Le jeune roi octroie et signe tout. Il y a seulement trois points où

il hésite et veut ajourner. Les seigneurs de Bourgogne réclament

contre le roi la juridiction sur les _rivières, les chemins et les

lieux consacrés_. Ceux de Champagne doutent que le roi ait le droit de

les mener à la guerre _hors de leur province_. Ceux d'Amiens, avec la

violence picarde, requièrent sans détour que _tous les gentilshommes

puissent guerroyer les uns aux autres, ne donner trêves, mais

chevaucher, aller, venir et estre à arme en guerre et forfaire les uns

aux autres_... À ces demandes insolentes et absurdes, le roi répond

seulement: «_Nous ferons voir les registres de monseigneur saint Loys

et tailler ausdits nobles deus bonnes personnes, tiels comme il nous

nommerons de nostre conseil, pour savoir et enquérir diligemment la

vérité dudit article_...»

La réponse était assez adroite. Ils demandaient tous qu'on revînt _aux

bonnes coutumes de saint Louis_; ils oubliaient que saint Louis

s'était efforcé d'empêcher les guerres privées. Mais par ce nom de

saint Louis ils n'entendaient autre chose que la vieille indépendance

féodale, le contraire du gouvernement quasi-légal, vénal et tracassier

de Philippe le Bel.

Les grands détruisaient pièce à pièce tout ce gouvernement du feu

roi. Mais ils ne le croyaient pas mort tant qu'ils n'avaient pas fait

périr son _Alter ego_, son _maire du palais_, Enguerrand de Marigny,

qui, dans les dernières années, avait été _coadjuteur et recteur du

royaume_, qui s'était laissé dresser une statue au Palais à côté de

celle du roi. Son vrai nom était Le Portier; mais il acheta avec une

terre le nom de Marigny. Ce Normand, personnage _gracieux et

cauteleux_[174], mais apparemment non moins silencieux que son maître,

n'a point laissé d'acte; il semble qu'il n'ait écrit ni parlé. Il fit

condamner les Templiers par son frère, qu'il avait fait tout exprès

archevêque de Sens. Il eut sans doute la part principale aux affaires

du roi avec les papes; mais il s'y prit si bien qu'il passa pour avoir

laissé Clément V échapper de Poitiers[175]. Le pape lui en sut gré

probablement; et, d'autre part, il put faire croire au roi que le pape

lui serait plus utile à Avignon, dans une apparente indépendance, que

dans une captivité qui eût révolté le monde chrétien.

[Note 174: «Gratiosus, cautus et sapiens.» Cont. G.

de Nangis.]

[Note 175: Ses ennemis l'en accusèrent.--On disait

encore qu'il avait, pour de l'argent, procuré une

trêve au comte de Flandre.]

Ce fut au Temple, au lieu même où Marigny avait installé son maître

pour dépouiller les Templiers, que le jeune roi Louis vint entendre

l'accusation solennelle portée contre Marigny[176]. L'accusateur était

le frère de Philippe le Bel, ce violent Charles de Valois, homme

remuant et médiocre qui se portait pour chef des barons. Né si près

du trône de France, il avait couru toute la chrétienté pour en trouver

un autre, tandis qu'un petit chevalier de Normandie régnait à côté de

Philippe le Bel. Il ne faut pas s'étonner s'il était enragé d'envie.

[Note 176: Les modernes ont ajouté beaucoup de

circonstances sur la rupture de Charles de Valois

et de Marigny, un démenti, un soufflet, etc.]

Il n'eût pas été difficile à Marigny de se défendre, si l'on eût voulu

l'entendre. Il n'avait rien fait, sinon d'être la pensée, la

conscience de Philippe le Bel. C'était pour le jeune roi comme s'il

eût jugé l'âme de son père. Aussi voulait-il seulement éloigner

Marigny, le reléguer dans l'île de Chypre, et le rappeler plus tard.

Pour le perdre, il fallut que Charles de Valois eût recours à la

grande accusation du temps, dont personne ne se tirait. On découvrit,

ou l'on supposa, que la femme ou la soeur de Marigny, pour provoquer

sa délivrance ou maléficier le roi, avait fait faire, par un Jacques

de Lor, certaines petites figures: «Ledit Jacques, jeté en prison, se

pend de désespoir, et ensuite sa femme et les soeurs d'Enguerrand sont

mises en prison; et Enguerrand lui-même, jugé en présence des

chevaliers, est pendu à Paris au gibet des voleurs. Cependant il ne

reconnut rien des susdits maléfices, et dit seulement que pour les

exactions et les altérations de monnaie, il n'en avait point été le

seul auteur... C'est pourquoi sa mort, dont beaucoup ne conçurent

point entièrement les causes, fut matière à grande admiration et

stupeur.»

