. Son armée était affamée,

mouillée, recrue. Les gens qui avaient pris et gâté tant de butin,

semblaient alors des mendiants. Cette retraite rapide, honteuse,

allait être aussi funeste qu'une bataille perdue. Édouard risqua la

bataille.

Arrivé d'ailleurs dans le Ponthieu, il se sentait plus fort; ce comté

au moins était bien à lui: «Prenons ci place de terre, dit-il, car je

n'irai plus avant, si aurai vu nos ennemis; et bien y a cause que je

les attende; car je suis sur le droit héritage de Madame ma mère, qui

lui fut donné en mariage; si le veux défendre et calengier contre mon

adversaire Philippe de Valois[281].»

[Note 281: Froissart.]

Cela dit, il entra en son oratoire, fit dévotement ses prières, se

coucha, et le lendemain entendit la messe. Il partagea son armée en

trois batailles, et fit mettre pied à terre à ses gens d'armes. Les

Anglais mangèrent, burent un coup, puis s'assirent, leurs armes devant

eux, en attendant l'ennemi.

Cependant arrivait à grand bruit l'immense cohue de l'armée

française[282]. On avait conseillé au roi de France de faire reposer

ses troupes, et il y consentait. Mais les grands seigneurs, poussés

par le point d'honneur féodal, avançaient toujours à qui serait au

premier rang.

[Note 282: «Il n'est nul homme qui put accorder la

vérité, spécialement de la partie des François,

tant y eut pauvre arroy et ordonnance en leurs

conrois (dispositions), et ce que j'en sais, je

l'ai su le plus... par le gens messire Jean de

Hainaut, qui fut toujours de lez le roi de France.»

Froissart, III, 357.

Froiss., I, c. CLCXXXVIII, p. 363. Il y a là un

vieil usage barbare. Voyez la Germania de Tacite,

et les récits de la bataille de Las navas de

Tolosa.

Froissart, c. CCXCIII, p. 373.--Ibid., II, p.

375-380: «Si en eut morts sur les champs, que par

haies, que par buissons, ainsi qu'ils fuyoient,

plus de sept mille... Ainsi chevauchèrent cette

matinée les Anglois querants aventures et

rencontrerent plusieurs François qui s'étoient

fourvoyés le samedi, et mettoient tout à l'épée, et

me fut dit que des communautés et des gens de pied

des cités et des bonnes villes de France il y en

eut mort ce dimanche au matin, plus quatre fois que

le samedi que la grosse bataille fut... Les deux

chevaliers messire Regnault de Cobham et messire

Richard de Stanfort dirent que onze chefs de

princes étoient demeurés sur la place,

quatre-vingts bannerets, douze cents chevaliers

d'un écu, et environ 30,000 hommes d'autres gens.»]

Le roi lui-même, quand il arriva et qu'il vit les Anglais: «Le sang

lui mua, car il les haïssait... Et dit à ses maréchaux: Faites passer

nos Génois devant, et commencez la bataille, au nom de Dieu et de

Monseigneur saint Denis.»

Ce n'était pas sans grande dépense que le roi entretenait depuis

longtemps des troupes mercenaires. Mais on jugeait avec raison les

archers génois indispensables contre les archers anglais. La prompte

retraite de Barbavara à la bataille de l'Écluse, avait naturellement

augmenté la défiance contre ces étrangers. Les mercenaires d'Italie

étaient habitués à se ménager fort dans les batailles. Ceux-ci, au

moment de combattre, déclarèrent que les cordes de leurs arcs étaient

mouillées et ne pouvaient servir[283]. Ils auraient pu les cacher

sous leurs chaperons comme le firent les Anglais.

[Note 283: Contin, G. de Nangis.]

Le comte d'Alençon s'écria: «On se doit bien charger de cette

ribaudaille qui fallit au besoin.» Les Génois ne pouvaient pas faire

grand'chose, les Anglais les criblaient de flèches et de balles de

fer, lancées par des bombardes. «On eût cru, dit un contemporain,

entendre Dieu tonner[284].» C'est le premier emploi de l'artillerie

dans une bataille[285].

[Note 284: Villani.]

[Note 285: Déjà elle servait à l'attaque et à la

défense des places. En 1340, on en fit usage au

siége du Quesnoy. En 1338, Barthélemy de Drach,

trésorier des guerres, porte en compte une somme

donnée à Henry de Famechon pour avoir poudre et

autres choses nécessaires aux canons qui étaient

devant Puy-Guillaume.]

Le roi de France, hors de lui, cria à ses gens d'armes: «Or tôt, tuez

toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.»

