aux souffrances du peuple. Sous Louis le Hutin, une horrible mortalité
avait enlevé, dit-on, le tiers de la population du Nord[190]. La
guerre de Flandre avait épuisé les dernières ressources du pays. En
1320, il fallut bien finir cette guerre. La France avait assez à faire
chez elle. L'excès de la misère exaltant les esprits, un grand
mouvement avait lieu dans le peuple. Comme au temps de saint Louis,
une foule de pauvres gens, de paysans, de bergers ou _pastoureaux_,
comme on les appelait, s'attroupent et disent qu'ils veulent aller
outre-mer, que c'est par eux qu'on doit recouvrer la Terre sainte.
Leurs chefs étaient un prêtre dégradé et un moine apostat. Ils
entraînèrent beaucoup de gens simples, jusqu'à des enfants qui
fuyaient la maison paternelle. Ils demandaient d'abord; puis ils
prirent. On en arrêta; mais ils forçaient les prisons, et délivraient
les leurs. Au Châtelet, ils jetèrent du haut des degrés le prévôt qui
voulait leur défendre les portes; puis, ils s'allèrent mettre en
bataille au Pré-aux-Clercs, et sortirent tranquillement de Paris; on
se garda bien de les en empêcher. Ils s'en allèrent vers le Midi,
égorgeant partout les juifs, que les gens du roi tâchaient en vain de
défendre. Enfin à Toulouse, on réunit des troupes, on fondit sur les
pastoureaux, on les pendit par vingt et par trente; le reste se
dissipa[191].
[Note 190: Cont. G. de Nang.]
[Note 191: «Cum solis pera et baculo sine pecunia,
dimissis in campis porcis et pecoribus, post ipsos
quasi pecora confluebant.» Cont. G. de Nangis, p.
77.--«Projectis innumerabilibus lignis et
lapidibus, propriis projectis pueris, se viriliter
et inhumaniter defensabant... Videntes autem dicti
judæi quod evadere non valebant... locaverunt unum
de suis... ut eos gladio jugularet.»
Ibidem.--«Illic viginti, illic triginta secundum
plus et minus suspendens in patibulis et
arboribus.» Ibid.]
Ces étranges émigrations du peuple indiquaient moins de fanatisme que
de souffrance et de misère. Les seigneurs, ruinés par les mauvaises
monnaies, pressurés par l'usure, retombaient sur le paysan. Celui-ci
n'en était pas encore au temps de la Jacquerie; il n'était pas assez
osé pour se tourner contre son seigneur. Il fuyait plutôt, et
massacrait les juifs. Ils étaient si détestés, que beaucoup de gens se
scandalisèrent de voir les gens du roi prendre leur défense. Les
villes commerçantes du Midi les jalousaient cruellement. C'était
précisément l'époque où, comme financiers, collecteurs, percepteurs,
ils commençaient à régner sur l'Espagne. Aimés des rois pour leur
adresse et leur servilité, ils s'enhardissaient chaque jour, jusqu'à
prendre le titre de Don. Dès le temps de Louis le Débonnaire, l'évêque
Agobart avait écrit un traité: _De insolentia Judæorum_. Sous
Philippe-Auguste, on avait vu avec étonnement un juif bailli du roi.
En 1267, le pape avait été obligé de lancer une bulle contre les
chrétiens qui judaïsaient[192].
[Note 192: Voyez le Mémoire de M. Beugnot, sur les
juifs d'Occident, et la grande histoire de Jozt.]
Philippe le Bel les avait chassés; mais ils étaient rentrés à petit
bruit. Louis le Hutin leur avait assuré un séjour de douze ans. Aux
termes de son ordonnance, on doit leur rendre leurs priviléges, si on
les retrouve; on leur restituera leurs livres, leurs synagogues, leurs
cimetières, sinon le roi les leur payera. Deux auditeurs sont nommés
pour connaître des héritages vendus à moitié prix par les juifs dans
la précipitation de leur fuite. Le roi s'associe à eux pour le
recouvrement de leurs dettes, dont il doit avoir les deux
tiers[193].--Les nobles débiteurs qui avaient eu le crédit d'obtenir
de Philippe le Bel qu'on cesserait de rechercher les créances des
juifs, se voyaient de nouveau à leur merci. Les écritures des juifs
faisant foi en justice, ils pouvaient à leur gré désigner au fisc ses
victimes. Le juif, ulcéré par tant d'injures, était à même de se
venger, au nom du roi.
[Note 193: Ord., I, p. 595.]
