appelle à lui les étrangers. Il renouvelle la charte commerciale
qu'Édouard Ier avait accordée aux marchands de toute nation. La
France, au contraire, ne peut prendre part au mouvement nouveau du
commerce. Un mot sur cette grande révolution. Elle explique seule les
événements qui vont suivre. Le secret des batailles de Créci, de
Poitiers est au comptoir des marchands de Londres, de Bordeaux et de
Bruges.
En 1291, la Terre sainte est perdue, l'âge des croisades fini. En
1298, le Vénitien Marco Polo, le Christophe Colomb de l'Asie, dicte la
relation d'un voyage, d'un séjour de vingt ans à la Chine et au
Japon[202]. Pour la première fois, on apprend qu'à douze mois de
marche au delà de Jérusalem, il y a des royaumes, des nations
policées. Jérusalem n'est plus le centre du monde, ni celui de la
pensée humaine. L'Europe perd la Terre sainte; mais elle voit la
terre.
[Note 202: Comme Christophe Colomb, il eut ses
contradicteurs. Mais le retour de Colomb mit fin à
tous les doutes: ils commencèrent au retour de
Polo. Son traducteur latin en appelle au témoignage
du père et de l'oncle de Polo, compagnons de son
voyage.]
En 1321 paraît le premier ouvrage d'économie politique commerciale:
_Secreta fidelium crucis_[203], par le Vénitien Sanuto.--Vieux titre,
pensée nouvelle. L'auteur propose contre l'Égypte, non pas une
croisade, mais plutôt un blocus commercial et maritime[204]. Ce livre
est bizarre dans la forme. Le passage des idées religieuses à celles
du commerce s'accomplit gauchement. Le Vénitien, qui peut-être ne veut
que rendre à Venise ce qu'elle a perdu par le retour des Grecs à
Constantinople, donne d'abord tous les textes sacrés qui recommandent
au bon chrétien la conquête de Jérusalem; puis le catalogue raisonné
des épices dont la Terre sainte est l'entrepôt: poivre, encens,
gingembre; il qualifie les denrées et les cotes article par article.
Il calcule avec une précision admirable les frais de transport[205],
etc.
[Note 203: Marco Polo, captif à Gênes, dictait aux
compatriotes de Christophe Colomb le livre qui
inspira à ce dernier sa grande entreprise.]
[Note 204: _Livre des secrets des fidèles de la
Croix._--«Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Amen. En l'an 1321, j'ai été introduit auprès de
notre seigneur le Pape et lui ai présenté deux
livres sur le recouvrement de la Terre sainte, et
le salut des fidèles; l'un était couvert en rouge,
l'autre en jaune. En même temps j'ai mis sous ses
yeux quatre cartes géographiques, l'une de la mer
Méditerranée, l'autre de la terre et de la mer, la
troisième de la Terre sainte, la quatrième de
l'Égypte.» À la suite de Bongars, Gesta Dei per
Francos.
S'il partage son livre en trois parties en
l'honneur de la Sainte-Trinité, la raison qu'il en
donne c'est qu'il y a trois choses principales pour
le rétablissement de la santé du corps, le sirop
préparatoire, la médecine et le bon régime:
«Partitur autem totale opus ad honorem Sanctæ
Trinitatis in tres libros. Nam sicut infirmanti
corpori... tria impertiri curamus: primo syrupum ad
præviam dispositionem... secundo congruam medicinam
quæ morbum expellat... tertio ad conservandam
sanitatem debitum vitæ regimen... Sic conformiter
continet liber primus dispositionem quasi syrupum,
etc. Secreta fidelium crucis, etc., p. 9.»]
[Note 205: Il montre la supériorité de la route
d'Égypte sur celle de Syrie. Puis il propose contre
le soudan d'Égypte, non pas une croisade, mais un
simple blocus. Le blocus ruinera le soudan et par
suite le monde mahométan, dont l'Égypte est le
coeur. Dix galères suffiront. Il fixe avec une
prévoyance toute moderne ce qu'il faut d'hommes,
d'argent, de vivres. La flotte doit être armée à
Venise. «Les marins de Venise, dit-il, sauront
seuls se conduire sur les plages basses d'Égypte
qui ressemblent à leurs lagunes» (p. 35-36). Il
n'ose pas demander que l'amiral soit un Vénitien,
il se contente de dire qu'il doit être ami des
Vénitiens, pour agir de concert avec eux (p. 85).
