L'Angleterre trouva dans cette rare et belliqueuse population un

outlaw invincible, un Robin Hood éternel... Les gens du border

vivaient noblement du bien du voisin. Quand le butin de la dernière

expédition était mangé, la dame de la maison servait dans un plat, à

son mari, une paire d'éperons, et il partait joyeux... C'étaient

d'étranges guerres; la difficulté pour les deux partis était de se

trouver. Dans sa grande expédition d'Écosse, Édouard II avança

plusieurs jours sous la pluie et parmi les broussailles, sans voir

autre armée que de daims et de biches[264]. Il lui fallut promettre

une grosse somme à qui lui dirait où était l'ennemi[265]. Les

Écossais réunis, dispersés, avec la légèreté d'un esprit, entraient

quand ils voulaient en Angleterre; ils avaient peu de cavalerie, mais

point de bagages; chaque homme portait son petit sac de grain et une

brique où le faire cuire.

[Note 264: «Et crioit-on moult ce jour alarme, et

disoit-on que les premiers se combattoient aux

ennemis; si que chacun cuidant que ce fut voir, se

hâtoit quant qu'il pouvoit parmi marais, parmi

pierres et cailloux, parmi vallées et montagnes, le

heaume appareillé, l'écu au col, le glaive ou

l'épée au poing, sans attendre père ni frère, ni

compagnon. Et quand on avoit ainsi couru demie

lieue ou plus, et on en venoit au lieu d'où ce

hutin ou cri naissoit, on se trouvoit déçu; car ce

avoient été cerfs ou biches.» Froissart.]

[Note 265: «Et fit-on crier que qui se voudroit

tant travailler qu'il put rapporter certaines

nouvelles au roi, là où l'on pourroit trouver les

Écossois, le premier qui celui rapporteroit il

auroit cent livres de terre à héritage, et le

feroit le roi chevalier.» Froissart. On trouve en

effet dans Rymer: «Pro Thoma de Rokesby, qui regem

duxerat ante visum inimicorum Scotorum.»]

Ils ne se contentaient pas de guerroyer en Angleterre. Ils allaient

volontiers au loin. On sait l'histoire de ce Douglas qui, chargé par

le roi mourant de porter son coeur à Jérusalem, s'en alla par

l'Espagne, et dans la bataille lança ce coeur contre les Maures. Mais

leur croisade naturelle était en France, c'est-à-dire où ils pouvaient

faire le plus de mal aux Anglais. Un Douglas devint comte de Touraine.

Il existe encore, dit-on, des Douglas dans la Bresse.

Notre Bretagne eut son border, comme l'Écosse, et aussi ses

ballades[266]. Peut-être la vie du soldat mercenaire, qui fut

longtemps celle des Bretons au moyen âge, étouffa-t-elle ce génie

poétique.

[Note 266: Voyez, entre autres ouvrages, le beau

livre de M. Émile Souvestre: Les Derniers Bretons.]

Mais l'histoire seule en Bretagne est une poésie. Il n'est point

mémoire d'une lutte si diverse et si obstinée. Cette race de béliers a

toujours été heurtant, sans rien trouver de plus dur qu'elle-même.

Elle a fait front tour à tour à la France et aux ennemis de la France.

Elle repoussa nos rois sous Noménoé, sous Montfort; elle repoussa les

Northmans sous Allan Barbetorte, et les Anglais sous Duguesclin.

C'est au border breton, dans les landes d'Anjou, que Robert le Fort se

fit tuer par les Northmans, et gagna le trône aux Capets. Là encore,

les futurs rois d'Angleterre prirent le nom de Plante-Genêts. Ces

bruyères, comme celles de Macbeth, saluèrent les deux royautés.

