Cela pouvait paraître sublime ou risible; mais au premier coup d'oeil,

on n'en voyait pas le danger. Cependant, faire de la pauvreté absolue

la loi de l'homme, n'est-ce pas condamner la propriété? précisément

comme, à la même époque, les doctrines de fraternité idéale et d'amour

sans borne annulaient le mariage, cette autre base de la société

civile.

À mesure que l'autorité s'en allait, que le prêtre tombait dans

l'esprit des peuples, la religion, n'étant plus contenue dans les

formes, se répandait en mysticisme[106].

[Note 106: Ceux qu'on avait nommés les priants

(béghards) défendaient la prière comme inutile: «Où

est l'esprit, disaient-ils, là est la

liberté.»--«Non sunt humanæ subjecti obedientiæ,

nec ad aliqua præcepta Ecclesiæ obligantur, quia,

ut asserunt, ubi spiritus domini, ibi libertas.»

Clementin, l. V, tit. 3, c. III. D'Argentré, I,

276.]

Les _Petits Frères_ (fraticelli) mettaient en commun les biens et les

femmes. À l'aurore de l'âge de charité, disaient-ils, on ne pouvait

rien garder pour soi. Dans l'Italie, où l'imagination est impatiente,

au Piémont, pays d'énergie, ils entreprirent de fonder sur une

montagne[107] la première cité vraiment fraternelle. Ils y soutinrent

un siége sous leur chef, le brave et éloquent Dulcino. Sans doute, il

y avait quelque chose en cet homme: lorsqu'il fut pris et déchiré avec

des tenailles ardentes, sa belle Margareta refusa tous les chevaliers

qui voulaient la sauver en l'épousant, et aima mieux partager cet

effroyable supplice.

[Note 107: Montagne appelée depuis Monte Gazari. Il

y vint beaucoup de croisés de Verceil et de

Novarre, de toute la Lombardie, de Vienne, de

Savoie, de Provence et de France. Des femmes se

cotisèrent et envoyèrent cinq cents Balistarii

contre ces hérétiques. (Benv. d'Imola.)]

Les femmes tiennent une grande place dans l'histoire de la religion à

cette époque. Les grands saints sont des femmes: sainte Brigitte et

sainte Catherine de Sienne. Les grands hérétiques sont aussi des

femmes. En 1310, en 1315, on voit, selon le continuateur de Nangis,

des femmes d'Allemagne ou des Pays-Bas enseigner que l'âme anéantie

dans l'amour du Créateur peut laisser faire le corps, sans plus s'en

soucier. Déjà (1300) une Anglaise était venue en France, persuadée

qu'elle était le Saint-Esprit incarné pour la rédemption des femmes;

on la croyait volontiers; elle était belle et de doux langage[108].

[Note 108: «Venit de Anglia virgo decora valde

pariterque facunda, dicens Spiritum sanctum

incarnatum in redemptionem mulierum, et baptizavit

mulieres, in nomine Patris, Filii ac sui.» Annal.

Dominican. Colmar. ap. Urstitium. P. 2, fo. 33.]

Le mysticisme des Franciscains n'était guère moins alarmant[109]. Le

pape devait condamner leur trop rigoureuse logique, leur charité, leur

pauvreté absolue. L'idéal devait être condamné, l'idéal des vertus

chrétiennes!

[Note 109: Eux aussi avaient prêché que l'âge

d'amour commençait. Depuis la venue du Christ

jusqu'à son retour devaient s'écouler sept âges,

«le sixième, âge de rénovation évangélique,

d'extirpation de la secte antichrétienne sous les

pauvres volontaires, ne possédant rien en cette

vie. Cet âge avait commencé à saint François,

l'homme séraphique, l'ange du sixième sceau de

l'Apocalypse.--Il semblait qu'il fût comme une

nouvelle incarnation de Jésus (Jesus Franciscum

generans), et sa règle comme un nouvel Évangile...

(Ubertino).]

Chose dure et odieuse à dire! combien plus choquante encore, quand la

condamnation partait de la bouche d'un Clément V ou d'un Jean XXII.

Quelque morte que pût être la conscience de ces papes, ne devaient-ils

pas se troubler et souffrir en eux-mêmes, quand il leur fallait juger,

proscrire, ces malheureux sectaires, cette folle sainteté, dont tout

le crime était de vouloir être pauvres, de jeûner, de pleurer d'amour,

de s'en aller pieds nus par le monde, de jouer, innocents comédiens,

le drame suranné de Jésus[110]?