Mais pour passer sur le corps aux Génois, les gendarmes rompaient

leurs rangs. Les Anglais tiraient à coup sûr dans cette foule, sans

craindre de perdre un seul coup. Les chevaux s'effarouchaient,

s'emportaient. Le désordre augmentait à tout moment.

Le roi de Bohême, vieux et aveugle, se tenait pourtant à cheval parmi

ses chevaliers. Quand ils lui dirent ce qui se passait, il jugea bien

que la bataille était perdue. Ce brave prince qui avait passé toute sa

vie dans la domesticité de la maison de France, et qui avait du bien

au royaume, donna l'exemple, comme vassal et comme chevalier. Il dit

aux siens: «Je vous prie et requiers très-spécialement que vous me

meniez si avant que je puisse frapper un coup d'épée.» Ils lui

obéirent, lièrent leurs chevaux au sien, et tous se lancèrent à

l'aveugle dans la bataille. On les retrouva le lendemain gisant autour

de leur maître, et liés encore.

Les grands seigneurs de France se montrèrent aussi noblement. Le comte

d'Alençon, frère du roi, les comtes de Blois, d'Harcourt, d'Aumale,

d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, tous magnifiquement armés et

blasonnés, au grand galop, traversèrent les lignes ennemies. Ils

fendirent les rangs des archers, et poussèrent toujours, comme

dédaignant ces piétons, jusqu'à la petite troupe des gens d'armes

anglais. Là se tenait le fils d'Édouard, âgé de treize ans, que son

père avait mis à la tête d'une division. La seconde division vint le

soutenir et le comte de Warwick, qui craignait pour le petit prince,

faisait demander au roi d'envoyer la troisième au secours. Édouard

répondit qu'il voulait laisser l'enfant gagner ses éperons, et que la

journée fût sienne.

Le roi d'Angleterre, qui dominait toute la bataille de la butte d'un

moulin, voyait bien que les Français allaient être écrasés[286]. Les

uns avaient trébuché dans le premier désordre parmi les Génois, les

autres pénétrant au coeur de l'armée anglaise, se trouvaient entourés.

La pesante armure que l'on commençait à porter alors, ne permettait

pas aux cavaliers, une fois tombés, de se relever. Les coutilliers de

Galles et de Cornouailles venaient avec leurs couteaux, et les

tuaient sans merci, quelque grands seigneurs qu'ils fussent. Philippe

de Valois fut témoin de cette boucherie. Son cheval avait été tué. Il

n'avait plus que soixante hommes autour de lui, mais il ne pouvait

s'arracher du champ de bataille. Les Anglais, étonnés de leur

victoire, ne bougeaient d'un pas; autrement ils l'eussent pris. Enfin,

Jean de Hénaut saisit le cheval du roi par la bride et l'entraîna.

[Note 286: «Et lors, après la bataille, s'avala le

roi Édouard, qui encore tout ce jour n'avoit mis

son bassinet.» Froissart.]

Les Anglais faisant la revue du champ de bataille et le compte des

morts, trouvèrent onze princes, quatre-vingts seigneurs bannerets,

douze cents chevaliers, trente mille soldats. Pendant qu'ils

comptaient, arrivèrent les communes de Rouen et de Beauvais, les

troupes de l'archevêque de Rouen et du grand prieur de France. Les

pauvres gens qui ne savaient rien de la bataille, venaient augmenter

le nombre des morts.

Cet immense malheur ne fit qu'en préparer un plus grand. L'Anglais

s'établit en France. Les villes maritimes d'Angleterre, exaspérées par

nos corsaires de Calais, donnèrent tout exprès une flotte à Édouard.

Douvres, Bristol, Winchelsea, Shoneham, Sandwich, Weymouth, Plymouth,

avaient fourni chacune vingt à trente vaisseaux, la seule Yarmouth,

quarante-trois[287]. Les marchands anglais, que cette guerre ruinait,

avaient fait un dernier et prodigieux effort pour se mettre en

possession du détroit. Édouard vint assiéger Calais, s'y établit à

poste fixe, pour y vivre ou y mourir. Après les sacrifices qui avaient

été faits pour cette expédition, il ne pouvait reparaître devant les

communes qu'il ne fût venu à bout de son entreprise. Autour de la

ville, il bâtit une ville, des rues, des maisons en charpente, bien

fermées, bien couvertes, pour y rester été et hiver[288]. «Et avoit en

cette neuve ville du roi toutes choses nécessaires appartenant à un

ost (armée), et plus encore, et place ordonnée pour tenir marché le

mercredi et le samedi; et là étoient merceries, boucheries, halles de

draps et de pain et de toutes autres nécessités, et en recouvroit-on

tout aisément pour son argent, et tout ce leur venoit tous les jours,

par mer, d'Angleterre et aussi de Flandre...»