Le long récit des guerres bretonnes qui _renluminent_ si bien la

Chronique de Froissart[267], ces aventures de toutes sortes, coupées

de romanesques incidents, font penser à certains paysages abruptes de

Bretagne, brusquement variés, pauvres, pierreux, semés parmi le roc de

tristes fleurs. Mais il est plus d'une partie dans cette histoire dont

le chroniqueur élégant et chevaleresque ne représente pas la sauvage

horreur. On ne sent bien l'histoire de Bretagne que sur le théâtre

même de ces événements, aux roches d'Auray, aux plages de Quiberon, de

Saint-Michel-en-Grève, où le duc fratricide rencontra le moine noir.

[Note 267: «Entrerons en la grand matière et

histoire de Bretagne, qui grandement renlumine ce

livre pour les beaux faits d'armes qui y sont

ramentués.»]

Les belles aventures d'amazones, où se plaît Froissart, ces

_apertises_ de Jehanne de Montfort _qui eut courage d'homme et coeur

de lion_, ces braves discours de Jeanne Clisson, de Jeanne de Blois,

ne disent pas tout sur la guerre de Bretagne. Cette guerre est celle

aussi de Clisson _le boucher_, du dévot et consciencieusement cruel

Charles de Blois.

Le duc Jean III, mort sans enfants, laissait une nièce et un frère. La

nièce, fille d'un frère aîné, avait épousé Charles de Blois, prince du

sang, et elle avait le roi pour elle; la noblesse de la Bretagne

française lui était assez favorable[268]. Le frère cadet, Montfort,

avait pour lui les Bretons bretonnants[269], et il appela les Anglais.

Le roi d'Angleterre, qui, en France, soutenait le droit des femmes,

soutint celui des mâles en Bretagne. Le roi de France fut inconséquent

en sens opposé.

[Note 268: Selon Froissart, Charles de Blois en eut

toujours de son côté _de sept les cinq_.]

[Note 269: Froissart, t. I, c. 314. «Si chevaucha

le connestable premièrement Bretagne bretonnant,

pourtant qu'il la sentoit tousjours plus incline au

duc Jehan de Montfort, que Bretagne gallot.»--«La

dame de Montfort tenoit plusieurs forteresses en

Bretagne bretonnant.»--Le comte de Montfort fut

enterré à Quimpercorentin. Sauvage, p. 175.]

Singulière destinée que celle des Montfort. Nous l'avons déjà

remarqué. Un Montfort avait conseillé à Louis le Gros d'armer les

communes de France. Un Montfort conduisit la croisade des Albigeois et

anéantit les libertés des villes du midi. Un Montfort introduisit dans

le parlement anglais les députés des communes. En voici un autre au

XIVe siècle dont le nom rallie les Bretons dans leur guerre contre la

France.

L'adversaire de Montfort, Charles de Blois, n'était pas moins qu'un

saint, le second qu'ait eu la maison de France. Il se confessait matin

et soir, entendait quatre ou cinq messes par jour. Il ne voyageait pas

qu'il n'eût un aumônier qui portait dans un pot, du pain, du vin, de

l'eau et du feu, pour dire la messe en route[270]. Voyait-il passer un

prêtre, il se jetait à bas de cheval dans la boue. Il fit plusieurs

fois, pieds nus sur la neige, le pèlerinage de saint Yves, le grand

saint breton. Il mettait des cailloux dans sa chaussure, défendait

qu'on ôtât la vermine de son cilice, se serrait de trois cordes à

noeuds qui lui entraient dans la chair, _à faire pitié_, dit un

témoin. Quand il priait Dieu, il se battait furieusement la poitrine,

jusqu'à pâlir et _devenir comme vert_.

[Note 270: Procès-verbal et informations sur la vie

et les miracles de Charles, duc de Bretagne, de la

maison de France, etc. _Ms. de la Bibl. du Roi, 2

vol. in-fol, nº 5, 381_. D. Morice, Preuves, t. II,

p. 1, en a donné l'extrait, d'après un autre

manuscrit.--24e témoin. Yves le Clerc, t. I, p.

