dépositions les plus graves contre les Templiers sont celles des
prêtres[127]. Nul doute que le pouvoir d'absoudre, qu'usurpaient les
chefs de l'ordre, ne leur ait fait des ecclésiastiques d'irréconciliables
ennemis[128].
[Note 127: Et aussi, je crois, des frères servants.
La plupart des deux cents témoins interrogés par la
commission pontificale sont qualifiés _servants_,
servientes.]
[Note 128: C'est un des faits qui par l'accord de
tous les témoignages avait été placé en Angleterre
dans la catégorie des points irrécusables.
«Articuli qui videbantur probati.»
Tantôt les chefs renvoyaient à absoudre au frère
chapelain, sans confession: «Præcipit fratri
capellano eum absolvere a peccatis suis quamvis
frater capellanus eam confessionem non audierat,»
p. 377, col. 2, 367.
Tantôt ils les absolvaient eux-mêmes, quoique
laïcs:... «Quod et credebant et licebatur eis quod
magnus magister ordinis poterat eos absolvere a
peccatis suis. Item quod visitator. Item quod
præceptores quorum multi erant laici,» 358, 22
test. «Quod... templarii laici suos homines
absolvebant.» Concil. Brit., II, 360.
«Quod facit generalem absolutionem de peccatis quæ
nolunt confiteri propter erubescentiam carnis...
quod credebant quod de peccatis capitulo
recognitis, de quibus ibidem fuerat absolutio non
oportebat confiteri sacerdoti... quod de mortalibus
non debebant confiteri nisi in capitulo, et de
venialibus tantum sacerdoti» (5 testes) 358, col.
1.
Même accord dans les dépositions des templiers
d'Écosse: «Inferiores clerici vel laïci possunt
absolvere fratres sibi subditos,» p. 381, col. 1,
premier témoin. De même le 41e témoin. Conc. Brit.
14, p. 382.]
Quelle fut sur les hommes d'alors l'impression de ce grand suicide de
l'Église, les inconsolables tristesses de Dante le disent assez. Tout
ce qu'on avait cru ou révéré, papauté, chevalerie, croisade, tout
semblait finir.
Le moyen âge est déjà une seconde antiquité qu'il faut avec Dante
chercher chez les morts. Le dernier poète de l'âge symbolique[129]
vit assez pour pouvoir lire la prosaïque allégorie du Roman de la
Rose. L'allégorie tue le symbole, la prose la poésie.
[Note 129: M. Fauriel a fort bien établi que le
grand poète théologien ne fut jamais populaire en
Italie. Les Italiens du XIVe siècle, hommes
d'affaires, et qui succédaient aux Juifs, furent
antidantesques.]
CHAPITRE V
SUITE DU RÈGNE DE PHILIPPE LE BEL
--SES TROIS FILS--PROCÈS--INSTITUTIONS
1314-1328
La fin du procès du Temple fut le commencement de vingt autres. Les
premières années du XIVe siècle ne sont qu'un long procès. Ces
hideuses tragédies avaient troublé les imaginations, effarouché les
âmes. Il y eut comme une épidémie de crimes. Des supplices atroces,
obscènes, qui étaient eux-mêmes des crimes, les punissaient et les
provoquaient.
Mais les crimes eussent-ils manqué, ce gouvernement de robe longue,
de _jugeurs_, ne pouvait s'arrêter aisément, une fois en train de
juger. L'humeur militante des gens du roi, si terriblement éveillée
par leurs campagnes contre Boniface et contre le Temple, ne pouvait
plus se passer de guerre. Leur guerre, leur passion, c'était un grand
procès, un grand et terrible procès, des crimes affreux, étranges,
punis dignement par de grands supplices. Rien n'y manquait, si le
coupable était un personnage. Le populaire apprenait alors à révérer
la robe; le bourgeois enseignait à ses enfants à ôter le chaperon
devant Messires, à s'écarter devant leur mule, lorsqu'au soir, par les
petites rues de la Cité, ils revenaient attardés de quelque fameux
jugement[130].
[Note 130: V. la mort du président Minart.]
Les accusations vinrent en foule; ils n'eurent point à se plaindre:
empoisonnements, adultères, faux, sorcellerie surtout. Cette dernière
était mêlée à toutes; elle en faisait l'attrait et l'horreur. Le juge
frissonnait sur son siége lorsqu'il apportait au tribunal les pièces
de conviction, philtres, amulettes, crapauds, chats noirs, images
percées d'aiguilles... Il y avait en ces causes une violente
curiosité, un âcre plaisir de vengeance et de peur. On ne s'en
rassasiait pas. Plus on brûlait, plus il en venait.
