«Quod omnes operatores pannorum, undicumque in

Angliam venientes reciperentur, et quod loca

opportuna assignarentur eisdem, cum multis

libertatibus et privilegiis, et quod

haberent...»--On leur rendait la nécessité

d'émigrer plus pressante, non-seulement en leur

refusant les laines, mais de plus en prohibant les

produits de leur industrie... «Item statutum fuit

quod nullus uteretur panno extra Angliam operato.»

Walsingham. 1335, 1336.--Voyez Rymer, passim,

l'Hist. du commerce d'Anderson, etc.]

D'abord une foule d'ouvriers flamands passèrent en Angleterre. On les

y attirait à tout prix. Il n'y a sorte de flatteries, de caresses,

qu'on n'employât auprès d'eux. Il est curieux de voir dès ce temps-là

jusqu'où ce peuple si fier descend dans l'occasion, lorsque son

intérêt le demande. «Leurs habits seront beaux, écrivaient les Anglais

en Flandre, leurs compagnes de lit encore plus belles[241].» Ces

émigrations, qui continuent pendant tout le XIVe siècle, ont, je

crois, modifié singulièrement le génie anglais. Avant qu'elles aient

eu lieu, rien n'annonce dans les Anglais cette patience industrieuse

que nous leur voyons aujourd'hui. Le roi de France, en s'efforçant de

séparer la Flandre et l'Angleterre, ne fit autre chose que provoquer

les émigrations flamandes, et fonder l'industrie anglaise.

[Note 241: Walsingham dit pourtant qu'on leur

interdit pendant trois ans encore l'entrée de

l'Angleterre. «Ut sic retunderetur superbia

Flandritorum, _qui plus saccos quam Anglos_

venerabantur.» Anno 1337.]

Cependant la Flandre ne se résigna pas. Les villes éclatèrent. Elles

haïssaient le comte de longue date, soit parce qu'il soutenait les

campagnes contre le monopole des villes[242], soit parce qu'il

admettait les étrangers, les Français, au partage de leur

commerce[243].

[Note 242: Meyer, anno 1322.]

[Note 243: «Mercatoribus S. Joannis Angeliaci et

Rupellæ dedit ut liceret illis... frequentare

portum Flandrensem apud Slusam ad ferentes

quascumque mercaturas constituentesque stabilem

sibi sedem vinorum suorum in oppido Dummensi...

eaque in mercatura omne monopolium prohibens.»

Meyer, p. 135.]

Les Gantais, qui sans doute se repentaient de n'avoir pas soutenu ceux

d'Ypres et de Bruges à la bataille de Cassel, prirent pour chef, en

1337, le brasseur Jacquemart Artevelde. Soutenu par les corps de

métiers, principalement par les foulons et ouvriers en drap, Artevelde

organisa une vigoureuse tyrannie[244]. Il fit assembler à Gand les

gens des trois grandes villes, «et leur montra que sans le roi

d'Angleterre ils ne pouvoient vivre. Car toute Flandre estoit fondée

sur draperie, et sans laine on ne pouvoit draper. Et pour ce, louoit

qu'on teinst le roy d'Angleterre à amy.»

[Note 244: «Et avoit adonc à Gand un homme qui

avoit été brasseur de miel; celui étoit entré en si

grande fortune et en si grande grâce à tous les

Flamands, que c'étoit tout fait et bien fait quand

il vouloit deviser et commander partout Flandre, de

l'un des côtés jusques à l'autre; et n'y avoit

aucun, comme grand qu'il fut, qui de rien, osât

trépasser son commandement, ni contredire. Il avoit

toujours après lui allant aval (en bas) la ville de

Gand soixante ou quatre-vingts varlets armés, entre

lesquels il y en avoit deux ou trois qui savoient

aucuns de ses secret; et quand il encontroit un

homme qu'il heoit (haïssoit) ou qu'il avoit en

soupçon, il étoit tantôt tué; car il avoit commandé

à ses secrets varlets et dit: «Sitôt que

j'encontrerai un homme, et je vous fais un tel

signe, si le tuez sans déport (délai), comme grand,

ni comme haut qu'il soit, sans attendre autre

parole.» Ainsi avenoit souvent; et en fit en cette

manière plusieurs grands maîtres tuer: par quoi il

étoit si douté (redouté) que nul n'osoit parler

contre chose qu'il voulut faire, ni à peine penser

de le contredire. Et tantôt que ces soixante

varlets l'avoient reconduit en son hôtel, chacun

alloit dîner en sa maison; et sitôt après dîner,

ils revenoient devant son hôtel, et béoient

(attendoient) en la rue, jusques adonc qu'il

vouloit aller aval (en bas) la rue, jouer et ébatre

parmi la ville; et ainsi le conduisoient jusques au

souper. Et sachez que chacun de ces soudoyés

(soldats) avoit chacun jour quatre compagnons ou

gros de Flandre pour ses frais et pour ses gages;