La vieille haine étant ainsi irritée, enragée, par la crainte, on
était prêt à tout faire contre eux. Au milieu des grandes mortalités
produites par la misère, le bruit se répand tout à coup que les juifs
et les lépreux ont empoisonné les fontaines. Le sire de Parthenay
écrit au roi, qu'_un grand lépreux_, saisi dans sa terre, avoue qu'un
riche juif lui a donné de l'argent et remis certaines drogues. Ces
drogues se composaient de sang humain, d'urine, à quoi on ajoutait le
corps du Christ; le tout séché et broyé, mis en un sachet avec un
poids, était jeté dans les fontaines ou dans les puits. Déjà, en
Gascogne, plusieurs lépreux avaient été provisoirement brûlés. Le roi,
effrayé du nouveau mouvement qui se préparait, revint précipitamment
de Poitou en France, ordonnant que les lépreux fussent partout
arrêtés.
Personne ne doutait de cet horrible accord entre les lépreux et les
juifs. «Nous-mêmes, dit le chroniqueur du temps, en Poitou, dans un
bourg de notre vasselage, nous avons de nos yeux vu un de ces sachets.
Une lépreuse qui passait, craignant d'être prise, jeta derrière elle
un chiffon lié qui fut aussitôt porté en justice, et l'on y trouva une
tête de couleuvre, des pattes de crapaud, et comme des cheveux de
femme enduits d'une liqueur noire et puante, chose horrible à voir
et à sentir. Le tout mis dans un grand feu, ne put brûler, preuve sûre
que c'était un violent poison... Il y eut bien des discours, bien des
opinions. La plus probable, c'est que le roi des Maures de Grenade, se
voyant avec douleur si souvent battu, imagina de s'en venger en
machinant avec les juifs la perte des chrétiens. Mais les juifs, trop
suspects eux-mêmes, s'adressèrent aux lépreux... Ceux-ci, le diable
aidant, furent persuadés par les juifs. Les principaux lépreux tinrent
quatre conciles, pour ainsi parler, et le diable, par les juifs, leur
fit entendre que, puisque les lépreux étaient réputés personnes si
abjectes et comptés pour rien, il serait bon de faire en sorte que
tous les chrétiens mourussent ou devinssent lépreux. Cela leur plut à
tous; chacun, de retour, le redit aux autres... Un grand nombre leurré
par de fausses promesses de royaumes, comtés, et autres biens
temporels, disait et croyait fermement que la chose se ferait
ainsi[194].»
[Note 194: «Fiebant de sanguine humano et urina de
tribus herbis... ponebatur etiam Corpus Christi, et
cum essent omnia dissicata, usque ad pulverem
terebantur, quæ missa in sacculis cum aliquo
ponderoso... in puteis... jactabantur.» Cont. G. de
Nang., ann. 1321, p. 78.--«Inventum est in panno
caput colubri, pedes bufonis et capilli quasi
mullieris, infecti quodam liquore nigerrimo... quod
totum in ignem copiosum... projectum, nullo modo
comburi potuit, habito manifesto experimento et hoc
itidem esse venenum fortissimum.» Ibidem.
«Suadente diabolo per ministerium Judæorum... ut
christiani omnes morerentur, vel omnes uniformiter
leprosi efficerentur, et sic, cum omnes essent
uniformes, nullus ab alio despiceretur.»
Ibidem.--Voyez sur les lépreux les Dictionnaires de
Bouchel et Brion et surtout le Dictionnaire de
police par Delamarre, I, p. 603. Voyez aussi les
_Olim du Parlement_, IV, _f._ LXXVI, etc.]
La vengeance du roi de Grenade est évidemment fabuleuse. La
culpabilité des juifs est improbable; ils étaient alors favorisés du
roi, et l'usure leur fournissait une vengeance plus utile. Quant aux
lépreux, le récit n'est pas si étrange que l'ont jugé les historiens
modernes. De coupables folies pouvaient fort bien tomber dans l'esprit
de ces tristes solitaires. L'accusation était du moins spécieuse. Les
juifs et les lépreux avaient un trait commun aux yeux du peuple, leur
saleté, leur vie à part. La maison du lépreux n'était pas moins
mystérieuse et mal famée que celle du juif. L'esprit ombrageux de ces
temps s'effarouchait de tout mystère, comme un enfant qui a peur la
nuit, et qui frappe d'autant plus fort ce qui lui tombe sous la main.