«Il faut, dit-il nettement, ou que l'accès de
l'Égypte soit absolument interdit, ou qu'il soit
élargi et facilité de telle sorte que chacun puisse
aller, revenir, commercer par les terres du soudan,
en toute liberté, et qu'en ce dernier cas, on ne
parle plus de recouvrer la Terre sainte.»--«Mais,
dira-t-on, si le soudan détournait le Nil de la
Méditerranée dans la Mer Rouge? La chose est
impossible; et si elle avait lieu, l'Égypte serait
anéantie, elle deviendrait déserte... Le soudan
réduit, les forteresses de l'Égypte maritime
deviendront un sûr asile pour les nations
chrétiennes comme le furent pour les Vénitiens les
lagunes de l'Adriatique qui, dans les tempêtes des
invasions gauloises, africaines, lombardes et dans
celle d'Attila, sont restées inviolées.» (Part. 3,
ch. II.) Ces derniers mots font allusion aux
craintes récentes que les invasions des Mongols
avaient inspirées à toute la Chrétienté.]
Une grande croisade commence en effet dans le monde, mais d'un genre
tout nouveau. Celle-ci, moins poétique, n'est pas en quête de la
sainte lance, du Graal, ni de l'empire de Trébizonde. Si nous arrêtons
un vaisseau en mer, nous n'y trouverons plus un cadet de France qui
cherche un royaume[206], mais plutôt quelque Génois ou Vénitien qui
nous débitera volontiers du sucre et de la cannelle. Voilà le héros du
monde moderne; non moins héros que l'autre; il risquera pour gagner un
sequin autant que Richard Coeur-de-Lion pour Saint-Jean-d'Acre. Le
croisé du commerce a sa croisade en tous sens, sa Jérusalem partout.
[Note 206: Dans la quatrième croisade.]
La nouvelle religion, celle de la richesse, la foi en l'or, a ses
pèlerins, ses moines, ses martyrs. Ceux-ci osent et souffrent, comme
les autres. Ils veillent, ils jeûnent, ils s'abstiennent. Ils passent
leurs belles années sur les routes périlleuses, dans les comptoirs
lointains, à Tyr, à Londres, à Novogorod. Seuls et célibataires,
enfermés dans des quartiers fortifiés, ils couchent en armes sur leurs
comptoirs, parmi leurs dogues énormes[207]; presque toujours pillés
hors des villes, dans les villes souvent massacrés.
[Note 207: Sartorius.]
Ce n'était pas chose facile de commercer alors. Le marchand qui avait
navigué heureusement d'Alexandrie à Venise, sans mauvaise rencontre,
n'avait encore rien fait. Il lui fallait, pour vendre à bon profit,
s'enfoncer dans le Nord. Il fallait que la marchandise s'acheminât,
par le Tyrol, par les rives agrestes du Danube, vers Augsbourg ou
Vienne; qu'elle descendît sans encombre entre les forêts sombres et
les sombres châteaux du Rhin; qu'elle parvînt à Cologne, la ville
sainte. C'était là que le marchand rendait grâce à Dieu[208]. Là se
rencontraient le Nord et le Midi; les gens de la Hanse y traitaient
avec les Vénitiens.--Ou bien encore, il appuyait à gauche. Il
pénétrait en France, sur la foi du bon comte de Champagne. Il
déballait aux vieilles foires de Troyes, à celles de Lagny, de
Bar-sur-Aube, de Provins[209]. De là, en peu de journées, mais non
sans risque, il pouvait atteindre Bruges, la grande station des
Pays-Bas, la ville aux dix-sept nations[210].
[Note 208: Ulmann.]
[Note 209: Grosley.]
[Note 210: Hallam.]
Mais cette route de France ne fut plus tenable, lorsque Philippe le
Bel, devenu, par sa femme, maître de la Champagne, porta ses
ordonnances contre les Lombards, brouilla les monnaies, se mêla de
régler l'intérêt qu'on payait aux foires[211]. Puis vint Louis le
Hutin, qui mit des droits sur tout ce qui pouvait s'acheter ou se
vendre. Cela suffisait pour fermer les comptoirs de Troyes. Il n'avait
pas besoin d'interdire, comme il fit, tout trafic «avec les Flamands,
les Génois, les Italiens et les Provençaux.»