On croirait volontiers que ce temps est le règne du Diable, n'étaient
les belles ordonnances, qui y apparaissent par intervalles, et y font
comme la part de Dieu... L'homme est violemment disputé par les deux
puissances. On croit assister au drame de Bartole: l'homme par-devant
Jésus, le Diable demandeur, la Vierge défendeur. Le Diable réclame
l'homme comme sa chose, _alléguant la longue possession_. La Vierge
prouve qu'il n'y a pas _prescription_, et montre que l'autre abuse des
textes[131].
[Note 131: Rien de plus fréquent dans les
hagiographes que cette lutte pour l'âme convertie,
ou plutôt ce procès simulé où le Diable vient
malgré lui rendre témoignage à la puissance du
repentir.--On connaît la fameuse légende de
Dagobert. César d'Heisterbach cite une pareille
histoire d'un usurier converti. Que le débat fût
visible ou non, c'était toujours la formule: «Si
quis decedat contritus et confessus, licet non
satisfecerit de peccatis confessis, tamen boni
angeli confortant ipsum contra incursum dæmonum,
dicentes... Quibus maligni spiritus... Mox advenit
Virgo Maria alloquens dæmones..., etc.» Herm. Corn.
chr. ap. Eccard. m. ævi, t. II, p. 11.]
La Vierge a forte partie à cette époque. Le Diable est lui-même du
siècle; il en réunit les caractères, les mauvaises industries. Il
tient du juif et de l'alchimiste, du scolastique et du légiste.
La diablerie, comme science, avait dès lors peu de progrès à faire.
Elle se formait comme art. La démonologie enfantait la sorcellerie. Il
ne suffisait pas de pouvoir distinguer et classer des légions de
diables, d'en savoir les noms, les professions, les tempéraments[132];
il fallait apprendre à les faire servir aux usages de l'homme.
Jusque-là on avait étudié les moyens de les chasser; on chercha
désormais ceux de les faire venir. Cet effroyable peuple de tentateurs
s'accrut sans mesure. Chaque clan d'Écosse, chaque grande maison de
France, d'Allemagne, chaque homme presque avait le sien. Ils
accueillaient toutes les demandes secrètes qu'on ne peut faire à Dieu,
écoutaient tout ce qu'on n'ose dire[133]... On les trouvait
partout[134]. Leur vol de chauve-souris obscurcissait presque la
lumière et le jour de Dieu. On les avait vus enlever en plein jour un
homme qui venait de communier, et qui se faisait garder par ses amis,
cierges allumés[135].
[Note 132: «Agnei, lucifugi, etc.» M. Psellus. Cet
auteur byzantin est du XIe siècle. Édid. Gaulminus.
1615, in-12.--Bodin, dans son livre De Præstigiis,
imprimé à Bâle, 1578, a dressé l'inventaire de la
monarchie diabolique avec les noms et surnoms de 72
princes et de 7,405,926 diables.]
[Note 133: La sorcellerie naît surtout des misères
de ce temps si manichéen. Des monastères elle avait
passé dans les campagnes. Voir sur le Diable, l'An
1000, tome II; sur les sorcières, Renaissance,
Introduction; sur le sabbat au moyen âge, tome XI
de cette histoire, ch. XVII et XVIII. Le sabbat au
moyen âge est une révolte nocturne de serfs contre
le Dieu du prêtre et du seigneur, (1860.)]
[Note 134: Plusieurs furent accusés d'en avoir
vendu en bouteilles. «Plût à Dieu, dit sérieusement
Leloyer, que cette denrée fût moins commune dans le
commerce!»]
[Note 135: Mém. de Luther, t. III.]
