Ce ne fut pas le coeur qui leur manqua pour tenir leur parole, mais la

persistance et la patience. Pendant que les deux armées étaient en

présence et se regardaient, les Flamands sentaient que leurs affaires

étaient en souffrance, que les métiers d'Ypres ne battaient pas, que

les ballots attendaient sur le marché de Bruges. L'âme de ces

marchands était restée au comptoir. Chaque jour, à la fumée de leurs

villages incendiés, ils calculaient et ce qu'ils perdaient et ce

qu'ils manquaient à gagner. Ils n'y tinrent plus, ils voulurent en

finir par une bataille. Leur chef Zanekin (Petit Jean) s'habille en

marchand de poisson, et va voir le camp français. Personne n'y

songeait à l'ennemi. Les seigneurs en belles robes causaient, se

conviaient, se faisaient des visites. Le roi dînait, lorsque les

Flamands fondent sur le camp, renversent tout, et percent jusqu'à la

tente royale[224]. Même précipitation des Flamands qu'à

Mons-en-Puelle, même imprévoyance du côté des Français. La chose ne

tourna pas mieux pour les premiers. Ces gros Flamands, soit brutal

orgueil de leur force, soit prudence des marchands, ou ostentation de

richesse, s'étaient avisés de porter à pied de lourdes cuirasses de

cavaliers. Ils étaient bien défendus, il est vrai, mais ils bougeaient

à peine. Leurs armures suffisaient pour les étouffer. On en jeta

treize mille par terre, et le comte, rentrant dans ses États, en fit

périr dix mille en trois jours.

[Note 224: «Oncques en l'ost du roy ne feit on

guet: et les grands seigneurs alèrent d'une tente

en l'autre, pour eux déduire, en leurs belles

robes. Or vous dirons des Flamans, qui sur le mont

étoient... Si feirent trois grosses batailles les

Flamans; et veindrent avalant le mont, au grand

pas, devers l'ost du roy: et passèrent tout outre,

sans cry ne noise: et fut à l'heure de vespres

sonnans... Et les Flamans ne s'atargèrent mie, ains

veindrent le grand pas, pour surprendre le roy en

sa tente.» Froissart, I, c. LXIX, p. 123.--V. aussi

Cont. G. de Nangis, p. 90. Oudegherst, c. CLIV, f.

259.--Je regrette de n'avoir pas eu entre les mains

l'important ouvrage de M. Warnkoenig, lorsque j'ai

imprimé le récit de la bataille de Courtrai:

Histoire de la Flandre et de ses institutions

civiles et politiques, jusqu'à l'année 1305, par M.

Warnkoenig, trad. de l'allemand, par M. Ghueldorf.

1835. Voyez particulièrement aux pages 305, 308, du

premier volume, quelques circonstances

intéressantes qui complètent mon récit.]

C'était certainement alors un grand roi que le roi de France. Il

venait de replacer la Flandre dans sa dépendance. Il avait reçu

l'hommage du roi d'Angleterre pour ses provinces françaises. Ses

cousins régnaient à Naples et en Hongrie. Il protégeait le roi

d'Écosse. Il avait autour de lui comme une cour de rois, ceux de

Navarre, de Majorque, de Bohême, souvent celui d'Écosse. Le fameux

Jean de Bohême, de la maison de Luxembourg, dont le fils fut empereur

sous le nom de Charles IV, déclarait ne pouvoir vivre qu'à Paris, _le

séjour le plus chevaleresque du monde_. Il voltigeait par toute

l'Europe, mais revenait toujours à la cour du grand roi de France. Il

y avait là une fête éternelle, toujours des joutes, des tournois, la

réalisation des romans de chevalerie, le roi Arthur et la Table ronde.