[Note 211: Les foires de Champagne étaient plus
anciennes que le comté même. Il en est fait mention
dès l'an 427, dans une lettre de Sidoine
Apollinaire à saint Loup. Elles se perpétuèrent
toujours florissantes, sans que personne gênât
leurs transactions. L'ordonnance de Philippe le Bel
est le titre royal le plus ancien qui les
concerne.]
Plus tard, le roi de France s'aperçut qu'il avait tué sa poule aux
oeufs d'or. Il abaissa les droits, rappela les marchands[212]. Mais il
leur avait lui-même enseigné à prendre une autre route. Ils allèrent
désormais en Flandre par l'Allemagne ou par mer. Ce fut pour Venise
l'occasion d'une navigation plus hardie, qui, par l'Océan, la mit en
rapport direct avec les Flamands et les Anglais.
[Note 212: Voyez les ordonnances de Charles le Bel
et de Philippe de Valois. Ce qui acheva la ruine
des foires de Champagne, ce fut la rivalité de
Lyon. Quand aux tracasseries fiscales s'ajoutèrent
les alarmes et les pillages de la guerre
intérieure, Troyes fut désertée, et Lyon s'ouvrit
comme un asile au commerce. Il fallut abolir les
foires de Lyon pour rendre quelque vie aux foires
de Champagne. En 1486, des quatre foires de Lyon,
deux furent transférées à Bourges et deux à Troyes;
mais elles tombèrent dès que Lyon eut obtenu de
rouvrir ses marchés.]
Le royaume de France, dans sa grande épaisseur, restait presque
impénétrable au commerce. Les routes étaient trop dangereuses, les
péages trop nombreux. Les seigneurs pillaient moins; mais les agents
du roi les avaient remplacés. Pillé comme un marchand, était un mot
proverbial[213]. La main royale couvrait tout; mais on ne la sentait
guère que par la griffe du fisc. Si l'ordre venait, c'était par saisie
universelle. Le sel, l'eau, les rivières, les forêts, les gués, les
défilés, rien n'échappait à l'ubiquité fiscale.
[Note 213: «... Qu'ils en fissent leur profit comme
d'un marchand.» Commines.]
Tandis que les monnaies variaient continuellement en France, elles
changeaient peu en Angleterre. Le roi de France avait échoué dans
l'entreprise d'établir l'uniformité des mesures. C'est un des
principaux articles de la charte que le roi d'Angleterre accorda aux
étrangers. Dans cette charte, le roi déclare qu'il a grande
sollicitude des marchands qui visitent ou habitent l'Angleterre,
Allemands, Français, Espagnols, Portugais, Navarrais, Lombards,
Toscans, Provençaux, Catalans, Gascons, Toulousains, Cahorcins,
Flamands, Brabançons, et autres. Il leur assure protection, bonne et
prompte justice, bon poids, bonne mesure. Les juges qui feront tort à
un marchand seront punis, même après l'avoir indemnisé. Les étrangers
auront un juge à Londres, pour leur rendre justice sommaire. Dans les
causes où ils seront intéressés, le jury sera mi-parti d'Anglais et
d'hommes de leur nation[214].
[Note 214: Peu après, les priviléges des villes qui
auraient entravé ce libre commerce sont déclarés
nuls et sans force. Le roi et les barons ne
s'inquiétaient pas si la concurrence des étrangers
nuisait aux Anglais (Rymer). Le roi déclare qu'il
leur accorde à jamais, en son nom et au nom de ses
successeurs, 1º de pouvoir venir en sûreté sous la
protection royale, libres de divers droits qu'il
spécifie: _De muragio, pontagio et panagio liberi
et quieti_; 2º d'y vendre en gros à qui ils
voudront; les merceries et épices peuvent même être
vendues en détail par les étrangers; 3º d'importer
et exporter, en payant les droits, toute chose,
excepté les vins, qu'on ne peut exporter sans
licence spéciale du roi; 4º leurs marchandises
n'auront à craindre ni droit de prise ni saisie; 5º
on leur rendra bonne justice; car si un juge leur
fait tort, il sera puni même après que les
marchands auront été indemnisés; 6º en toute cause
où ils seront intéressés, le jury sera composé,
pour une moitié, de leurs compatriotes; 7º dans
tout le royaume il n'y aura qu'un poids et une
mesure; dans chaque ville ou lieu de foire, il y
aura un poids royal, la balance sera bien vide, et
celui qui pèse n'y portera pas les mains; 8º à
Londres, il y aura un juge desdits marchands, pour
leur rendre justice sommaire; 9º pour tous ces
droits ils paieront deux sous de plus qu'autrefois
sur chaque tonneau qu'ils amèneront; quarante
deniers de plus par sac de laine, etc., etc.; 10º
mais une fois ces droits payés, ils pourront aller
et commercer librement par tout le royaume.]