«Pierre de Latilly, évêque de Châlons, soupçonné de la mort du roi de

France Philippe et de son prédécesseur, fut, par ordre du roi, retenu

en prison au nom de l'archevêque de Reims. Raoul de Presles, avocat

général (advocatus præcipuus) au Parlement, également suspect et

retenu pour semblable soupçon, fut enfermé dans la prison de

Sainte-Geneviève à Paris, et torturé par divers supplices. Comme on ne

pouvait arracher de sa bouche aucun aveu sur les crimes dont on le

chargeait, quoiqu'il eût enduré les tourments les plus divers et les

plus douloureux, on finit par le laisser aller; grande partie de ses

biens, tant meubles qu'immeubles, ayant été ou donnés, ou perdus, ou

pillés[177].»

[Note 177: Il y eut trois Raoul de Presles; le

premier, qui déposa en 1309 contre les Templiers,

fut impliqué dans l'affaire de Pierre de Latilly,

et recouvra la liberté en perdant ses biens. Louis

le Hutin en eut des remords; par son testament, il

ordonna qu'on lui rendît _comme de raison_ tout ce

qu'on lui avait pris. Philippe le Long et Charles

le Bel l'anoblirent pour ses bons services. Le

second Raoul n'est connu que par un faux, et aussi

par un bâtard qu'il eut en prison. Ce bâtard est le

plus illustre des Raoul. En 1365, il se fit

connaître de Charles V par une allégorie, intitulée

_la Muse_. Il fut chargé par ce prince de traduire

la Cité de Dieu, et paraît n'avoir pas été étranger

à la composition du Songe du Vergier.]

Ce n'était rien d'avoir pendu Marigny, emprisonné Raoul de Presles,

ruiné Nogaret, comme ils firent plus tard. Le légiste était plus

vivace que les barons ne supposaient. Marigny renaît à chaque règne,

et toujours on le tue en vain. Le vieux système, ébranlé par

secousses, écrase chaque fois un ennemi. Il n'en est pas plus fort.

Toute l'histoire de ce temps est dans le combat à mort du légiste et

du baron.

Chaque avénement se présente comme une restauration des _bons vieux_

us de saint Louis, comme une expiation du règne passé. Le nouveau

roi, compagnon et ami des princes et des barons, commence comme

premier baron, comme _bon et rude justicier_, à faire pendre les

meilleurs serviteurs de son prédécesseur. Une grande potence est

dressée; le peuple y suit de ses huées l'homme du peuple, l'homme du

roi, le pauvre roi roturier qui porte à chaque règne les péchés de la

royauté. Après saint Louis, le barbier La Brosse; après Philippe le

Bel, Marigny; après Philippe le Long, Gérard Guecte; après Charles le

Bel, le trésorier Remy... Il meurt illégalement, mais non injustement.

Il meurt souillé des violences d'un système imparfait où le mal domine

encore le bien. Mais en mourant il laisse à la royauté qui le frappe

ses instruments de puissance, au peuple qui le maudit des institutions

d'ordre et de paix.

Peu d'années s'étaient écoulées, que le corps de Marigny fut

respectueusement descendu de Montfaucon et reçut la sépulture

chrétienne. Louis le Hutin légua dix mille livres aux fils de Marigny.

Charles de Valois, dans sa dernière maladie, crut devoir, pour le bien

de son âme, réhabiliter sa victime. Il fit distribuer de grandes

aumônes, en recommandant de dire aux pauvres: «Priez Dieu pour

Monseigneur Enguerrand de Marigny et pour Monseigneur Charles de

Valois».