L'institution des léproseries, ladreries, maladreries, ce sale résidu
des croisades, était mal vue, mal voulue, tout comme l'ordre du
Temple, depuis qu'il n'y avait plus rien à faire pour la Terre sainte.
Les lépreux eux-mêmes, désormais sans doute négligés, avaient dû
perdre la résignation religieuse qui, dans les siècles précédents,
leur faisait prendre en bonne part la mort anticipée à laquelle on les
condamnait ici-bas.
Les rituels pour la séquestration des lépreux différaient peu des
offices des morts. Sur deux tréteaux devant l'autel, on tendait un
drap noir, le lépreux dressé se tenait dessous agenouillé, et y
entendait dévotement la messe. Le prêtre, prenant un peu de terre dans
son manteau, en jetait sur l'un des pieds du lépreux[195]. Puis il le
mettait hors de l'Église, _s'il ne faisait trop fort temps de pluie_;
il le menait à sa maisonnette au milieu des champs, et lui faisait les
défenses: «Je te défends que tu n'entres en l'église... ne en
compagnie de gens. Je te défends que tu ne voises hors de ta maison
sans ton habit de ladre, etc.» Et ensuite: «Recevez cet habit, et le
vestez en signe d'humilité... Prenez ces gants... Recevez cette
cliquette en signe qu'il vous est défendu de parler aux personnes,
etc. Vous ne vous fâcherez point pour être ainsi séparé des autres...
Et quant à vos petites nécessités, les gens de bien y pourvoyront, et
Dieu ne vous délaissera...» On lit encore dans un vieux rituel des
lépreux ces tristes paroles: «Quand il avendra que le mesel sera
trespassé de ce monde, il doit être enterré en la maisonnette, et non
pas au cimetière[196].»
[Note 195: «Leprosum aqua benedicta respersum ducat
ad ecclesiam cruce procedente... cantando. Libera
me Domine... In ecclesia, ante altare pannus niger.
Presbyter cum palla terram super quemlibet pedum
ejus perducit dicendo: Sis mortuus mundo, vivens
iterum Deo.» Rituel du Berri, Martène, II, p. 1010.
Plusieurs rituels défendirent plus tard ces
lugubres cérémonies, celui d'Angers, de Reims.
Ibid, p. 1005, 1006.]
[Note 196: Ce n'était point cependant un signe de
réprobation. Mort au monde, il semblait avoir fait
son purgatoire ici-bas; et en quelques lieux on
célébrait sur lui l'office du confesseur: «Os justi
meditabitur sapientiam.»]
D'abord on avait douté si les femmes pouvaient suivre leurs maris
devenus lépreux, ou rester dans le siècle et se remarier. L'Église
décida que le mariage était indissoluble; elle donna à ces infortunés
cette immense consolation. Mais alors que devenait la mort simulée?
que signifiait le linceul? Ils vivaient, ils aimaient, ils se
perpétuaient, ils formaient un peuple... Peuple misérable, il est
vrai, envieux, et pourtant envié... Oisifs et inutiles, ils semblaient
une charge, soit qu'ils mendiassent, soit qu'ils jouissent des riches
fondations du siècle précédent.
On les crut volontiers coupables. Le roi ordonna que ceux qui seraient
convaincus fussent brûlés, sauf les lépreuses enceintes, dont on
attendrait l'accouchement; les autres lépreux devaient être enfermés
dans les léproseries.
Quant aux juifs, on les brûla sans distinction, surtout dans le Midi.
«À Chinon, on creusa en un jour une grande fosse, on y mit du feu
copieusement, et on en brûla cent soixante, hommes et femmes,
pêle-mêle. Beaucoup d'eux et d'elles, chantant et comme à des noces,
sautaient dans la fosse. Mainte veuve y fit jeter son enfant avant
elle, de peur qu'on ne l'enlevât pour le baptiser. À Paris, on brûla
seulement les coupables. Les autres furent bannis à toujours,
quelques-uns plus riches réservés jusqu'à ce qu'on connût leurs
créances, et qu'on pût les affecter au fisc royal avec le reste de
leurs biens. Il y eut pour le roi environ cent cinquante mille
livres.»
«On assure qu'à Vitry, quarante juifs, en la prison du roi, voyant
bien qu'ils allaient mourir, et ne voulant pas tomber dans les mains
des incirconcis, s'accordèrent unanimement à se faire tuer par un de
leurs vieillards qui passait pour une bonne et sainte personne, et
qu'ils appelaient leur père. Il n'y consentit pas, à moins qu'on ne
lui adjoignît un jeune homme. Tous les autres étant morts, les deux
restant, chacun voulait mourir de la main de l'autre. Le vieillard
l'emporta, et obtint à force de prières que le jeune le tuerait.