147: «Non mutabat cilicem suum, dum fuisset tanto

plenum pediculis, quod mirum erat, et quando

cubicularius volebat amovere pediculis a dicto

cilice, ipse dominus Carolus dicebat: «Dimittatis,

nolo quod aliquem pediculum amoveatis,» «et dicebat

quod sibi malum non faciebant et quod, quando ipsum

pungebant, recordabatur de Deo»...

«In tantum quod adstantibus videbatur quod a sensu

alienatus erat, et color vultus ipsius mutabatur de

naturali colore in viridem.» 17e témoin, Pagan de

Quélen, t. I, p. 87.]

Un jour il s'arrêta à deux pas de l'ennemi et en grand danger, pour

entendre la messe. Au siége de Quimper, ses soldats allaient être

surpris par la marée: Si c'est la volonté de Dieu, dit-il, la marée ne

nous fera rien. La ville, en effet, fut emportée, une foule

d'habitants égorgés. Charles de Blois avait d'abord couru à la

cathédrale remercier Dieu. Puis il arrêta le massacre.

Ce terrible saint n'avait pitié ni de lui ni des autres. Il se croyait

obligé de punir ses adversaires comme rebelles. Lorsqu'il commença la

guerre en assiégeant Montfort à Nantes (1342), il lui jeta dans la

ville la tête de trente chevaliers. Montfort se rendit, fut envoyé au

roi, et contre la capitulation, enfermé à la Tour du Louvre[271]. «La

comtesse de Montfort, qui bien avoit courage d'homme et coeur de lion,

et étoit en la cité de Rennes, quand elle entendit que son frère étoit

pris, en la manière que vous avez ouï, si elle en fut dolente et

courroucée, ce peut chacun et doit savoir et penser; car elle pensa

mieux que on dut mettre son seigneur à mort que en prison; et combien

qu'elle eut grand deuil au coeur, si ne fit-elle mie comme femme

déconfortée, mais comme homme fier et hardi, en reconfortant

vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit un petit fils

qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le père, et leur disoit:

«Ah! seigneurs, ne vous déconfortez mie, ni ébahissez pour monseigneur

que nous avons perdu; ce n'étoit qu'un seul homme: véez ci mon petit

enfant qui sera, si Dieu plaît, son restorier (vengeur), et qui vous

fera des biens assez[272].» Assiégée dans Hennebon, par Charles de

Blois, elle brûla dans une sortie les tentes des Français, et ne

pouvant rentrer dans la ville, elle gagna le château d'Auray; mais

bientôt réunissant cinq cents hommes d'armes, elle franchit de nouveau

le camp des Français et rentra dans Hennebon «à grand joie et à grand

son de trompettes et de nacaires!» Il était temps qu'elle arrivât; les

seigneurs parlementaient en face même de la comtesse, quand elle vit

arriver le secours qu'elle attendait depuis si longtemps d'Angleterre.

«Qui adonc vit la comtesse descendre du châtel à grand' chère, et

baiser messire Gautier de Mauny et ses compagnons, les uns après les

autres, deux ou trois fois, bien peut dire que c'étoit une vaillante

dame[273].»

[Note 271: La chronique en vers de Guillaume de

Saint-André, conseiller, ambassadeur et secrétaire

du duc Jean IV, notaire apostolique et impérial, ne

laisse aucun doute sur la duplicité dont on usa

envers lui. Roujoux, III, p. 178.]

[Note 272: Froissart.]

[Note 273: Froissart.]

Le roi d'Angleterre vint lui-même vers la fin de cette année au

secours de la Bretagne. Le roi de France en approcha avec une armée;

il semblait que cette petite guerre de Bretagne allait devenir la

grande. Il ne se fit rien d'important. La pénurie des deux rois les

condamna à une trêve, où leurs alliés étaient compris; les Bretons

seuls restaient libres de guerroyer.