Même avant cette charte les étrangers affluaient en Angleterre.
Lorsqu'on voit quel essor le commerce y avait pris dès le XIIIe
siècle, on s'étonne peu qu'au XIVe un marchand anglais ait invité et
traité cinq rois[215]. Les historiens du moyen âge parlent du commerce
anglais comme on pourrait faire aujourd'hui.
[Note 215: Hallam.]
«Ô Angleterre, les vaisseaux de Tharsis, vantés dans l'Écriture,
pouvaient-ils se comparer aux tiens?... Les aromates t'arrivent des
quatre climats du monde. Pisans, Génois et Vénitiens t'apportent le
saphir et l'émeraude que roulent les fleuves du Paradis. L'Asie pour
la pourpre, l'Afrique pour le baume, l'Espagne pour l'or, l'Allemagne
pour l'argent, sont tes humbles servantes. La Flandre, ta fileuse, t'a
tissu de ta laine des habits précieux. La Gascogne te verse ses vins.
Les îles de l'Ourse aux Hyades, toutes, elles t'ont servi... Plus
heureuse, toutefois, par ta fécondité; les flancs des nations la
bénissent, réchauffés des toisons de tes brebis[216]!»
[Note 216: Mathieu de Westminster.]
La laine et la viande, c'est ce qui a fait primitivement l'Angleterre
et la race anglaise. Avant d'être pour le monde la grande manufacture
des fers et des tissus, l'Angleterre a été une manufacture de viande.
C'est de temps immémorial un peuple _éleveur_ et pasteur, une race
nourrie de chair. De là cette fraîcheur de teint, cette beauté, cette
force. Leur plus grand homme, Shakespeare, fut d'abord un boucher.
Qu'on me permette, à cette occasion, d'indiquer ici une impression
personnelle.
J'avais vu Londres et une grande partie de l'Angleterre et de
l'Écosse; j'avais admiré plutôt que compris. Au retour seulement,
comme j'allais d'York à Manchester, coupant l'île dans sa largeur,
alors enfin j'eus une véritable intuition de l'Angleterre. C'était au
matin, par un froid brouillard; elle m'apparaissait non plus
seulement environnée, mais couverte, noyée de l'Océan. Un pâle soleil
colorait à peine moitié du paysage. Les maisons neuves en briques
rouges auraient tranché durement sur le gazon vert, si la brume
flottante n'eût pris soin d'harmoniser les teintes. Par-dessus les
pâturages, couverts de moutons, flambaient les rouges cheminées des
usines. Pâturage, labourage, industrie, tout était là dans un étroit
espace, l'un sur l'autre, nourri l'un par l'autre; l'herbe vivant de
brouillard, le mouton d'herbe, l'homme de sang.
Sous ce climat absorbant, l'homme, toujours affamé, ne peut vivre que
par le travail. La nature l'y contraint. Mais il le lui rend bien; il
la fait travailler elle-même; il la subjugue par le fer et le feu.
Toute l'Angleterre halète de combat. L'homme en est comme effarouché.
Voyez cette face rouge, cet air bizarre... On le croirait volontiers
ivre. Mais sa tête et sa main sont fermes. Il n'est ivre que de sang
et de force. Il se traite comme sa machine à vapeur, qu'il charge et
nourrit à l'excès, pour en tirer tout ce qu'elle peut rendre d'action
et de vitesse.
Au moyen âge, l'Anglais était à peu près ce qu'il est, trop nourri,
poussé à l'action, et guerrier faute d'industrie.
L'Angleterre, déjà agricole, ne fabriquait pas encore. Elle donnait la
matière; d'autres l'employaient. La laine était d'un côté du détroit,
l'ouvrier de l'autre. Le boucher anglais, le drapier flamand, étaient
unis, au milieu des querelles des princes, par une alliance
indissoluble. La France voulut la rompre, et il lui en coûta cent ans
de guerre. Il s'agissait pour le roi de la succession de France, pour
le peuple de la liberté du commerce, du libre marché des laines
anglaises. Assemblées autour du sac de laine, les communes
marchandaient moins les demandes du roi, elles lui votaient volontiers
des armées.