Pour se figurer cette royauté, il faut voir Vincennes, le Windsor des

Valois. Il faut le voir non tel qu'il est aujourd'hui, à demi rasé;

mais comme il était quand ses quatre tours, par leurs ponts-levis,

vomissaient aux quatre vents[225] les escadrons panachés, blasonnés,

des grandes armées féodales, lorsque quatre rois, descendant en lice,

joutaient par-devant le roi très-chrétien; lorsque cette noble scène

s'encadrait dans la majesté d'une forêt, que des chênes séculaires

s'élevaient jusqu'aux créneaux, que les cerfs bramaient la nuit au

pied des tourelles, jusqu'à ce que le jour et le cor vinssent les

chasser dans la profondeur des bois... Vincennes n'est plus rien, et

pourtant, sans parler du donjon, je vois d'ici la petite tour de

l'horloge qui n'a pas moins encore de onze étages d'ogives.

[Note 225: Les châteaux, comme les églises du moyen

âge, comme les cités antiques, sont, je crois,

généralement, _orientés_. Voyez mon Histoire

romaine, et ma Symbolique du droit.]

Au milieu de toute cette pompe féodale, qui charmait les seigneurs,

ils eurent bientôt lieu de s'apercevoir que le fils de leur ami

Charles de Valois ne régnerait pas autrement que les fils de Philippe

le Bel. Ce règne chevaleresque commença par un ignoble procès; le

château royal fut bientôt un greffe, où l'on comparait des écritures

et jugeait des faux. Le procès n'allait pas à moins qu'à perdre et

déshonorer un des grands barons, un prince du sang, celui même qui

avait le plus contribué à l'élévation de Philippe, son cousin, son

beau-frère, Robert d'Artois. On vit en ce procès ce qu'il y avait de

plus humiliant pour les grand seigneurs, un des leurs faussaire et

sorcier. Ces deux crimes appartiennent proprement à ce siècle. Mais il

manquait jusque-là de les trouver dans un chevalier, dans un homme de

ce rang.

Robert se plaignait depuis vingt-six ans d'avoir été supplanté dans la

possession de l'Artois par Mahaut, soeur cadette de son père, femme du

comte de Bourgogne. Philippe le Bel avait soutenu Mahaut et les deux

filles de Mahaut, qu'avaient épousées ses fils avec cette dot

magnifique de l'Artois et de la Franche-Comté[226]. À la mort de Louis

le Hutin, Robert, profitant de la réaction féodale, se jeta sur

l'Artois. Mais il fallut qu'il lâchât prise. Philippe le Long marchait

contre lui. Il attendit donc que tous les fils de Philippe le Bel

fussent morts, qu'un fils de Charles de Valois parvînt au trône.

Personne n'eut plus de part que Robert à ce dernier événement[227].

Philippe de Valois, en reconnaissance, lui confia le commandement de

l'avant-garde dans la campagne de Flandre, et donna le titre de pairie

à son comté de Beaumont. Il avait épousé la soeur du roi, Jeanne de

Valois; celle-ci ne se contentait pas d'être comtesse de Beaumont:

elle espérait que son frère rendrait l'Artois à son mari. Elle disait

que le roi ferait justice à Robert, s'il pouvait produire quelque

pièce nouvelle, _quelque petite qu'elle fût_.

[Note 226: Un arrêt de la cour de France, prononcé

en plein parlement, déboutait pour toujours Robert

et ses successeurs de leurs prétentions, et

ordonnait: «Que ledit Robert amast ladite comtesse

comme sa chière tante, et ladite comtesse ledit

Robert comme son bon nepveu.»]

[Note 227: L'ancienne chronique de Flandre allait

même jusqu'à lui en donner tout l'honneur: «Et

n'estoient mie les barons d'accord de faire le roy,

mais toutefois par le pourchas de messire Robert

d'Artois fut tant la chose démenée, que messire

Philippe... fut élu à roy de France.» Chron... ch.

LXVII, p. 131, Mém. Ac. Insc. X, 592.]

La comtesse Mahaut, avertie du danger, s'empressa de venir à Paris.

Mais elle y mourut presque en arrivant. Ses droits passaient à sa

fille, veuve de Philippe le Long. Elle mourut trois mois après sa

mère[228]. Robert n'avait plus d'adversaire que le duc de Bourgogne,

époux de Jeanne, fille de Philippe le Long et petite-fille de Mahaut.

Le duc était lui-même frère de la femme du roi. Le roi l'admit à la

jouissance du comté; mais en même temps il réservait à Robert le droit

de proposer ses raisons[229].