La captivité de Montfort avait fortifié son parti. Philippe prit soin

de le raviver encore, en faisant mourir quinze seigneurs bretons qu'il

croyait favorables aux Anglais. L'un d'eux, Clisson, prisonnier en

Angleterre, y avait été trop bien traité. On dit que le comte de

Salisbury, pour se venger d'Édouard qui lui avait débauché sa belle

comtesse, dénonça au roi de France le traité secret de son maître et

de Clisson[274]. Les Bretons, invités à un tournoi, furent saisis et

mis à mort sans jugement. Le frère de l'un d'eux ne fut pas supplicié,

mais exposé sur une échelle où le peuple le lapida.

[Note 274: Chron. de Flandre.]

Peu après le roi fit encore mourir, sans jugement, trois seigneurs de

Normandie. Il aurait voulu aussi avoir en ses mains le comte

d'Harcourt. Mais il échappa, et ne fut pas moins utile aux Anglais que

Robert d'Artois.

Jusque-là les seigneurs se faisaient peu scrupule de traiter avec

l'étranger. L'homme féodal se considérait encore comme un souverain

qui peut négocier à part. La parenté des deux noblesses française et

anglaise, communauté de langues (les nobles anglais parlaient encore

français), tout favorisait ces rapprochements. La mort de Clisson mit

une barrière entre les deux royaumes.

En une même année, l'Anglais perdit Montfort et Artevelde. Artevelde

était devenu tout Anglais. Sentant la Flandre lui échapper, il voulait

la donner au prince de Galles. Déjà Édouard était à l'Écluse et

présentait son fils aux bourgmestres de Gand, de Bruges et d'Ypres.

Artevelde fut tué.

Avec toute sa popularité, ce roi de Flandre n'était au fond que le

chef des grosses villes, le défenseur de leur monopole. Elles

interdisaient aux petites la fabrication de la laine. Une révolte eut

lieu à ce sujet dans une de ces dernières. Artevelde la réprima et tua

un homme de sa main. Dans l'enceinte même de Gand, les deux corps des

drapiers se faisaient la guerre. Les foulons exigeaient des tisseurs

ou fabricants de draps une augmentation de salaire. Ceux-ci la

refusant, ils se livrèrent un furieux combat. Il n'y avait pas moyen

de séparer ces dogues. En vain les prêtres apportèrent sur la place le

corps de Notre-Seigneur. Les fabricants, soutenus par Artevelde,

écrasèrent les ouvriers (1345)[275]. Artevelde, qui ne se fiait ni aux

uns ni aux autres, voulait sortir de sa dangereuse position, céder ce

qu'il ne pouvait garder, ou régner encore sous un maître qui aurait

besoin de lui et qui le soutiendrait. De rappeler les Français, il n'y

avait pas à y songer. Il appelait donc l'Anglais, il courait Bruges et

Ypres pour négocier, haranguer. Pendant ce temps, Gand lui échappa.

[Note 275: «Malus dies lunæ (Den quaden maendah)...

Pugnabant textores contra fullones _ac parvum

quæstum_. Dux textorum Gerardus erat, quibus et

Artevelda accessit.» Meyer, p. 146. «Lesquels ayant

occis plus de quinze cents foullons, chassèrent les

autres dudict mestier hors de la ville, et

réduisirent ledict mestier de foullons à néant,

comme il est encoires pour le jourd'hui.» Oudegb.

f. 271.]

Quand il y entra, le peuple était déjà ameuté. On disait dans la foule

qu'il faisait passer en Angleterre l'argent de Flandre. Personne ne le

salua. Il se sauva à son hôtel, et de la croisée essaya en vain de

fléchir le peuple. Les portes furent forcée, Artevelde fut tué

précisément comme le tribun Rienzi l'était à Rome deux ans après[276].