Alors le jeune, se voyant seul, ramassa l'or et l'argent qu'il trouva
sur les morts, se fit une corde avec des habits, et se laissa glisser
du haut de la tour. Mais la corde était trop courte, le poids de l'or
trop lourd, il se cassa la jambe, fut pris, avoua et mourut
ignominieusement[197].»
[Note 197: Judæi... sine differentia combusti...
Facta quadam forea per maxima, igne copioso in eam
injecto, octies viginti sexies promiscui sunt
combusti; unde et multi illorum et illarum
cantantes quasique invitati ad nuptias, in foveam
saliebant.» Cont. G. de Nangis, p. 78.--«Ne ad
baptismum raperentur.» Ibid.
«Unius antiqui... sanctior et melior videbatur;
unde et ob ejus bonitatem et antiquitatem pater
vocabatur.» Ibid., p. 79.--«Cum funis esset
brevior... dimittens se deorsum cadere, tibiam sibi
fregit, auri et argenti præ maximo pondere
gravatus.» Ibidem.]
Philippe le Long ne profita pas de la dépouille des lépreux et des
juifs plus longtemps que son père n'avait fait de celle des Templiers.
La même année 1321, au mois d'août, la fièvre le prit, sans que les
médecins pussent deviner la cause du mal; il languit cinq mois, et
mourut. «Quelques-uns doutent s'il ne fut pas frappé ainsi à cause des
malédictions de son peuple, pour tant d'extorsions inouïes, sans
parler de celles qu'il préparait. Pendant sa maladie, les exactions se
ralentirent, sans cesser entièrement.»
Son frère Charles lui succéda, sans plus se soucier des droits de la
fille de Philippe, que Philippe n'avait eu égard à ceux de la fille de
Louis.
L'époque de Charles le Bel est aussi pauvre de faits pour la France
qu'elle est riche pour l'Allemagne, l'Angleterre et la Flandre. Les
Flamands emprisonnent leur comte. Les Allemands se partagent entre
Frédéric d'Autriche et Louis de Bavière, qui fait son rival prisonnier
à Muhldorf. Dans ce déchirement universel, la France semble forte par
cela seul qu'elle est une. Charles le Bel intervient en faveur du
comte de Flandre. Il entreprend, avec l'aide du pape, de se faire
Empereur. Sa soeur Isabeau se fait effectivement reine d'Angleterre
par le meurtre d'Édouard II.
Terrible histoire que celle des enfants de Philippe le Bel! Le fils
aîné fait mourir sa femme. La fille fait mourir son mari.
Le roi d'Angleterre, Édouard II, né parmi les victoires de son père et
promis aux Gallois pour réaliser leur Arthur, n'en était pas moins
toujours battu. En France, il laissait entamer la Guyenne et
promettait de venir rendre hommage. En Angleterre, il était malmené
par Robert Bruce; mais il le poursuivait en cour de Rome. Il avait
demandé au pape s'il pouvait sans péché se frotter d'une huile
merveilleuse qui donnait du courage. Sa femme le méprisait. Mais il
n'aimait pas les femmes; il se consolait plutôt de ses mésaventures
avec de beaux jeunes gens. La reine, par représailles, s'était livrée
au baron Mortimer. Les barons, qui détestaient les mignons du roi, lui
tuèrent d'abord son brillant Gaveston, hardi Gascon, beau cavalier,
qui s'amusait dans les tournois à jeter par terre les plus graves
lords, les plus nobles seigneurs. Spencer, qui succéda à Gaveston, ne
fut pas moins haï.
L'Angleterre se trouvant désarmée par ses discordes, le roi de France
profita du moment et s'empara de l'Agénois[198]. Isabeau vint en
France avec son jeune fils, pour réclamer, disait-elle. Mais c'est
contre son mari qu'elle réclama. Charles le Bel, ne voulant pas
s'embarquer en son nom dans une affaire aussi hasardeuse qu'une
invasion de l'Angleterre, défendit à ses chevaliers de prendre le
parti de la reine[199]. Il fit même croire qu'il voulait l'arrêter et
la renvoyer à son mari. En vrai fils de Philippe le Bel, il ne lui
donna pas d'armée, mais de l'argent pour en avoir une. Cet argent fut
prêté par les Bardi, banquiers florentins. D'autre part, le roi de
France envoyait des troupes en Guyenne pour réprimer, disait-il,
quelques aventuriers gascons.