et les faisoit bien payer de semaine en semaine. Et

aussi avoit-il par toutes les villes de Flandre et

les chatelleries sergents et soudoyés à ses gages,

pour faire tous ses commandemens et épier s'il

avoit nulle part personne qui fût rebelle à lui, ni

qui dît ou informât aucun contre ses volontés. Et

sitôt qu'il en savoit aucun en une ville, il ne

cessoit jamais tant qu'il l'eut banni ou fait tuer

sans déport (délai); jacil (celui-ci) ne s'en put

garder. Et mêmement tous les plus puissants de

Flandre, chevaliers, écuyers et les bourgeois des

bonnes villes qu'il pensoit qui fussent favorables

au comte de Flandre en aucune manière, il les

bannissoit de Flandre et levoit la moitié de leurs

revenues, et laissoit l'autre moitié pour le

douaire et le gouvernement de leurs femmes et de

leurs enfants.» Froissart, t. I, c. LXV, p. 184.

Sauvage, p. 143. «Ejus foederis præcipui auctores

fuere Jacob Artevelda, et Sigerus Curtracensis

eques Flandrus nobilissimus. Sed hunc Ludovicus...

jussu Philippi regis, Brugis decollavit.» Meyer, p.

138, comp. Froissart, p. 187.]

Édouard était un bien petit prince pour s'opposer à cette grande

puissance de Philippe de Valois; mais il avait pour lui les voeux de

la Flandre et l'unanimité des Anglais. Les seigneurs vendeurs des

laines, et les marchands qui en trafiquaient, tous demandaient la

guerre. Pour la rendre plus populaire encore, il fit lire dans les

paroisses une circulaire au peuple, l'informant de ses griefs contre

Philippe et des avances qu'il avait faites inutilement pour la

paix[245].

[Note 245: Rymer, t. IV, p. 804. De même avant la

campagne qui se termina par la bataille de Crécy,

il écrivit aux deux chefs des Dominicains et des

Augustins, prédicateurs populaires: «Rex dilecto

sibi in Christo... ad informandum intelligentias et

animandum nostrorum corda fidelium... specialiter

vos quibus expedire videretis clero et populo

velitis patenter exponere...» Rymer, Acta public.,

V. 496.]

Il est curieux de comparer l'administration des deux rois au

commencement de cette guerre. Les actes du roi d'Angleterre deviennent

alors infiniment nombreux. Il ordonne que tout homme prenne les armes

de seize ans à soixante. Pour mettre le pays à l'abri des flottes

françaises et des incursions écossaises, il organise des signaux sur

toutes les côtes. Il loue des Gallois et leur donne un _uniforme_. Il

se procure de l'artillerie; il profite le premier de cette grande et

terrible invention. Il pourvoit à la marine, aux vivres. Il écrit des

menaces aux comtes qui doivent préparer le passage, à l'archevêque de

Cantorbéry des consolations et des flatteries pour le peuple: «Le

peuple de notre royaume, nous en convenons avec douleur, est chargé

jusqu'ici de divers fardeaux, taillages et impositions. La nécessité

de nos affaires nous empêche de le soulager. Que votre grâce soutienne

donc ce peuple dans la bénignité, l'humilité et la patience[246],

etc.»

[Note 246: Rymer, ann. 1338.]

Le roi de France n'a pas, à beaucoup près, autant de détails à

embrasser. La guerre est encore pour lui une affaire féodale. Les

seigneurs du Midi obtiennent qu'il leur rende le droit de guerre

privée et qu'il respecte leurs justices[247]. Mais en même temps les

nobles veulent être payés pour servir le roi; ils demandent une solde,

ils tendent la main, ces fiers barons. Le chevalier banneret aura

vingt sols par jour, le chevalier dix[248], etc. C'était le pire des

systèmes, système tout à la fois féodal et mercenaire, et qui

réunissait les inconvénients des deux autres.

[Note 247: Ord. II, ann. 1338, ann. 1333.]

[Note 248: Ord. II, ann. 1338.]