Le premier de ces vilains procès de sorcelleries, où il n'y avait des
deux côtés que malhonnêtes gens, est celui de Guichard, évêque de
Troyes, accusé d'avoir, par engin et maléfice, procuré la mort de la
femme de Philippe le Bel. Cette mauvaise femme, qui avait recommandé
l'égorgement des Flamands (voyez plus haut), est celle aussi qui,
selon une tradition plus célèbre que sûre, se faisait amener, la nuit,
des étudiants à la tour de Nesle, pour les faire jeter à l'eau quand
elle s'en était servie. Reine de son chef pour la Navarre, comtesse de
Champagne, elle en voulait à l'évêque, qui pour finance avait sauvé un
homme qu'elle haïssait. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour ruiner
Guichard. D'abord, elle l'avait fait chasser du conseil et forcé de
résider en Champagne. Puis elle avait dit qu'elle perdrait son comté
de Champagne, ou lui son évêché. Elle le poursuivait pour je ne sais
quelle restitution. Guichard demanda d'abord à une sorcière un moyen
de se faire aimer de la reine, puis un moyen de la faire mourir. Il
alla, dit-on, la nuit chez un ermite pour maléficier la reine et
l'_envoûter_. On fit une reine de cire, avec l'assistance d'une
sage-femme; on la baptisa Jeanne, avec parrain et marraine, et on la
piqua d'aiguilles. Cependant la vraie Jeanne ne mourait pas. L'évêque
revint plus d'une fois à l'ermitage, espérant s'y mieux prendre.
L'ermite eut peur, se sauva et dit tout. La reine mourut peu après.
Mais soit qu'on ne pût rien prouver, soit que Guichard eût trop d'amis
en cour, son affaire traîna. On le retint en prison[136].
[Note 136: La dénonciation avait été d'autant mieux
accueillie que Guichard passait pour être fils d'un
démon, d'un incube. _Archives, section hist._ J.
433.]
Le Diable, entre autres métiers, faisait celui d'entremetteur. Un
moine, dit-on, trouva moyen par lui de salir toute la maison de
Philippe le Bel. Les trois princesses ses belles-filles, épouses de
ses trois fils, furent dénoncées et saisies[137]. On arrêta en même
temps deux frères, deux chevaliers normands qui étaient attachés au
service des princesses. Ces malheureux avouèrent dans les tortures
que, depuis trois ans, ils péchaient avec leurs jeunes maîtresses «et
même dans les plus saints jours[138].» La pieuse confiance du moyen
âge, qui ne craignait pas d'enfermer une grande dame avec ses
chevaliers dans l'enceinte d'un château, d'une étroite tour, le
vasselage qui faisait aux jeunes hommes un devoir féodal des soins les
plus doux, était une dangereuse épreuve pour la nature humaine, quand
la religion faiblissait[139]. Le Petit Jehan de Saintré, ce conte ou
cette histoire du temps de Charles VI, ne dit que trop bien tout cela.
[Note 137: Marguerite, fille du duc de Bourgogne;
Jeanne et Blanche, filles du comte de Bourgogne
(Franche-Comté). «Mulierculis... adhuc ætate
juvenculis.» Contin. G. de Nangis.]
[Note 138: «Pluribus locis et temporibus
sacrosanctis.»]
[Note 139: Jean de Meung Clopinel, qui, dit-on, par
ordre de Philippe le Bel, allongea de dix-huit
mille vers le trop long Roman de la Rose, exprime
brutalement ce qu'il pense des dames de ce siècle.
On conte que ces dames, pour venger leur réputation
d'honneur et de modestie, attendirent le poète,
verges en main, et qu'elles voulaient le fouetter.
Il aurait échappé en demandant pour grâce unique
que la plus outragée frappât la première.--«Prudes
femmes par saint Denis. Autant en est que de
Phénix, etc.»--Lui-même au reste avait pris soin de
les justifier par les doctrines qu'il prêche dans
son livre. Ce n'est pas moins que la communauté des
femmes:
Car nature n'est pas si sotte...
Ains vous a fait, beau fils, n'en doubtes,
Toutes pour tous, et tous pour toutes,
Chascune pour chascun commune
Et chascun commun pour chascune.
Roman de la Rose, V, 14, 653. Éd. 1725-7.
Cet insipide ouvrage, qui n'a pour lui que le
jargon de la galanterie du temps, et l'obscénité de
la fin, semble la profession de foi du sensualisme
grossier qui règne au XIVe siècle. Jean Molinet l'a
_moralisé_ et mis en prose.]
Que la faute fût réelle ou non, la punition fut atroce. Les deux
chevaliers, amenés sur la place du Martroi, près l'orme Saint-Gervais,
y furent écorchés vifs, châtrés, décapités, pendus par les aisselles.
De même que les prêtres cherchaient, pour venger Dieu, des supplices
infinis, le roi, ce nouveau dieu du monde, ne trouvait point de peines
assez grandes pour satisfaire à sa majesté outragée. Deux victimes ne
suffirent pas. On chercha des complices. On prit un huissier du
palais, puis une foule d'autres, hommes ou femmes, nobles ou
roturiers; les uns furent jetés à la Seine, les autres mis à mort
secrètement.