[Note 198: Voyez le Différend entre la France et
l'Angleterre sous Charles le Bel, par M. de
Bréquigny. La querelle, qui d'abord n'avait pour
objet que la possession d'une petite forteresse,
prit en peu de temps le caractère le plus grave par
la faiblesse d'Édouard et l'audace de ses
officiers. Tandis qu'Édouard excuse ses lenteurs à
venir rendre hommage, et prie le roi de France
d'arrêter les entreprises des Français sur ses
domaines, les officiers anglais en Guyenne ruinent
la forteresse disputée et rançonnent le grand
maître des arbalétriers de France, qui avait voulu
en tirer satisfaction. Édouard se hâta de désavouer
ces actes auprès de Charles, et en même temps il
donnait ordre à toutes personnes de prêter
assistance à Raoul Basset, auteur de l'insulte
faite au roi de France. Mais il recula bientôt
devant cette guerre et destitua Raoul Basset; ses
officiers, laissés sans secours, durent donner
satisfaction à Charles le Bel, qui ne s'arrêta pas
en si beau chemin: les ambassadeurs d'Édouard lui
écrivaient qu'on disait tout haut à la cour de
France: «Qu'on ne voulait mie être servi seulement
de parchemin et de parole comme on l'avait été.»
Édouard, qui d'abord avait eu recours au pape et
fait quelques préparatifs, s'alarma de cet orage
qui pouvait troubler ses plaisirs. Il donna pleins
pouvoirs pour tout terminer, et envoya à Charles un
Français nommé Sully avec son plénipotentiaire. Le
roi écouta le Français, chassa l'Anglais et fit
entrer ses troupes en Guyenne. Agen, après avoir
inutilement attendu le secours du comte de Kent,
ouvrit ses portes. De nouveaux ambassadeurs vinrent
d'Angleterre; ils eurent pour toute réponse qu'il
fallait «qu'on souffrît sans obstacle que le roi de
France mît en ses mains le reste de la Gascogne, et
qu'Édouard se rendît auprès de lui. Alors s'il lui
demandait droit, il lui ferait bon et hâtif; s'il
lui requérait grâce, il ferait ce que bon lui
semblerait.»]
[Note 199: «... Dont plusieurs chevaliers en furent
moult courroucés... et dirent que or et argent y
étoient efforciement accourus d'Angleterre.»
Froissart, éd. Dacier, I, 26.--«Si entendit-il
secrètement que Charles le Bel étoit en volonté de
faire prendre sa soeur, son fils, le comte de Kent
et messire Roger de Mortimer, et de eux remettre ès
mains du roi d'Angleterre et dudit Spencer; et
ainsi le vint-il dire de nuit à la reine
d'Angleterre et l'avisa du péril où elle étoit.»
Froissart, I, 29.]
Le comte de Hainaut donna sa fille en mariage au jeune fils d'Isabeau,
et le frère du comte se chargea de conduire la petite troupe qu'elle
avait levée. De grandes forces n'auraient pu que nuire, en alarmant
les Anglais. Édouard était désarmé, livré d'avance. Il envoya sa
flotte contre elle; mais sa flotte n'avait garde de la rencontrer. Il
dépêcha Robert de Watteville avec des troupes, qui se réunirent à
elle. Il implora les gens de Londres; ceux-ci répondirent prudemment
«qu'ils avaient privilége de ne point sortir en bataille; qu'ils ne
recevraient pas d'étrangers, mais bien volontiers le roi, la reine et
le prince royal.» Non moins prudemment, les gens d'église
accueillaient la reine à son arrivée. L'archevêque de Cantorbéry
prêcha sur ce texte: «La voix du peuple est la voix de Dieu.» L'évêque
d'Hereford sur cet autre: «C'est au chef que j'ai mal, _Caput meum
doleo_[200].» Enfin, l'évêque d'Oxford prit le texte de la Genèse: «Je
mettrai l'inimitié entre toi et la femme, et elle t'écrasera la tête.»
Prophétie homicide qui se vérifia.
[Note 200: Il concluait que le seul moyen de guérir
le corps était de lui couper la tête.]
Cependant la reine s'avançait avec son fils et sa petite troupe. Elle
venait comme une femme malheureuse qui veut seulement éloigner de son
mari les mauvais conseillers qui le perdent. C'était grande pitié de
la voir si dolente et si éplorée. Tout le monde était pour elle. Elle
eut bientôt entre ses mains Édouard et Spencer. On lui amena ce
Spencer qu'elle haïssait tant: elle en rassasia ses yeux. Puis, devant
le palais, sous les croisées de la reine, on lui fit subir, avant la
mort, d'obscènes mutilations.