[Note 287: Quelques villes de l'intérieur

contribuèrent aussi, mais dans une proportion bien

différente. La puissante ville d'York donna un

vaisseau et neuf hommes. Anderson, I, 322.]

[Note 288: Froissart.]

L'Anglais, bien établi et en abondance, laissa ceux du dehors et du

dedans faire tout ce qu'ils voudraient. Il ne leur accorda pas un

combat. Il aimait mieux les faire mourir de faim. Cinq cents

personnes, hommes, femmes et enfants, mises hors de la ville par le

gouverneur, moururent de misère et de froid, entre la ville et le

camp. Tel est du moins le récit de l'historien anglais[289].

[Note 289: «Et fit bâtir entre la ville et la

rivière et le pont de Nieulai hôtels et maisons et

couvrir lesdites maisons qui étoient assises et

ordonnées par rues bien et facilement d'estrain

(paille) et de genêts, ainsi comme s'il dut là

demeurer dix ou douze ans, car telle étoit son

intention qu'il ne s'en partiroit par hiver ni par

été, tant qu'il l'eut conquise.» Froiss., p. 385.

Knyghton, De event. Angl., l. IV. Froissart dit au

contraire que non-seulement il les laissa passer

parmi son ost, mais encore qu'il les fit dîner

copieusement. II, p. 387.]

Édouard avait pris racine devant Calais. La médiation du pape n'était

pas capable de l'en arracher. On vint lui dire que les Écossais

allaient envahir l'Angleterre. Il ne bougea pas. Sa persévérance fut

récompensée. Il apprit bientôt que ses troupes, encouragées par la

reine, avaient fait prisonnier le roi d'Écosse. L'année suivante,

Charles de Blois, fut pris de même en assiégeant la Roche-de-Rien.

Édouard pouvait croiser les bras, la fortune travaillait pour lui.

Il y avait pour le roi de France une grande et urgente nécessité à

secourir Calais[290]. Mais la pénurie était si grande, cette monarchie

demi-féodale si inerte et si embarrassée, qu'il ne réussit à se mettre

en mouvement qu'au bout de dix mois de siége, lorsque les Anglais

étaient fortifiés, retranchés, couverts de palissades, de fossés

profonds. Ayant ramassé quelque argent par l'altération des

monnaies[291], par la gabelle, par les décimes ecclésiastiques, par la

confiscation des biens des Lombards, il s'achemina enfin, avec une

grande et grosse armée, comme celle qui avait été battue à Crécy. On

ne pouvait arriver jusqu'à Calais, que par les marais ou les dunes.

S'enfoncer dans les marais, c'était périr; tous les passages étaient

coupés, gardés; pourtant les gens de Tournai emportèrent bravement une

tour, sans machines et à la force de leurs bras[292].

[Note 290: Les Anglais ayant donné la chasse à deux

vaisseaux qui essayaient de sortir du port,

interceptèrent cette lettre du gouverneur à

Philippe de Valois: «Si avoms pris accord entre

nous que si n'avoms en brief secour qe nous

issirome hors de la ville toutz a champs pour

combattre peur vivere ou pour morir; qar nous amons

meutz à morir as champs honourablement qe manger

l'un l'autre,...» Froiss. Le continuateur de Nangis

dit que le roi n'avait point cessé de leur envoyer

des vivres, par terre et par mer; mais qu'ils

avaient été détournés.]

[Note 291: Ord. II.]

[Note 292: «Si s'avancèrent ceux de Tournay, qui

bien étaient quinze cents et allèrent de grande

volonté cette part. Ceux de dedans la tour en

navrèrent aucuns. Quand les compagnons de Tournay

virent ce, ils furent tous courroucés, et se mirent

de grande volonté à assaillir ces Anglais. La eut

dur assaut et grand, et moult de ceux de Tournay

blessés, mais ils firent tant que par force et

grand appertise de corps, ils conquirent cette

tour. De quoi les Français tinrent ce fait à grand

prousesses.» Froissart, II, p. 449.]

Les dunes du côté de Boulogne étaient sous le feu d'une flotte

anglaise. Du côté de Gravelines, elles étaient gardées par les

Flamands, que le roi ne put gagner. Il leur offrit des monts d'or; de

leur rendre Lille, Béthune, Douai; il voulait enrichir leurs

bourgmestres, faire de leurs jeunes gens des chevaliers, des

seigneurs[293]. Rien ne les toucha. Ils craignaient trop le retour de

leur comte, qui, après une fausse réconciliation, venait encore de se

sauver de leurs mains[294].