[Note 228: Le bruit commun était que Mahaut avait

été _enherbée_. Quant à Jeanne, sa fille, «si fut

une nuit avec ses dames en son déduit, et leur prit

talent de boire clarey, et elle avoit un bouteiller

qu'on appeloit Huppin, qui avoit esté avec la

comtesse sa mère... Tantost que la Royne fut en son

lict, si luy prit la maladie de la mort, et assez

tost rendit son esprit, et lui coula le venin par

les yeux, par la bouche, par le nez et par les

oreilles, et devint son corps tout taché de blanc

et de noir.» Chron. de Flandre.]

[Note 229: «Sur ce qu'il lui a esté donné à

entendre, que au traitté de mariage de Philippe

d'Artois avec Blanche de Bretagne... duquel traicté

furent faites deux paires de lettres rattiffiées

par Philippe le Bel... et furent enregistrées en

nostre Cour ès registre, lesquelles lettres, depuis

le deceds dudit comte, ont esté fortraites par

notre chière cousine Mahault d'Artois.» 1329.

Chron. de Flandre, p. 601.]

Ni les pièces, ni les témoins, ne manquèrent à Robert. La comtesse

Mahaut avait eu pour principal conseiller l'évêque d'Arras. L'évêque

étant mort, et laissant beaucoup de biens, la comtesse poursuivit en

restitution la maîtresse de l'évêque, une certaine dame Divion, femme

d'un chevalier[230]. Celle-ci s'enfuit à Paris avec son mari. Elle y

était à peine, que Jeanne de Valois, qui savait qu'elle avait tous les

secrets de l'évêque d'Arras, la pressa de livrer les papiers qu'elle

pouvait avoir gardés; la Divion prétendit même que la princesse la

menaçait de la faire noyer ou brûler. La Divion n'avait point de

pièces; elle en fit: d'abord une lettre de l'évêque d'Arras où il

demandait pardon à Robert d'Artois d'avoir soustrait les titres. Puis

une charte de l'aïeul Robert, qui assurait l'Artois à son père. Ces

pièces et d'autres à l'appui furent fabriquées à la hâte par un clerc

de la Divion, et elle y plaqua de vieux sceaux. Elle avait eu soin

d'envoyer demander à l'abbaye de Saint-Denis quels étaient les pairs

à l'époque des actes supposés. À cela près, on ne prit pas de grandes

précautions. Les pièces qui existent encore au Trésor des Chartes sont

visiblement fausses[231]. À cette époque de calligraphie, les actes

importants étaient écrits avec un tout autre soin.

[Note 230: «Quædam mulier nobilis et formosa, quæ

fuerat M. Theoderici concubina.» Gest. episc.,

Leod., p. 408.

Elle l'en menaçait même au nom du Roi. «J'ai voulu

vous excuser, disait-elle en luy représentant que

vous n'aviez nulle desdites lettres, et il m'a

répondu qu'il vous feroit ardoir se vous ne l'en

baillez.» Ibid. 600.

La Divion avait été envoyée tout exprès en Artois

pour se procurer le sceau du comte. Elle parvint

après quelque recherche à en trouver un entre les

mains d'Ourson le Borgne dit le beau Parisis. Il en

voulait trois cents livres. Comme elle ne les avait

pas, elle offrit d'abord en gage un cheval noir sur

lequel son mari avait joûté à Arras. Ourson refusa;

alors, autorisée de son mari, elle déposa des

joyaux, savoir deux couronnes, trois chapeaux, deux

affiches, deux anneaux, le tout d'or et prisé sept

cent vingt-quatre livres parisis.» Ibid.,

609-610.--«Ensuite elle prit un scel à une lettre

qui estoit scellée dudit évêque Thierry, et par

barat engigneur, l'osta de cette lettre vieille et

la plaça à la nouvelle. Et à ce faire furent

présens Jeanne et Marie, meschines (servantes) de

ladite Divion, laquelle Marie tenoit la chandelle,

et Jehanne li aidoit.» Ibid, 598. Déposition de

Martin de Nuesport. La Divion déclara qu'elle

assista seule avec la dame de Beaumont et Jeanne à

l'application des sceaux «et n'y avoit à faire que

elles trois tant seulement.» Ibid., p. 611.--De

plus «pour ce que le Roy Philippe avoit accoustumé

de faire ses lettres en latin,» on avait demandé à

un chapelain Thibaulx, de Meaux, de donner en cette

langue le commencement et la fin d'une lettre de

confirmation qui devait, disait-on, servir au

mariage de Jean d'Artois avec la demoiselle de

Leuze. Ibid., 612.