[Note 110: Ubertino, dans son désir de

_représenter_ l'Évangile, assure qu'il en avait

senti et revêtu spirituellement tous les

personnages, qu'il se figurait être, tantôt le

serviteur ou le frère du Sauveur, tantôt le boeuf,

l'âne ou le foin, quelquefois le petit Jésus. Il

assistait au supplice, se croyant la pécheresse

Madeleine; puis il devenait Jésus sur la croix et

criant à son père. Enfin l'esprit l'enlevait dans

la gloire de l'Ascension.]

L'affaire des Templiers fut reprise au printemps. Le roi mit la main

sur Lyon, leur asile. Les bourgeois l'avaient appelé contre leur

archevêque; cette ville impériale était délaissée de l'Empire, et elle

convenait trop bien au roi, non-seulement comme le noeud de la Saône

et du Rhône, la pointe de la France à l'Est, la tête de route vers les

Alpes ou la Provence, mais surtout comme asile de mécontents, comme

nid d'hérétiques. Philippe y tint une assemblée de notables. Puis il

vint au concile avec ses fils, ses princes et un grand cortége de gens

armés; il siégea à côté du pape, un peu au-dessous.

Jusque-là, les évêques s'étaient montrés peu dociles: ils

s'obstinaient à vouloir entendre la défense des Templiers. Les prélats

d'Italie, moins un seul; ceux d'Espagne, ceux d'Allemagne et de

Danemark; ceux d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande; les Français même,

sujets de Philippe (sauf les archevêques de Reims, de Sens et de

Rouen), déclarèrent qu'ils ne pouvaient condamner sans entendre[111].

[Note 111: Walsingham.]

Il fallut donc qu'après avoir assemblé le concile, le pape s'en

passât. Il assembla ses évêques les plus sûrs, et quelques cardinaux,

et dans ce Consistoire, il abolit l'ordre, de son autorité

pontificale[112]. L'abolition fut prononcée ensuite, en présence du

roi et du concile. Aucune réclamation ne s'éleva.

[Note 112: La plupart des historiens ont cru que

l'ordre avait été jugé par le concile; la bulle

d'abolition n'a été imprimée pour la première fois

que trois siècles après, en 1606.--«Multis vocatis

prælatis cum cardinalibus in privato consistorio,

ordinem Templariorum cassavit. Tertia autem die

aprilis 1312, fuit secunda sessio concilii, et

prædicta cassatio coram omnibus publicata est

(Quint. Vita Clem. V)... præsente rege Franciæ

Philippo cum tribus filiis suis, cui negotium erat

cordi.» (Tert. Vita Clem. V.)]

Il faut avouer que ce procès n'était pas de ceux qu'on peut juger. Il

embrassait l'Europe entière; les dépositions étaient par milliers, les

pièces innombrables; les procédures avaient différé dans les

différents États. La seule chose certaine, c'est que l'ordre était

désormais inutile, et de plus dangereux. Quelque peu honorables

qu'aient été ses secrets motifs, le pape agit sensément. Il déclare

dans sa bulle explicative, que les informations ne sont pas assez

sûres, qu'il n'a pas le droit de juger, mais que l'ordre est suspect:

_ordinem valde suspectum_[113]. Clément XIV n'agit pas autrement à

l'égard des Jésuites.

[Note 113: «Quod ipsæ confessiones ordinem valde

suspectum reddebant... non per modum definitivæ

sententiæ, cum tam super hoc, secundum

inquisitiones et processus prædictos, non possemus

ferre de jure, sed per viam provisionis et

ordinationis apostolicæ...» Reg. anni VII Dom.

Clem. V, Rayn., 195. On ne peut nier toutefois

qu'il n'y eût aussi beaucoup de complaisance et de

servilité à l'égard du roi de France. C'était

l'opinion du temps... «Et sicut audivi ab uno qui

fuit examinator causæ et testium, destructus fuit

(ordo) contra justitiam. Et mihi dixit quod ipse

Clemens protulit hoc: Et si non per viam justitiæ

potest destrui, destruatur tamen per viam

expedientiæ, ne scandalizetur charus filius noster

rex Franciæ.» Albericus à Rosate.]

Clément V s'efforça ainsi de couvrir l'honneur de l'Église. Il

falsifia secrètement les registres de Boniface[114] mais il ne révoqua

par-devant le concile qu'une seule de ses bulles (_Clericis laïcos_),

celle qui ne touchait point la doctrine, mais qui empêchait le roi de

prendre l'argent du clergé.