Le mélange d'industrialisme et de chevalerie donne à toute cette
histoire un aspect bizarre. Ce fier Édouard III qui sur la Table ronde
a _juré le héron_ de conquérir la France[217], cette chevalerie
gravement folle qui, par suite d'un voeu, garde un oeil couvert de
drap rouge[218], ils ne sont pas tellement fous qu'ils servent à leur
frais. La simplicité des croisades n'est point de cet âge. Ces
chevaliers au fond sont les agents mercenaires, les commis voyageurs
des marchands de Londres et de Gand. Il faut qu'Édouard s'humanise,
qu'il mette bas l'orgueil, qu'il tâche de plaire aux drapiers et aux
tisserands, qu'il donne la main à son compère, le brasseur Artevelde,
qu'il harangue le populaire du haut du comptoir d'un boucher[219].
[Note 217:
Par devant la roïne Robert s'agenouilla,
Et dist que le hairon par temps départira,
Mes que chou ait voué que le cuer li dira.
«Vassal, dit la roïne, or ne me parles jà;
Dame ne peut vouer, puis qu'elle seigneur a,
Car s'elle veue riens, son mari pooir a.
Que bien puet rapeller chou qu'elle vouera;
Et honnis soit li corps que jasi pensera,
Devant que mes chiers sires commandé le m'ara.»
Et dist le roy: «Voués, mes cors l'aquittera.
Mes que finer en puisse, mes cors s'en penera;
Voués hardiement, et Dieux vous aidera.»
«Adonc, dit la roïne, je sais bien, que piecha,
Que suis grosse d'enfant, que mon corps senti là,
Encore n'a il gaires, qu'en mon corps se tourna,
Et je voue, et prometh a Dieu, qui me créa,
Qui nasqui de la Vierge, que ses corps n'enpira,
Et qui mourut en crois, on le crucifia,
Que jà li fruis de moi, de mon corps n'istera,
Si m'en arès menée ou païs par delà,
Pour avanchier le veu que vo corps voué a;
Et s'il en voelh isir, quant besoins n'en sera,
D'un grand coutel d'achier li miens corps s'ochira:
Serai m'asme perdue, et li fruis perira.»
Et quand li rois l'entent, moult forment l'en passa.
Et dist: «Certainement nuls plus ne vouera.»
Li hairons fu partis, la roïne en mengna.
Adonc, quant che fu fait, li rois s'apareilla,
Et fit garnir les nés, la roïne i entra,
Et maint franc chevalier avecques lui mena.
De illoc en Anvers, li rois ne s'arrêta.
Quant outre sont venu, la dame délivra;
D'un beau fils gracieux la dame s'acouka,
_Lyon d'Anvers_ ot non, quant on le baptisa.
Ensi le franque Dame le sien veu acquitta;
Ainsque soient tout fait, main prudomme en morra,
Et maint bon chevalier dolent s'en clamera.
Et mainte prude femme pour lasse s'en tenra.
Adonc parti li cours des Englès par delà.
_Chi finent leus veus du hairon._
Ce petit poëme se trouve à la fin du t. I de
Froissart, éd. Dacier-Buchon, p. 420.]
[Note 218: «Il y avoit dans la suite de l'évêque de
Lincoln plusieurs bacheliers qui avoient chacun un
oeil couvert de drap vermeil, pourquoi il n'en put
voir; et disoit-on que ceux avoient voué entre
dames de leur pays que jamais ne verroient que d'un
oeil jusqu'à ce qu'ils auroient fait aucunes
prouesses au royaume de France.» Froissart.]
[Note 219: Froissart.]
Les nobles tragédies du XIVe siècle ont leur partie comique. Dans les
plus fiers chevaliers, il y a du Falstaff. En France, en Italie, en
Espagne, dans les beaux climats du Midi, les Anglais se montrent non
moins gloutons que vaillants. C'est l'Hercule _bouphage_. Ils
viennent, à la lettre, manger le pays. Mais, en représailles, ils
sont vaincus par les fruits et les vins. Leurs princes meurent
d'indigestion, leurs armées de dysenterie.