La Divion semble pourtant attacher grande

importance à son oeuvre; elle faisait passer les

pièces, à mesure qu'elle les fabriquait, à Robert

d'Artois, «Disant teles paroles, Sire vées ci copie

des lettres que nous avons, gardez si elle est

bonne; et il respondoit: Si je l'avoie de cette

forme, il me suffiroit.» Elle voulut même les

soumettre d'abord à des experts. Mém. Ac., X, ib.

_Archives, Sect. hist._, J., 439, _n_º 2.--Ils

avaient eu soin de ménager à ces témoignages un

commencement de preuve par écrit, dans la fausse

lettre de l'évêque d'Arras: «Desquelles lettres jou

en ay une, et les autres ou traictié du mariage

madame la Royne Jehanne furent par un de nos grands

seigneurs gettés au feu...» Ibid., p. 597.

«... Et jura au Roy, mains levées vers les saints,

que un homme vestu de noir aussi comme

l'archevesque de Rouen, il avoit baillé lesdites

lettres de confirmation.» Cet homme vêtu de noir

était son confesseur; Robert les lui avait données,

puis les avait reçues de ses mains; moyennant quoi

il jurait en toute sûreté de conscience. Ibid., p.

610.

Jacques Roudelle convint qu'on lui avait dit, que

s'il déposait «ce luy vaudroit un voyage à

Saint-Jacques en Gallice.» Gérard de Juvigny,

«qu'il avoit rendu faux témoignage à la requeste

dudit Monsieur Robert, qui venoit chiez luy si

souvent, qu'il en estoit tout ennuyé...» Ibid.,

599.

Déposition de la Divion: «... Item elle confesse

que Prot, sondit clerc, de son commandement,

escript toutes lesdites fausses lettres de sa main,

et escript celle ou pent le scel de ladite feu

comtesse _une penne d'airain_, pour sa main

desguizier... Item elle dit que mons. Robert assez

tost après en envoya ledit Prot elle ne scet où, en

quel lieu, ne en quel part, que elle avoit dit à

mons. Robert, Sire, je ne say que nous faciens de

cest clerc, je me doubt trop de sa contenance, car

il est si paoureus que c'est merveille et que à

chacune chose que il oyoit la nuit, il dit: Ay ma

damoiselle, Ay Jehanne, Ay Jehanne, les sergents me

viennent querre, en soy effreant et disant: Je en

ay trop grand paour. Et à moy mesme a il dit

plusieurs fois, tout de jours, de la grant paour

qu'il en avoit, que se il est pris et mis en

prison, il dira tout sans rien espargnier. Et dit

que ledit mons. Robert li respondoit, Nous nous

enchevirons bien. Mes elle ne scet, ou il est, fors

que elle croit que il est en aucuns des

hébergements des terouere audit mons. Robert.»

_Archives, Section hist._, T. 440, nº 11. Item elle

dit que par trop de fois la dite dame Marie

sagenouilla devant elle, en li priant, en plorant

et adjointes mains, par telx mos: Pour dieux,

damoiselle, faites tant que Monseigneur aie ces

lettres que vous savez, qui li ont métier pour son

droit don comté d'Artoys, et je say bien que vous

le ferez bien se il vous plaist, car ce soit grand

meschief s'il estoit desherité par deffaut de

lettres, il ne li faut que trop peu de lettre. Le

roy a dit à Madame que sil li en puet monstrer

letre, ja si petite ne fet, que li delivrera la

conté, et pour Dieu pensez en et en mettez

Monseigneur et Madame hors de la mesaise ou il en

sont. Car il sont en si grant tristesse qu'il n'en

pucent boire, mengier, dormir ne reposer nuit ne

jour.» _Archives, Section hist._, J., 440, nº 11.]