[Note 114: On trouve aujourd'hui en blanc, dans ces

registres, les pages qui ont été raturées

très-adroitement.]

Ainsi, ces grandes querelles d'idées et de principes retombèrent aux

questions d'argent. Les biens du Temple devaient être employés à la

délivrance de la Terre sainte, et donnés aux Hospitaliers[115]. On

accusa même cet ordre d'avoir acheté l'abolition du Temple. S'il le

fit, il fut bien trompé. Un historien assure qu'il en fut plutôt

appauvri.

[Note 115: Cependant en Aragon, Jean XXII à la

prière du roi applique les biens du Temple non aux

Hospitaliers, mais au nouvel ordre de Monteza

(monastère fortifié du royaume de Valence,

dépendance de Calatrava).]

Jean XXII se plaignait, en 1316, de ce que le roi se payait de la garde

des Templiers, en saisissant les biens mêmes des Hospitaliers[116]. En

1317, ils furent trop heureux de donner quittance finale aux

administrateurs royaux des biens du Temple. Le pape s'affligeait, en

1309, de n'avoir encore qu'un peu de mobilier, _pas même de quoi

couvrir les frais_. Mais il n'eut pas finalement à se plaindre[117].

[Note 116: Per captionem bonorum quondum ordinis

templi jam miserunt per omnes domos ipsius

Hospitalis certos executores qui vendunt et

distrahunt pro libito bona Hospitalis...» Lettre de

Jean XXII, XV kal. jun. 1316, Rayn., 25.]

[Note 117: «Modica bona mobilia... quæ ad sumptus

et expensas... sufficere minime potuerunt.»

Avignon, mai 1309.--Cependant le roi de Naples,

Charles II, lui avait cédé la moitié des meubles

que les Templiers possédaient en Provence.]

Restait une triste partie de la succession du Temple, la plus

embarrassante. Je parle des prisonniers que le roi gardait à Paris,

particulièrement du grand maître. Écoutons, sur ce tragique événement,

le récit de l'historien anonyme, du continuateur de Guillaume de

Nangis:

«Le grand maître du ci-devant ordre du Temple et trois autres

Templiers, le Visitateur de France, les maîtres de Normandie et

d'Aquitaine, sur lesquels le pape s'était réservé de prononcer

définitivement[118], comparurent par-devant l'archevêque de Sens, et

une assemblée d'autres prélats et docteurs en droit divin et en droit

canon, convoqués spécialement dans ce but à Paris sur l'ordre du pape,

par l'évêque d'Albano et deux autres cardinaux légats. Comme les

quatre susdits avouaient les crimes dont ils étaient chargés,

publiquement et solennellement, et qu'ils persévéraient dans cet aveu

et paraissaient vouloir y persévérer jusqu'à la fin, après mûre

délibération du conseil, sur la place du parvis de Notre-Dame, le

lundi après la Saint-Grégoire, ils furent condamnés à être emprisonnés

pour toujours et murés. Mais comme les cardinaux croyaient avoir mis

fin à l'affaire, voilà que tout à coup, sans qu'on pût s'y attendre,

deux des condamnés, le maître d'Outre-mer et le maître de Normandie,

se défendent opiniâtrement contre le cardinal qui venait de parler et

contre l'archevêque de Sens, en reviennent à renier leur confession et

tous leurs aveux précédents, sans garder de mesure, au grand

étonnement de tous. Les cardinaux les remirent au prévôt de Paris, qui

se trouvait présent, pour les garder jusqu'à ce qu'ils en eussent plus

pleinement délibéré le lendemain. Mais dès que le bruit en vint aux

oreilles du roi, qui était alors dans son palais royal, ayant

communiqué avec les siens, _sans appeler les clercs_, par un avis

prudent, vers le soir du même jour, il les fit brûler tous deux sur le

même bûcher dans une petite île de la Seine, entre le Jardin royal et

l'Église des Frères Ermites de Saint-Augustin. Ils parurent soutenir

les flammes avec tant de fermeté et de résolution, que la constance de

leur mort et leurs dénégations finales frappèrent la multitude

d'admiration et de stupeur. Les deux autres furent enfermés, comme le

portait leur sentence[119].»

[Note 118: «... Personas reservatas ut nosti,...

vivæ vocis oraculo...» 1310, nov. _Archives_.]