[Note 276: «Quand il eut fait son tour, il revint à

Gand et entra en la ville, ainsi comme à l'heure de

midi. Ceux de la ville qui bien savoient sa

revenue, étoient assemblés sur la rue par où il

devoit chevaucher en son hôtel. Sitôt qu'ils le

virent, ils commencèrent à murmurer et à bouter

trois têtes en un chaperon, et dirent: «Voici celui

qui est trop grand maître et qui veut ordonner de

la comté de Flandre à sa volonté; ce ne fait mie à

souffrir.»... Ainsi que Jacques d'Artevelde

chevauchoit par la rue, il se aperçut tantôt qu'il

y avoit aucune chose de nouvel contre lui, car ceux

qui se souloient incliner et ôter leurs chaperons

contre lui, lui tournoient l'épaule, et rentraient

en leurs maisons. Si ce commença à douter; et sitôt

qu'il fut descendu en son hôtel, il fit fermer et

barrer portes et huis et fenêtres. À peine eurent

ses varlets ce fait, quand la rue où il demeuroit,

fut toute couverte, devant et derrière, de gens,

spécialement de menues de métier. Là fut son hôtel

environné et assailli devant et derrière, et rompu

par force. Bien est voir (vrai) que ceux de dedans

se défendirent moult longuement et en atterrèrent

et blessèrent plusieurs; mais finalement ils ne

purent durer, car ils estoient assaillis si roide

que presque les trois quarts de la ville étoient à

cet assaut. Quand Jacques d'Artevelde vit l'effort,

et comment il étoit oppressé, il vint à une fenêtre

sur la rue, se commença à humilier et dire, par

trop beau langage et à un chef: «Bonnes gens, que

vous faus? Que vous meut? Pourquoi êtes-vous si

troublés sur moi? En quelle manière vous puis-je

avoir courroucé? Dites-le moi, et je l'amenderai

pleinement à votre volonté.» Donc répondirent-ils,

à une voix, ceux qui ouï l'avoient: «Nous voulons

avoir compte du grand trésor de Flandre que vous

avez devoyé sans titre de raison.» Donc répondit

Artevelde moult doucement: «Certes, seigneurs, au

trésor de Flandre ne pris-je oncques denier. Or

vous retraiez bellement en vos maisons, je vous en

prie, et revenez demain au matin et je serai si

pourvu de vous faire et rendre bon compte que par

raison il vous devra suffire.» Donc

répondirent-ils, d'une voix: «Nennin, nennin, nous

le voulons tantôt avoir; vous ne nous échapperez

mie ainsi: nous savons de vérité que vous l'avez

vidé de piéça, et envoyé en Angleterre, sans notre

sçu, pour laquelle cause il vous faut mourir.»

Quand Artevelde ouit ce mot, il joignit ses mains

et commanca pleurer moult tendrement, et dit:

«Seigneurs, tel que je suis vous m'avez fait, et me

jurâtes jadis que contre tous hommes vous me

défendriez et garderiez; et maintenant vous me

voulez occire et sans raison. Faire le pouvez, si

vous voulez, car je ne suis que un seul homme

contre vous tous, à point de défense. Avisez pour

Dieu, et retournez au temps passé. Si considerez

les grâces et les grands courtoisies que jadis vous

a faites. Vous me voulez rendre petit guerredon

(récompense) des grands biens que au temps passé je

vous ai faits. Ne savez-vous comment toute

marchandise étoit périe en ce pays? je la vous

recouvrai. En après, je vous ai gouvernés en si

grande paix, que vous avez eu, du temps de mon

gouvernement, toutes choses à volonté, blé, laines,

avoir, et toutes marchandises, dont vous êtes

recouvrés et en bon point.» Adonc commencèrent eux

à crier tous à une voix: «Descendez, et ne nous

sermonez plus de si haut; car nous voulons avoir

compte et raison tantôt du grand trésor de Flandre

que vous avez gouverné trop longuement, sans rendre

compte; ce qui n'appartient mie à nul officier

qu'il reçoive les biens d'un seigneur et d'un pays,

sans rendre compte.» Quand Artevelde vit que point

ne se refroidiroient ni refreneroient, il recloui

(referma) la fenêtre, et s'avisa qu'il videroit par

derrière, et s'en iroit en une église qui joignoit

près de son hôtel. Mais son hôtel étoit jà rompu et

effondré par derrière, et y avoit plus de quatre cents

personnes qui tous tiroient à l'avoir. Finalement

il fut pris entre eux et là occis sans merci, et lui

donna le coup de la mort un tellier (tisserand) qui

s'appeloit Thomas Denis. Ainsi fina Artevelde, qui

en son temps fut si grand maître en Flandre: poures

(pauvres) gens l'amontèrent (l'élevèrent)

premièrement, et méchants gens le tuèrent en la

parfin.» Froissart, II, 254-9.]

Édouard avait manqué la Flandre, aussi bien que la Bretagne. Ses

attaques aux deux ailes ne réussissaient pas, il en fit une au centre.

Celle-ci, conduite par un Normand, Godefroi d'Harcourt, fut bien plus

fatale à la France.

Philippe de Valois avait réuni toutes ses forces en une grande armée

pour reprendre aux Anglais leurs conquêtes du midi. Cette armée forte,

dit-on, de cent mille hommes, reprit en effet Angoulême, et alla se

consumer devant la petite place d'Aiguillon. Les Anglais s'y

défendirent d'autant mieux que le fils du roi qui conduisait les

Français, n'avait point fait de quartier aux autres places.

Si l'on en croyait l'invraisemblable récit de Froissart, le roi

d'Angleterre serait parti pour secourir la Guyenne. Puis ramené par le

vent contraire, il aurait prêté l'oreille aux conseils de Godefroi

d'Harcourt, qui l'engageait à attaquer la Normandie sans

défense[277].

[Note 277: «Si singlèrent ce premier jour à

l'ordonnance de Dieu, du vent, et des mariniers, et

eurent assez bon exploit pour aller vers Gascogne

ou le roi tendoit aller. Au tiers jour... le vent

les rebouta sur les marches de Cornouailles... En

ce termine eut le roi autre conseil par l'ennort et

l'information de messire Godefroy d'Harcourt qui

lui conseilla qu'il prit terre en Normandie. Et dit

adonc au roi: Sire, le pays de Normandie est l'un

des plus gros du monde... et trouverez en Normandie

grosses villes et bastides qui point ne sont

fermées, ou vos gens auront si grand profit, qu'il

en vaudront mieux vingt ans après.» Froissart, II,

c. CCLIV, p. 296.]

Le conseil n'était que trop bon. Tout le pays était désarmé. C'était

l'ouvrage des rois eux-mêmes, qui avaient défendu les guerres privées.

La population était devenue toute pacifique, toute occupée de la

culture ou des métiers. La paix avait porté ses fruits[278]. L'état

florissant et prospère où les Anglais trouvèrent le pays, doit nous

faire rabattre beaucoup de tout ce que les historiens ont dit contre

l'administration royale au XIVe siècle.

[Note 278: «Le roi chevauchoit par le Cotentin. Si

n'étoit pas de merveille si ceux du pays étoient

effrayés et ébahis; car avant ce ils n'avoient

oncques vu hommes d'armes et ne savoient que

c'étoit de guerre ni de bataille. Si fuyoient

devant les Anglais d'aussi loin qu'ils en oyoient

parler.» Froissart.]

Le coeur saigne quand on voit dans Froissart cette sauvage apparition

de la guerre dans une contrée paisible déjà riche et industrielle,

dont l'essor allait être arrêté pour plusieurs siècles. L'armée

mercenaire d'Édouard, ces pillards Gallois, Irlandais, tombèrent au

milieu d'une population sans défense; ils trouvèrent les moutons dans

les champs, les granges pleines, les villes ouvertes. Du pillage de

Caen, ils eurent de quoi charger plusieurs vaisseaux. Ils trouvèrent

Saint-Lô et Louviers toutes pleines de draps[279].