Des trois princesses, une seule échappa. Philippe le Long, son mari,
n'avait garde de la trouver coupable; il lui aurait fallu rendre la
Franche-Comté qu'elle lui avait apportée en dot. Pour les deux autres,
Marguerite et Blanche, épouses de Louis le Hutin et de Charles le Bel,
elles furent honteusement tondues et jetées dans un château fort.
Louis, à son avénement fit étrangler la sienne (15 avril 1315), afin
de pouvoir se remarier. Blanche, restée seule en prison, fut bien plus
malheureuse[140].
[Note 140: Elle fut, dit brutalement le moine
historien, engrossée par son geôlier ou par
d'autres.--D'après ce qu'on sait des princes de ce
temps, on croirait aisément que la pauvre créature,
dont la première faiblesse n'était pas bien
prouvée, fut mise à la discrétion d'un homme chargé
de l'avilir.--«Blancha vero carcere remanens, a
serviente quodam ejus custodiæ deputato dicebatur
imprægnata fuisse quam a proprio comite diceretur,
vel ab aliis imprægnata.» Cont. G. de N., p. 70. Il
passe outre avec une cruelle insouciance; peut-être
aussi n'ose-t-il en dire davantage.--Cette horrible
aventure des belles-filles de Philippe le Bel a
peut-être donné lieu, par un malentendu, à la
tradition relative à la femme de ce prince, Jeanne
de Navarre, et à l'hôtel de Nesle. Aucun témoignage
ancien n'appuie cette tradition. Voyez Bayle,
article Buridan. La tradition serait toutefois
moins vraisemblable encore, si l'on voulait, comme
Bayle, l'appliquer à l'une des belles-filles du
roi. Jeunes comme elles l'étaient, elles n'avaient
pas besoin de tels moyens pour trouver des amants.
Quoi qu'il en soit, Jeanne de Navarre paraît avoir
été d'un caractère dur et sanguinaire. (Voyez plus
haut.) Elle était reine de son chef, et pouvait
moins ménager son époux.]
Une fois dans cette voie de crimes, l'essor étant donné aux
imaginations, toute mort passe pour empoisonnement ou maléfice. La
femme du roi est empoisonnée, sa soeur aussi. L'empereur Henri VII le
sera dans l'hostie. Le comte de Flandre manque de l'être par son fils.
Philippe le Bel l'est, dit-on, par ses ministres, par ceux qui
perdaient le plus à sa mort, et non-seulement Philippe, mais son père,
mort trente ans auparavant. On remonterait volontiers plus haut pour
trouver des crimes[141].
[Note 141: Contin. G. de Nangis, ann. 1304, 1308,
1313, 1315, 1320, p. 58, 61, 67, 68, 70, 77, 78.]
Tous ces bruits effrayaient le peuple. Il aurait voulu apaiser Dieu et
faire pénitence. Entre les famines et les banqueroutes des monnaies,
entre les vexations du diable et les supplices du roi, ils s'en
allaient par les villes, pleurant, hurlant, en sales processions de
pénitents tout nus, de flagellants obscènes; mauvaises dévotions qui
menaient au péché.
Tel était le triste état du monde, lorsque Philippe et son pape s'en
allèrent en l'autre chercher leur jugement.
Jacques Molay les avait, dit-on, de son bûcher, ajournés à un an pour
comparaître devant Dieu. Clément partit le premier. Il avait peu
auparavant vu en songe tout son palais en flamme. «Depuis, dit son
biographe, il ne fut plus gai et ne dura guère[142].»
[Note 142: À sa mort, il demeura quelque temps
comme abandonné.--«Gascones qui cum eo steterant,
intenti circa sarcinas, videbantur de sepultura
corporis non curare, quia diu remansit insepultum.»
Baluz., Vit. Pap. Aven., I, p. 22.]
Sept mois après, ce fut le tour de Philippe. Il mourut dans sa maison
de Fontainebleau. Il est enterré[143] dans la petite église d'Avon.
[Note 143: À côté de Monaldeschi.]
Quelques-uns le font mourir à la chasse, renversé par un sanglier.
Dante, avec sa verve de haine, ne trouve pas, pour le dire, de mot
assez bas: «Il mourra d'un coup de couenne, le faux-monnayeur[144]!»
[Note 144: Dante, Paradiso, c. XIX:
Li si vedra in duol, che sopra Senna
Induce, falseggiando la moneta
Quel che morra di colpo di cotenna.