[Note 119: Cont. G. de Nangis, p. 67. Il nous reste

encore un acte authentique où cette exécution se

trouve indirectement constatée dans un registre du

parlement de l'année 1313: «Cum nuper Parisius in

insula existente in fluvio Sequanæ justa pointam

jardinii nostri, inter dictum jardinium nostrum ex

una parte dicti fluvii, et domum religiosorum

virorum nostrum S. Augustini Parisius ex alterâ

parte dicti fluvii, _executio facta fuerit de

duobus hominibus qui quondam templarii extitarunt,

in insula prædicta combustis_; et abbas et

conventus S. Germani de Pratis Parisius, dicentes

se esse in saisina habendia omnimodam altam et

bassam justitiam in insula prædicta... Nos

nolumus... quod juri prædictorum... præjudicium

aliquod generetur.» _Olim. Parliam, III, folio_

CXLVI, 13 mars 1313 (1314).]

Cette exécution, à l'insu des juges, fut évidemment un assassinat. Le

roi, qui, en 1310, avait au moins réuni un concile pour faire périr

les cinquante-quatre, dédaigna ici toute apparence de droit et

n'employa que la force. Il n'avait pas même ici l'excuse du danger, la

raison d'État, celle du _Salus populi_, qu'il inscrivait sur ses

monnaies[120]. Non, il considéra la dénégation du grand maître comme

un outrage personnel, une insulte à la royauté, tant compromise dans

cette affaire. Il le frappa sans doute comme _reum læsæ

majestatis[121]_.

[Note 120: Il y a des monnaies de Philippe le Bel

qui représentent la Salutation angélique, avec

cette légende: Salus populi.]

[Note 121: «Comment qualifier les paroles de Dupuy:

Les grands princes ont je ne scay quel malheur qui

accompagne leurs plus belles et généreuses actions,

qu'elles sont le plus souvent tirées à contre sens,

et prises en mauvaise part, par ceux qui ignorent

l'origine des choses, et qui se sont trouvez

intéressez dans les partis, puissants ennemis de la

vérité, en leur donnant des motifs et des fins

vitieuses, au lieu que le zèle à la vertu y prend

d'ordinaire la meilleure part.» Dupuy, n. 1.]

Maintenant comment expliquer les variations du grand maître et sa

dénégation finale? Ne semble-t-il pas que, par fidélité chevaleresque,

par orgueil militaire, il ait couvert à tout prix l'orgueil de

l'ordre? que la _superbe_ du Temple se soit réveillée au dernier

moment? que le vieux chevalier, laissé sur la brèche comme dernier

défenseur, ait voulu, au péril de son âme, rendre à jamais impossible

le jugement de l'avenir sur cette obscure question?

On peut dire aussi que les crimes reprochés à l'ordre étaient

particuliers à telle province du Temple, à telle maison, que l'ordre

en était innocent; que Jacques Molay, après avoir avoué comme homme,

et par humilité, put nier comme grand maître.

Mais il y a autre chose à dire. Le principal chef d'accusation, le

reniement[122], reposait sur une équivoque. Ils pouvaient avouer

qu'ils avaient renié, sans être en effet apostats. Ce reniement,

plusieurs le déclarèrent, était symbolique; c'était une imitation du

reniement de saint Pierre, une de ces pieuses comédies dont l'Église

antique entourait les actes les plus sérieux de la religion[123],

mais dont la tradition commençait à se perdre au XIVe siècle. Que

cette cérémonie ait été quelquefois accomplie avec une légèreté

coupable, ou même avec une dérision impie, c'était le crime de

quelques-uns et non la règle de l'ordre.

[Note 122: Ce reniement fait penser au mot: Offrez

à Dieu votre incrédulité.--Dans toute initiation,

le récipiendaire est présenté comme un vaurien,

afin que l'initiation ait tout l'honneur de sa

régénération morale. Voyez l'_initiation des

tonneliers allemands_ (notes de l'Introd. à l'hist.

univ.): «Tout à l'heure, dit le parrain de

l'apprenti, je vous amenais une _peau de chèvre_,

un meurtrier de cerceaux, un gâte-bois, un batteur

de pavés, traître aux maîtres et aux compagnons;

maintenant j'espère... etc.»--V. plus haut, t. II,

livre III et livre IV, ch. IX, les cérémonies

grotesques et la fête des idiots, _fatuorum_: «Le

peuple élevait la voix..., il entrait, innombrable,

tumultueux, par tous les vomitoires de la

cathédrale, avec sa grande voix confuse, géant

enfant, comme le saint Christophe de la légende,

brut, ignorant, passionné, mais docile, implorant

l'initiation, demandant à porter le Christ sur ses

épaules colossales. Il entrait, amenant dans

l'Église le hideux dragon du péché, il le traînait,

soûlé de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le

coup de la prière qui doit l'immoler. Quelquefois

aussi, reconnaissant que la bestialité était en

lui-même, il exposait dans des extravagances

symboliques sa misère, son infirmité. C'est ce

qu'on appelait la fête des idiots, _fatuorum_.

Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le

christianisme, comme l'adieu de l'homme à la

sensualité qu'il abjurait, se reproduisait aux

fêtes de l'enfance du Christ, à la Circoncision,

aux Rois, aux Saints-Innocents.»]

[Note 123: Un des témoins dépose que, comme il se

refusait à renier Dieu et à cracher sur la croix,

Raynaud de Brignolles, qui le recevait, lui dit en

riant: «Sois tranquille, ce n'est qu'une farce. Non

cures, quia non est nisi quædam trufa.» (Rayn.) Le

précepteur d'Aquitaine dans son importante

déposition, que nous transcrirons en partie, nous a

conservé, avec le récit d'une cérémonie de ce

genre, une tradition sur son origine.--Celui qui le

recevait, l'ayant revêtu du manteau de l'Ordre, lui

montra sur un missel un crucifix et lui dit

d'abjurer le Christ, attaché en croix. Et lui tout

effrayé le refusa s'écriant: Hélas! mon Dieu,

pourquoi le ferais-je? Je ne le ferai

aucunement.--Fais-le sans crainte, lui répondit

l'autre. Je jure sur mon âme que tu n'en éprouveras

aucun dommage en ton âme et ta conscience; car

c'est une cérémonie de l'Ordre, introduite par un

mauvais grand maître, qui se trouvait captif d'un

soudan, et ne put obtenir sa liberté qu'en jurant

de faire ainsi abjurer le Christ à tous ceux qui

seraient reçus à l'avenir; et cela fut toujours

observé, c'est pourquoi tu peux bien le faire. Et

alors le déposant ne le voulut faire, mais plutôt y

contredit, et il demanda où était son oncle et les

autres bonnes gens qui l'avaient conduit là. Mais

l'autre lui répondit: Ils sont partis, et il faut

que tu fasses ce que je te prescris. Et il ne le

voulut encore faire. Voyant sa résistance, le

chevalier lui dit encore: Si tu voulais me jurer

sur les saints Évangiles de Dieu que tu diras à

tous les frères de l'Ordre que tu as fait ce que je

t'ai prescrit, je t'en ferais grâce. Et le déposant

le promit et jura. Et alors il lui en fit grâce,

sauf toutefois que couvrant de sa main le crucifix,

il le fit cracher sur sa main... Interrogé s'il a

ordonné quelques frères, il dit qu'il en fit peu de

sa main, à cause de cette irrévérence qu'il fallait

commettre en leur réception... Il dit toutefois

qu'il avait fait cinq chevaliers. Et interrogé s'il

leur avait fait abjurer le Christ, il affirma sous

serment qu'il les avait ménagés de la même manière

qu'on l'avait ménagé... Et un jour qu'il était dans

la chapelle pour entendre la messe... le frère

Bernard lui dit: Seigneur, certaine trame s'ourdit

contre vous: on a déjà rédigé un écrit dans lequel

on mande au grand maître et aux autres que dans la

réception des frères de l'Ordre tous n'observez pas

les formes que tous devez observer... Et le

déposant pensa que c'était pour avoir usé de

ménagements envers ces chevaliers.--Adjuré de dire

d'où venait cet aveuglement étrange de renier le

Christ et de cracher sur la croix, il répondit sous

serment: «Certains de l'Ordre disent que ce fut un

ordre de ce grand maître captif du soudan comme on

l'a dit. D'autres, que c'est une des mauvaises

introductions et statuts de frère Procelin,

autrefois grand maître; d'autres, de détestables

statuts et doctrines de frère Thomas Bernard, jadis

grand maître; d'autres, _que c'est à l'imitation en

mémoire de saint Pierre, qui renia trois fois le

Christ_.» Dupuy, p. 314-316. Si l'absence de

torture, et les efforts de l'accusé pour atténuer

le fait, mettent ce fait hors de doute, ses

scrupules, ses ménagements, les traditions diverses

qu'il accumule avant d'arriver à l'origine

symbolique, prouvent non moins sûrement qu'on avait

perdu la signification du symbole.]

Cette accusation est pourtant ce qui perdit le Temple. Ce ne fut pas

seulement l'infamie des moeurs; elle n'était pas générale[124]. Ce ne

fut pas l'hérésie, les doctrines gnostiques; vraisemblablement les

chevaliers s'occupaient peu de dogme.