Tandis que le roi d'Angleterre renouvelle la charte commerciale qui

assure la liberté du négoce aux marchands étrangers, le roi de France

ordonne aux Lombards de venir à ses foires de Champagne et prétend

leur tracer la route par laquelle ils y viendront[249].

[Note 249: Aigues-Mortes, Carcassonne, Beaucaire,

Mâcon.]

* * * * *

Les Anglais partirent pleins d'espérance (1338). Ils se sentaient

appelés par toute la chrétienté. Leurs amis des Pays-Bas leur

promettaient une puissante assistance. Les seigneurs leur étaient

favorables, et Artevelde leur répondait des trois grandes villes. Les

Anglais, qui ont toujours cru qu'on pouvait tout faire avec de

l'argent, se montrèrent à leur arrivée magnifiques et prodigues. «Et

n'épargnoient ni or ni argent, non plus que s'il leur plût des nues,

et donnaient grands joyaux aux seigneurs et dames et demoiselles, pour

acquérir la louange de ceux et de celles entre qui ils conversoient;

et tant faisoient qu'ils l'avoient et étoient prisés de tous et de

toutes, et mêmement du commun peuple à qui ils ne donnoient rien, pour

le bel état qu'ils menoient[250].»

[Note 250: Froissart.]

Quelle que fût l'admiration des gens des Pays-Bas pour leurs grands

amis d'Angleterre, Édouard trouva chez eux plus d'hésitation qu'il ne

s'y attendait. Les seigneurs dirent d'abord qu'ils étaient prêts à le

seconder, mais qu'il était juste que le plus considérable, le duc de

Brabant, se déclarât le premier. Le duc de Brabant demanda un délai,

et finit par consentir. Alors ils dirent au roi d'Angleterre qu'il ne

leur fallait plus qu'une chose pour se décider: c'était que l'Empereur

défiât le roi de France; car enfin, disaient-ils, nous sommes sujets

de l'Empire. Au reste, l'Empereur avait un trop juste sujet de guerre,

puisque le Cambrésis, terre d'Empire, était envahi par Philippe de

Valois.

L'empereur Louis de Bavière avait d'autres motifs plus personnels pour

se déclarer. Persécuté par les papes français, il ne parlait de rien

moins que d'aller avec une armée se faire absoudre à Avignon. Édouard

alla le trouver à la diète de Coblentz. Dans cette grande assemblée où

l'on voyait trois archevêques, quatre ducs, trente-sept comtes, une

foule de barons, l'Anglais apprit à ses dépens ce que c'était que la

morgue et la lenteur allemandes. L'Empereur voulait d'abord lui

accorder la faveur de lui baiser les pieds. Le roi d'Angleterre,

par-devant ce suprême juge, se porta pour accusateur de Philippe de

Valois. L'Empereur, une main sur le globe, l'autre sur le sceptre,

tandis qu'un chevalier lui tenait sur la tête une épée nue, défia le

roi de France, le déclara déchu de la protection de l'Empire, et donna

gracieusement à Édouard le diplôme de vicaire impérial sur la rive

gauche du Rhin. Au reste, ce fut tout ce que l'Anglais put en tirer.

L'Empereur réfléchit, eut des scrupules, et au lieu de s'engager dans

cette dangereuse guerre de France, il s'achemina vers l'Italie. Mais

Philippe de Valois le fit arrêter au passage des Alpes par un fils du

roi de Bohême.

Le roi d'Angleterre, revenant avec son diplôme, demanda au duc de

Brabant où il pourrait l'exhiber aux seigneurs des Pays-Bas. Le duc

assigna pour l'assemblée la petite ville de Herck sur la frontière de

Brabant. «Quand tous furent là venus, sachez que la ville fut

grandement pleine de seigneurs, de chevaliers, d'écuyers et de toutes

autres manières de gens; et la halle de la ville où l'on vendoit pain

et chair, qui guères ne valoient, encourtinée de beaux draps comme la

chambre du roi; et fut le roi anglois assis, la couronne d'or moult

riche et moult noble sur son chef, plus haut cinq pieds que nul des

autres, sur un banc d'un boucher, là où il tailloit et vendoit sa

chair. Oncques telle halle ne fut à si grand honneur[251].»

[Note 251: Froissart.]

Pendant que tous les seigneurs rendaient hommage sur ce banc de

boucher au nouveau vicaire impérial, le duc de Brabant faisait dire au

roi de France de ne rien croire de ce qu'on pouvait dire contre lui.