[Note 231: _Archives_, Section hist., J. 439.]

Robert produisait à l'appui de ces pièces cinquante-cinq témoins.

Plusieurs affirmaient qu'Enguerrand de Marigny allant à la potence, et

déjà dans la charrette, avait avoué sa complicité avec l'évêque

d'Arras dans la soustraction des titres.

Robert soutint mal ce roman. Sommé par le procureur du roi, en

présence du roi même, de déclarer s'il comptait faire usage de ces

pièces équivoques, il dit oui d'abord, et puis non. La Divion avoua

tout, ainsi que les témoins. Ces aveux sont extrêmement naïfs et

détaillés. Elle dit entre autres choses qu'elle alla au Palais de

Justice pour savoir si l'on pouvait contrefaire les sceaux, que la

charte qui fournit les sceaux fut achetée cent écus à un bourgeois;

que les pièces furent écrites en son hôtel, place Baudoyer, par un

clerc qui avait grand'peur, et qui, pour déguiser son écriture, se

servit d'une plume d'airain, etc. La malheureuse eut beau dire qu'elle

avait été forcée par madame Jeanne de Valois, elle n'en fut pas moins

brûlée, au marché aux pourceaux, près la porte Saint-Honoré[232].

Robert, qui était accusé en outre d'avoir empoisonné Mahaut et sa

fille, n'attendit pas le jugement. Il se sauva à Bruxelles[233] puis à

Londres, près du roi d'Angleterre. Sa femme, soeur du roi, fut comme

reléguée en Normandie. Sa soeur, comtesse de Foix, fut accusée

d'impudicité, et Gaston, son fils, autorisé à l'enfermer au château

d'Orthez. Le roi croyait avoir tout à craindre de cette famille.

Robert en effet avait envoyé des assassins pour tuer le duc de

Bourgogne, le chancelier, le grand trésorier et quelques autres de ses

ennemis[234]. Contre l'assassinat du moins on pouvait se garder; mais

que faire contre la sorcellerie? Robert essayait d'_envoûter_ la reine

et son fils[235].

[Note 232: Jeannette sa servante y subit quatre ans

après le même supplice. Quant aux faux témoins, les

principaux furent attachés au pilori, vêtus de

chemises toutes parsemées de langues rouges.

_Archives._]

[Note 233: ... Il resta assez longtemps en Brabant;

le duc lui avait conseillé de quitter Bruxelles

pour Louvain, et avait promis dans le contrat de

mariage de son fils avec Marie de France que Robert

sortirait de ses États. Cependant il se tint encore

quelque temps sur ces frontières, allant de château

en château; «et bien le savoit le duc de Brabant.»

L'avoué de Huy lui avait donné son chapelain, frère

Henri, pour le guider et «aller à ses besognes en

ce sauvage pays.» Réfugié au château d'Argenteau et

forcé d'en sortir «pour la ribauderie de son

valet,» il se dirigea vers Namur, et dut

parlementer longtemps pour y être reçu; il lui

fallut attendre dans une pauvre maison, que le

comte, son cousin, fût parti pour aller rejoindre

le roi de Bohême.]

[Note 234: «Les assassins vinrent jusqu'à Reims, ou

ils cuidoient trouver le comte de Bar a une feste

qu'il y devoit tenir pour dames;» mais on était sur

leurs traces, ils durent revenir; ce coup manqué,

Robert d'Artois se décida à venir lui-même en

France. Il y passa quinze jours, et revint

convaincu par les insinuations de sa femme que tout

Paris serait pour lui, s'il tuait le roi. Mém. de

l'Acad., X, p. 625-6.]

[Note 235: «Entre la Saint-Remy et la Toussaint de

la même année 1333, frère Henry fut mandé par

Robert, qui, après beaucoup de caresses, débuta par

luy faire derechef une fausse confidence, et luy

dit que ses amis luy avoient envoyé de France un

volt ou voust, que la Reine avoit fait contre luy.