[Note 124: Pourtant mes études pour le 2e volume du

procès m'ont livré des actes accablants. C'étaient

les moeurs de l'Église, prêtres et moines. V. le

cartulaire de Saint-Bertin pour le XIe et le XIIe

siècles, Eudes Rigaud pour le XIIIe. (1860.)]

La vraie cause de leur ruine, celle qui mit tout le peuple contre eux,

qui ne leur laissa pas un défenseur parmi tant de familles nobles

auxquelles ils appartenaient, ce fut cette monstrueuse accusation

d'avoir renié et craché sur la croix. Cette accusation est justement

celle qui fut avouée du plus grand nombre. La simple énonciation du

fait éloignait d'eux tout le monde; chacun se signait et ne voulait

plus rien entendre.

* * * * *

Ainsi l'ordre qui avait représenté au plus haut degré le génie

symbolique du moyen âge mourut d'un symbole non compris[125].

[Note 125: Origines du droit, page CXVIII:

«Le symbolisme féodal n'eut point en France la

riche efflorescence poétique qui le caractérise en

Allemagne. La France est une province romaine, une

terre d'église. Dans ses âges barbares, elle

conserve toujours des habitudes logiques. La poésie

féodale naquit au sein de la prose.

«Cette poésie trouvait dans l'élément primitif,

dans la race même, quelque chose de plus hostile

encore. Nos Gaulois, dans leurs invasions d'Italie

et de Grèce, apparaissent déjà comme un peuple

railleur. On sait qu'au majestueux aspect du vieux

Romain siégeant sur sa chaise curule, le soldat de

Brennus trouva plaisant de lui toucher la barbe. La

France a touché ainsi familièrement toute poésie.

«Malgré l'abattement des misères, malgré la grande

tristesse que le christianisme répandait sur le

moyen âge, l'ironie perce de bonne heure. Dès le

XIIe siècle, Guilbert de Nogent nous montre les

gens d'Amiens, les cabaretiers et les bouchers, se

mettant sur leur porte, quand leur comte, sur son

gros cheval, caracolait dans les rues, et tous

effarouchant de leurs risées la bête féodale.

«Le symbolisme armorial, ses riches couleurs, ses

belles devises, n'imposaient probablement pas

beaucoup à de telles gens. La pantomime juridique

des actes féodaux faisait rire le bourgeois sous

cape.

«Ne croyez pas trop à la simplesse du peuple de ces

temps-là, à la naïveté de cette _bonne vieille

langue_. Les renards royaux, qui s'affublèrent de

si blanche et si douce hermine pour surprendre les

lions, les aigles féodaux, tuaient, comme tuait le

sphinx, par l'énigme et par l'équivoque.»]

Cet événement n'est qu'un épisode de la guerre éternelle que

soutiennent l'un contre l'autre l'esprit et la lettre, la poésie et

la prose. Rien n'est cruel, ingrat, comme la prose, au moment où elle

méconnaît les vieilles et vénérables formes poétiques, dans lesquelles

elle a grandi.

Le symbolisme occulte et suspect du Temple n'avait rien à espérer au

moment où le symbolisme pontifical, jusque-là révéré du monde entier,

était lui-même sans pouvoir.

La poésie mystique de l'_Unam sanctam_, qui eût fait tressaillir tout

le XIIe siècle, ne disait plus rien aux contemporains de Pierre Flotte

et de Nogaret. Ni la _colombe_, ni l'_arche_, ni la _tunique sans

couture_, tous ces innocents symboles ne pouvaient plus défendre la

papauté. Le glaive spirituel était émoussé. Un âge prosaïque et froid

commençait, qui n'en sentait plus le tranchant[126].

[Note 126: «Una est columba mea, perfecta mea, una

est matri suæ... Una nempe fuit diluvii tempore

arca Noë... Hæc est tunica illa Domini

inconsutilis... Dicentibus Apostolis: Ecce gladii

duo hic...» preuves du différend, p. 55.--«Qu'elle

est forte cette Église, et que redoutable est le

glaive...» Bossuet, Oraison funèbre de Le Tellier.]

Ce qu'il y a de tragique ici, c'est que l'Église est tuée par

l'Église.

Boniface est moins frappé par le gantelet de Colonna que par les

adhésions des gallicans à l'appel de Philippe le Bel.

Histoire de France 1305-1364 (Volume 4/19) · 第 6 / 23 段