Édouard défiant Philippe en son nom et au nom des seigneurs, le duc

déclara qu'il aimait mieux faire porter à part son défi. Enfin, quand

Édouard le pria de le suivre devant Cambrai, il lui assura qu'aussitôt

qu'il le saurait devant cette ville, il irait l'y retrouver avec douze

cents bonnes lances.

Pendant l'hiver, l'argent de France opéra sur les seigneurs des

Pays-Bas et d'Allemagne. Leur inertie augmenta encore. Édouard ne put

les mettre en mouvement avant le mois de septembre (1339). Cambrai se

trouva mieux défendu qu'on ne le croyait. La saison était avancée.

Édouard leva le siége et rentra en France. Mais, à la frontière, le

comte de Hainaut lui dit qu'il ne pouvait le suivre au delà, que

tenant des fiefs de l'Empire et de la France, il le servirait

volontiers sur terre d'Empire; mais qu'arrivé sur terre de France, il

devait obéir au roi, son suzerain, et qu'il l'allait joindre de ce pas

pour combattre les Anglais[252].

[Note 252: Froissart.]

Parmi ces tribulations, Édouard avançait lentement vers l'Oise,

ravageant tout le pays, et retenant avec peine ses alliés mécontents

et affamés. Il lui fallait une belle bataille pour le dédommager de

tant de frais et d'ennuis. Il crut un instant la tenir. Le roi de

France lui-même parut près de la Capelle avec une grande armée. «On y

comptait, dit Froissart, onze vingt et sept bannières, cinq cent et

soixante pennons, quatre rois (France, Bohême, Navarre, Écosse), six

ducs, et trente-six comtes et plus de quatre mille chevaliers, et des

communes de France plus de soixante mille.» Le roi de France lui-même

demandait la bataille. Édouard n'avait qu'à choisir pour le 2 octobre

un champ, une belle place où il n'y eût ni bois, ni marais, ni rivière

qui pût avantager l'un ou l'autre parti.

Au jour marqué, lorsque déjà Édouard, monté sur un petit palefroi,

parcourait ses batailles et encourageait les siens, les Français

avisèrent, disent les Chroniques de Saint-Denis, qu'il était

vendredi, et ensuite qu'il y avait un pas difficile entre les deux

armées[253]. Selon Froissart: «Ils n'étoient pas d'accord, mais en

disoit chacun son opinion, et disoient par estrif (dispute) que ce

seroit grand'honte et grand défaut si le roi ne se combattoit, quand

il savoit que ses ennemis étoient si près de lui, en son pays, rangés

en pleins champs, et les avoit suivis en intention de combattre à eux.

Les aucuns des autres disoient à l'encontre que ce seroit grand'folie

s'il se combattoit, car il ne savoit que chacun pensoit, ni si point

trahison y avoit: car si fortune lui étoit contraire, il mettoit son

royaume en aventure de perdre, et si il déconfisoit ses ennemis, pour

ce n'auroit-il mie le royaume d'Angleterre, ni les terres des

seigneurs de l'Empire, qui avec le roi anglois étoient alliés. Ainsi

estrivant (dissertant) et débattant sur ces diverses opinions, le jour

passa jusques à grand midi. Environ petite nonne, un lièvre s'en vint

trépassant parmi les champs, et se bouta entre les Français, dont ceux

qui le virent commencèrent à crier et à huier (appeler) et à faire

grand haro; de quoi ceux qui étoient derrière cuidoient que ceux de

devant se combattissent, et les plusieurs qui se tenoient en leurs

batailles rangés fesoient autel (autant): si mirent les plusieurs

leurs bassinets en leurs têtes et prirent leurs glaives. Là il fut

fait plusieurs nouveaux chevaliers; et par spécial le comte de Hainaut

en fit quatorze, qu'on nomma depuis les chevaliers du Lièvre.--...

Avec tout ce et les estrifs (débats) qui étoient au conseil du roi de

France, furent apportées en l'ost lettres de par le roi Robert de

Sicile, lequel étoit un grand astronomien... si avoit par plusieurs

fois jeté ses sorts sur l'état et aventures du roi de France et du roi

d'Angleterre, et avoit trouvé en l'astrologie et par expérience que si

le roy de France se combattoit au roi d'Angleterre, il convenoit qu'il

fust déconfit... Jà de longtemps moult soigneusement avoit envoyé

lettres et épistres au roi Philippe, que nullement ils ne se

combattissent contre les Anglois là où le corps d'Édouard fut

présent[254].»

[Note 253: Chron. de Saint-Denis.]