Suivant plusieurs auteurs, il aurait été en effet
tué à la chasse au cerf. «Il veit venir le cerf
vers luy, si sacqua son espée, et ferit son cheval
des esperons, et cuida férir le cerf, et son cheval
le porta encore contre un arbre, de si
grand'roideur, que le bon roy cheut à terre, et fut
moult durement blecé au cueur, et fut porté à
Corbeil. Là, luy agreva sa maladie moult fort...»
Chronique, trad. par Sauvage, p. 110, Lyon, 1572,
in-folio.
«Diuturnâ detentus infirmitate, cujus causa medicis
erat incognita, non solum ipsis, sed et aliis multi
stuporis materiam et admirationis induxit,
præsertim cum infirmitatis aut mortis periculum,
nec pulsus ostenderet nec urina.» Contin. G. de
Nangis, fol. 69.]
Mais l'historien français, contemporain, ne parle point de cet
accident. Il dit que Philippe s'éteignit, sans fièvre, sans mal
visible, au grand étonnement des médecins. Rien n'indiquait qu'il dût
mourir sitôt; il n'avait que quarante-six ans. Cette belle et muette
figure avait paru impassible au milieu de tant d'événements. Se
crut-il secrètement frappé par la malédiction de Boniface ou du grand
maître? ou bien plutôt le fut-il par la confédération des grands du
royaume, qui se forma contre lui l'année même de sa mort? Les barons
et les nobles l'avaient suivi à l'aveugle contre le pape; ils
n'avaient pas fait entendre un mot en faveur de leurs frères, des
cadets de la noblesse; je parle des Templiers. Les atteintes portées à
leurs droits de justice et de monnaie leur firent perdre patience. Au
fond, le roi des légistes, l'ennemi de la féodalité, n'avait pas
d'autre force militaire à lui opposer que la force féodale. C'était un
cercle vicieux d'où il ne pouvait plus sortir. La mort le tira
d'affaire.
Quelle part eut-il réellement aux grands événements de son règne, on
l'ignore. Seulement, on le voit parcourir sans cesse le royaume. Il ne
se fait rien de grand en bien ou en mal, qu'il n'y soit en personne: à
Courtrai et à Mons-en-Puelle (1302, 1304), à Saint-Jean-d'Angély, à
Lyon (1305), à Poitiers et à Vienne (1308, 1313).
Ce prince paraît avoir été rangé et régulier. Nulle trace de dépense
privée. Il comptait avec son trésorier tous les vingt-cinq jours.
Fils d'une Espagnole, élevé par le dominicain Egidio de Rome, de la
maison de Colonna, il eut quelque chose du sombre esprit de saint
Dominique, comme saint Louis la douceur mystique de l'ordre de saint
François. Egidio avait écrit pour son élève un livre _De regimine
principum_, et il n'eut pas de peine à lui inculquer le dogme du droit
illimité des rois[145].
[Note 145: V. S. Ægidii Romani, archiep.
Bituricensis questio De utraque potestate, edidit
Goldastus, Monarchia, II, 95. Un Colonna ne pouvait
qu'inspirer à son élève la haine des papes.]
Philippe s'était fait traduire la Consolation de Boèce, les livres de
Vegèce sur l'art militaire, et les lettres d'Abailard et
d'Héloïse[146]. Les infortunes universitaires et amoureuses du célèbre
professeur, si maltraité des prêtres, étaient un texte populaire au
milieu de cette grande guerre du roi contre le clergé. Philippe le
Bel s'appuyait sur l'Université de Paris[147]; il caressait cette
turbulente république, et elle le soutenait. Tandis que Boniface
cherchait à s'attacher les Mendiants, l'Université les persécutait par
son fameux docteur Jean _Pique-Ane (Pungensasinum[148])_, champion du
roi contre le pape. Au moment où les Templiers furent arrêtés, Nogaret
réunit tout le peuple universitaire au Temple, maîtres et écoliers,
théologiens et _artistes_, pour leur lire l'acte d'accusation. C'était
une force que d'avoir pour soi un tel corps, et dans la capitale.
Aussi le roi ne souffrit pas que Clément V érigeât les écoles
d'Orléans en université, et créât une rivale à son université de
Paris[149].
[Note 146: C'est l'auteur du Roman de la Rose, Jean
de Meung, qui lui avait traduit ces livres.--La
confiance que lui accordait le roi ne l'avait pas
empêché de tracer dans le Roman de la Rose ce rude
tableau de la royauté primitive:
Ung grant villain entre eux esleurent,
Le plus corsu de quanqu'ils furent,
Le plus ossu, et le greigneur,
Et le firent prince et seigneur.