La meilleure vengeance de Marigny, c'est que la royauté, si forte sous

lui, tomba après lui dans la plus déplorable faiblesse. Louis le

Hutin, ayant besoin d'argent pour la guerre de Flandre, traita comme

d'égal à égal avec la ville de Paris. Les nobles de Champagne et de

Picardie se hâtèrent de profiter du droit de guerre privée qu'ils

venaient de reconquérir, et firent la guerre à la comtesse d'Artois,

sans s'inquiéter du jugement du roi qui lui avait adjugé ce fief. Tous

les barons s'étaient remis à battre monnaie. Charles de Valois, oncle

du roi, leur en donnait l'exemple. Mais au lieu d'en frapper seulement

pour leurs terres, conformément aux ordonnances de Philippe le Hardi

et de Philippe le Bel, ils faisaient la fausse monnaie en grand et lui

donnaient cours par tout le royaume.

Il fallut bien alors que le roi se réveillât et revînt au gouvernement

de Marigny et de Philippe le Bel. Il décria les monnaies des barons

(19 novembre 1315) et ordonna qu'elles n'auraient cours que chez

eux[178]. Il fixa les rapports de la monnaie royale avec treize

monnaies différentes que trente et un évêques ou barons avaient droit

de frapper sur leurs terres. Quatre-vingts seigneurs avaient eu ce

droit du temps de saint Louis.

[Note 178: «Nous qui avons oie la grande complainte

de nostre pueble du royaume de France, qui nous a

montré comment par les monoies faites hors de

nostre royaume et contrefaites à nos coings, et aus

coings de nos barons, et par les monoies aussi de

nos dits barons lesquelles monoies toutes ne sont

pas du poids de la loy ne du coing anciens ne

convenables, nos subgiez et nostre pueble sont

domagiés en moult de manières et de ceuz souvent

grossement... Ordenons, etc.» Ord., I,

609-6.--Ord., I, 615 et suiv.]

Le jeune roi féodal, humanisé par le besoin d'argent, ne dédaigna pas

de traiter avec les serfs et avec les juifs. La fameuse ordonnance de

Louis le Hutin, pour l'affranchissement des serfs de ses domaines, est

entièrement conforme à celle de Philippe le Bel pour le Valois, que

nous avons citée. «Comme selon le droit de nature chacun doit naistre

franc; et par aucuns usages et coustumes, qui de grant ancienneté ont

esté entroduites et gardées jusques cy en nostre royaume, et par

avanture, pour le meffet de leurs prédécesseurs, moult de personnes de

nostre commun pueple, soient encheües en lien de servitudes et de

diverses conditions, qui moult nous desplaît: Nous considérants que

nostre royaume est dit, et nommé le royaume des Francs, et voullants

que la chose en vérité soit accordant au nom, et que la condition des

gents amende de nous et la venue de nostre nouvel gouvernement; par

délibération de nostre grant conseil avons ordené et ordenons, que

generaument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir

à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à

franchises, et à tous ceus qui de origine, ou ancienneté, ou de nouvel

par mariage, ou par residence de lieus de serve condition, sont

encheües, ou pourroient eschoir ou lien de servitudes, franchise soit

donnée à bonnes et convenables conditions[179].»

[Note 179: Ord., I, p. 583.]

Il est curieux de voir le fils de Philippe le Bel vanter aux serfs la

liberté. Mais c'est peine perdue. Le marchand a beau enfler la voix et

grossir le mérite de sa marchandise, les pauvres serfs n'en veulent

pas. Ils étaient trop pauvres, trop humbles, trop courbés vers la

terre. S'ils avaient enfoui dans cette terre quelque mauvaise pièce de

monnaie, ils n'avaient garde de l'en tirer pour acheter un parchemin.

En vain le roi se fâche de les voir méconnaître une telle grâce. Il

finit par ordonner aux commissaires, chargés de l'affranchissement,

d'estimer les biens des serfs qui aimeraient mieux «demeurer en la

chetivité de servitude,» et les taxent «si suffisamment et si

grandement, comme la condition et richesse des personnes pourront

bonnement souffrir et la nécessité de notre guerre le requiert.»

C'est toutefois un grand spectacle de voir prononcer du haut du trône

la proclamation du droit imprescriptible de tout homme à la liberté.

Les serfs n'achètent pas, mais ils se souviendront et de cette leçon

royale, et du dangereux appel qu'elle contient contre les

seigneurs[180].