Frère Henry lui demanda «que est ce que voust?

C'est une image de cire, répondit Robert, que l'en

fait pour baptiser, pour grever ceux que l'on welt

grever. L'en ne les appelle pas en ces pays voulz,

répliqua le moine, l'en les appelle manies.» Robert

ne soutint pas longtemps cette imposture: il avoua

à frère Henry que ce qu'il venoit de luy dire de la

Reine n'estoit pas vray, mais qu'il avoit un secret

important à luy communiquer; qu'il ne le lui diroit

qu'après qu'il auroit juré qu'il le prenoit sous le

sceau de la confession. Le moine jura, «la main

mise au piz.» Alors Robert ouvrit un petit ecrin et

en tira «une image de cire envelopée en un

quevre-chief crespé, laquelle image estoit à la

semblance d'une figure d'un jueune homme, et estoit

bien de la longueur d'un pied et demi, ce li

semble, et si le vit bien clerement par le

quevre-chief qui estoit moult deliez, et avoit

entour le chief semblance de cheveux aussi comme un

jeune homme qui porte chief.» Le moine voulut y

toucher. «N'y touchiez, frère Henry, luy dit

Robert, il est tout fait, icestuy est tout

baptisiez, l'en le m'a envoyé de France tout fait

et tout baptisé; il n'y faut rien à cestuy, et est

fait contre Jehan de France en son nom, et pour le

grever: Ce vous dis-je bien en confession, mais je

en vouldroye avoir un autre que je vouldroye que il

fut baptisié. Et pour qui est-ce, dit frère Henry.

C'est contre une deablesse, dit Robert, c'est

contre la Royne, non pas Royne, c'est une

dyablesse; ja tant comme elle vive, elle ne fera

bien ne ne fera que moy grever, ne ja que elle vive

je n'auray ma paix, mais se elle estoit morte et

son fils mort, je auroie ma paix tantos au Roy,

quar de luy ferois-je tout ce qu'il me plairoit, je

ne m'en doubte mie, si vous prie que vous me le

baptisiez, quar il est tout fait, il n'y faut que

le baptesme, je ay tout prest les parrains et les

maraines et quant que il y a mestier, fors de

baptisement... Il n'y fault à faire fors aussi

comme à un enfant baptiser, et dire les noms qui y

appartiennent.» Le moine refusa son ministère pour

de pareilles opérations, remontra «que c'étoit mal

fait d'y avoir créance, que cela ne convenoit point

à si hault homme comme il estoit, vous le voulez

faire sur le Roy et sur la Royne qui sont les

personnes du monde qui plus vous peuvent ramener à

honneur.» Monsieur Robert répondit: «Je ameroie

mieux estrangler le dyable que le diable

m'estranglast.» Ibid., p. 627.]

Cet acharnement du roi à poursuivre l'un des premiers barons du

royaume, à le couvrir d'une honte qui rejaillissait sur tous les

seigneurs, était de nature à affaiblir leurs bonnes dispositions pour

le fils de Charles de Valois. Les bourgeois, les marchands, devaient

être encore bien plus mécontents. Le roi avait ordonné à ses baillis

de taxer dans les marchés les denrées et les salaires, de manière à

les faire baisser de moitié. Il voulait ainsi payer toutes choses à

moitié prix, tandis qu'il doublait l'impôt, refusant de rien recevoir

autrement qu'en forte monnaie[236].

[Note 236: Nov. 1330. Ord. II.]

L'un des sujets du roi de France, et celui peut-être qui souffrait le

plus, c'était le pape. Le roi le traitait moins en sujet qu'en

esclave. Il avait menacé Jean XXII de le faire poursuivre comme

hérétique par l'Université de Paris. Sa conduite à l'égard de

l'Empereur était singulièrement machiavélique: tout en négociant avec

lui, il forçait le pape de lui faire une guerre de bulles; il aurait

voulu se faire lui-même Empereur. Benoît XII avoua en pleurant aux

ambassadeurs impériaux que le roi de France l'avait menacé de le

traiter plus mal que ne l'avait été Boniface VIII[237], s'il absolvait

l'Empereur. Le même pape se défendit avec peine contre une nouvelle

demande de Philippe, qui eût assuré sa toute-puissance et

l'abaissement de la papauté. Il voulait que le pape lui donnât pour

trois ans la disposition de tous les bénéfices de France, et pour dix

le droit de lever les décimes de la croisade par toute la

chrétienté[238]. Devenu collecteur de cet impôt universel, Philippe

eût partout envoyé ses agents, et peut-être enveloppé l'Europe dans le

réseau de l'administration et de la fiscalité française.