[Note 293: Il leur offrait encore de faire lever

l'interdit jeté sur la Flandre, d'y entretenir le

blé pendant six ans à un très-bas prix; de leur

faire porter des laines de France, qu'ils

manufactureraient avec le privilége de vendre en

France les draps fabriqués de ces laines,

exclusivement à tous autres, tant qu'ils en

pourraient fournir, etc. (Rob. d'Avesbury.)]

[Note 294: Pour le forcer à épouser la fille du roi

d'Angleterre, les Flamands le retenaient en prison

courtoise. Il s'y ennuyait; il promit tout et en

sortit, mais sous bonne garde: «... Et un jour

qu'il était allé voler en rivière, il jeta son

faucon, le suivit à cheval, et quand il fut un

petit éloigné, il férit des éperons et s'en vint en

France.» Froiss.]

Philippe ne put rien faire. Il négocia, il défia, Édouard resta

paisible[295].

[Note 295: Froissart dit que le roi, venant au

secours de Calais, envoya défier Édouard, et que

celui-ci refusa. Édouard, dans une lettre à

l'archevêque d'York, annonce au contraire qu'il a

accepté le défi, et que le combat n'a pas eu lieu

parce que Philippe a décampé précipitamment avant

le jour après avoir mis le feu à son camp.]

Ce fut un terrible désespoir dans la ville affamée, lorsqu'elle vit

toutes ces bannières de France, toute cette grande armée, qui

s'éloignaient et l'abandonnaient. Il ne restait plus aux gens de

Calais qu'à se donner à l'ennemi, s'il voulait bien d'eux. Mais les

Anglais les haïssaient mortellement, comme marins, comme

corsaires[296]. Pour savoir tout ce qu'il y a d'irritation dans les

hostilités quotidiennes d'un tel voisinage, dans cet oblique et

haineux regard que les deux côtes se lancent l'une à l'autre, il faut

lire les guerres de Louis XIV, les faits et gestes de Jean Bart, la

lamentable démolition du port de Dunkerque, la fermeture des bassins

d'Anvers.

[Note 296: Villani, qui devait être très-bien

instruit des affaires de France par les marchands

florentins et lombards, dit expressément qu'Édouard

était résolu à faire pendre ceux de Calais _comme

pirates, parce qu'ils avaient causé beaucoup de

dommages aux Anglais sur mer_. Villani, l. 12, c.

95.--M. Dacier a comparé les récits divers des

historiens (Froissart, III, 466-7). Voyez aussi une

dissertation de M. Bolard, couronnée par la Société

des antiquaires de la Morinie.--Aucun critique, que

je sache, n'a senti toute la portée du passage de

Villani.]

Il était assez probable que le roi d'Angleterre, qui s'était tant

ennuyé devant Calais, qui y était resté un an, qui, en une seule

campagne, avait dépensé la somme, énorme alors, de près de dix

millions de notre monnaie, se donnerait la satisfaction de passer les

habitants au fil de l'épée; en quoi certainement il eût fait plaisir

aux marchands anglais. Mais les chevaliers d'Édouard lui dirent

nettement que, s'il traitait ainsi les assiégés, ses gens n'oseraient

plus s'enfermer dans les places, qu'ils auraient peur des

représailles. Il céda et voulut bien recevoir la ville à merci, pourvu

que quelques-uns des principaux bourgeois vinssent, selon l'usage, lui

présenter les clefs, tête nue, pieds nus, la corde au col.

Il y avait danger pour les premiers qui paraîtraient devant le roi.

Mais ces populations des côtes, qui, tous les jours, bravent la colère

de l'Océan, n'ont pas peur de celle d'un homme. Il se trouva

sur-le-champ, dans cette petite ville dépeuplée par la famine, six

hommes de bonne volonté pour sauver les autres. Il s'en présente tous

les jours autant et davantage dans les mauvais temps, pour sauver un

vaisseau en danger. Cette grande action, j'en suis sûr, se fit tout

simplement, et non piteusement, avec larmes et longs discours, comme

l'imagine le chapelain Froissart[297].

[Note 297: C'est peut-être pour cela que les

historiens contemporains ne désignent point

Eustache de Saint-Pierre et ses compagnons,

lorsqu'ils font mention de cette circonstance:

«Burgenses procedebant cum simili forma, habentes

funes singuli in manibus suis, in signum quod rex

eos laqueo suspenderet vel salvaret ad voluntatem

suam.» Knyghton. Le récit de Thomas de la Moor

s'accorde avec cet historien. Villani dit qu'ils

sortirent nus en chemises, et Robert d'Avesbury

qu'Édouard se contenta de retenir prisonniers les

plus considérables. Toutes ces données réunies

forment les éléments du dramatique récit de

Froissart.]