[Note 180: À la fin de son règne si court, Louis

semble devenu l'ennemi des barons. Jamais Philippe

le Bel ne leur fit réponse plus sèche et, ce

semble, plus dérisoire que celle de son fils aux

nobles de Champagne (1er décembre 1315). Ils

demandaient qu'on leur expliquât ce mot vague de

_Cas royaux_, au moyen duquel les juges du roi

appelaient à eux toute affaire qu'ils voulaient. Le

roi répond: «Nous les avons éclaircis en cette

manière. C'est assavoir que la Royal Majesté est

entendüe, ès cas qui de droit, ou de ancienne

coutume, püent et doient appartenir à souverain

Prince et à nul autre.» Ord., I, 606.]

* * * * *

Le règne court et obscur de Philippe le Long n'est guère moins

important pour le droit public de la France que celui même de Philippe

le Bel.

D'abord son avénement à la couronne tranche une grande question. Louis

le Hutin laissant sa femme enceinte, son frère Philippe est régent et

curateur au ventre. L'enfant meurt en naissant, Philippe se fait roi

au préjudice d'une fille de son frère. La chose semblait d'autant

plus surprenante que Philippe le Bel avait soutenu le droit des femmes

dans les successions de Franche-Comté et d'Artois. Les barons auraient

voulu que les filles fussent exclues des fiefs et qu'elles

succédassent à la couronne de France; leur chef, Charles de Valois,

favorisait sa petite-nièce contre Philippe son neveu[181].

[Note 181: «N'étant revenu à Paris qu'un mois après

la mort de Louis X, il trouva son oncle, le comte

de Valois, à la tête d'un parti prêt à lui disputer

la régence. La bourgeoisie de Paris prit les armes

sous la conduite de Gaucher de Châtillon, et chassa

les soldats du comte de Valois, qui s'étaient déjà

emparés du Louvre.» Félibien.]

Philippe assembla les États, et gagna sa cause, qui au fond était

bonne, par des raisons absurdes. Il allégua en sa faveur la vieille

loi allemande des Francs qui excluait les filles _de la terre

salique_. Il soutint que la couronne de France était un trop noble

fief pour _tomber en quenouille_, argument féodal dont l'effet fut

pourtant de ruiner la féodalité. Tandis que le progrès de l'équité

civile, l'introduction du droit romain, ouvraient les successions aux

filles, que les fiefs devenaient féminins et passaient de famille en

famille, la couronne ne sortit point de la même maison, immuable au

milieu de la mobilité universelle. La maison de France recevait du

dehors la femme, l'élément mobile et variable, mais elle conservait

dans la série des mâles l'élément fixe de la famille, l'identité du

pater-familias. La femme change de nom et de pénates. L'homme habitant

la demeure des aïeux, reproduisant leur nom, est porté à suivre leurs

errements. Cette transmission invariable de la couronne dans la ligne

masculine a donné plus de suite à la politique de nos rois; elle a

balancé utilement la légèreté de notre oublieuse nation.

En repoussant ainsi le droit des filles au moment même où il

triomphait peu à peu dans les fiefs, la couronne prenait ce caractère,

de recevoir toujours sans donner jamais. À la même époque, une

révocation hardie de toute donation depuis saint Louis[182], semble

contenir le principe de l'inaliénabilité du domaine. Malheureusement

l'esprit féodal, qui reprit force sous les Valois à la faveur des

guerres, provoqua de funestes créations d'apanages, et fonda au profit

des branches diverses de la famille royale une féodalité princière

aussi embarrassante pour Charles VI et Louis XI, que l'autre l'avait

été pour Philippe le Bel.

[Note 182: Le roi révoque spécialement les dons

faits à Guillaume Flotte, Nogaret, Plasian et

quelques autres. Ord., I, 667.]

Cette succession contestée, cette malveillance des seigneurs, jette

Philippe le Long dans les voies de Philippe le Bel. Il flatte les

villes, Paris, l'Université surtout, la grande puissance de Paris. Il

se fait jurer fidélité par les nobles, _en présence des maîtres de

l'Université qui approuvent_[183]. Il veut que ses bonnes villes

soient _garnies d'armures_; que les bourgeois aient des armes _en lieu

sûr_; il leur nomme un capitaine _en chaque baillie ou contrée_ (1316,

12 mars). Senlis, Amiens et le Vermandois, Caen, Rouen, Gisors, le

Cotentin et le pays de Caux, Orléans, Sens et Troyes, sont

spécialement désignés.

[Note 183: Cont. G. de Nang.]