Lisez après cela Froissart, ce Walter Scott du moyen âge; suivez-le
dans ses éternels récits d'aventures et d'apertises d'armes.
Contemplez dans nos musées ces lourdes et brillantes armures du XIVe
siècle... Ne semble-t-il pas que ce soit la dépouille de Renaud ou de
Roland?... Ces épaisses cuirasses pourtant, ces forteresses mouvantes
d'acier, font surtout honneur à la prudence de ceux qui s'en
affublaient... Toutes les fois que la guerre devient métier et
marchandise, les armes défensives s'alourdissent ainsi. Les marchands
de Carthage, ceux de Palmyre, n'allaient pas autrement à la
guerre[220].
[Note 220: Pour Carthage, V. Plutarque, Vie de
Timoléon. Pour Palmyre, ma Vie de Zénobie, Biogr.
Univ.]
Voilà l'étrange caractère de ce temps, guerrier et mercantile.
L'histoire d'alors est épopée et conte, roman d'Arthur, farce de
Patelin. Toute l'époque est double et louche. Les contrastes dominent;
partout prose et poésie se démentant, se raillant l'une l'autre. Les
deux siècles d'intervalle entre les songes de Dante et les songes de
Shakespeare, font eux-mêmes l'effet d'un songe. C'est le _Rêve d'une
nuit d'été_, où le poète mêle à plaisir les artisans et les héros; le
noble Thésée y figure à côté du menuisier Bottom, dont les belles
oreilles d'âne tournent la tête à Titania.
Pendant que le jeune Édouard III commence tristement son règne par un
hommage à la France, Philippe de Valois ouvre le sien au milieu des
fanfares. Homme féodal, fils du féodal Charles de Valois, sorti de
cette branche amie des seigneurs, il est soutenu par eux. Ces
seigneurs et Charles de Valois lui-même avaient pourtant appuyé le
droit des femmes à la mort de Louis le Hutin; ils avaient désiré alors
que la couronne, traitée comme un fief féminin, passât par mariage à
diverses familles et qu'ainsi elle restât faible. Ils oublièrent cette
politique lorsque le droit des mâles amena au trône un des leurs, le
fils même de leur chef, de Charles de Valois. Ils comptaient bien
qu'il allait réparer les injustes violences des règnes précédents;
qu'il allait, par exemple, rendre la Franche-Comté et l'Artois à ceux
qui les réclamaient en vain depuis si longtemps. Robert d'Artois,
croyant avoir enfin cause gagnée, aida puissamment à l'élévation de
Philippe.
Le nouveau roi se montra d'abord assez complaisant pour les seigneurs.
Il commença par les dispenser de payer leurs dettes[221]. En signe de
gracieux avénement et de bonne justice, il fit accrocher à un gibet
tout neuf le trésorier de son prédécesseur[222]. C'était, nous l'avons
dit, l'usage de ce temps. Mais comme un roi vraiment justicier est le
protecteur naturel des faibles et des affligés, Philippe accueillit le
comte de Flandre, malmené par les gens de Bruges, tout ainsi que
Charles le Bel avait consolé la bonne reine Isabeau.
[Note 221: «Ils prétendaient qu'il y avait une
conjuration des hommes du bas état pour ruiner la
noblesse française, et en conséquence ils obtinrent
d'abord un ordre du roi pour que tous leurs
créanciers fussent mis en prison et leurs biens
séquestrés; puis vint l'ordonnance qui réduisit
toutes leurs dettes aux trois quarts, à quatre mois
de terme, sans intérêt.» (Contin. G. de
Nangis.--Ord., t. II)]
[Note 222: Pierre Remy.]
C'était une fête d'étrenner la jeune royauté par une guerre contre ces
bourgeois. Le noblesse suivit le roi de grand coeur. Cependant les
gens de Bruges et d'Ypres, quoique abandonnés de ceux de Gand, ne se
troublèrent pas. Bien armés et en bon ordre, ils vinrent au-devant,
jusqu'à Cassel, qu'ils voulaient défendre (23 août). Les insolents
avaient mis sur leur drapeau un coq et cette devise goguenarde:
Quand le coq icy chantera,
Le roy trouvé cy entrera[223].
[Note 223: «Appelant ledict Roy Philippe _roi
trouvé_.» Oudegherst.]