Pour le moment, elle n'osait pas en faire plus. Elle avait peur, elle
tâtait le peuple, elle ménageait son mari. Elle pleurait, et tout en
pleurant elle agissait. Mais rien ne semblait se faire par elle, tout
par justice et régulièrement. Édouard était resté en possession de la
couronne royale; cela arrêtait tout. Trois comtes, deux barons, deux
évêques et le procureur du Parlement, Guillaume Trussel, vinrent au
château de Kenilworth, faire entendre au prisonnier que s'il ne se
dépêchait de livrer la couronne, il n'y gagnerait rien, qu'il
risquerait plutôt de faire perdre le trône à son fils, que le peuple
pourrait fort bien choisir un roi hors de la famille royale. Édouard
pleura, s'évanouit et finit par livrer la couronne. Alors le procureur
dressa et prononça la formule, qu'on a gardée comme bon précédent:
«Moi, Guillaume Trussel, procureur du Parlement, au nom de tous les
hommes d'Angleterre, je te reprends l'hommage que je t'avais fait»,
toi, Édouard. De ce temps en avant, je te défie, je te prive de tout
ton pouvoir royal. Désormais, je ne t'obéis plus comme à un roi.»
Édouard croyait au moins vivre; on n'avait pas encore tué de roi. Sa
femme le flattait toujours. Elle lui écrivait des choses tendres, elle
lui envoyait de beaux habits. Cependant un roi déposé est bien
embarrassant. D'un moment à l'autre, il pouvait être tiré de prison.
Dans leur anxiété, Isabeau et Mortimer demandèrent l'avis à l'évêque
d'Hereford. Ils n'en tirèrent qu'une parole équivoque: _Edwardum
occidere nolite timere bonum est_. C'était répondre sans répondre.
Selon que la virgule était placée, ici ou là, on pouvait lire dans ce
douteux oracle la mort ou la vie. Ils lurent la mort. La reine se
mourait de peur tant que son mari était en vie. On envoya à la prison
un nouveau gouverneur, John Maltravers; nom sinistre, mais l'homme
était pire. Maltravers fit longuement goûter au prisonnier les affres
de la mort; il s'en joua pendant quelques jours, peut-être dans
l'espoir qu'il se tuerait lui-même. On lui faisait la barbe à l'eau
froide, on le couronnait de foin; enfin, comme il s'obstinait à vivre,
ils lui jetèrent sur le dos une lourde porte, pesèrent dessus, et
l'empalèrent avec une broche toute rouge. Le fer était mis, dit-on,
dans un tuyau de corne, de manière à tuer sans laisser trace. Le
cadavre fut exposé aux regards du peuple, honorablement enterré, et
une messe fondée. Il n'y avait nulle trace de blessure, mais les cris
avaient été entendus; la contraction de la face dénonçait l'horrible
invention des assassins[201].
[Note 201: «Ut innotuit viri dejectio, plena dolore
(ut foris apparuit), fere mente alienata fuit...
Misit indumenta delicata et litteras blandientes.
Eodem tempore assignata fuit dos reginæ talis et
tanta, quod regi filio regni pars tertia vix
remansit.» Wals, p. 126-127.--«Ipso prostrato et
sub ostio ponderoso detento ne surgeret, dum
tortores imponerent cornu, et per foramen
immitterent ignitum veru in viscera sua.» Ibid.]
Charles le Bel ne profita pas de cette révolution. Lui-même il mourut
presque en même temps qu'Édouard, ne laissant qu'une fille. Un cousin
succéda. Toute cette belle famille de princes qui avaient siégé près
de leur père au concile de Vienne était éteinte, conformément à ce
qu'on racontait des malédictions de Boniface.
LIVRE VI
CHAPITRE PREMIER
L'ANGLETERRE--PHILIPPE DE VALOIS
1328-1349
Cette mémorable époque, qui met l'Angleterre si bas et la France
d'autant plus haut, présente néanmoins dans les deux pays deux
événements analogues. En Angleterre, les barons ont renversé Édouard
II. En France, le parti féodal met sur le trône la branche féodale des
Valois.
Le jeune roi d'Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère,
après avoir d'abord réclamé, vient faire hommage à Amiens. Mais
l'Angleterre humiliée n'en a pas moins en elle les éléments de succès
qui vont bientôt la faire prévaloir sur la France.