Philippe le Long aurait voulu (dans un but, il est vrai, fiscal)

établir l'uniformité de mesures et de monnaies; mais ce grand pas ne

pouvait pas se faire encore[184].

[Note 184: «Le roi avait commencé à régler qu'on ne

se servirait dans son royaume que d'une mesure

uniforme pour le vin, le blé et toutes

marchandises; mais, prévenu par une maladie, il ne

put accomplir l'oeuvre qu'il avait commencée. Ledit

roi proposa aussi que, dans tout le royaume, toutes

les monnaies fussent réduites à une seule; et comme

l'exécution d'un si grand projet exigeait de grands

frais, séduit, dit-on, par de faux conseils, il

avait résolu d'extorquer de tous ses sujets la

cinquième partie de leur bien. Il envoya donc pour

cette affaire des députés en différents pays; mais

les prélats et les grands, qui avaient depuis

longtemps le droit de faire différentes monnaies,

selon les diversités des lieux et l'exigence des

hommes, ainsi que les communautés des bonnes villes

du royaume, n'ayant pas consenti à ce projet, les

députés revinrent vers leur maître sans avoir

réussi dans leur négociation.» Cont. G. de Nang.,

79.]

Il fait quelques efforts pour régulariser un peu la comptabilité. Les

receveurs doivent, toute dépense payée, envoyer le reste au Trésor du

roi, mais secrètement, _et sans que personne sache l'heure ni le

jour_. Les baillis et sénéchaux doivent venir compter tous les ans à

Paris. Les trésoriers compteront deux fois l'année. L'on spécifiera en

quelle monnaie se font les payements. Les _jugeurs_ des comptes

jugeront de suite... _Et le roi saura combien il a à recevoir._

Parmi les règlements de finance, nous trouvons cet article: «_Tous

gages des chastiaux_ qui ne sont en frontière, _cessent_ du tout

des-ores-en-avant[185].» Ce mot contient un fait immense. La paix

intérieure commence pour la France, au moins jusqu'aux guerres des

Anglais.

[Note 185: Ord., I, 713-4, 629, 639.--Ord., I, p.

660 (27).--Ord., I, 728-731.--Ord., I, 702.]

La garantie de cette paix intérieure, c'est l'organisation d'un fort

pouvoir judiciaire. Le Parlement se constitue. Une ordonnance

détermine dans quelle proportion les clercs et les laïques doivent y

entrer; la majorité est assurée aux laïques.

Quant aux conseillers étrangers aux corps et appelés temporairement,

Philippe le Long répète l'exclusion déjà prononcée, contre les

prélats, par Philippe le Bel: «Il n'aura nulz Prélaz députez au

Parlement, _car le Roy fait conscience de eus empeschier au

gouvernement de leur experituautez_.»

Si l'on veut savoir avec quelle vigueur agissait le Parlement de

Paris, il faut lire, dans le continuateur de Nangis, l'histoire de

Jordan de Lille, «seigneur gascon fameux par sa haute naissance, mais

ignoble par ses brigandages...» Il n'en avait pas moins obtenu la

nièce du pape, et par le pape le pardon du roi. Il n'en usa que «pour

accumuler les crimes, meurtres et viols, nourrissant des bandes

d'assassins, ami des brigands, rebelle au roi». Il aurait peut-être

échappé encore.

Un homme du roi était venu le trouver; il le tua du bâton même où il

portait les armes du roi, insigne de son ministère. Appelé en

jugement, il vint à Paris suivi d'un brillant cortége de comtes et de

barons des plus nobles d'Aquitaine... Il n'en fut pas moins jeté dans

les prisons du Châtelet, condamné à mort par les Maîtres du Parlement,

et, la veille de la Trinité, traîné à la queue des chevaux et pendu

au commun patibulaire[186].»

[Note 186: Contin. G. de Nang.]

Le Parlement, qui défend si vigoureusement l'honneur du roi, est

lui-même un vrai roi sous le rapport judiciaire. Il porte le costume

royal, la longue robe, la pourpre et l'hermine. Ce n'est pas, comme il

semble, l'ombre, l'effigie du roi; c'est plutôt sa pensée, sa volonté

constante, immuable et vraiment royale. Le roi veut que la justice

suive son cours: «Non contrestant toutes concessions, ordonnances, et

lettres royaux à ce contraire.» Ainsi le roi se défie du roi; il se

reconnaît mieux en son Parlement qu'en lui-même. Il distingue en lui

un double caractère; il se sent roi, et il se sent homme, et le roi

ordonne de désobéir à l'homme.