[Note 237: «In aurem nuntiis, quasi fiens

conquerebatur, quod ad principem esset inclinatus,

et quod rex Franciæ sibi scripserit certis

litteris, si Bavarum sine ejus voluntate

absolveret, pejora sibi fierent, quam papæ

Bonifacio a suis prædecessoribus essent facta.»

Albertus Argent., p. 127.]

[Note 238: Il attachait à son départ pour la

croisade vingt-sept conditions, entre autres le

rétablissement du royaume d'Arles en faveur de son

fils, la concession de la couronne d'Italie à

Charles, comte d'Alençon, son frère; la libre

disposition du fameux trésor de Jean XXII. Il

ajournait à trois ans son départ, et comme il

pouvait survenir dans l'intervalle quelque obstacle

qui le forçât à renoncer à son expédition, le droit

d'en juger la validité devait être remis à deux

prélats de son royaume. (Villani.) Après bien des

négociations, le pape lui accorda pour six ans les

décimes du royaume de France.]

Philippe de Valois, en quelques années, avait su mécontenter tout le

monde, les seigneurs par l'affaire de Robert d'Artois, les bourgeois

et marchands par son maximum et ses monnaies, le pape par ses menaces,

la chrétienté entière par sa duplicité à l'égard de l'Empereur et par

sa demande de lever dans tous les États les décimes de la croisade.

Tandis que cette grande puissance se minait ainsi elle-même,

l'Angleterre se relevait. Le jeune Édouard III avait vengé son père,

fait mourir Mortimer, enfermé sa mère Isabeau. Il avait accueilli

Robert d'Artois, et refusait de le livrer. Il commençait à chicaner

sur l'hommage qu'il avait rendu à la France. Les deux puissances se

firent d'abord la guerre en Écosse. Philippe secourut les Écossais,

qui n'en furent pas moins battus. En Guyenne, l'attaque fut plus

directe. Le sénéchal du roi de France expulsa les Anglais des

possessions contestées.

Mais le grand mouvement partit de la Flandre, de la ville de Gand. Les

Flamands se trouvaient alors sous un comte tout français, Louis de

Nevers, qui n'était comte que par la bataille de Cassel et

l'humiliation de son pays. Louis ne vivait qu'à Paris, à la cour de

Philippe de Valois. Sans consulter ses sujets, il ordonna que les

Anglais fussent arrêtés dans toutes les villes de Flandre. Édouard fit

arrêter les Flamands en Angleterre[239]. Le commerce, sans lequel les

deux pays ne pouvaient vivre, se trouva rompu tout d'un coup.

[Note 239: Mais en même temps il écrivit au comte

et aux bourgmestres des trois grandes villes pour

se plaindre de cette violence. (Oudegherst.)]

Attaquer les Anglais par la Guyenne et par la Flandre, c'était les

blesser par leurs côtés les plus sensibles, leur ôter le drap et le

vin. Ils vendaient leurs laines à Bruges pour acheter du vin à

Bordeaux. D'autre part, sans laine anglaise, les Flamands ne savaient

que faire. Édouard, ayant défendu l'exportation des laines, réduisit

la Flandre au désespoir et la força de se jeter dans ses bras[240].

[Note 240: «Statutum fuit quod nulla lana crescens

in Anglia exeat, sed quod ex ea fierent panni in

Anglia.» Walsingh., Hist. Angl.--«Vidisses tum

multos per Flandriam textores, fullones, aliosque

qui lanificio vitam tolerant, aut inopia

mendicantes, aut præ pudore et gravamine æris

alieni solum vertentes.» Meyer, p. 137.

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 12 / 23 段