[Note 279: «Et fit messire Godefroy de Harcourt

conducteur de tout son ost, pourtant qu'il savoit

les entrées et les issues en Normandie... Si

trouvèrent le pays gras et plantureux de toutes

choses, les granges pleines de toutes richesses,

riches bourgeois, chevaux, pourceaux, brebis,

moutons, et les plus beaux boeufs du monde que on

nourrit en ce pays.» Froiss., II, p. 303.--«Ils

vinrent à Harfleur... la ville fut robée et pris

or, argent et riches joyaux; car ils en trouverent

si grand foison, que garçons n'avoient cure de

draps fourrés de vair.» Ibidem.--«Et furent les

Anglois de la ville de Caen seigneurs trois jours

et envoyèrent par barges tout leur gain, draps,

joyaux, vaisselle d'or et d'argent et toutes autres

richesses dont ils avoient grand'foison jusques à

leur grosse navie; et eurent avis par

grand'delibération que leur navie à (avec) tout le

conquet et leurs prisonniers ils enverroient

arrière en Angleterre.» Ibid., 320.--«Et

trouva-t-on en ladite ville de Saint-Lo manants

huit ou neuf mille que bourgeois, que gens de

métier... on ne peut croire à la grand'foison de

draps qu'ils y trouverent.» Ibid., p.

311.--«Louviers adonc étoit une des villes de

Normandie ou l'on faisoit la plus grande plenté de

draperie et étoit grosse, riche et marchande mais

point fermée... et fut robée et pillée, sans déport

et conquirent les Anglois très grand avoir.» Ibid.,

p. 523.]

Pour animer encore ses gens, Édouard découvrit à Caen, tout à point,

un acte[280] par lequel les Normands offraient à Philippe de Valois

de conquérir à leurs frais l'Angleterre, à condition qu'elle serait

partagée entre eux, comme elle le fut entre les compagnons de

Guillaume le Conquérant. Cet acte, écrit dans le pitoyable français

qu'on parlait alors à la cour d'Angleterre, est probablement faux. Il

fut, par ordre d'Édouard, traduit en anglais, lu partout en Angleterre

au prône des églises. Avant de partir, le roi avait chargé les

prêcheurs du peuple, les dominicains, de prêcher la guerre, d'en

exposer les causes. Peu après (1361), Édouard supprima le français

dans les actes publics. Il n'y eut qu'une langue, qu'un peuple

anglais. Les descendants des conquérants normands et ceux des Saxons

se trouvèrent réconciliés par la haine des nouveaux Normands.

[Note 280: Rymer, III, pars I, p. 76.--Ils auraient

promis de fournir 4,000 hommes d'armes, 20,000 de

pied dont 5,000 arbalétriers _tous pris dans la

province_ excepté 1,000 hommes d'armes que le duc

de Normandie pourrait choisir ailleurs, mais qui

seraient payés par les Normands. Ils s'obligeaient

à entretenir ces troupes pendant dix et même douze

semaines. Si l'Angleterre est conquise, comme on

l'espère, la couronne appartiendra dès lors au duc

de Normandie. Les terres et droits des Anglais

nobles et roturiers, séculiers, appartiendront aux

églises, barons, nobles, et bonnes villes de

Normandie. Les biens appartenant au pape, à

l'église de Rome et à celle d'Angleterre, ne seront

point compris dans la conquête. Robert d'Avesbury

rapporte cet acte en entier d'après la copie

trouvée, dit-il, à Caen, 1346.--Ce langage

belliqueux, cette certitude de la conquête,

s'accorde mal avec l'état pacifique où Édouard

trouva le pays.]

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 14 / 23 段