Beaucoup de textes d'ordonnances en ce sens honorent la sagesse des

conseillers qui les dictèrent. Le roi cherche à mettre une barrière à

sa libéralité. Il exprime la crainte que l'on n'arrache des dons

excessifs à sa faiblesse, à son inattention; que pendant qu'il dort ou

repose, le privilége et l'usurpation ne soient que trop bien

éveillés[187].

[Note 187: V. au 1er vol. de cette histoire, p. 264

et suiv., la concession de Clovis à saint

Remi.--Voy. aussi la Légende dorée, c.

142.--Origines du droit, p. 79-80: «En l'an 676,

Dagobert ayant donné à saint Florent la ville où il

demeurait et ses dépendances, le saint vint prier

le roi de lui faire savoir combien il avait en long

et en large. «Tout ce que tu auras chevauché sur

ton petit âne pendant que je me baignerai et que je

mettrai mes habits, tu l'auras en propre.» Or saint

Florent savait fort bien le temps que le roi

passait au bain: aussi il monta en toute hâte sur

son âne et trotta par monts et par vaux mieux et

plus rapidement que ne l'aurait fait à cheval le

meilleur cavalier, et il se trouva encore à l'heure

indiquée chez le roi.» Grimm. 87.]

Ainsi, en 1318, il parle de certains droits féodaux: «... lesquels on

nous demande souvent, et sont de plus grande valeur _que nous ne

croyons_, nous devons être avisés, si quelqu'un nous les

demande[188].»

[Note 188: Ord., I, p. 661 (39).--Ord., I, 713

(9).]

Ailleurs, il recommande aux receveurs de _n'avertir_ personne des

recettes extraordinaires, ou «aventures qui nous échoiront, _à ce que

nous ne puissions être requis de les donner_.»

Ces aveux de faiblesse et d'ignorance que les conseillers du roi lui

faisaient faire, pour être si naïfs, n'en sont pas moins respectables.

Il semble que la royauté nouvelle, devenue tout d'un coup la

providence d'un peuple, sente la disproportion de ses moyens et de ses

devoirs. Ce contraste se marque d'une manière bizarre dans

l'ordonnance de Philippe le Long: Sur le gouvernement de son hostel et

le bien de son royaume. Il établit d'abord dans un noble préambule que

Messire Dieu a institué les rois sur la terre, pour que bien ordonnés

en leurs personnes, ils ordonnent et gouvernent dûment leur royaume.

Il annonce ensuite qu'il entend la messe tous les matins, et défend

qu'on l'interrompe pendant la messe pour lui présenter des requêtes.

Nulle personne ne pourra lui parler à la chapelle: «Si ce n'estoit

notre confesseur, lequel pourra parler à nous des choses qui

toucheront notre conscience.» Il pourvoit ensuite à la garde de sa

personne royale: «Que nulle personne mescongüe, ne garçon de petit

estat, ne entrent en notre garde-robe, ne mettent main, ne soient à

nostre lit faire, et qu'on n'i soffre mettre draps estrangers.» La

terreur des empoisonnements et des maléfices est un trait de cette

époque.

Après ces détails de ménage viennent des règlements sur le conseil, le

trésor, le domaine, etc. L'État apparaît ici comme un simple apanage

royal, le royaume comme un accessoire de l'_Hostel_[189].--On sent

partout la petite sagesse des _gens du roi_, cette honnêteté

bourgeoise, exacte et scrupuleuse dans le menu, flexible dans le

grand. Nul doute que cette ordonnance ne nous donne l'idéal de la

royauté, selon les gens de robe, le modèle qu'ils présentaient au roi

féodal pour en faire un vrai roi comme ils le concevaient.

[Note 189: «Que pour les dons outragens qui ont

esté faiz ça en arrières, par nos prédécesseurs, li

domaine dou royaume sont moult apetitié. Nous qui

désirons moult l'accroissement et le bon estat de

notre Royaume et de nos subgiez, nous entendons

dores en ayant garder de tels dons, au plus que

nous pourrons bonement, et défendons que nul ne

nous ose faire supplication de faire dons à

héritage, se ce n'est en la présence de notre grand

conseil.» Ord., I, 670 (6).]

* * * * *

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 9 / 23 段