[Note 254: Froissart.]

Cette triste expédition avait épuisé les finances d'Édouard. Ses amis,

fort découragés, lui conseillèrent de s'adresser à ces riches communes

de Flandre qui pouvaient l'aider à elles seules, mieux que tout

l'Empire. Les Flamands délibérèrent longuement, et finirent par

déclarer que leur conscience ne leur permettait pas de déclarer la

guerre au roi de France, leur suzerain. Le scrupule était d'autant

plus naturel qu'ils s'étaient engagés à payer deux millions de florins

au pape, _s'ils attaquaient le roi de France_. Artevelde y trouva

remède. Pour les rassurer et sur le péché et sur l'argent, il imagina

de faire _roi de France_ le roi d'Angleterre[255]. Celui-ci, qui

venait de prendre le titre de vicaire impérial, pour gagner les

seigneurs des Pays-Bas, se laissa faire roi de France, pour rassurer

la conscience des communes de Flandre. Philippe de Valois fit

interdire leurs prêtres par le pape; mais Édouard leur expédia des

prêtres anglais pour les confesser et les absoudre[256].

[Note 255: Froissart.]

[Note 256: Meyer.]

La guerre devenait directe. Les deux partis équipèrent de grandes

flottes pour garder, pour forcer le passage. Celle des Français,

fortifiée de galères génoises, comptait, dit-on, plus de cent quarante

gros vaisseaux qui portaient quarante mille hommes; le tout commandé

par un chevalier et par le trésorier Bahuchet, «qui ne savait que

faire compte.» Cet étrange amiral, qui avait horreur de la mer, tenait

toute sa flotte serrée dans le port de l'Écluse. En vain le Génois

Barbavara s'efforçait de lui faire entendre qu'il fallait se donner du

champ pour manoeuvrer. L'Anglais les surprit immobiles et les

accrocha. Ce fut une bataille de terre. En six heures, les archers

anglais donnèrent la victoire à Édouard. L'apparition des Flamands,

qui vinrent occuper le rivage, ôtait tout espoir aux vaincus.

Barbavara, qui de bonne heure avait pris le large, échappa seul.

Trente mille hommes périrent. Le malencontreux Bahuchet fut pendu au

mât de son vaisseau[257]. L'Anglais, qui se disait roi de France,

traitait déjà l'ennemi comme rebelle. La France pouvait retrouver

trente mille hommes; mais le résultat moral n'était pas moins funeste

que celui de la Hogue et de Trafalgar. Les Français perdirent courage

du côté de la mer. Le passage du détroit resta libre pour les Anglais

pendant plusieurs siècles.

[Note 257: Froissart.]

Tout semblait enfin favoriser Édouard. Artevelde, dans son absence,

avait amené soixante mille Flamands au secours de son allié, le comte

de Hainaut[258]. Cette grosse armée lui donnait espoir de faire enfin

quelque chose. Il conduisit tout ce monde, Anglais, Flamands,

Brabançons, devant la forte ville de Tournai. Ce berceau de la

monarchie en a été plus d'une fois le boulevard. Charles VII a reconnu

le dévouement tant de fois prouvé de cette ville, en lui donnant pour

armes les armes mêmes de la France.

[Note 258: Après avoir quitté Édouard, qu'il

servait _en l'Empire_, pour défendre Philippe _au

royaume_, ce jeune seigneur, irrité des ravages que

le roi de France avait laissé commettre en ses

États, lui avait porté défi et s'était rallié au

roi d'Angleterre.]

Philippe de Valois vint au secours; la ville se défendit. Le siége

traîna. Cependant les Flamands, ne sachant que faire, allèrent piller

Arques à côté de Saint-Omer[259]. Mais voilà que tout à coup la

garnison de cette ville fond sur eux, lances baissées, bannières

déployées et à grands cris. Les Flamands eurent beau jeter bas leur

butin, ils furent poursuivis deux lieues, perdirent dix-huit cents

hommes, et rapportèrent leur épouvante dans l'armée. «Or avint une

merveilleuse aventure... Car environ heure de minuit que ces Flamands

dormoient en leurs tentes, un si grand effroi les prit en dormant que

tous se levèrent et abattirent tantost tentes et pavillons, et

troussèrent tout sur leurs charriots, en si grande hâte que l'un

n'attendoit point l'autre et fuirent tous sans tenir voie... Messire

Robert d'Artois et Henri de Flandres s'en vinrent au-devant d'eux et

leur dirent: _Beaux seigneurs, dites-nous quelle chose il vous faut

qui ainsi fuyez_... Ils n'en firent compte, mais toujours fuirent, et

prit chacun le chemin vers sa maison au plus droit qu'il put. Quand

messire Robert d'Artois et Henri de Flandres virent qu'ils n'en

auroient autre chose, si firent trousser tout leur harnois et s'en

vinrent au siége devant Tournay. Et recordèrent l'aventure des

Flamands et dirent les plusieurs qu'ils avoient été enfantosmés[260].»