Cil jura que droit leur tiendroit,
Se chacun en droit soy luy livre
Des biens dont il se puisse vivre...
De là vint le commencement
Aux rois et princes terriens
Selon les livres anciens.
Rom. de la Rose, v. 1064.
Il rappelle tous ses titres littéraires dans
l'_Épître liminaire_ qu'il a mise en tête du livre
de la Consolation. «À ta royale Majesté, très-noble
Prince par la Grâce de Dieu, Roy des François
Philippe le Quart; je Jehan de Meung qui jadis au
Romans de la Rose, puisque Jalousie ot mis en
prison Belacueil, ay enseigné la manière du Chastel
prendre, et de la Rose cueillir; et translaté de
latin en françois le livre de Vegèce de chevalerie,
et le livre des merveilles de Hirlande: et le livre
des Épistres de Pierre Abeillard et Héloïse sa
femme: et le livre d'Aclred, de spirituelle amitié:
envoyé ores Boëce de Consolation, que j'ai
translaté en françois, jaçoit ce qu'entendes bien
latin.»]
[Note 147: «En celle année s'esmeut
grand'dissension en les Recteur, maistres et
escholiers de l'Université de Paris, et le prévost
dudit lieu; parce que ledit prévost avoit fait
pendre un clerc de ladite Université. Adonc cessa
la lecture de toutes facultez, jusques à tant que
ledit prévost l'amenda, et répara grandement
l'offense, et entre autres choses fut condamné
ledit prévost à le dépendre et le baiser. Et
convint que ledit prévost allast en Avignon vers le
pape, pour soy faire absoudre.» 1285. Nicolas
Gilles.]
[Note 148: Bulæus, IV, 70. Voyez dans Goldast., II,
108, Johannis de Parisiis Tractatus de potestate
regia et papali.]
[Note 149: Ord., I, 502. Le roi déclare qu'il n'y
aura pas de professeurs de théologie.]
Ce règne est une époque de fondation pour l'Université. Il s'y fonde
plus de colléges que dans tout le XIIIe siècle, et les plus célèbres
colléges[150]. La femme de Philippe le Bel, malgré sa mauvaise
réputation, fonde le collége de Navarre (1304), ce séminaire de
gallicans, d'où sortirent d'Ailly, Gerson et Bossuet. Les conseillers
de Philippe le Bel, qui avaient aussi beaucoup à expier, font presque
tous de semblables fondations. L'archevêque Gilles d'Aiscelin, le
faible et servile juge des Templiers, fonda ce terrible collége, la
plus pauvre et la plus démocratique des écoles universitaires, ce
Mont-Aigu, où l'esprit et les dents, selon le proverbe, étaient
également aigus[151]. Là, s'élevaient, sous l'inspiration de la
famine, les _pauvres_ écoliers, les _pauvres_ maîtres[152], qui
rendirent illustres le nom de _Cappets_[153]; chétive nourriture, mais
amples priviléges; ils ne dépendaient pour la confession, ni de
l'évêque de Paris, ni même du pape.
[Note 150: Aux colléges de Navarre et de Montaigu,
il faut ajouter le collége d'Harcourt (1280); _la
Maison du cardinal_ (1303); le collége de Bayeux
(1308).--1314, collége de Laon; 1317, collége de
Narbonne; 1319, collége de Tréguier; 1317-1321,
collége de Cornouailles; 1326, collége du Plessis,
collége des Écossais; 1329, collége de Marmoutiers;
1332, un nouveau collége de Narbonne fondé en
exécution du testament de Jeanne de Bourgogne;
1334, collége des Lombards; 1334, collége de Tours;
1336, collége de Lizieux; 1337, collége d'Autun,
etc.]
[Note 151: Mons acutus, dentes acuti, ingenium
acutum.]
[Note 152: Le maître sera élu entre les pauvres
écoliers et par eux... L'élu sera appelé le
ministre des pauvres. Il est fait mention dans ce
règlement de 84 pauvres écoliers fondés en
l'honneur des 12 apôtres et des 72 disciples.]
[Note 153: L'habit de cette société était une cape
fermée par devant comme en portaient les maîtres ès
arts de la rue de Fouarre, et un camail aussi fermé
par devant et par derrière, d'où leur nom de
Capètes. Les parents ne pouvaient menacer leurs
enfants d'un plus grand châtiment que de les faire
Capètes. Félibien, I, 526 sq.]
* * * * *