Il fallut pourtant les prières de la reine et des chevaliers, pour

empêcher Édouard de faire pendre ces braves gens. On lui fit

comprendre sans doute que ces gens-là s'étaient battus pour leur ville

et leur commerce, plutôt que pour le roi ou le royaume. Il repeupla la

ville d'Anglais, mais il admit parmi eux plusieurs Calaisiens, qui se

_tournèrent_ Anglais, entre autres Eustache de Saint-Pierre, le

premier de ceux qui lui avaient apporté les clefs[298].

[Note 298: Froissart dit: «Et puis firent (les

Anglais) toutes manières de gens petits et grands,

partir (de Calais).» «Tout Français ne fut pas

exclu, dit M. de Bréquigny; j'ai vu au contraire

quantité de noms français parmi les noms des

personnes à qui Édouard accorda des maisons dans sa

nouvelle conquête. Eustache de Saint-Pierre fut de

ce nombre.»--Philippe fit ce qui était en son

pouvoir pour récompenser les habitants de Calais.

Il accorda tous les offices vacants (8 septembre,

un mois après la reddition) à ceux d'entre eux qui

voudraient s'en faire pourvoir. Dans cette

ordonnance il est fait mention d'une autre par

laquelle il avait concédé aux Calaisiens chassés de

leur ville tous les biens et héritages qui lui

échoiraient pour quelque cause que ce fût. Le 10

septembre, il leur accorda de nouveau un grand

nombre de priviléges et franchises, etc., confirmés

sous les règnes suivants. Par des lettres du 8

octobre 1347, deux mois après la reddition de

Calais, Édouard donne à Eustache une pension

considérable en attendant qu'il ait pourvu plus

amplement à sa fortune. Les motifs de cette grâce

sont les services qu'il devait rendre soit en

maintenant le bon ordre dans Calais, soit en

veillant à la garde de cette place. D'autres

lettres du même jour lui accordent la plupart des

maisons et emplacements qu'il avait possédés dans

cette ville et en ajoutent quelques autres. V.

Frois., II, n. 473.]

Ces clefs étaient celles de la France. Calais, devenue anglaise, fut

pendant deux siècles une porte ouverte à l'étranger. L'Angleterre fut

comme rejointe au continent. Il n'y eut plus de détroit.

Revenons sur ces tristes événements. Cherchons-en le vrai sens. Nous

y trouverons quelque consolation. La bataille de Crécy n'est pas

seulement une bataille, la prise de Calais n'est pas une simple prise

de ville; ces deux événements contiennent une grande révolution

sociale. La chevalerie tout entière du peuple le plus chevalier avait

été exterminée par une petite bande de fantassins. Les victoires des

Suisses sur la chevalerie autrichienne à Morgarten, à Laupen,

présentaient un fait analogue, mais elles n'eurent pas la même

importance, le même retentissement dans la chrétienté. Une tactique

nouvelle sortait d'un état nouveau de la société; ce n'était pas une

oeuvre de génie ni de réflexion. Édouard III n'était ni un

Gustave-Adolphe, ni un Frédéric. Il avait employé les fantassins,

faute de cavaliers. Dans les premières expéditions, ses armées se

composaient d'hommes d'armes, de nobles et de servants des nobles.

Mais les nobles s'étaient lassés de ces longues campagnes. On ne

pouvait tenir si longtemps sous le drapeau une armée féodale. Les

Anglais, avec leur goût d'émigration, aiment pourtant le _home_. Il

fallait que le baron revînt au bout de quelques mois au _baronial

hall_, qu'il revît ses bois, ses chiens, qu'il chassât le renard[299].

Le soldat mercenaire, tant qu'il n'était pas riche, tant qu'il était

sans bas ni chausses, comme ces Irlandais, ces Gallois que louait

Édouard, avait moins d'idées de retour. Son _home_, son foyer, c'était

le pays ennemi. Il persistait de grand coeur dans une bonne guerre qui

le nourrissait, l'habillait, sans compter les profits. Ceci explique

pourquoi l'armée anglaise se trouva peu à peu presque toute de

mercenaires, de fantassins.

[Note 299: Ce caractère du _fox-hunter_ anglais

n'est pas moderne. Voy. au t. VI, l'entrée d'Henri

V à Paris.]

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 15 / 23 段