[Note 259: «Robert d'Artois les conduisait: Par un

mercredi matin il manda tous les chèvetaines de son

ost, et leur dit: Seigneurs, j'ay ouy nouvelles que

m'en voise vers la ville de Saint-Omer, et que

tantost me sera rendue. Lesquels sans délay se

coururent armer, et disoient l'un à l'autre: Or

tost, compain: Nous bevrons encore en huy de ces

bons vins de Saint-Omer.» Chronique publiée par

Sauvage, p. 156.]

[Note 260: Froissart.]

L'Anglais eut beau faire. Toute cette grande guerre des Pays-Bas, dont

il croyait accabler la France, vint à rien entre ses mains. Les

Flamands n'étaient pas guerriers de leur nature, sauf quelques moments

de colère brutale; tout ce qu'ils voulaient, c'était de ne rien payer.

Les seigneurs des Pays-Bas voulaient de plus être payés; ils l'étaient

des deux côtés et restaient chez eux.

Heureusement pour Édouard, au moment où la Flandre s'éteignait, la

Bretagne prit feu[261]. Le pays était tout autrement inflammable. On

peut à peine vraiment dire au moyen âge que les Bretons soient jamais

en paix. Quand ils ne se battent pas chez eux, c'est qu'ils sont loués

pour se battre ailleurs. Sous Philippe le Bel, et jusqu'à la bataille

de Cassel, ils suivaient volontiers les armées de nos rois dans les

Flandres, pour manger et piller ces riches pays. Mais quand la France,

au contraire, fut entamée par Édouard, quand les Bretons n'eurent plus

à faire qu'une guerre pauvre, ils restèrent chez eux et se battirent

entre eux.

[Note 261: Le comte de Montfort était venu lui

faire hommage. «Quand le roi anglois eut ouï ces

paroles, il y entendit volontiers, car il regarda

et imagina que la guerre du Roy de France en seroit

embellie, et qu'il ne pouvoit avoir une plus belle

entrée au royaume, ne plus profitable, que par

Bretagne; et tant qu'il avoit guerroyé par les

Allemands et les Flamands et les Brabançons, il

n'avoit fait fors que frayé et dépendu grandement

et grossement; et l'avoient mené et démené les

seigneurs de l'Empire qui avoient pris son or et

son argent, ainsi que l'avoient voulu, et rien

n'avoient fait.» Froissart, ann. 1341, II, p. 20.

Les lettres par lesquelles Louis de Bavière révoque

le titre de vicaire de l'Empire sont du 25 juin

1341.]

Cette guerre fait le pendant de celles d'Écosse. De même que Philippe

le Bel avait encouragé contre Édouard Ier Wallace et Robert Bruce,

Édouard III soutint Montfort contre Philippe de Valois. Ce n'est pas

seulement ici une analogie historique. Il y a, comme on sait, parenté

de race et de langue, ressemblance géographique entre les deux

contrées. En Écosse, comme en Bretagne, la partie la plus reculée est

occupée par un peuple celtique, la lisière par une population mixte,

chargée de garder le pays. Au triste border écossais répondent nos

landes de Maine et d'Anjou, nos forêts d'Ille-et-Vilaine. Mais le

border est plus désert encore. On peut y voyager des heures entières,

au train rapide d'une diligence anglaise, sans rencontrer ni arbre, ni

maison; à peine quelques plis de terrain où les petits moutons de

Northumberland cherchent patiemment leur vie. Il semble que tout ait

brûlé sous le cheval d'Hotspur[262]... On cherche, en traversant ce

pays des ballades, qui les a faites ou chantées. Il faut peu de chose

pour faire une poésie. Il n'y a pas besoin des lauriers-roses de

l'Eurotas; il suffit d'un peu de bruyère de Bretagne, ou du chardon

national d'Écosse devant lequel se détournait la charrue de

Burns[263].

[Note 262: Voyez Shakespeare.]

[Note 263: Voyez l'Introd. de Walter Scott à son

recueil des ballades du border.]

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 13 / 23 段